Bennett, Terry. Early Photography in Vietnam

p. 186-188

Référence(s) :

Bennett, Terry. 2020. Early Photography in Vietnam. Folkestone : Renaissance Books.

Texte

Au cours des vingt-cinq dernières années, le chercheur indépendant Terry Bennett s’est progressivement imposé comme l’un des auteurs les plus prolifiques dans le domaine de la photographie ancienne en Asie orientale. À la suite de son premier livre coécrit avec Hugh Cortazzi, Japan : Caught in Time1, il a livré une dizaine d’ouvrages sur le Japon, la Corée et la Chine, avant de porter son attention vers le Sud-Est asiatique2. Son dernier volume, édité chez Renaissance Books début 2020, traite de la photographie au Vietnam pendant le siècle de la colonisation française, entre 1845 et 1945. Cette première publication en anglais sur le sujet vient enrichir un champ d’étude encore peu développé3.

À l’image de ses précédents travaux, Terry Bennett adopte ici une approche biographique, abordant un photographe après l’autre selon un ordre chronologique. Si la plupart des chapitres portent sur une période donnée (premiers photographes, studios commerciaux des années 1860-1870, des années 1880-1890 et photographes du xxe siècle), deux d’entre eux sont consacrés à Émile Gsell et Charles-Édouard Hocquard. Comme pour les ouvrages antérieurs de l’auteur, cet opus est en grande majorité illustré par sa collection personnelle. Plus de 500 photographies y figurent, dont une grande partie est inédite, donnant ainsi accès à une production commerciale sous-représentée dans les collections publiques. Ce livre vient donc combler un vide iconographique important, mais il présente en corollaire une vision lacunaire de la photographie ancienne au Vietnam. Si l’auteur choisit d’écarter la photographie amateur, sa démarche collectionniste exclut en outre les productions issues de commandes institutionnelles et aujourd’hui conservées dans les archives et collections publiques françaises (ministères, administration coloniale, sociétés savantes, entreprises commerciales ou sociétés missionnaires). Ainsi, certains photographes dont les corpus sont à la fois abondants et significatifs pour l’histoire du Vietnam colonial ne sont que mentionnés dans la chronologie, comme Firmin André Salles, Gustave Ernest Trumelet-Faber ou Jean-Marc Bel.

Terry Bennett affirme dans la préface son attachement aux faits, son refus de s’engager dans une réflexion critique et juge les approches postcoloniales et décoloniales simplistes. Le titre de l’introduction, « Colonization and the Camera », est ainsi trompeur puisque celle-ci n’est qu’un résumé de l’histoire de la colonisation qui ne tient pas compte de la place de la photographie dans ce contexte. La priorité de l’auteur étant de compiler les noms des photographes, d’identifier leurs productions les plus importantes et d’esquisser leurs biographies, on ne trouvera pas dans l’ouvrage d’analyse des photographies. Par ailleurs, le texte est largement dominé par les illustrations et occupe moins d’un tiers du volume, si bien que l’on reste parfois sur sa faim, comme pour Hocquard ou Pierre Dieulefils, qui figurent pourtant parmi les producteurs et diffuseurs d’images les plus prolifiques de l’Indochine française.

L’auteur annonce dans les premières pages que cet ouvrage n’est pas une histoire exhaustive de la photographie au Vietnam mais plutôt une introduction, un cadre au sein duquel d’autres pourront naviguer. Sur ce plan, le livre est une réussite. Il propose une synthèse de l’historiographie tout en apportant de nombreuses découvertes glanées dans les sources imprimées contemporaines : annuaires commerciaux, encarts publicitaires de la presse coloniale ou reproductions gravées dans la presse illustrée. L’auteur a également visité les fonds iconographiques des archives de France et plusieurs collections particulières, qui viennent enrichir l’ouvrage ponctuellement, mais on regrette le peu de références aux archives manuscrites, notamment aux fonds des Archives nationales d’outre-mer, qui renferment encore une foule d’informations. Il faut toutefois souligner l’apport de nombreux photographes inconnus jusqu’alors – une centaine sur près de deux cent cinquante – et les contributions réalisées pour d’autres encore méconnus comme Paul-Émile Berranger, Clément Gillet, Charles Parant, Eugène Salin ou Antoine Vidal. Saluons particulièrement le chapitre consacré à Émile Gsell, qui contient de nombreuses découvertes ainsi qu’une chronologie détaillée de sa carrière, demeurée obscure en dépit de son importance.

L’ouvrage accuse néanmoins un déséquilibre chronologique entre les cinq chapitres consacrés au xixe siècle et l’unique « sélection » de photographes du xxe siècle. Celle-ci trouve sa place dans le volume mais on y déplore la sous-représentation des auteurs vietnamiens dans les illustrations et l’absence totale d’images de Võ An Ninh, pionnier du modernisme photographique au Vietnam. Il est également étonnant qu’aucune photographie en couleur n’illustre cette section, où l’on s’attendait à trouver par exemple des autochromes de Léon Busy.

