Valérie Perlès (dir.). Les Archives de la Planète
Isabelle Marinone (dir.). Un monde et son double. Regards sur l’entreprise visuelle des Archives de la Planète, 1919-1931

Référence(s) :

Perlès, Valérie. 2019 (dir.). Les Archives de la Planète. Paris : Lienart Éditions. Marinone, Isabelle. 2019 (dir.). Un monde et son double. Regards sur l’entreprise visuelle des Archives de la Planète, 1919-1931. Perpignan : Presses universitaires de Perpignan.

Texte

Les Archives de la Planète (ADLP) comptent près de 72 000 autochromes et plus de cent heures de films collectés dans une cinquantaine de pays à l’initiative du banquier philanthrope Albert Kahn (1860-1940) par une dizaine d’opérateurs, entre 1909 et 1931. Elles constituent, à ce titre, la plus vaste collection autochrome au monde. Après la publication d’ouvrages collectifs de référence dans les années 19901, les recherches sur les ADLP se sont poursuivies, tant à l’initiative du musée que de chercheurs qui n’ont cessé de se pencher sur cette foisonnante collection.

Signe de cette importante dynamique de recherche, deux ouvrages pluridisciplinaires consacrés aux ADLP sont parus en 20192. Le premier, Les Archives de la Planète, regroupe les articles de vingt-six contributeurs, pour la plupart membres du comité scientifique formé par Valérie Perlès, la directrice du musée départemental Albert-Kahn de 2011 à 2019. Ce comité a accompagné les travaux du musée entrepris dès 2016 et la constitution d’un nouveau parcours permanent3. Cette publication démontre ainsi la solidité du lien établi entre le musée et l’université, qui travaillent ensemble à la valorisation de la collection et à l’approfondissement de sa compréhension. Le second ouvrage, Un monde et son double, réunit quant à lui les contributions de treize auteurs et fait suite à un colloque international organisé en décembre 2014 par Isabelle Marinone et Teresa Castro dans le cadre du programme de recherche « Savoir : normes et sensibilités » au sein du centre Georges-Chevrier (Dijon, université de Bourgogne). Ces deux publications ont été produites dans deux contextes différents mais soulèvent une même question d’ordre méthodologique : quelles approches les différents auteurs ont-ils privilégiées pour embrasser la démesure de ce fonds et l’étudier à nouveaux frais ?

Dans le prolongement des efforts constants et renouvelés du musée Albert-Kahn pour documenter et faciliter l’accès des collections à un public diversifié, l’ouvrage Les Archives de la Planète comporte de nombreuses images inédites, fruits d’une importante campagne de numérisation de l’ensemble du fonds achevée en 2014, suivie de sa mise en ligne4. Les articles, qui analysent ces images et leurs conditions de production et de diffusion, abordent les ADLP sous un angle thématique et comparatiste. Marie-Claire Robic, Didier Mendibil, Gaëlle Hallair et Valérie Perlès portent ainsi leur attention au contexte épistémologique. Ils interrogent notamment le développement de la géographie humaine dans ses rapports avec la géographie physique, l’ethnologie et le phénomène de globalisation naissant. Jean-Claude Penrad, Marie-Ève Bouillon, Thierry Gervais, Jacques Siracusa et Françoise Denoyelle comparent la collection aux images produites par les industries du tourisme ou du film d’actualité, mettant en lumière la singularité d’un projet structurellement comparable aux agences de production telles que Gaumont ou Pathé mais s’adressant à un tout autre public. Certains auteurs comme Stéphanie Mahieu s’intéressent à l’histoire des pratiques d’exposition associées à la collection là où d’autres questionnent sa portée politique. Ainsi Anne Sigaud examine sous un nouveau jour le rapport des ADLP à l’État à travers l’usage qu’en fit son directeur scientifique, Jean Brunhes, à des fins de propagande pendant la Première Guerre mondiale. Isabelle Marinone, de son côté, met en avant l’importante représentation filmique des mouvements contestataires. Pour finir, quelques-uns insistent sur les rapports indissociables entre expérimentation technique et mise en œuvre de nouveaux paradigmes esthétiques. C’est le cas de Nathalie Boulouch, Michel Poivert et Teresa Castro qui inscrivent respectivement la collection dans la modernité photographique et cinématographique. Les deux premiers mettent en évidence le rôle déterminant des opérateurs-photographes en étudiant la démarche documentaire d’Albert Dutertre et Jules Gervais-Courtellemont5 tandis que Teresa Castro pointe le motif récurrent du travelling, tout à la fois descriptif et spectaculaire, qui place les ADLP au croisement des films documentaires archaïques et d’avant-garde.

