Les archives discrètes. Entrevoir la pratique photographique au Muséum national d’histoire naturelle

Discrete archives. To Glimpse the photographic practice at the National Museum of Natural History

Résumés

Résumé

Le Muséum national d’histoire naturelle, institution phare des sciences naturelles, est connu pour sa riche collection de dessins sur vélin. Au cours du xixe siècle, ses fonds abritent un foisonnement de techniques visuelles, parmi lesquelles – dès 1841 – la photographie. Si quelques photographes ont retenu l’attention des historiens, leur étude semble avoir occulté la richesse et la complexité de l’intégration des pratiques, des images et des usages photographiques dans les collections du Muséum. En cause, sans doute, la dispersion des informations relatives à la photographie dans les archives aujourd’hui disponibles. À l’aune de ce constat, cet article propose d’examiner deux sources jusqu’alors inexploitées : le registre Desnoyers et les liasses de comptabilité. Leur étude permet de reconstituer une partie des circuits économiques, des réseaux de sociabilité et des logiques institutionnelles qui ont encadré l’implantation de la photographie dans l’iconographie scientifique produite, collectée et conservée par le Muséum. Reconstituer l’histoire de ce fonds est ainsi une manière d’estimer plus fidèlement la place qu’a tenu la photographie au xixe siècle dans l’enceinte du Jardin des Plantes.

Abstract

The Muséum national d’histoire naturelle, undoubtedly the leading institution in French natural sciences, is highly known for its wide collection of velin drawings. Yet the Muséum sheltered also photographs since 1841, among several other iconographic techniques. Save few photographers whom historians have been interested in, their productions weren’t studies from other varieties of perspectives: the way these photographs have been made, acquired, used by scientists and preserved throughout centuries still are remaining questions. Thanks to two kinds of archival quite-unexplored sources, this paper offers to sketch some of the photographic practices and uses that the Muséum adopted during the 19th century. Through the Desnoyers register and accounting statements, a brand-new economical system, social and professional networks, institutional patterns emerged. They show how photographic practices in the Muséum have been welcomed, framed and adapted to natural history.

Index

Mots-clés

xixe siècle, sciences naturelles, photographie, iconographie scientifique, Muséum, histoire matérielle, MNHN, Louis Rousseau, Jacques-Philippe Potteau, archives comptables

Keywords

xixth century, natural sciences, photography, scientific iconography, natural history museum, MNHN, material history, Louis Rousseau, Jacques-Philippe Potteau, accounting records

Plan

Texte

Le Muséum d’histoire naturelle (MHN) [Fig. 1], d’abord connu sous le nom de Jardin du Roi et devenu Muséum national en 1793, est pensé dès l’origine comme un espace de recherche pour faire progresser les sciences naturelles. Il se veut un carrefour de débats scientifiques : s’y disputent, de manière intense, des philosophies de la nature divergentes à l’échelle européenne, mais aussi des méthodes de classement des mondes organiques et inorganiques. Refondé pendant la Révolution française, il est devenu un lieu d’apprentissage et de diffusion de ces savoirs : cours gratuits, collections riches et galeries ouvertes au public y participent. Depuis 1793, il est réorganisé en profondeur dans son fonctionnement administratif. Il repose de plus en plus sur ses organes internes de gestion, ce qui lui permet de faire montre d’une grande autonomie par rapport à la tutelle du ministère de l’Instruction publique1.

Fig. 1 : Pierre Petit, Nouvelles Galeries de Zoologie, vers 1885

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25 × 19 cm. Paris, MNHN, IC 663. © Muséum national d'histoire naturelle.

Malgré ce particularisme administratif, le Muséum n’est pas « un lieu hors d’atteinte, un isolat fermé sur ses privilèges2 ». Au contraire, il représente une vitrine des disciplines naturalistes françaises à l’international : objet de curiosité et d’émerveillement, de nombreuses ambassades étrangères le visitent en grande pompe. À travers cette spectacularisation3, l’institution incarne ainsi la volonté d’affirmer la primauté de la science française. Érigée en modèle par plusieurs muséums de régions et à l’étranger, la qualité de ses collections a été maintes fois saluée. Le Muséum est en outre bien intégré au maillage des institutions scientifiques françaises : tout au long du xixe siècle, la plupart de ses savants occupent un siège à l’Académie des sciences, ont été à la tête d’autres établissements prestigieux, ou participent à la fondation et au dynamisme de multiples sociétés savantes4. Il prend pleinement part aux circuits d’accueil et de diffusion des idées, des découvertes et des inventions les plus récentes. L’ensemble de ces traits peut expliquer en quoi les savants, comme l’opinion publique, ont partagé le sentiment d’un règne du Muséum sur les sciences naturalistes jusqu’aux années 18605.

À partir de la seconde moitié du xixe siècle, l’établissement connaît des difficultés financières importantes et la période des grandes figures savantes, telles que Georges Cuvier, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et Jean-Baptiste Lamarck, prend fin. Cette époque est souvent réputée plus terne pour les sciences françaises comme pour le MHN6 sur les scènes internationale et nationale. Malgré cette perte de rayonnement, le Muséum reste attentif aux découvertes scientifiques et à leur application dans le cadre de l’histoire naturelle. Cet intérêt toujours en alerte pour l’innovation, dont font preuve les professeurs comme de plus modestes employés, explique que des inventions de toute nature soient, dans leur ensemble, intégrées assez rapidement aux pratiques scientifiques de l’institution. Qu’il s’agisse du perfectionnement des microscopes, des plaques histologiques7 ou de l’invention de la photographie, les techniciens et les professeurs amateurs de nouveautés ont cherché à adapter ces inventions à leurs méthodes de travail et à les rendre légitimes au sein de leurs laboratoires et plus largement du monde scientifique.

C’est ainsi relativement tôt que les photographies ont intégré les collections du Muséum : alors qu’Arago « dote libéralement le monde entier8 » du daguerréotype en août 1839, le premier appareil du Jardin des Plantes est acheté en 1841. L’histoire de l’apparition de cette technique et de sa pratique au sein du Muséum reste toutefois méconnue, alors que son étude permettrait de mieux cerner la façon dont la photographie prend part aux techniques de représentations visuelles, tel que le dessin naturaliste, privilégié jusqu’alors au sein de l’établissement phare des sciences naturelles françaises.

