L’histoire à l’index

p. 6-8

Texte

Cinq ans après l’exposition « Qui a peur des femmes photographes ? 1839-19451 », la publication remarquée à l’automne dernier d’Une Histoire mondiale des femmes photographes, ouvrage somme dirigé par Luce Lebart et Marie Robert2, remet sur le devant de la scène la question de la place des femmes dans l’histoire de la photographie.

Par-delà les espaces feutrés et les publics plus acquis des musées, et au-delà des seules perspectives de l’histoire de l’art, cette approche voulue comme « alternative » ajoute à la connaissance d’une audience élargie quelque trois cents noms d’« opératrices autonomes et créatrices originales3 », des plus visibles (guère nombreuses) aux plus ignorées. Sous la forme d’une indexation chronologique allant de la pionnière anglaise Anna Atkins (1799-1871) à la photographe iranienne Newsha Tavakolian (née en 1981), l’ouvrage se propose de mettre au jour les dernières recherches disponibles, en termes biographiques et géographiques, puisqu’il vise à corriger, en les interrogeant, les normes longtemps imposées par les histoires de la photographie dites modernes, tout particulièrement dans le cadre de l’historiographie française4.

À cette ouverture genrée et à ce décentrement culturel se combine une autre ambition, qui achève de donner au volume sa dimension de manifeste – ce dont témoigne également la couverture –, celle de rendre compte de la place des femmes dans la communauté de la recherche d’aujourd’hui en sollicitant exclusivement des auteures pour écrire l’histoire de celles que les récits n’avaient jusqu’ici pas retenues en raison de leur sexe et/ou de leurs origines. C’est ainsi qu’il faudra entendre le dessein de l’ouvrage : réévaluer la place des femmes dans l’histoire de la photographie comme « sujet du savoir », pour reprendre les termes de Michel de Certeau, une question qui « met en cause la place du sujet, et oblige à en traiter, contrairement à l’épistémologie qui a construit la “vérité” de l’œuvre sur la non-pertinence du locuteur5 ».

À n’en pas douter, la fin des années 2010 marquera un tournant disciplinaire à partir de cette interrogation : d’où parlent celles et ceux qui écrivent l’histoire6 ? Sujet sur lequel l’historiographie française s’est rarement prononcée, que ce soit à propos des femmes, mais aussi des minorités, des pratiques ou des ailleurs, au risque de figer les écritures sur la « non-pertinence du locuteur ». Ce qui s’apparente ici à la remise en cause des grands récits ne doit pas pour autant empêcher de réfléchir à leur nécessité et à leur refonte. Ainsi, l’histoire n’est pas seulement un rangement chronologique, ni le temps un instrument taxinomique. La dynamique de la recherche contemporaine invite en parallèle à saisir l’histoire des femmes photographes à l’aune d’une histoire sociale qui intègre, dans son évolution, celles de la formation et de la professionnalisation7, ou des circuits institutionnels d’élection, d’exposition et d’invisibilisation. Mais quelles sont au juste les conditions de la visibilité ?

Dans ce contexte intellectuel stimulant, ce deuxième numéro de Photographica tente d’apporter sa pierre à l’édifice, en tirant deux fils où des femmes émergent du tissu d’interrogations plus transversales. En travaillant d’abord la thématique des mobilités et de l’itinérance photographiques – et donc d’une pratique professionnelle populaire, modeste par certains aspects –, remontent plusieurs cas de photographes femmes, dont les trajectoires et les stratégies s’expliquent aussi en regard de celles de leurs collègues masculins : de Maria Chambefort au xixe siècle aux photo-filmeuses toulousaines des années 1940-1960.