La répartition équitable, au sein de l’ouvrage, entre les études portant sur les collections filmique et photographique révèle à juste titre la complémentarité de ces deux fonds, bien qu’aucun article ne soit malheureusement consacré à leur comparaison. Les apports de ce livre sont cependant nombreux ; ils jettent en particulier un nouvel éclairage sur les contextes épistémologique, économique, politique, esthétique et muséographique qui ont accompagné le développement des ADLP. La multiplicité des contributions et la richesse des illustrations, points forts de l’ouvrage, ont néanmoins pour contrepartie d’écourter certains propos que l’on aurait eu plaisir à lire plus en détail. En fin de volume, la liste des sources mobilisées met en valeur le caractère inédit de certaines d’entre elles, issues d’archives administratives et privées. La riche bibliographie qui l’accompagne constitue, tant pour le chercheur que pour le visiteur du musée, un outil précieux.

Se concentrant uniquement sur la période suivant la Première Guerre mondiale (1919-1931), moment de maturité et d’intense activité des ADLP, les auteurs d’Un monde et son double laissent de côté l’analyse des intentions de Kahn et la mise en œuvre de la direction scientifique des ADLP, abondamment commentées par le passé6. Ses contributeurs préfèrent étudier à nouveaux frais la matérialité de la collection à travers les étapes de sa constitution en musée, décrites par Adrien Genoudet, Jocelyne Leclercq-Weiss ou encore Frédérique Le Bris. Son inscription, au début du xxe siècle, dans le processus de globalisation naissant offre également de nouvelles perspectives. Citons notamment Paula Amad, qui propose une analyse détaillée du rapport complexe et ambigu des ADLP à ce phénomène en mobilisant les outils des global studies, champ disciplinaire particulièrement dynamique ces dix dernières d’années. En puisant dans les discours des proches de Kahn et certains films de la collection, tels que Le Dahomey religieux du père Aupiais (1930), cette dernière propose de comprendre le projet des ADLP sous l’angle d’un cosmopolitisme alternatif et attentif aux différences culturelles, plutôt que celui d’un universalisme libéral et euro-centré.

Sur l’ensemble de l’ouvrage, c’est essentiellement la portée politique des ADLP qui est mise en valeur. Nous évoquions la contribution de Paula Amad, mais c’est également le cas d’Isabelle Marinone et Michel Cadé, qui adoptent un point de vue original fondé sur l’étude de la représentation des mouvements ouvriers. Ils montrent les apports historiques de ces films, qui rendent compte, entre autres, de la diversité des groupes sociaux associés à ces mouvements. Tout comme François Amy de La Bretèque, dont l’étude porte sur les films de l’immédiat après-guerre, les auteurs favorisent l’étude d’un temps historique qui se laisse appréhender à l’échelle du quotidien7. À l’image de Les Archives de la Planète, l’ouvrage s’écarte d’une interprétation privilégiant la dimension utopiste du projet et centrée sur la personne de Kahn ; il offre plutôt l’analyse fine du contexte idéologique et politique dans lequel les ADLP se sont développées.

Conçues dès l’origine comme un répertoire visuel à disposition des générations futures, les ADLP font, depuis une trentaine d’années, l’objet d’études conduites par des historiens, géographes, ethnographes, historiens de la photographie et du cinéma. Le lecteur aura plaisir à retrouver, dans ces deux ouvrages, certaines figures pionnières. Diffractée au prisme des disciplines, cette collection invite à un décloisonnement auquel les chercheurs ne cessent d’œuvrer. Les deux études de 2019 ne la réduisent pas à un exemple unique en son genre d’exploitation documentaire du premier procédé photographique couleur commercialisé. Elles ne se contentent pas non plus d’honorer la personnalité singulière de leur commanditaire. Elles étendent encore un peu plus les champs disciplinaires couverts par les ADLP et démontrent, chacune à leur manière, la fertilité et le dynamisme des échanges entre les milieux universitaires et muséaux. Insistant sur la place des ADLP dans la définition des savoirs au début du xxe siècle, ces publications s’inscrivent dans une démarche résolument réflexive. C’est en effet sous un angle épistémologique, et non illustratif, que la nature documentaire des images est étudiée à la lumière de leur contexte de production. On pourra regretter, cependant, que ce regard sur les ADLP ne donne pas lieu à des réflexions méthodologiques qui décriraient les nouvelles pratiques de recherche que ce corpus appelle. Parce que ce dernier mobilise des outils tels que l’open data, il mériterait que l’on interroge plus avant les « mises en disponibilité »8 des images et leurs spécificités à l’heure du numérique.