En étudiant l’intégration des photographies dans les fonds du Muséum, et particulièrement au sein de la bibliothèque centrale de l’institution (BCM), cet article se propose d’apporter un nouvel éclairage sur la manière dont les pratiques et les usages photographiques y ont évolué au cours du xixe siècle. Après avoir souligné la place que trouvent les photographies parmi les collections iconographiques du MHN, nous analyserons les logiques d’acquisition, de production, d’achat, de classement et de légitimation dont elles ont été l’objet. Nous nous appuierons pour cela sur deux sources peu exploitées jusqu’à présent, le registre Desnoyers et la comptabilité : il ressortira de leur examen la fécondité des approches matérielle et socio-économique des ensembles photographiques, pour penser les liens de la photographie aux sciences naturelles.

De « l’iconographie scientifique » à la photographie

Avant d’aborder l’accueil et les adaptations des pratiques photographiques au MHN, le fonds photographique dont il dispose aujourd’hui doit être présenté. Actuellement, il ne constitue pas une collection autonome, mais est dispersé entre différentes structures. En premier lieu, la bibliothèque centrale du Muséum (BCM), qui existe en pratique depuis la naissance du Jardin du Roi et légalement depuis 1793, abrite le matériau documentaire le plus diversifié de l’établissement. La politique de ses directeurs successifs a privilégié l’acquisition du plus grand nombre possible d’ouvrages, de manuscrits et de périodiques depuis sa création, mais comprend aussi des matériaux iconographiques intéressant les sciences naturelles. Quant à elles, les bibliothèques de laboratoires, qui sont au nombre de dix-huit en incluant celles des régions, ont progressivement développé leur propre programme d’acquisitions. Toutes assimilent les photographies à l’ensemble plus vaste des supports d’étude visuelle, distincts des écrits. Ce type de regroupement était désigné au xixe siècle sous le terme d’« iconographie scientifique », appellation qui n’a plus cours aujourd’hui ; néanmoins, le régime de classement qui faisait cohabiter divers matériaux visuels dans les bibliothèques et laboratoires du Muséum perdure toujours.

Au sein de cette iconographie, le dessin naturaliste, qui constitue un genre à part entière, occupe une place privilégiée. La collection des Vélins du Roi, amorcée en 1630 et enrichie jusqu’à l’aube du xxe siècle9, en est l’incarnation la plus prestigieuse : cet ensemble de plus de 7 000 pièces centralise de luxueux dessins sur vélin de spécimens botaniques et zoologiques, que les naturalistes mettaient à profit au cours de leurs travaux. Ils pouvaient être produits au sein de l’établissement par le biais de la chaire d’iconographie, inaugurée en 1664. Des dessinateurs y étaient attitrés et rémunérés pour chacune de leur production, en plus de leurs gages réguliers [Fig. 2]. Cependant, les moyens de représentation visuelle utilisés au Muséum sont divers : de multiples dessins sur bristol, des aquarelles, des cartes et plans et, à partir du second quart du xixe siècle, des photographies s’amassent parmi les fonds des bibliothèques et laboratoires [Fig. 3].

Fig. 2 : Juliette Alberti, Tortue musquée, 1855

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Peinture sur vélin, 46 × 33 cm. Paris, MNHN, Portefeuille 87, folio 36 bis. © Muséum national d'histoire naturelle, dist. RMN / Tony Querrec.

Fig. 3 : Louis Rousseau et Achille Devéria, « Famille des Chersites ou tortues terrestres », 1853-1854

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Planche de l'album Photographie Zoologique, 1853-1854, photographie sur acier tirée sur papier salé, 27 × 19 cm. Paris, MNHN, A24. © Muséum national d'histoire naturelle.

Dès lors, différentes techniques visuelles et graphiques cohabitent au Muséum. Malgré la place croissante accordée à la photographie dans ses collections à partir des années 1860, les inventaires de l’institution montrent une persistance du dessin, qui reste quantitativement très présent. Les pratiques anciennes ne s’effacent pas au profit des nouvelles : au contraire, elles dialoguent et s’influencent les unes les autres. Le xixe siècle est ainsi une période de mutation des canons du dessin scientifique qui s’adapte à une exigence naissante d’objectivité, à laquelle la photographie participe10. Progressivement, les artistes cherchent moins à dessiner le type idéal d’une espèce, selon ce que Daston et Galison nomment le régime de vérité d’après nature, qu’à retranscrire toutes les spécificités d’un individu. Dans les usages, la permanence de ces supports iconographiques distincts suggère que l’on ne peut plus lire l’histoire de la culture visuelle des sciences naturalistes comme une série de ruptures techniques11. La présence de dessinateurs dans les laboratoires naturalistes du MHN, encore aujourd’hui12, en est une garantie supplémentaire. La photographie doit donc être réintégrée dans un contexte de productions iconographiques diversifiées, afin que sa place soit bien circonscrite et mesurée au sein de la variété des productions visuelles qu’utilisent et amassent les naturalistes du Muséum.

La photographie peut apparaître sous d’autres formes que celles de tirages sur papier ou de plaques de verre dans les fonds de la BCM ; des albums composés à partir de positifs sur papier, des manuels et traités techniques la renseignent aussi. Cependant, ils ne sont pas intégrés à l’étude menée dans cet article, dans la mesure où ils sont institutionnellement distincts de l’ensemble photographique et appartiennent aux fonds d’ouvrages.

Le nombre précis de photographies actuellement conservées est difficile à déterminer : l’éclatement des fonds, de même que la diversité des supports et des objets concernés – tirages sur papier albuminé et plaques de verre en majorité, mais aussi microphotographies ou stéréoscopies – en compliquent l’étude quantitative dans sa globalité. Saisir la constitution de ces ensembles dans leur chronologie est plus épineux encore. Il est néanmoins possible d’en déterminer les origines : les premiers daguerréotypes intégrés aux collections du Muséum semblent dater de 1842, mais n’y sont plus conservés aujourd’hui. Il s’agit des plaques des frères Bisson représentant les bustes de Dumoutier. Déposées au laboratoire d’anthropologie du Muséum, dont les fonds ont été transférés au musée du Trocadéro, devenu musée de l’Homme en 1937, elles sont aujourd’hui conservées au musée du quai Branly – Jacques-Chirac. Ce sont les tirages de l’aide-naturaliste Louis Rousseau, datant du début des années 1850, qui représentent vraisemblablement les plus anciennes photographies actuellement présentes au MHN.