Deuxièmement, grâce à l’article publié dans la rubrique varia de cette livraison et traduit de l’américain, l’histoire des femmes – et en particulier celle des modèles photographiées – croise des récits liés au colonialisme, au modernisme et à l’identité noire, à l’heure d’un intérêt et d’une présence accrue de ces questions de ce côté de l’Atlantique8. Car il reste ici une dernière dimension à déconstruire afin de « tirer au jour les aspects “honteux” que l’historiographie croit devoir cacher9 » : décoder les invisibilisations passe aussi par les images elles-mêmes, et pour que la place des femmes dans l’histoire de la photographie soit également un réel lieu de débat, il faudrait tout aussi bien y intégrer une réflexion sur la représentation du corps féminin comme sujet. C’est tout l’objet de l’article de Wendy A. Grossman, « Entre l’appareil et la toile », sur le destin d’Adrienne Fidelin, modèle en pleine lumière de Pablo Picasso à Man Ray, devenue une invisible de l’histoire, démontrant s’il en était encore besoin la nécessité de travailler de concert sur les processus de constructions sociales, genrées, identitaires et raciales. L’histoire de la photographie ne doit pas seulement en être le reflet, mais un lieu de réflexion.

1 Qui a peur des femmes photographes ? 1839-1945. Cat. exp. (Musée de l’Orangerie/Musée d’Orsay, 14 oct. 2015-24 janv. 2016). Paris, Musée d’Orsay/

2 Luce Lebart et Marie Robert (dir.), Une histoire mondiale des femmes photographes. Paris, Textuel, 2020.

3 Ibid., p. 15.

4 Voir Luce Lebart et Marie Robert, « Pour une histoire mondiale des femmes photographes », dans ibid., p. 10-17.

5 Michel de Certeau, « L’histoire, science et fiction », Le Genre humain, vol. 1, nos 7-8, 1983, p. 164.

6 Voir Michel de Certeau, Dominique Julia et Jacques Revel, « La beauté du mort », dans Michel de Certeau, La culture au pluriel. Paris, Seuil (Point

7 Voir à ce sujet la thèse de Véra Léon « On ne naît pas photographe, on le devient. Contribution à une histoire sociale et genrée des formations

8 Anne Lafont, L’art et la race. L’Africain (tout) contre l’œil des Lumières. Dijon, Presses du réel, 2019.

9 Michel de Certeau, « L’histoire, science et fiction », art. cité, p. 161.

Notes

1 Qui a peur des femmes photographes ? 1839-1945. Cat. exp. (Musée de l’Orangerie/Musée d’Orsay, 14 oct. 2015-24 janv. 2016). Paris, Musée d’Orsay/Hazan, 2015.

2 Luce Lebart et Marie Robert (dir.), Une histoire mondiale des femmes photographes. Paris, Textuel, 2020.

3 Ibid., p. 15.

4 Voir Luce Lebart et Marie Robert, « Pour une histoire mondiale des femmes photographes », dans ibid., p. 10-17.

5 Michel de Certeau, « L’histoire, science et fiction », Le Genre humain, vol. 1, nos 7-8, 1983, p. 164.

6 Voir Michel de Certeau, Dominique Julia et Jacques Revel, « La beauté du mort », dans Michel de Certeau, La culture au pluriel. Paris, Seuil (Point), 1993, p. 45-72.

7 Voir à ce sujet la thèse de Véra Léon « On ne naît pas photographe, on le devient. Contribution à une histoire sociale et genrée des formations artistiques et techniques en France (1945-1982) » (Université de Paris, 2020), et dont nous publions un article dans ce numéro.

8 Anne Lafont, L’art et la race. L’Africain (tout) contre l’œil des Lumières. Dijon, Presses du réel, 2019.

9 Michel de Certeau, « L’histoire, science et fiction », art. cité, p. 161.

Citer cet article

Référence papier

Éléonore Challine et Paul-Louis Roubert, « L’histoire à l’index », Photographica, 2 | 2021, 6-8.

Référence électronique

Éléonore Challine et Paul-Louis Roubert, « L’histoire à l’index », Photographica [En ligne], 2 | 2021, mis en ligne le 03 mai 2021, consulté le 15 mai 2021. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/362

Auteurs

Éléonore Challine

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