Color Mania: The Material of Color in Photography and Film

Référence(s) :

Color Mania: The Material of Color in Photography and Film. 7 sept.-24 nov. 2019. Winterthur, Fotomuseum Winterthur.

Texte

En 1982, Allan D. Coleman interrogeait la possibilité d’élaborer un discours critique à propos de la photographie couleur. Sa réponse prenait cette forme lapidaire : « En théorie, oui ; en pratique, non. – du moins, pour le moment1. » Loin de condamner à l’échec toute entreprise qui tenterait d’aborder ce type de photographie, il prônait une action collective d’auto-éducation. Dans cette perspective, il appelait de ses vœux une ou plusieurs expositions qui permettraient de montrer la variété des procédés photographiques couleur. Cet hiver 2019, Color Mania: The Material of Color in Photography and Film concrétise ce souhait tout en lui donnant une autre dimension.

Organisée au Fotomuseum de Winterthur, l’exposition rassemble une centaine d’artefacts des xixe, xxe et xxie siècles. Le propos de ses commissaires – Nadine Wietlisbach, directrice de la structure, et Eva Hielscher, spécialiste du film couleur – n’est pas uniquement de véhiculer le sens d’une évolution des techniques photographiques, ni de mettre en exergue différentes écritures photographiques couleur, comme l’avaient fait Katherine A. Bussard et Lisa Hostetler dans l’exposition Color Rush quelques années auparavant2. Il s’agit pour elles d’aborder la « matière » de la couleur dans la photographie et le cinéma, c’est-à-dire d’opter pour une approche empirique marquée par la co-disciplinarité.

Ce parti pris découle en grande partie de la collaboration de Nadine Wietlisbach et Eva Hielscher avec Barbara Flückiger, professeure de cinéma à l’université de Zurich. Cette dernière est à l’initiative de FilmColors: Bridging the Gap between Technology and Aesthetics, un projet de recherche qui vise à développer une pensée techno-esthétique du film couleur de deux manières : en redéployant une typo-chronologie dédiée aux procédés film couleur inventés depuis le xixe siècle3, et en travaillant avec des restaurateurs pour faire face aux enjeux liés à la numérisation du patrimoine cinématographique.

L’approche historique et matérielle de Barbara Flückiger infuse l’exposition Color Mania autant que son catalogue. Dans un texte introductif, l’auteure revendique la prise en compte de l’historicité de la faktura définie comme « la structure d’une image qui résulte d’une interaction complexe entre les différentes couches du film considéré comme un objet esthétique et matériel tridimensionnel 4 ». Les deux commissaires, pour leur part, expliquent avoir voulu faire de Color Mania une introduction à l’histoire de la photographie et du cinéma couleur autant qu’une expérience esthétique indépendante de la réflexion chronologique qui lui sert de soubassement. Le fait que la Timeline of Historical Film Colors élaborée par Barbara Flückiger ait été reproduite sur une cimaise de l’avant-dernière salle de l’exposition rend cette volonté évidente : ainsi positionnée, elle n’encadre pas l’expérience du visiteur mais aménage à mi-parcours un temps de réflexion sur l’histoire technique.

Les salles mêlent librement des œuvres contemporaines, des objets d’archives et des reproductions agrandies de ces derniers. La première d’entre elles donne le ton. Des daguerréotypes colorisés à la main sous vitrine, des plaques autochromes disposées sur table lumineuse et des agrandissements de pellicules sous caisson dialoguent avec trois pellicules géantes suspendues au plafond. Tissées respectivement avec du coton jaune, magenta et orange par l’artiste Alexandra Navratil (née en 1978), ces dernières rappellent le principe de la trichromie et, plus indirectement, l’importance que joue la cellulose de coton dans la production des pellicules. Comme dans les autres salles, ce contrepoint contemporain introduit de la réflexivité et permet d’aborder les procédés couleur de façon plus conceptuelle.

Grâce à une scénographie intelligente et aérée, les couleurs des supports photographiques et cinématographiques sont révélées dans toute leur diversité. Le visiteur peut se laisser porter par ces sensations colorées et s’informer parallèlement à divers degrés. Une application web est utilisable sur smartphone en complément des cartels très succincts5. Néanmoins, la lecture du catalogue semble indispensable pour prendre pleinement la mesure des avancées concernant l’étude de la couleur dans le domaine de la photographie et du cinéma. Si l’expérience sensible des œuvres n’est pas alourdie par un propos excessivement pédagogique, elle prend un tout autre relief à la lecture des dix-sept essais admirablement mis en page et en images par les éditions Lars Müller.

