Boom, Mattie. Everyone a Photographer: The Rise of Amateur Photography in the Netherlands, 1880-1940

Référence(s) :

Boom, Mattie. 2019. Everyone a Photographer: The Rise of Amateur Photography in the Netherlands, 1880-1940. Cat. exp. (Amsterdam, Rijksmuseum, 15 fév.-10 juin 2019), Amsterdam et Rotterdam : Rijksmuseum et NAI Publishers.

Texte

Dans l’exposition consacrée à l’histoire de la photographie amateur aux Pays-Bas en 2019 par le Rijksmuseum, la fameuse devise d’Eastman Kodak, You push the button, we do the rest, est remplacée par le slogan publicitaire de Joan Guy de Coral d’Amsterdam, un fabricant qui déclare : Everyone a Photographer. Dans son catalogue, basé sur sa récente thèse de doctorat1, Mattie Boom, conservatrice des photographies du musée, présente une histoire de la photographie amateur néerlandaise au tournant des xixe et xxe siècles. Dans ce petit pays peu connu de l’histoire du médium, du fait à la fois de sa langue et de sa position intermédiaire entre l’Allemagne et la France, Mattie Boom reconstruit des cercles de photographes néerlandais qui s’engagent dans des réseaux actifs sur le plan local, national et international.

À l’encontre de la notion de vernaculaire, d’une approche trop esthétisante, ou encore d’une distinction rigide entre amateur et professionnel, le récit de Mattie Boom est guidé par la richesse de l’archive photographique des années 1880 à 1940. En effet, il repose non seulement sur les collections du Rijksmuseum, mais aussi sur celles d’une dizaine d’institutions universitaires et d’archives municipales à travers les Pays-Bas. Le catalogue en grand format, somptueusement illustré et soigneusement mis en forme par la graphiste Irma Boom, donne au lecteur le sentiment de consulter les pièces de ce dossier, patiemment reconstitué par la conservatrice. En dix chapitres, quatre annexes et un index, elle révèle les acteurs inconnus de la photographie néerlandaise.

L’auteure commence par une historiographie critique de la photographie amateur, éloignée de la notion d’un « art moyen2 », qu’elle considère peu utile pour reconstruire concrètement la formation des sociétés photographiques et leurs liens avec l’industrie. Ainsi, son approche s’insère dans les recherches d’Elizabeth Edwards, de Christian Joschke ou encore de Tiziana Serena, qui se sont intéressés au même phénomène en Angleterre, en Allemagne et en Italie3. Comme ces auteurs, Mattie Boom se base sur la richesse des archives locales, l’inventivité des amateurs, ainsi que sur leur expérience de la modernité. Toutefois, dans son évaluation résolument critique de la notion de photographie vernaculaire telle qu’elle a été conceptualisée par Geoffrey Batchen, Sarah Greenough et Clément Chéroux4, Mattie Boom ne fait jamais référence aux recherches sur la photographie amateur en Europe, qui relèvent pourtant de son approche socioculturelle. Cependant, cette lacune surprenante dans l’historiographie retracée par l’auteure – moins sensible dans le cadre de l’exposition elle-même – est contrebalancée par la matérialité et la diversité des pratiques prises en compte, qui viennent compléter ce champ.

Ainsi, le premier chapitre « The First Fifty Years » s’appuie sur la découverte des travaux des premières associations de photographes professionnels à Amsterdam ou à Utrecht, leur production de cartes de visite et de vues stéréographiques, ainsi que les premières revues telle la Tijdschrift voor Photographie (1864-1866). Mattie Boom retrace ensuite les liens de ce premier réseau néerlandais avec des acteurs bien connus ; Claude Auguste Crommelin, photographe amateur qui construit un studio dans son jardin, collecte ainsi des tirages de Julia Margaret Cameron ou rend visite à Henry Peach Robinson. Quelques années plus tard, lors de la commercialisation des plaques sèches à la gélatine, des fabricants néerlandais exportent leurs produits aux États-Unis, où ils sont achetés par l’American Scovill Camera Factory. Loin des sentiers battus des fabricants connus comme Eastman Kodak, Mattie Boom révèle donc un nouveau réseau de professionnels, en échange constant avec des partenaires internationaux.