Face aux difficultés qui émergent pour définir les bornes chronologiques, le volume et la nature de ces agrégats photographiques, l’usage du terme de « collection » pour les qualifier nous semble ainsi peu pertinent. La notion de collection suggère en effet qu’un ensemble d’objets a été rassemblé intentionnellement et de manière structurée13. Le Muséum est pourtant l’un des collectionneurs en spécimens naturalistes le plus expérimenté et le mieux doté au monde : animaux empaillés, organes disséqués et conservés en bocaux, cires anatomiques, dessins, herbiers, échantillons géologiques sont autant de séries dont le classement et l’ordonnancement spatial en collections représentent la principale tâche de ses agents depuis l’avènement de l’établissement14. Or, pour les photographies, aucun projet structurant ne semble avoir encadré les versements divers ni le classement partiel et hétérogène dont elles ont fait l’objet. Elles n’ont jamais été définitivement rassemblées ni ordonnées, que ce soit par catégories scientifiques et disciplinaires ou selon l’identité des producteurs. La photographie, bien que d’une utilisation fréquente, n’a donc pas fait l’objet d’un projet collectionniste15. Seul l’ensemble regroupé tardivement au sein de la BCM, dont un premier inventaire moderne entrepris en 1977 par Bruno Jammes mentionne cinq photographes16, tend aujourd’hui à prendre le visage d’une collection. Dorénavant, ce sont trente-six praticiens qui sont identifiés dans ce fonds, actuellement en cours de recotation et de réorganisation par nom de photographes.

Genèse d’un fonds

L’histoire institutionnelle de ces photographies est encore largement à explorer : les logiques qui ont présidé à leur production, à leur conservation et à leur circulation jusqu’à leur redécouverte restent obscures. Ces approches invitent à interroger la façon dont la photographie, en tant que pratique, s’est installée au sein de l’économie, de l’espace matériel et des sociabilités du Muséum, tout au long du second xixe siècle.

Bien souvent, l’historiographie assimile l’installation de la photographie au MHN aux noms de Louis Rousseau pour la décennie 1850 et de Jacques-Philippe Potteau pour la décennie suivante, deux aides-naturalistes internes, érigés en pionniers et photographes officiels de l’établissement [Fig. 4]. Or, non seulement la photographie y a été accueillie bien plus tôt, mais de nombreux autres photographes apparaissent dans les archives du MHN. Ce constat suggère que les praticiens sont plus divers qu’attendu et les logiques d’entrées des photographies plus complexes que celles que l’on peut retracer à partir de ces deux figures. En effet, d’autres photographes internes produisent des tirages pour le Muséum avant ou simultanément à Rousseau et Potteau17. Parmi eux, de grands noms, comme ceux des frères Bisson ou de Pierre Lanith Petit, côtoient des employés dont on ne soupçonnait pas l’activité photographique. Ces derniers se vouent plus précisément à l’adaptation technique du médium pour le mettre au service des sciences naturalistes, tel le chimiste du Muséum Auguste Terreil, cité en 1863 pour une innovation de l’emploi de l’albumine en photographie18.

Fig. 4 : Jacques-Philippe Potteau, Dissection d'un fourmilier tamanoir, 1868

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Tirage sur papier albuminé contrecollé sur carton, 37 × 20 cm. Paris, MNHN, B81. © Muséum national d'histoire naturelle.

Cependant, quel que soit le statut du producteur, toute photographie passe par un circuit relativement systématique avant d’intégrer les fonds de la bibliothèque centrale. Tout d’abord, la plupart des photographes sont rémunérés pour chaque tirage, même lorsqu’ils sont employés par le Muséum, et, dans ce cas, en plus de leur salaire. Les photographes s’inscrivent ainsi dans un circuit d’acquisition, de rémunération et de légitimation interne similaire à celui mis en œuvre pour les dessinateurs officiels du MHN. Ce circuit s’appuie à la fois sur un standard financier et sur un processus de légitimation de la valeur scientifique de chaque pièce. Les photographies sont souvent commanditées ou supervisées par un professeur : c’est l’étape dont la trace est la plus difficile à retrouver19. Ces images peuvent aussi être présentées par un photographe, un collectionneur ou un amateur pour achat ou don, puis « mises sous les yeux » de l’assemblée des professeurs – selon le terme fréquemment employé dans les comptes rendus hebdomadaires de l’Académie des sciences et les procès-verbaux des assemblées. Le conseil en approuve ou non l’acquisition, émet un jugement quant à la qualité de l’image, avant de délibérer, éventuellement, de son prix. À partir de mai 1860, l’assemblée des professeurs établit toutefois un tarif standard interne au Muséum pour les photographies, systématiquement appliqué par la suite20 : chaque image est déclinée en trois épreuves identiques, payées 5 francs chacune. L’assemblée en ordonne ensuite la distribution : il est attendu que l’une d’entre elles rejoigne la bibliothèque centrale à titre de conservation, les autres intègrent les laboratoires en fonction des disciplines scientifiques qu’elles concernent.

Avant cela, les photographies peuvent être exposées dans les galeries du MHN, voire présentées publiquement à l’Académie des sciences ou à la Société française de photographie (SFP). Ces modalités de présentation permettent d’élargir le cercle des observateurs et représentent parfois pour les photographes des manières de légitimer leur pratique. C’est le cas de Louis Rousseau, qui présente fréquemment ses productions devant l’Académie des sciences et fait aussi huit séries de dons de ses épreuves à la SFP entre 1855 et 1857, ce qui représente plus de vingt-deux pièces21. Il est l’unique praticien à mettre en avant avec vigueur ses travaux de photographe dans les dossiers de carrière exigés par le ministère de l’Instruction publique aux aides-naturalistes, alors qu’il ne fut pas le seul à produire des photographies en tant qu’employé du MHN22. Ainsi, il construit de son vivant même sa légende de photographe pionnier du Muséum, en s’appuyant sur tous les circuits de légitimation à sa disposition. Cette stratégie influence aujourd’hui encore la mémoire historienne de la présence de la photographie dans l’établissement, au risque de masquer la pluralité des pratiques qui y ont pris place.