À l’image de l’exposition, ce catalogue offre un bel équilibre. Les essais dédiés aux œuvres contemporaines exposées rythment la masse plus importante de ceux consacrés à l’histoire des procédés couleur. De quatre pages tout au plus, ils sont accessibles aux non-spécialistes, et captivants pour les universitaires. Par ailleurs, les considérations techniques qui s’y déploient sont systématiquement panachées par des analyses de contenu ; se dessinent ainsi des récurrences entre certains genres et certains choix techniques. D’essai en essai, se précisent par ailleurs des perspectives stimulantes. En mettant en évidence l’utilisation de mêmes procédés par le cinéma et la photographie, l’ouvrage réaffirme la sororité de ces deux médias. En valorisant une typo-chronologie des procédés couleur, il démontre son utilité pratique en matière de conservation et de restauration. Et en évoquant à plusieurs reprises la concurrence entre le Gasparcolor, les procédés Agfa et ceux de Kodak sur fond de Seconde Guerre mondiale, il souligne la nécessité d’embrasser une histoire industrielle, économique et politique.

L’histoire de la photographie couleur imaginée par Allan D. Coleman est désormais en train de s’écrire. Paru en 2011, l’ouvrage de Nathalie Boulouch, Le ciel est bleu6, offrait au public francophone une belle introduction à l’histoire de la photographie couleur. Huit ans plus tard, l’exposition Color Mania et son catalogue en marquent une nouvelle étape. Ils invitent à une mutualisation des connaissances entre chercheurs, conservateurs, restaurateurs à l’international ; et surtout, ils questionnent la légitimité d’une histoire autonome de la photographie couleur. La réflexion est appelée à se poursuivre et nous attendons avec impatience l’ouvrage collectif The Colors of Photography7, qui paraît courant 2020 aux éditions De Gruyter.

1 Allan D Coleman, Tarnished Silver: After the Photo Boom: Essays and Lectures, New York : Midmarch Arts Press, 1996, 128.

2 Katherine A. Bussard, Lisa Hostetler et Alissa Schapiro, Color Rush: American Color Photography from Stieglitz to Sherman,cat. exp. (Milwaukee

3 Consultable gratuitement en ligne sur filmcolors.org/

4 Barbara Flückiger, Eva Hielscher et Nadine Wietlisbach, (éd.), Color Mania: The Material of Color in Photography and Film, cat. exp. (Winterthur

5 Consultable gratuitement en ligne sur colormania.org/

6 Nathalie Boulouch, Le ciel est bleu. Une histoire de la photographie couleur,Paris : Textuel, 2011.

7 Bettina Gockel, (éd.), The Colors of Photography, Berlin : De Gruyter, 2020.

Notes

1 Allan D Coleman, Tarnished Silver: After the Photo Boom: Essays and Lectures, New York : Midmarch Arts Press, 1996, 128.

2 Katherine A. Bussard, Lisa Hostetler et Alissa Schapiro, Color Rush: American Color Photography from Stieglitz to Sherman, cat. exp. (Milwaukee, Milwaukee Art Museum, 22 fév.-19 mai 2013), New York : Aperture Foundation, 2013. L’exposition retraçait l’histoire de la photographie couleur aux États-Unis à travers la presse (Life, Vogue, National Geographics) mais surtout à travers des grands noms de la photographie couleur tels Cindy Sherman, Barbara Kasten, William Eggleston et Stephen Shore.

3 Consultable gratuitement en ligne sur filmcolors.org/

4 Barbara Flückiger, Eva Hielscher et Nadine Wietlisbach, (éd.), Color Mania: The Material of Color in Photography and Film, cat. exp. (Winterthur, Fotomuseum Winterthur, 7 sept.-24 nov. 2019), Zurich : Lars Müller Publishers, 2019, 17.

5 Consultable gratuitement en ligne sur colormania.org/

6 Nathalie Boulouch, Le ciel est bleu. Une histoire de la photographie couleur, Paris : Textuel, 2011.

7 Bettina Gockel, (éd.), The Colors of Photography, Berlin : De Gruyter, 2020.

Citer cet article

Référence électronique

Marie Auger, « Color Mania: The Material of Color in Photography and Film », Photographica [En ligne], 1 | 2020, mis en ligne le 15 septembre 2020, consulté le 27 février 2021. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/254

Auteur

Marie Auger

Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne