Ballesta, Jordi et Callens, Anne-Céline (dir.). Photographier le chantier. Transformation, inachèvement, altération, désordre

p. 185-186

Référence(s) :

Ballesta, Jordi et Callens, Anne-Céline. 2019 (dir.). Photographier le chantier. Transformation, inachèvement, altération, désordre. Paris, Hermann.

Texte

Participant de la « chronique », de l’« archive » et/ou de la « célébration »1, la vue de chantier est aujourd’hui considérée comme un genre à part entière. Elle s’inscrit à la jonction de plusieurs champs, notamment celui du « sujet » relevant de l’architecture, de la construction, de l’aménagement urbain voire territorial, et celui du « médium » ou des modes de représentation, qui en appellent aux savoirs de l’art et de la culture visuelle. En écho à une bibliographie devenue assez conséquente, l’exposition « L’art du chantier », présentée à la Cité de l’architecture et du patrimoine en 20182, a bien montré la multiplicité de cette iconographie, en une manifestation sans doute emblématique de l’intérêt actuel des milieux de la recherche universitaire et de ceux de la création pour le chantier, comme réalité et comme figure de la transformation.

L’ouvrage Photographier le chantier témoigne lui aussi de cette dynamique. La vingtaine de textes réunis ici résulte de deux journées d’études et de deux conférences (de Joachim Brohm et Stéphane Couturier) tenues entre octobre 2017 et février 2019 à Saint-Étienne, à l’École nationale supérieure d’architecture et à l’université Jean-Monnet. Son propos ne se cantonne pas seulement au registre de la photographie de chantier au sens strict, tel qu’il s’est défini depuis les publications pionnières des années 1980 ayant engagé l’étude historique de cette production3, dont la dimension documentaire et informative prime sur le caractère esthétique. C’est à la croisée « de la photographie professionnelle et de l’art photographique », comme ils l’écrivent en introduction, que les directeurs de l’ouvrage, Jordi Ballesta et Anne-Céline Callens, entendent situer cette investigation collective, à la faveur d’une acception élargie de l’idée même du chantier, pouvant d’ailleurs être tenu selon Jean-Max Colard et Juliette Singer pour un « paradigme esthétique majeur de la modernité4 ».

Partant de la pluralité des visages du chantier – qui vont de l’enthousiasme de la transformation jusqu’aux inévitables désordres – et interrogeant les interactions entre sa nature mouvante, transitoire et l’acte de les représenter, les quatre parties de l’ouvrage déploient une approche extensive, au point de vue des pratiques photographiques comme à celui des objets représentés. La première section, retenant la définition la plus commune du chantier, examine les enjeux contrastés de sa monstration. Ainsi, les commandes « officielles », allant de la réalisation de l’Opéra de Paris saisie par Louis-Émile Durandelle jusqu’aux architectures des Trente Glorieuses à Firminy photographiées par Ito Josué, permettent-elles d’appréhender l’horizon d’attente des divers acteurs. Dans la deuxième moitié du xxe siècle, les images des gratte-ciel américains en construction et de leurs ouvriers perchés dans le vide témoignent d’un regard plus critique : loin d’incarner seulement un imaginaire de la prospérité, elles se veulent plus tard dénonciatrices des excès de l’urbanisme moderne, au gré d’un récit désabusé que l’on retrouve également dans les clichés de démolitions du vieux New York pris par Walker Evans dans les années 1950.

Par extension, la deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse aux images des édifices que leur inachèvement ou leurs altérations laissent perpétuellement « en chantier », fussent-ils des chantiers « à l’envers » ainsi que Robert Smithson qualifie les bâtiments et installations en friches marqués par la désagrégation guettant les œuvres du land art. Les façades que photographie Stéphane Couturier à Moscou et à Alger portent quant à elles les marques d’une appropriation active de la part des habitants. Conjuguant ces aspects, le regard de Paul D’Amato sur la démolition des logements sociaux à Chicago dans les années 2000 s’attache aux intérieurs de ces immeubles éventrés. Ils révèlent à la fois des traces de vie encore perceptibles et les indices de leur « inachèvement » initial, à savoir les parpaings laissés sans finition, stigmates du caractère économique de cette architecture.

Emblématiques du chantier, les outillages, dispositifs et entassements propres au travail effectué fixent le cadrage de la troisième partie du livre. Par sa force iconique, l’échafaudage constitue ainsi un sujet photographique récurrent, dont l’histoire peut être restituée depuis les premiers calotypes de Henry Fox Talbot. La part humaine, évidemment au cœur de l’action, est différemment traitée : tendant à disparaître dans les clichés de Philippe Bazin en raison de la longueur du temps de pose, elle participe au contraire à la théâtralité des vues prises par Claude Bricage sur les chantiers des grands travaux mitterrandiens. L’esthétique de l’enchevêtrement, de l’amoncellement dont témoignent ces photographies suggère également un rapprochement avec le regard de Joachim Brohm sur des assemblages composites et désordonnés n’ayant au demeurant guère à voir avec les mondes professionnels de la construction.