Ces circuits, normes et instances de légitimation – dons, ventes et monstrations dans des institutions officielles – mettent en jeu des circulations et des logiques administratives. Dans bien des cas, les historiens de la photographie peuvent avoir recours à certaines sources identifiées afin de cerner ces logiques et leur contexte : Bulletin de la SFP, comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences, journaux spécialisés, archives institutionnelles et administratives. Concernant le Muséum, ce genre de sources s’avère cependant lacunaire. Étant donné la tradition d’indépendance de cette institution, les archives de sa tutelle – le ministère de l’Instruction publique – ne conservent que peu de traces du rapport que le MHN a entretenu avec la pratique de la photographie scientifique. C’est plutôt du côté des archives internes du Muséum qu’il faut se tourner, bien que peu d’entre elles se trouvent directement dédiées aux photographies. Ce fut toutefois le cas du registre Desnoyers, sur lequel il y a donc tout lieu de s’arrêter avant d’envisager une source moins évidente, mais très précieuse pour cerner l’histoire et les usages du médium au Muséum : la comptabilité.

Le registre Desnoyers, source précieuse sur la photographie au MHN

Ouvert par Jules Desnoyers – directeur de la bibliothèque centrale du Muséum de 1835 à 1887 –, le registre dit Desnoyers s’étend de 1860 à 1922. Il est le premier inventaire des photographies acquises par la BCM, le seul pour le xixe siècle, et constitue par conséquent une source précieuse pour l’historien. Intitulé en première page « Registre des dessins photographiés par M. Potteau et agréés par l’assemblée des professeurs », son objet est en réalité bien plus vaste : les photographies de nombreux autres contributeurs y sont enregistrées. Il s’inscrit à la fin du circuit d’acquisition et de légitimation des photographies au MHN : chaque tirage déposé à la bibliothèque est numéroté et inscrit dans ce registre. Ce numéro leur est vraisemblablement attribué selon l’ordre chronologique d’arrivée et, parfois, il est indiqué dans la marge du cartonnage sur lequel certaines photographies ont été contrecollées à leur entrée à la BCM.

Ces épreuves sont alors entreposées dans la bibliothèque, sans que l’on en connaisse actuellement l’emplacement précis. L’on peut penser qu’elles étaient consultables par les lecteurs, mais seules les conditions d’accessibilité des collections de dessins sont explicitées dans les archives de gestion de la bibliothèque, encore non-classées. Les lecteurs pouvaient s’y référer sur demande et seulement pour consultation sur place, tandis que les professeurs avaient la possibilité de les extraire de la collection pour les étudier dans leurs laboratoires, à condition de les restituer à la BCM ensuite. Ainsi, le registre Desnoyers ne peut pas être tenu pour un fichier de consultation. En effet, il ne porte aucune trace des éventuels lectures ou emprunts de ses items : n’apparaît aucun nom de lecteurs, de professeurs qui les auraient utilisés au cours de leur recherche, ni aucune mention des reproductions, notamment lithographiques, dont ils ont pu faire l’objet.

Ce registre n’est pas le seul à tenter de faire régner l’ordre au sein des foisonnantes collections de la bibliothèque. Les archives non-cotées de la bibliothèque centrale du MHN révèlent une inquiétude constante pour le suivi des collections, qui s’exprime dans la multiplication des registres d’inventaires. Ainsi, sous la direction de Jules Desnoyers, deux journaux sont destinés à rendre compte des acquisitions d’ouvrages, et un registre iconographique est consacré aux vélins. Le registre Desnoyers semble y tenir une place à part : ne s’inscrivant pas dans le système des trois registres évoqués, qui, eux, se chevauchent et se complètent de manière officielle, il n’est évoqué dans aucun compte rendu de gestion de la bibliothèque. Il participe néanmoins à un système complexe d’écrits, dont Camille Limoges a montré l’aspect profondément politique23. Le recours aux inventaires traduit une revendication d’autonomie de la part du Muséum. Ils sont une manière de récuser l’intervention administrative de l’État, qui tentait de s’insérer dans la gestion de l’établissement par le biais d’une commission instituée en 1858. Face à cette assemblée ministérielle, les professeurs ont tenu à affirmer qu’ils détenaient seuls le droit d’administrer leurs collections, encadrées avec méthodes par d’innombrables catalogues-inventaires. Ouvert en 1860, le registre Desnoyers participe pleinement à cette revendication d’indépendance [Fig. 5].

Fig. 5 : Première page du registre dit Desnoyers, 1860-1922

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39 × 26 cm. Paris, MNHN, non-coté. © Muséum national d'histoire naturelle.

Il permet d’abord une approche statistique de la question photographique à la BCM : entre 1860 et 1922, 2 005 acquisitions sont précisément dénombrées dans le fonds de cette bibliothèque, alors que le classement en cours y répertorie 1 857 tirages. À la lecture de cet inventaire, il apparaît d’abord que les disciplines concernées se diversifient dans le temps. Outre l’anthropologie, qui reste en tête de la production de ces photographies tout au long du second xixe siècle, la zoologie et la paléontologie sont très présentes dans les années 1860, ce qui correspond à une période de quasi-monopole des tirages de Jacques-Philippe Potteau au Muséum, préparateur en zoologie et collaborateur du professeur d’anthropologie Armand de Quatrefages. Par la suite, à partir du début des années 1870, ces disciplines laissent plus de place à la photographie géologique et géographique, ce qui peut être dû en partie au progressif tarissement de la production photographique de Potteau. L’essor qu’a connu la discipline géographique et, plus étroitement, le dynamisme de la Société de géographie, expliquent aussi cette diversification. Son bibliothécaire, James Jackson, se révèle être un important donateur de photographies pour le MHN dans les années 188024. Cette évolution des disciplines mentionnées est l’indice que de nouvelles branches scientifiques s’emparent plus fermement de la photographieà partir des années 188025 [Fig. 6].

Fig. 6 : Aimé Civiale, Le Géant (4 230 m) et les Grandes Jorasses (4 021 m), entre 1859 et 1866

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Tirage sur papier albuminé contrecollé sur carton, 48 × 63 cm, Paris, MNHN, PH.MHNH.12.2. © Muséum national d’histoire naturelle.

