Pollen, Annebella. 2022. Nudism in a Cold Climate: The Visual Culture of Naturists in Mid-20th Century Britain

p. 246-247

Référence(s) :

Pollen, Annebella. 2022. Nudism in a Cold Climate: The Visual Culture of Naturists in Mid-20th Century Britain. Los Angeles (Calif.) : Atelier Editions.

Texte

Les pratiques du naturisme en Grande-Bretagne ont conduit à la publication de revues spécialisées, au contenu visuel très riche, mais aussi à des débats complexes sur la place du corps nu en société. L’ouvrage en anglais d’Annebella Pollen, professeure de culture visuelle et matérielle à l’université de Brighton, condense avec précision et rigueur ces enjeux souvent périphériques de l’histoire de l’art et de la photographie. Saluons à ce propos la qualité d’édition, avec une mise en page et un graphisme élégants qui font converser texte et image. Car l’enjeu de cette étude consiste à contextualiser ce qui est encore aujourd’hui considéré comme sulfureux, à partir des propos de l’époque qui entendent dissocier l’idéal sanitaire de ses dérives sexuelles. L’auteure retrace, à l’appui de revues et de documents d’archives des années 1920 aux années 1970, l’évolution d’une pratique réformiste qui imagine un monde utopique sans vêtement, ancré dans la société.

En s’inspirant, pour son titre, de L’amour dans un climat froid de Nancy Mitford, un roman de 1949 lui-même lié à une phrase du livre Et vive l’Aspidistra ! de George Orwell, Nudism in a Cold Climate souligne l’écart entre idéal et réalité. Dans l’introduction, Annebella Pollen rappelle que les usages lexicaux étaient interchangeables, entre « nude », « nakedness », « nudity », « nudism » et « naturism ». Ainsi, le mot « nudisme » n’entre qu’en 1931 dans l’Oxford English Dictionary, au moment de l’émergence d’un mouvement prônant des exercices et une diététique liés à l’exposition au soleil. Ces pratiques se distinguent du principe universel de la nudité et du nu académique qui se poursuivent dans d’autres formes photographiques liées à l’anthropologie sexuelle et à la pornographie. Le naturisme entend se différencier de ces catégories et place le corps juvénile au cœur d’une économie morale. Face à ces photographies de femmes nues faites par des hommes se pose ainsi la question du regard. Quelles sont les motivations de ces photographes qui bravent l’interdit et prônent l’idéal égalitaire du nudisme ? Comment ces images d’amateurs s’inscrivent-elles dans une normalisation des corps blancs et en bonne santé ? Quel rôle ces usages jouent-ils dans l’émergence de la contre-culture hippie et l’explosion de la pornographie des années 1970 ?

L’ouvrage répond à ces questions à travers trois chapitres qui retracent la chronologie de cette histoire. Le premier porte sur les origines des premières sociétés britanniques, dont l’esprit se veut fidèle aux réformistes socialistes de la fin du xixe siècle. Les revues s’appuient sur le culte allemand du corps libre, la freikörperkultur, à travers les publications de Health and Efficiency et l’établissement de l’English Gymnosophist Society en 1924. La valorisation de la nudité de plein air est liée à la sagesse de la Grèce antique, au végétarisme et à la protection de l’identité personnelle. Plus de deux cents clubs ouvrent à travers le pays comme le Sun Ray Club en 1929. En 1933, la publication de la revue Gymnos est destinée au « Nudisme qui pense » (p. 35) et contient des photographies qui illustrent certains débats sur l’éducation, la psychologie collective et la réforme sociale. Le lectorat appartient aux classes moyennes et s’associe aux luttes féministes, en rupture avec les barrières sexuelles qui conditionnent celles de classe. L’ouvrage passe en revue ces publications jugées conservatrices, où sont débattues les théories eugénistes sur la beauté du corps féminin blanc, la réforme vestimentaire conseillant la simplicité fonctionnelle et la condamnation juridique de l’obscénité sexuelle, en application depuis 1868. Les photographies de Charles Simpson ou de Park et Yvonne Gregory reflètent une nouvelle esthétique éloignée du réalisme, proche de la danse eurythmique d’Émile Jacques-Dalcroze.

Le deuxième chapitre poursuit l’étude de la construction d’une culture, avec l’expansion commerciale durant la Seconde Guerre mondiale de l’image de la pin-up destinée aux soldats, extraite des magazines naturistes. Après le conflit, le corps nudiste se rhabille et tente d’accéder à un statut légitime. La thèse de Kenneth Clark distinguant le nude du naked1 est replacée dans ce contexte : l’image du nudisme conteste la vision du nu de l’art moderne et privilégie un purisme esthétique dans une édition plus luxueuse. Annebella Pollen révèle ce paradoxe qui consiste à tenter de singulariser un nu idéal éloigné des pratiques courantes, en évitant une photographie trop vernaculaire. L’image de pique-niques nus au soleil se généralise pourtant, au regret des fondateurs des premiers clubs de nudisme, tandis que des modèles sulfureux apparaissent. Pamela Green, danseuse de cabaret et modèle pour la Saint Martin’s School of Art de Londres, joue de cette ambiguïté. La connotation sexuelle est sous-tendue par ses poses suggestives, qu’elle-même reprend une fois passée derrière la caméra. Car ces revues bon marché, passant de 26 à 40 millions d’exemplaires entre 1938 et 1952, s’appuient sur un lectorat masculin.

Le dernier chapitre interroge l’érotisme et l’obscénité de ces photographies. La beauté burlesque se normalise, tandis que les poils pubiens disparaissent à la retouche, à l’image de la double photographie de Désirée Cooper (p. 168). L’ouvrage traite aussi de questions taboues comme l’homosexualité, avec la parution de Man’s World destinée en secret aux gays (p. 184-185), et le modèle de couleur, dont la présence dans les camps naturistes est contestée par une idéologie raciste. En 1960, la disparition de la revue pionnière Health and Efficiency coïncide avec l’expansion du nudisme dans les contre-cultures. En 1972, le livre Ways of Seeing de John Berger interrogeait déjà ce nudisme devenu imagerie populaire. Il analysait le regard biaisé portant sur le corps des femmes, qui se voient être objets du regard, avant que Laura Mulvey n’en fasse le principe du regard mâle dominateur, au cinéma en particulier. Or c’est le reproche que l’on peut adresser à l’ouvrage d’Annebella Pollen : porter un regard culturel et historique sur ces images, en oubliant l’approche visuelle et matérielle de ces photographies, trop peu décrites ou réintégrées à une économie du quotidien. Car, comme le livre le conclut lui-même, le discours visuel et textuel du nudisme insiste bien sur son caractère familial, afin d’éviter la charge libidinale inhérente à ces corps exposés par l’image photographique.

1 Kenneth Clark, Le nu, traduit de l’anglais par M. Laroche. Paris : Hachette, 1987 [éd. originale 1956].

Notes

1 Kenneth Clark, Le nu, traduit de l’anglais par M. Laroche. Paris : Hachette, 1987 [éd. originale 1956].

Citer cet article

Référence papier

Damien Delille, « Pollen, Annebella. 2022. Nudism in a Cold Climate: The Visual Culture of Naturists in Mid-20th Century Britain », Photographica, 6 | 2023, 246-247.

Référence électronique

Damien Delille, « Pollen, Annebella. 2022. Nudism in a Cold Climate: The Visual Culture of Naturists in Mid-20th Century Britain », Photographica [En ligne], 6 | 2023, mis en ligne le 21 mars 2023, consulté le 08 juin 2023. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/1234

Auteur

Damien Delille

Université Lumière Lyon 2, LARHRA UMR 5190