1 Jeanne Beausoleil et Pascal Ory (dir.), Albert Kahn, 1860-1940. Réalités d’une utopie, cat. exp. (Boulogne-Billancourt, musée départemental

2 Un ouvrage consacré aux ADLP durant la Première Guerre mondiale est également paru cette année : Valérie Perlès et Anne Sigaud (dir.), Réalités (in

3 Les jardins du musée départemental Albert-Kahn ont réouvert le 21 septembre 2019 ; la réouverture du musée est prévue quant à elle au premier

4 65 083 images sont disponibles en ligne : https://opendata.hauts-de-seine.fr/explore/dataset/archives-de-la-planete/information/?disjunctive.

5 Au sujet de la figure de l’opérateur-photographe, voir aussi Marie-Ève Bouillon, « Photographes et opérateurs. Le travail des Neurdein Frères (1863

6 Voir notamment Beausoleil et Ory, 1995 ; Jean Brunhes, 1993 ; Stephan Kutniak (dir.), Albert Kahn, singulier et pluriel, Paris/Boulogne-Billancourt

7 Voir Paula Amad, Counter-Archive: Film, the Everyday, and Albert Kahn’s Archives de la Planète, New York : Columbia University Press, 2010.

8 Adrien Genoudet, « Introduction à la “mise en disponibilité” des Archives de la Planète », dans Isabelle Marinone (dir.), Un monde et son double.

Notes

1 Jeanne Beausoleil et Pascal Ory (dir.), Albert Kahn, 1860-1940. Réalités d’une utopie, cat. exp. (Boulogne-Billancourt, musée départemental Albert-Kahn, 28 nov. 1995-18 sept. 1996), Boulogne-Billancourt : musée départemental Albert-Kahn, 1995 ; Jean Brunhes. Autour du monde : regards d’un géographe, regards de la géographie, cat. exp. (Boulogne-Billancourt, musée départemental Albert-Kahn, 1993-1994), Boulogne-Billancourt/Paris : musée départemental Albert-Kahn/Vilo, 1993.

2 Un ouvrage consacré aux ADLP durant la Première Guerre mondiale est également paru cette année : Valérie Perlès et Anne Sigaud (dir.), Réalités (in)visibles. Autour d’Albert Kahn, les archives de la Grande Guerre, Paris : Bernard Chauveau Édition, 2019 ; et une thèse a été soutenue par Adrien Genoudet, « L’effervescence des images. Les Archives de la planète d’Albert Kahn (1908-2018) » (thèse de doctorat en cinéma-audiovisuel, université Paris viii Vincennes - Saint-Denis), 2019, thèse non publiée.

3 Les jardins du musée départemental Albert-Kahn ont réouvert le 21 septembre 2019 ; la réouverture du musée est prévue quant à elle au premier semestre 2021.

4 65 083 images sont disponibles en ligne : https://opendata.hauts-de-seine.fr/explore/dataset/archives-de-la-planete/information/?disjunctive.operateur (consulté le 9 janvier 2020).

5 Au sujet de la figure de l’opérateur-photographe, voir aussi Marie-Ève Bouillon, « Photographes et opérateurs. Le travail des Neurdein Frères (1863-1918) », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, no 36, 2018, p. 95-114.

6 Voir notamment Beausoleil et Ory, 1995 ; Jean Brunhes, 1993 ; Stephan Kutniak (dir.), Albert Kahn, singulier et pluriel, Paris/Boulogne-Billancourt : Liénart Éditions/musée départemental Albert-Kahn, 2015.

7 Voir Paula Amad, Counter-Archive: Film, the Everyday, and Albert Kahn’s Archives de la Planète, New York : Columbia University Press, 2010.

8 Adrien Genoudet, « Introduction à la “mise en disponibilité” des Archives de la Planète », dans Isabelle Marinone (dir.), Un monde et son double. Regards sur l’entreprise visuelle des Archives de la Planète, 1919-1931, Perpignan : Presses universitaires de Perpignan, 2019, p. 273-283.

Citer cet article

Référence électronique

Diane Toubert, « Valérie Perlès (dir.). Les Archives de la Planète
Isabelle Marinone (dir.). Un monde et son double. Regards sur l’entreprise visuelle des Archives de la Planète, 1919-1931 », Photographica [En ligne], 1 | 2020, mis en ligne le 15 septembre 2020, consulté le 27 février 2021. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/252

Auteur

Diane Toubert

Musée national d’art moderne - Centre Georges-Pompidou, Paris, Service Recherche et mondialisation