Cependant, cette lecture statistique doit être nuancée. Le registre Desnoyers n’est pas toujours tenu avec rigueur : trente-trois années ne sont pas renseignées alors que d’autres sources citent des acquisitions photographiques durant cette période. De même, ce registre s’avère peu fiable sur la question des prix ou des types d’acquisition (entrée par don ou par achat), qui ne sont que rarement précisés. Néanmoins, un tournant s’opère en 1888, quand ce registre fait l’objet d’une attention renouvelée, qui correspond très probablement à l’arrivée de Deniker à la tête de la BCM. S’ouvre alors une ère de renouveau pour la bibliothèque, au cours de laquelle les contributeurs à cet ensemble photographique se diversifient grandement : alors que la moyenne était d’un contributeur par an dans les années 1860, ils sont désormais plus de vingt au cours de la décennie 1888-1898. Il est probable que les collections bénéficiaient des modifications techniques du médium, de la massification conséquente de sa pratique, ainsi que du développement afférent des circuits de production et d’échanges, mais cette hypothèse reste encore à affiner.

Quoi qu’il en soit, cette nouvelle dynamique au sein du registre Desnoyers, indicateur d’une stimulation grandissante des entrées photographiques à la BCM, intervient à un moment où Deniker renouvelle la plupart des systèmes de registres d’entrées et de sorties des fonds iconographiques. À partir des premières années du xxe siècle, l’utilisation du registre connaît toutefois une nette décélération, qui semble être l’un des symptômes du ralentissement de l’effort de centralisation des photographies à la BCM. Aucun autre registre dédié aux photographies ne paraît alors prendre le relais du registre Desnoyers.

Le registre Desnoyers n’invite pas seulement à une interprétation statistique. Il peut également se révéler précieux pour comprendre le rapport des sciences naturalistes à la photographie, à travers une lecture sémiologique et diplomatique de la structure tabulaire du document. L’organisation interne de ce registre, en tableau, est caractéristique de tous les registres d’inventaires de la BCM. Elle se perpétue au fil des années, probablement du fait de son efficacité, peut-être aussi compte tenu du peu d’attention accordée à la photographie au sein de la bibliothèque. Elle mérite toutefois que l’on s’y attarde, car elle permet un autre type d’analyse, moins quantitative que matérielle et visuelle. S’opère en effet un choix graphique d’organisation du savoir où l’intitulé des colonnes et la manière d’y inscrire les données sont significatifs.

Ce tableau se divise en sept colonnes qui demeurent constantes. De gauche à droite, la première colonne « Numéro d’ordre » indique la numérotation à la pièce, puis celle intitulée « Dates » précise la date d’entrée à la BCM, et non celle de la prise de vue elle-même. Des décalages temporels significatifs entre le moment de l’arrivée du tirage au sein du Muséum et celui de son inscription dans le registre peuvent ainsi être relevés. Les deux colonnes suivantes « Classe » et « Genre, espèce ou race » permettent de catégoriser le sujet selon la méthodologie de classement naturaliste26. La colonne centrale « Origine, désignation, observations » est la plus foisonnante : elle rassemble des indications sur les sujets pris en photographie et la provenance des images. On peut parfois y lire, sans distinction, des informations sur l’origine et la localisation des spécimens, tel que « Mollusque fossile rapporté de la baie de l’Empereur. Original à l’École des mines, au laboratoire de M. Élie de Beaumont27 », ou encore des descriptions sur l’aspect physique des sujets photographiés, comme « Adj-Hamet. (48 ans), Beau noir, barbe un peu blanche. Gravé de la petite vérole28 » [Fig. 7]. En revanche, les deux dernières colonnes, « Classement méthodique » et « Prix », sont rarement renseignées : la première donne quelques noms de donateurs ou opérateurs tandis que la seconde commence à renseigner les prix à partir de 1869, mais de façon très aléatoire.

Fig. 7 : Jacques-Philippe Potteau, Adj-Hamet (48 ans), 1862

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Tirage sur papier albuminé contrecollé sur carton, 11 × 8 cm. Paris, MNHN, B208. © Archives de la Société d'anthropologie de Paris, déposées au Muséum national d'histoire naturelle.

Ces critères de description de la photographie ne sont pas anodins : ils répondent à des mentions sans lesquelles elle serait difficilement utilisable par les scientifiques. Ce registre montre que l’on n’attend pas seulement du donateur une image, mais également un certain nombre d’informations, comme des mesures ou des éléments d’identification. Il s’agit de savoir nommer scientifiquement et avec précision un spécimen végétal ou animal. À propos d’un individu, des éléments concernant sa généalogie et son lieu d’origine peuvent être consignés, comme c’est le cas pour Adj-Hamet. Pour le scientifique, l’objectif est d’être en mesure d’analyser a posteriori le tirage acquis par le laboratoire pour catégoriser le sujet29. Sans ce contexte informationnel, l’apport scientifique de la photographie se trouverait limité et c’est bien cette exigence de multiplicité des tâches du photographe ou du donateur du tirage que l’analyse graphique de ce registre nous fait comprendre.

Le choix de la forme en tableau doit également être étudié en lui-même : c’est un outil de visualisation efficace, qui utilise à la fois la ligne et l’opposition visuelle de la segmentation en colonnes30. Cette structuration renvoie à la méthode naturaliste de rassemblement des individus en sous-groupes, enveloppés dans des groupes successifs et partageant de plus en plus de caractères communs (anatomiques, physiologiques, etc.). C’est ce qu’illustre la succession hiérarchisée des colonnes « Classe », « Genre, espèce ou race », puis « Origine, désignation, observation ». La classe fait référence à la discipline générale qui s’intéresse au spécimen, alors que l’autonomisation des sciences naturalistes en plusieurs matières représente déjà une première manière, parmi d’autres, de circonscrire les objets de leurs recherches. La colonne suivante inscrit le spécimen dans un groupe d’appartenance plus précis, qui fait partie d’un système de classification déterminé. La dernière colonne, quant à elle, est destinée à recueillir des observations plus fines, qui sont propres à l’individu. Peu à peu la caractérisation du spécimen photographié se précise, dans l’esprit de la méthode naturaliste comme dans la succession graphique des colonnes, passant du groupe d’appartenance à l’individu pour lui-même, les caractéristiques individuelles participant en retour à attribuer un type au sujet.