Le corps principal de l’ouvrage est enrichi de ressources supplémentaires fort bienvenues. Intégrant plus de 175 photographes qui ne sont pas mentionnés dans les chapitres, la chronologie permet de prendre du recul sur une histoire fragmentée par l’approche biographique adoptée par Terry Bennett. Le volume est enfin complété par des annexes conséquentes. Certaines constituent d’excellentes ressources iconographiques et pourraient donner lieu à des études de cas sur les photomontages de cartes postales (annexe 3), le portrait royal jusqu’en 1945 (annexe 4) ou les photographies de l’ambassade envoyée en France en 1863 (annexe 6). La cinquième annexe offre un aperçu remarquable de la photographie commerciale, reproduisant de face et de dos 157 tirages au format carte-de-visite et cabinet. Portrait fascinant de la société coloniale à la fin du xixe siècle, ces photographies témoignent aussi des pratiques matérielles des ateliers et de leurs clients.

Ces annexes sont suivies par un lexique des procédés photographiques utile mais incomplet, omettant le woodburytype, l’artistotype et le gélatino-bromure d’argent, pourtant amplement représentés dans les illustrations. L’ouvrage se termine par une bibliographie vieillissante en ce qui concerne le contexte historique. D’une manière générale, quelques coquilles et traductions maladroites subsistent pour les mots français et gênent parfois la lecture. L’omission de la source des informations dans certains cas est plus problématique, ainsi que l’absence de dimensions pour la plupart des épreuves et les légendes qui semblent parfois arbitraires.

Terry Bennett concède dans la préface que son livre présente une vision majoritairement occidentale du Vietnam, tant en raison de l’accroissement tardif des studios vietnamiens à la fin du xixe siècle que de l’utilisation prédominante de sources françaises. Les photographes vietnamiens, chinois et japonais y sont effectivement bien moins documentés que leurs collègues européens, mais ils représentent près de la moitié des noms cités et leur travail est illustré par plus de 130 photographies – la plupart dans l’annexe 5. Cet effort de compilation inédit est appréciable et l’on espère, à l’instar de l’auteur, qu’il assistera les travaux de chercheurs ayant un accès privilégié aux sources vietnamiennes.

En dépit de ses imperfections, Early Photography in Vietnam enrichit considérablement la liste des photographes connus, reproduit de nombreuses épreuves inédites et constitue une ressource incontournable pour qui s’intéresse à l’histoire de la photographie commerciale au Vietnam. Les lacunes de l’ouvrage mettent toutefois en évidence le manque de travaux approfondis sur les photographes vietnamiens, la production amateur et la commande institutionnelle à l’époque coloniale. Enfin, le silence de l’auteur au sujet des interactions entre photographie et colonisation souligne la nécessité de replacer ces productions au sein de leur contexte historique pour questionner de front la place du médium dans l’entreprise coloniale française au Vietnam.

1 Terry Bennett et Hugh Cortazzi, Japan: Caught in Time, Reading : Garnet, 1995.

2   Parmi ces ouvrages, Photography in Japan, 1853-1912, Tokyo : Tuttle, 2006, et les trois opus de la série History of Photography in China, Londres 

3   À l’exception de quelques publications monographiques, il faut citer les contributions suivantes : Philippe Franchini et Jérôme Ghesquière (dir.)

Notes

1 Terry Bennett et Hugh Cortazzi, Japan: Caught in Time, Reading : Garnet, 1995.

2   Parmi ces ouvrages, Photography in Japan, 1853-1912, Tokyo : Tuttle, 2006, et les trois opus de la série History of Photography in China, Londres : Quaritch, 2009-2013, ont fait date. À ce jour, aucun n’a malheureusement été traduit en français.

3   À l’exception de quelques publications monographiques, il faut citer les contributions suivantes : Philippe Franchini et Jérôme Ghesquière (dir.), Des photographes en Indochine. Tonkin, Annam, Cochinchine, Cambodge et Laos au xixe siècle, Paris : Marval et Réunion des musées nationaux, 2001 ; Marie-Hélène Degroise, « Photographes en Outre-Mer (1840-1944) », section Asie. Répertoire numérique en ligne : <photographesenoutremerasie.blogspot.com> ; François Boisjoly, « Annam, Cochinchine, Tonkin (Vietnam) », dans Id., Répertoire des photographes français d’outre-mer, de 1839 à 1920, Paris : Héritage architectural, 2013, p. 190-204 ; Loan de Fontbrune (dir.), Les premiers photographes au Viet Nam, Paris : Académie des sciences d’outre-mer et Riveneuve Éditions, 2015.

Citer cet article

Référence papier

Édouard de Saint-Ours, « Bennett, Terry. Early Photography in Vietnam », Photographica, 2 | 2021, 186-188.

Référence électronique

Édouard de Saint-Ours, « Bennett, Terry. Early Photography in Vietnam », Photographica [En ligne], 2 | 2021, mis en ligne le 15 mars 2021, consulté le 15 mai 2021. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/492

Auteur

Édouard de Saint-Ours

University of St Andrews – Université Le Havre Normandie