La démonstration de la vivacité de cette première production néerlandaise mène au chapitre sur les sociétés photographiques. Si l’année 1887 voit la fondation du premier club à Amsterdam, les Pays-Bas comptent neuf ans plus tard 15 sociétés à La Haye, à Leyde, à Maastricht ou encore à Arnhem. Devant la pénurie des sources historiques sur les sociétés photographiques, l’auteure suit une méthodologie basée sur des revues généralement peu explorées dans l’histoire du médium, par exemple Lux (1889-1927) éditée par l’Amateur-Fotografen Vereeniging te Amsterdam. L’étude approfondie de ces périodiques lui permet de détailler les activités collectives autour de la pratique photographique, qu’il s’agisse d’excursions à vélo, d’échanges de tirages ou de soirées de lanterne magique avec d’autres confrères à Hambourg et à Berlin. À la fin du xixe siècle, l’éditeur du Photographisch Jaarboek (annuaire de la photographie), Meinard van Os, compte plus de 500 membres de sociétés photographiques. Il estime également que quelque 5 000 Néerlandais pratiquent la photographie en dehors de ces cercles, chiffres qui semblent réalistes à l’échelle du cadre international.

Dans cette participation massive aux activités des clubs, Mattie Boom voit une véritable « Exposition Mania », qu’elle explore dans un chapitre entier. À travers 35 expositions et salons, comme à Amsterdam (1902) et à La Haye (1904), elle suit un réseau auquel les Néerlandais participent en lien avec leurs voisins allemands, belges et français. Au lieu de focaliser son attention sur les activités d’un personnage principal qui mènerait le mouvement, l’auteure considère l’interaction entre les sociétés comme un catalyseur de leurs activités collectives et individuelles. En 1908, le Stedelijk Museum est ainsi le premier musée d’art à montrer l’exposition du club d’Amsterdam, à laquelle sont invités des photographes européens, américains et quelque 12 000 visiteurs locaux.

Dans son récit, Mattie Boom ne manque jamais d’établir un lien entre l’attrait de la photographie amateur et la promotion des fabricants. Au cœur de son chapitre sur les « Retailers » se trouve Bram Loman, photographe professionnel qui se forme à Berlin en même temps qu’Alfred Stieglitz. Il répare des appareils, vend des plaques sèches et mène des études sur le mouvement. Avec des agents à Berlin, Londres, Rome et Saint-Pétersbourg, ainsi que des boutiques au centre d’Amsterdam, la renommée de Loman dépasse le cadre national. À la même période, la compagnie Eastman Kodak s’installe sur le marché néerlandais, ce qui mène Mattie Boom à une analyse détaillée des dynamiques entre fabricants néerlandais et acteurs internationaux. Elle montre ainsi les différents produits disponibles pour les amateurs et les professionnels. Dans le catalogue, le grand format des reproductions rend cette archive technique et industrielle tangible pour le lecteur.

Dans les chapitres suivants, l’auteure se concentre sur les résultats matériels et visuels de cette industrie photographique. Son travail de recherche, considérable, se manifeste notamment dans sa localisation de 1 608 albums photographiques dans les collections néerlandaises. Elle incite d’ailleurs à poursuivre une étude plus approfondie de ces sources, qui restent marginalisées. À travers une analyse extrêmement sensible à l’objet, son attrait populaire et sa qualité tactile, Mattie Boom retrace les différents usages des albums, notamment ceux de voyage dans les anciennes colonies néerlandaises des Indes orientales et des Antilles.

Toutefois, malgré une discussion formelle détaillée, ces albums ne sont jamais insérés dans le contexte colonial du tournant du siècle. L’analyse témoigne alors d’un décalage important avec les récentes critiques postcoloniales émaillant la recherche, en particulier lorsqu’elle décrit ces albums comme les témoins d’une nouvelle « prospérité » et « mobilité » des classes aisées néerlandaises, qui cherchent des « opportunités » dans les plantations.

Ce manque d’historicisation devient frappant à propos des albums amateurs consacrés au Suriname par Théodore van Lelyveld qui, selon Mattie Boom, aurait « découvert les tribus indigènes » dans ce pays en 1895 (p. 170). Sur les pages suivantes, des reproductions en grand format montrent des enfants néerlandais aux côtés d’autochtones mal habillés ou à moitié nus, illustrant un rapport de domination non questionné par la conservatrice. Dans le même chapitre, son évaluation de la valeur historique du médium et de son caractère « hautement démocratique » au xxe siècle (p. 174), basée sur un ouvrage de l’historien de l’art Hans van de Waal datant de 1958, exacerbe encore l’absence d’un regard critique. Même s’il ne s’agit que d’une petite partie de l’ouvrage, ce récit pose problème dans le cadre d’une exposition, à travers laquelle il infuse auprès d’un large public.