Cependant, pour le bibliothécaire, le registre Desnoyers est avant tout un outil d’inventaire des pièces photographiques et n’illustre que partiellement les tentatives de théorisation des types humains ou des systèmes de classifications botaniques et zoologiques. Les informations apportées sur chaque photographie comportent certes des assertions qui peuvent être utilisées par l’anthropologue ou le naturaliste dans son travail d’identification et de classement de l’individu, mais elles n’en restent pas moins sommaires. Elles ne donnent pas lieu à des conclusions d’appartenance à un type ni n’entretiennent les controverses de classification qui ont pu caractériser le spécimen. C’est le cas par exemple de l’entrée 35 annotée « Cerveaux de gorille et de chimpanzé » (1860) [Fig. 8] : cette légende se contente d’une mention succincte qui permet une première identification du motif. Elle est loin toutefois de rendre compte des débats qui entourent alors les travaux d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire à propos de la distinction des différentes espèces de singes pseudo-anthropomorphes. Alors que les années 1860 sont celles d’un chantier controversé de classification des simiens sur la scène internationale, dont l’acmé est atteinte suite à la publication des travaux darwiniens, la titulature savante des spécimens et les typologies qui émergent ne sont pas reprises au sein du registre Desnoyers. S’il apporte de nombreuses informations sur ce qui est attendu des opérateurs par les scientifiques appelés à intégrer ces photographies à leurs travaux naturalistes, ce registre n’est toutefois pas le lieu où se déploient les controverses scientifiques. Il doit donc être complété par d’autres sources, afin de mieux cerner le contexte intellectuel dans lequel ces photographies ont été mobilisées et insérées.

Fig. 8 : Jacques-Philippe Potteau, Encéphale de chimpanzé - Encéphale de gorille, 1860

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Tirage sur papier albuminé contrecollé sur carton, 18 × 12 cm, Paris, MNHN, B32. © Muséum national d’histoire naturelle.

La comptabilité, une source austère mais éloquente

Hormis le registre Desnoyers, les sources entièrement vouées à la photographie sont rares au MHN. D’autres archives, moins attendues, peuvent néanmoins contribuer à éclaircir certains points de l’histoire du fonds photographique du Muséum, et notamment les registres de comptabilité [Fig. 9]. Les liasses qui les composent indiquent les dépenses mensuelles de chaque entité (laboratoires, ménagerie, administration), sous forme d’un tableau ininterrompu : chaque dépense est numérotée, et sont indiqués la date exacte, le montant, ainsi que l’objet de la dépense31. Ces sources ne fournissent ni description visuelle, ni informations scientifiques afférentes, contrairement aux inventaires et registres de collections. Pourtant, la comptabilité se révèle précieuse et complémentaire au registre Desnoyers et aux comptes rendus des assemblées, qui permettaient d’identifier déjà un certain nombre de praticiens et donnaient une idée des prix des tirages. Elle désigne de nouveaux acteurs économiques, qui sont parties prenantes du circuit de production des photographies. Apparaissent ainsi d’autres contributeurs – puisque, sur dix-sept noms de photographes et donateurs mentionnés entre 1860 et 1888 dans les liasses, seuls quatre figurent comme tels dans le registre Desnoyers –, mais aussi des fournisseurs.

Fig. 9 : Registre de comptabilité générale du Muséum, janvier-février 1852

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Paris, MNHN, AM356. © Muséum national d'histoire naturelle.

Outre les réseaux que ces registres de comptabilité permettent d’esquisser, ils autorisent à dater l’achat du premier appareil daguerréotype de l’année 1841. Potentiellement le plus ancien au Muséum, il est acheté par le laboratoire de physique appliquée. Cela permet de nuancer la version d’Ernest-Théodore Hamy, directeur du musée d’Ethnographie du Trocadéro dès sa création en 1878, selon lequel le premier daguerréotype du MHN aurait été commandé par Étienne Serres au début des années 1840 pour le laboratoire d’anatomie humaine32. L’étude des liasses de la comptabilité pondère et enrichit le récit de Hamy : cette source permet de déduire le nombre minimum d’appareils photographiques présents dans l’enceinte du Muséum au cours de la décennie 1840. En effet, non pas un, mais au minimum deux appareils daguerréotypes ont été acquis. Il s’agit de celui de 1841 déjà cité, puis d’un second, inscrit dans les dépenses du laboratoire d’anatomie humaine, acheté en 184833. D’autres laboratoires se dotent d’accessoires pour daguerréotypes, ce qui laisse présager qu’ils détenaient aussi le leur. En février 1852, le laboratoire de mammalogie, consacré à l’étude des mammifères, opère par exemple une dépense de cet ordre, pour un montant de 28,85 francs. La multiplicité des appareils au sein du Muséum peut être lue comme un indice de l’émulation réciproque des laboratoires. Ils s’efforcent ainsi de se doter d’un appareillage à la pointe de ce qui constitue alors l’innovation technologique.

Les archives comptables permettent aussi d’envisager la réalité historique de certains ensembles par rapport aux photographies actuellement conservées au MHN. Par exemple, on sait que Potteau a exercé la photographie de mai 1860 à 1870, période que renseignent les registres comptables. Ces derniers indiquent une dépense totale de 6 725 francs pour ce seul photographe. Sachant que chaque lot de trois épreuves identiques est payé 15 francs, on peut estimer une production d’environ 450 photographies différentes. Or, les fonds actuels ne contiennent que 248 épreuves distinctes de cet opérateur34, ce qui suggère que 200 environ sont absentes des collections. Ces archives permettent aussi de réévaluer la production de certains photographes : alors que l’on ne connaissait que trois daguerréotypes de crâne et deux de chimpanzés du photographe Jules Malacrida, aucun n’étant conservé au Muséum, la comptabilité de 1848 à 1852 permet de lui attribuer une activité photographique plus intense. Pour l’année 1848, il produit en effet trois lots de daguerréotypes, qui lui sont rétribués à hauteur de 85 francs. L’année suivante, il fait acheter, pour le compte du laboratoire d’anatomie humaine, des plaques daguerréotypiques à hauteur de 262,15 francs. Cela laisse présager qu’il a contribué à la production de nombreux autres daguerréotypes, en plus des lots de 1848. Les archives de gestion du MHN permettent également d’attribuer avec certitude des épreuves, anonymes jusqu’ici : la photographie d’un crâne d’enfant s’est révélée être celle de Louis Rousseau et a pu être datée précisément de l’année 1855 [Fig. 10].