Le dernier ensemble de textes se structure autour de la thématique du sol, depuis le contexte naturel et humain jusqu’aux terres et matériaux mis en mouvement, et depuis la reconnaissance topographique des lieux jusqu’aux restes anthropiques. Là encore, l’acte photographique reflète des motivations de divers ordres. Pour l’architecte Henri Prost, dans l’entre-deux-guerres, il correspond à la constitution d’une documentation préalable au projet urbain et aux travaux. Cette logique est également à l’œuvre dans le programme de « restauration des terrains de montagnes », conduit par l’administration des Eaux et Forêts au xixe siècle, mais la photographie accompagne ici plus largement le déroulement du processus jusqu’à son versant communicationnel, impliquant comme opérateurs des acteurs locaux dans cette entreprise nationale. Plus récemment, depuis que la vulnérabilité des écosystèmes est dans toutes les consciences, la représentation de territoires en mutation prend volontiers une valeur plus symbolique. Les photographies de sols bousculés et meurtris prises par Lewis Baltz dans les montagnes Rocheuses, là où émerge une future station de sports d’hiver, peuvent traduire la violence infligée au paysage. Inversement, le regard de Jorge Yeregui sur la végétalisation artificielle d’une portion de parc naturel du nord de l’Espagne, autrefois occupée par un village de vacances, souligne le rôle de l’action humaine dans ce processus de re-naturalisation.

Indépendamment de cette répartition thématique, la force des textes tient bien souvent à la perspective culturelle et parfois politique dans laquelle sont envisagées les questions tenant aux objets ou au médium. Se dessine également une acception plus métaphorique du chantier, s’attachant à la pratique photographique même : pensée en termes de processus créatifs, la notion sous-tend l’analyse de projets artistiques dont la mise en œuvre s’inscrit dans le temps long, comme l’illustrent les contributions des quatre photographes invités à s’exprimer (textes, entretiens et portfolios).

Enfin, si l’approche extensive adoptée ici contribue bien à interroger le genre de la photographie de chantier en tant que tel, cet apport tient aux liens d’intertextualité observés entre des images de statuts divers, par-delà des distances entre registre documentaire et démarche artistique. Bien loin de la transparence présumée entre image et sujet, ces observations invitent à reconnaître le rôle capital de l’acte photographique dans la construction visuelle du chantier dont les épisodes, jusqu’au plus anodin, accèdent au statut d’image-événement, mais dont la part fictionnelle transcende aussi la captation de réalités tangibles.

1   Gérard Monnier, « Chantier », dans Laurent Gervereau (dir.), Dictionnaire mondial des images, Paris : Nouveau monde éditions, 2010 [2006], p. 284.

2   Valérie Nègre (dir.), L’art du chantier. Construire et démolir du xvie au xxie siècle, Paris/Gand : Cité de l’architecture et du patrimoine/Snoeck

3   Le Grand œuvre. Photographies des grands travaux 1860-1900, textes de Jean Desjours et Bertrand Lemoine, Paris : Centre national de la

4   Jean-Max Colard et Juliette Singer, « Pour une “poétique du chantier” », Ligeia, nos 101-104, 2010, p. 46.

Notes

1   Gérard Monnier, « Chantier », dans Laurent Gervereau (dir.), Dictionnaire mondial des images, Paris : Nouveau monde éditions, 2010 [2006], p. 284.

2   Valérie Nègre (dir.), L’art du chantier. Construire et démolir du xvie au xxie siècle, Paris/Gand : Cité de l’architecture et du patrimoine/Snoeck, 2018.

3   Le Grand œuvre. Photographies des grands travaux 1860-1900, textes de Jean Desjours et Bertrand Lemoine, Paris : Centre national de la photographie, coll. « Photo Poche », no 11, 1984 ; « Photographie, art moderne et technologie, 1850-1950 », Photographies, no 5, juillet 1984 ; Isabelle Blondel-Tari, Laurence Le Loup et Anne Cartier Bresson, De grands chantiers… Hier, cat. exp. (musée-galerie de la Seita), Paris : Bibliothèque administrative de la ville de Paris, 1988.

4   Jean-Max Colard et Juliette Singer, « Pour une “poétique du chantier” », Ligeia, nos 101-104, 2010, p. 46.

Citer cet article

Référence papier

Guy Lambert, « Ballesta, Jordi et Callens, Anne-Céline (dir.). Photographier le chantier. Transformation, inachèvement, altération, désordre », Photographica, 2 | 2021, 185-186.

Référence électronique

Guy Lambert, « Ballesta, Jordi et Callens, Anne-Céline (dir.). Photographier le chantier. Transformation, inachèvement, altération, désordre », Photographica [En ligne], 2 | 2021, mis en ligne le 15 mars 2021, consulté le 15 mai 2021. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/484

Auteur

Guy Lambert

École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville, IPRAUS-AUSser