De la même façon, si le lecteur trouve dans le catalogue de nombreuses références aux cercles amateurs comme classe dominante, laquelle profite du contexte socio-économique des années 1900, cette position privilégiée n’est jamais interrogée. On aurait par exemple aimé en savoir plus sur les liens de ces amateurs avec la politique locale et coloniale, ou encore avec la reine Wilhelmina, qui elle aussi, comme le montre Mattie Boom, est passionnée de photographie.

Ce catalogue manifeste donc l’importance de lire la photographie dans le contexte sociétal, économique, mais aussi politique des années 1900. Les lacunes importantes dans l’historiographie présentée, ainsi que l’absence d’une analyse critique de la période du tournant du siècle, concernant notamment le passé colonial des Pays-Bas, montrent la nécessité d’un regard politique sur les débuts de la photographie collective. En même temps, grâce à son approche exhaustive des sources primaires, le catalogue nous révèle également la richesse des archives de cette période et établit des liens importants entre la pratique amateur et la culture visuelle d’aujourd’hui. Par ce biais, Mattie Boom nous propose une méthodologie basée sur la richesse et la complexité de l’archive, alliant sources visuelles et écrites méconnues. L’auteure termine avec quatre annexes qui forment un inventaire des photographes, des sociétés photographiques, des expositions et des albums. À l’avenir, ces sources pourront enrichir les recherches sur les réseaux, sur le plan à la fois local, européen et transatlantique, de la photographie du tournant du siècle.

1 Mattie Boom, « Kodak in Amsterdam. De opkomst van de amateurfotografie in Nederland, 1880-1910 » (Mémoire, Erasmus Universiteit Amsterdam, Pays-Bas

2 Pierre Bourdieu (dir.), Un art moyen : essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris : Éditions de Minuit, 1965.

3 Elizabeth Edwards, The Camera as Historian : Amateur Photographers and Historical Imagination (1885-1918), Durham : Duke University Press, 2012 ;

4 Geoffrey Batchen, Forget Me Not : Photography and Remembrance, New York / Amsterdam : Princeton Architectural Press / Van Gogh Museum, 2004 ; Sarah

Notes

1 Mattie Boom, « Kodak in Amsterdam. De opkomst van de amateurfotografie in Nederland, 1880-1910 » (Mémoire, Erasmus Universiteit Amsterdam, Pays-Bas) <hdl.handle. net/1765/101847>.

2 Pierre Bourdieu (dir.), Un art moyen : essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris : Éditions de Minuit, 1965.

3 Elizabeth Edwards, The Camera as Historian : Amateur Photographers and Historical Imagination (1885-1918), Durham : Duke University Press, 2012 ; Christian Joschke, Les Yeux de la nation : photographie amateur et société dans l’Allemagne de Guillaume II. Dijon : Les Presses du réel, 2013 ; Serena Tiziana, « Catastrophe and Photography as a “Double Reversal” : The 1908 Messina and Reggio Earthquake and the Album of the Italian Photographic Society », trad. de l’anglais par R. Milner, dans Marco Folin et Monica Petri (éd.), Wounded Cities : The Representation of Urban Disasters in European Art (14th-20th Centuries). Leyde : Koninklijke Bril, 2015.

4 Geoffrey Batchen, Forget Me Not : Photography and Remembrance, New York / Amsterdam : Princeton Architectural Press / Van Gogh Museum, 2004 ; Sarah Greenough et al. The Art of the American Snapshot (1888-1978) : From the Collection of Robert E. Jackson. Princeton (NJ) et Washington D. C. : Princeton University Press et National Gallery of Art, 2007 ; Clément Chéroux, Vernaculaires : essais d’histoire de la photographie, Cherbourg : Le Point du jour, 2015.

Citer cet article

Référence électronique

Carolin Görgen, « Boom, Mattie. Everyone a Photographer: The Rise of Amateur Photography in the Netherlands, 1880-1940 », Photographica [En ligne], 1 | 2020, mis en ligne le 15 septembre 2020, consulté le 27 février 2021. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/251

Auteur

Carolin Görgen

Laboratoire de recherche sur les cultures anglophones (LARCA)/Université de Paris

Articles du même auteur