Fig. 10 : Anonyme [Louis Rousseau], Crâne d'un enfant avec dentition de lait et définitives apparentes, 1855

Image

Tirage sur papier albuminé, 15 × 12 cm, Paris, MNHN, Z28. © Muséum national d’histoire naturelle.

Si la comptabilité est une source ingrate, car elle ne renseigne pas sur le contenu visuel des photographies, elle offre une autre approche de ces fonds et permet d’explorer leur versant économique et les réseaux de sociabilité qu’ils impliquent. La comptabilité n’est qu’un type, parmi d’autres, de ces archives austères – telles que les inventaires d’instruments scientifiques, les minutes des procès-verbaux des assemblées de direction ou encore la correspondance portant sur les demandes d’échanges entre institutions – qui peuvent participer à l’écriture d’une histoire économique et prosopographique de la photographie au sein d’un établissement dont l’intérêt envers ce médium est peu prégnant.

Ces deux sources insoupçonnées, le registre Desnoyers et les registres de comptabilité, offrent des éléments de premier ordre à mobiliser dans la perspective de l’écriture d’une histoire de la photographie au Muséum d’histoire naturelle, mais également dans la perspective d’un renouvellement des approches en histoire de la photographie. Un registre d’inventaire dédié à la photographie, source prometteuse et familière, permet des approches statistiques pour tenter de reconstituer la réalité originelle d’un ensemble photographique, déduire des rythmes d’acquisition, étudier les pratiques de conservation et les logiques institutionnelles de classification des tirages photographiques au sein du Muséum. Ce type de lectures donne cependant à voir aussi leurs lacunes, et d’autres archives offrent des angles différents pour éclairer l’histoire des pratiques photographiques. La comptabilité permet ainsi de mettre au jour des circuits d’achats, des processus de légitimation institutionnelle, ou encore des principes de répartition spatiale des tirages, invisibles autrement, qui les vouent à des usages différenciés en fonction de leur lieu de conservation. Elle dévoile des sociabilités mises en jeu dans les mouvements de dons, de ventes, de demandes d’échanges, de fournitures techniques, moins étudiées que les enjeux visuels de la photographie. Ainsi, conjointement à ces derniers, seule l’articulation d’une étude des sources matérielles et d’une reconstruction de ces circuits socio-économiques peut permettre de reconstituer autant que possible ce que fut la réalité de la pratique photographique au xixe siècle dans les murs du Muséum national d’histoire naturelle. Plus largement, ce type de démarches peut illustrer une voie stimulante pour l’étude d’autres fonds photographiques, qui n’offrent a priori que peu de sources à leur sujet.

1 Limoges 1997.

2 Blanckaert 1997, 23.

3 Voir Bigg et Vanhoutte 2017, Lachapelle 2009, Rosental 2013 et Spary 2010.

4 Chaline 1995.

5 Corsi 1997a et 1997b.

6 La vision décliniste du Muséum se diffuse dès le xixe siècle, voir Marcou 1869. Elle a été nuancée par les travaux de Camille Limoges.

7 Bock 2015.

8 Arago 1839.

9 Heurtel et Lenoir 2016.

10 Daston et Galison 2012 (2007).

11 Chansigaud 2009.

12 Le Muséum compte encore des dessinateurs scientifiques, tels Pascal Le’Roch également chargé d’enseigner cette technique au sein de l’institution.

13 Pomian 2001.

14 Limoges 1997.

15 Rizzo 2016.

16 Jammes 1985.

17 Concernant certains des photographes de la décennie 1840, externes comme internes, ayant œuvré pour le Muséum, voir Barthe 2003 et 2004.

18 Anonyme 1863.

19 À cet égard, on soulignera l’intérêt de l’étude de Christine Barthe sur le rôle d’Étienne Serres dans la commande d’un certain nombre de

20 Compte rendu de la séance du 29 mai 1860, archives du Muséum d’histoire naturelle, AM16.

21 Voir Inventaire des dons reçus par la SFP de 1855 à 1889, par Katia Buch.

22 Dossier Louis Rousseau, Pierrefitte-sur-Seine, Arch. nat., F/17/3898.

23 Limoges 1997.

24 Loiseaux 2006.

25 Coutancier 2004, Lebart 1997.

26 Pour plus d’informations sur les systèmes concurrents de classement et donc de dénomination des espèces au Muséum, voir Duris 1997.

27 Entrées 16 et 17 du registre Desnoyers.

28 Entrée 121 du registre Desnoyers.

29 Jehel 1995.

30 Goody 1979 (1977), Waquet 2015.

31 Ces registres sont conservés au Muséum d’histoire naturelle sous les côtes AM356-392 (1852-1888) et aux Arch. nat. de Pierrefitte-sur-Seine, dans

32 Hamy 1907, 267.

33 Le 6 novembre 1841, fourniture d’un daguerréotype pour le laboratoire de physique appliquée, 200 francs (Pierrefitte-sur-Seine, Arch. nat., F/17/

34 Voir les cotes PHO26 à PHO35 au Muséum d’histoire naturelle. Plusieurs épreuves de ce photographe sont actuellement conservées au musée du quai

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Notes

1 Limoges 1997.

2 Blanckaert 1997, 23.

3 Voir Bigg et Vanhoutte 2017, Lachapelle 2009, Rosental 2013 et Spary 2010.

4 Chaline 1995.

5 Corsi 1997a et 1997b.

6 La vision décliniste du Muséum se diffuse dès le xixe siècle, voir Marcou 1869. Elle a été nuancée par les travaux de Camille Limoges.

7 Bock 2015.

8 Arago 1839.

9 Heurtel et Lenoir 2016.

10 Daston et Galison 2012 (2007).

11 Chansigaud 2009.

12 Le Muséum compte encore des dessinateurs scientifiques, tels Pascal Le’Roch également chargé d’enseigner cette technique au sein de l’institution.

13 Pomian 2001.

14 Limoges 1997.

15 Rizzo 2016.

16 Jammes 1985.

17 Concernant certains des photographes de la décennie 1840, externes comme internes, ayant œuvré pour le Muséum, voir Barthe 2003 et 2004.

18 Anonyme 1863.

19 À cet égard, on soulignera l’intérêt de l’étude de Christine Barthe sur le rôle d’Étienne Serres dans la commande d’un certain nombre de photographies entre 1845 et 1855, au moment où il détient la chaire d’anthropologie. Voir Barthe 2003.

20 Compte rendu de la séance du 29 mai 1860, archives du Muséum d’histoire naturelle, AM16.

21 Voir Inventaire des dons reçus par la SFP de 1855 à 1889, par Katia Buch.

22 Dossier Louis Rousseau, Pierrefitte-sur-Seine, Arch. nat., F/17/3898.

23 Limoges 1997.

24 Loiseaux 2006.

25 Coutancier 2004, Lebart 1997.

26 Pour plus d’informations sur les systèmes concurrents de classement et donc de dénomination des espèces au Muséum, voir Duris 1997.

27 Entrées 16 et 17 du registre Desnoyers.

28 Entrée 121 du registre Desnoyers.

29 Jehel 1995.

30 Goody 1979 (1977), Waquet 2015.

31 Ces registres sont conservés au Muséum d’histoire naturelle sous les côtes AM356-392 (1852-1888) et aux Arch. nat. de Pierrefitte-sur-Seine, dans la série F/17/3913 à 3917.

32 Hamy 1907, 267.

33 Le 6 novembre 1841, fourniture d’un daguerréotype pour le laboratoire de physique appliquée, 200 francs (Pierrefitte-sur-Seine, Arch. nat., F/17/3914) et le 7 décembre 1848, fourniture d’un daguerréotype pour le laboratoire d’anatomie humaine, pour 279 francs (Pierrefitte-sur-Seine, Arch. nat., F/17/3916).

34 Voir les cotes PHO26 à PHO35 au Muséum d’histoire naturelle. Plusieurs épreuves de ce photographe sont actuellement conservées au musée du quai Branly – Jacques-Chirac.

Illustrations

Fig. 1 : Pierre Petit, Nouvelles Galeries de Zoologie, vers 1885

Fig. 1 : Pierre Petit, Nouvelles Galeries de Zoologie, vers 1885

25 × 19 cm. Paris, MNHN, IC 663. © Muséum national d'histoire naturelle.

Fig. 2 : Juliette Alberti, Tortue musquée, 1855

Fig. 2 : Juliette Alberti, Tortue musquée, 1855

Peinture sur vélin, 46 × 33 cm. Paris, MNHN, Portefeuille 87, folio 36 bis. © Muséum national d'histoire naturelle, dist. RMN / Tony Querrec.

Fig. 3 : Louis Rousseau et Achille Devéria, « Famille des Chersites ou tortues terrestres », 1853-1854

Fig. 3 : Louis Rousseau et Achille Devéria, « Famille des Chersites ou tortues terrestres », 1853-1854

Planche de l'album Photographie Zoologique, 1853-1854, photographie sur acier tirée sur papier salé, 27 × 19 cm. Paris, MNHN, A24. © Muséum national d'histoire naturelle.

Fig. 4 : Jacques-Philippe Potteau, Dissection d'un fourmilier tamanoir, 1868

Fig. 4 : Jacques-Philippe Potteau, Dissection d'un fourmilier tamanoir, 1868

Tirage sur papier albuminé contrecollé sur carton, 37 × 20 cm. Paris, MNHN, B81. © Muséum national d'histoire naturelle.

Fig. 5 : Première page du registre dit Desnoyers, 1860-1922

Fig. 5 : Première page du registre dit Desnoyers, 1860-1922

39 × 26 cm. Paris, MNHN, non-coté. © Muséum national d'histoire naturelle.

Fig. 6 : Aimé Civiale, Le Géant (4 230 m) et les Grandes Jorasses (4 021 m), entre 1859 et 1866

Fig. 6 : Aimé Civiale, Le Géant (4 230 m) et les Grandes Jorasses (4 021 m), entre 1859 et 1866

Tirage sur papier albuminé contrecollé sur carton, 48 × 63 cm, Paris, MNHN, PH.MHNH.12.2. © Muséum national d’histoire naturelle.

Fig. 7 : Jacques-Philippe Potteau, Adj-Hamet (48 ans), 1862

Fig. 7 : Jacques-Philippe Potteau, Adj-Hamet (48 ans), 1862

Tirage sur papier albuminé contrecollé sur carton, 11 × 8 cm. Paris, MNHN, B208. © Archives de la Société d'anthropologie de Paris, déposées au Muséum national d'histoire naturelle.

Fig. 8 : Jacques-Philippe Potteau, Encéphale de chimpanzé - Encéphale de gorille, 1860

Fig. 8 : Jacques-Philippe Potteau, Encéphale de chimpanzé - Encéphale de gorille, 1860

Tirage sur papier albuminé contrecollé sur carton, 18 × 12 cm, Paris, MNHN, B32. © Muséum national d’histoire naturelle.

Fig. 9 : Registre de comptabilité générale du Muséum, janvier-février 1852

Fig. 9 : Registre de comptabilité générale du Muséum, janvier-février 1852

Paris, MNHN, AM356. © Muséum national d'histoire naturelle.

Fig. 10 : Anonyme [Louis Rousseau], Crâne d'un enfant avec dentition de lait et définitives apparentes, 1855

Fig. 10 : Anonyme [Louis Rousseau], Crâne d'un enfant avec dentition de lait et définitives apparentes, 1855

Tirage sur papier albuminé, 15 × 12 cm, Paris, MNHN, Z28. © Muséum national d’histoire naturelle.

Citer cet article

Référence électronique

Lisa Lafontaine, « Les archives discrètes. Entrevoir la pratique photographique au Muséum national d’histoire naturelle », Photographica [En ligne], 1 | 2020, mis en ligne le 25 septembre 2020, consulté le 27 février 2021. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/174

Auteur

Lisa Lafontaine

Lisa Lafontaine est élève à l’École nationale des chartes et doctorante à l’université Paris I – Panthéon-Sorbonne en histoire de la photographie, elle écrit un master et une thèse sur les fonds photographiques anciens du Muséum national d’histoire naturelle, qui mêlent histoire des sciences et histoire de la photographie, sous la direction de Christophe Gauthier et d’Éléonore Challine.