Hayes, Patricia et Minkley, Gary (ed.). Ambivalent : Photography and Visibility in African History

p. 189-191

Référence(s) :

Hayes, Patricia et Minkley, Gary. 2019 (ed.). Ambivalent : Photography and Visibility in African History. Athens (Oh.) : Ohio University Press.

Texte

La publication collective du recueil d’essais Ambivalent : Photography and Visibility in African History coïncide avec la parution de plusieurs ouvrages dédiés à la photographie africaine et à sa diaspora. Ces derniers se situent néanmoins majoritairement du côté du « beau livre » en se focalisant plutôt sur la scène artistique contemporaine. On peut mentionner à titre d’exemples Africa 21e siècle. Photographie contemporaine africaine de Ekow Eshun1, le catalogue dirigé par Mark Sealy, African Cosmologies : Photography Time and the Other2, ou encore The New Black Vanguard : Photography between Art and Fashion d’Antwaun Sargent3. L’étude de Jennifer Bajorek, Unfixed. Photography and Decolonial Imagination in West Africa4, synthèse des recherches que l’auteure mène depuis plusieurs années, participe de cette profusion mais se veut plus universitaire. À ce titre, Ambivalent déploie la même démarche de relecture historique et problématisée de la place du médium sur le continent africain.

À l’initiative de cette publication, Patricia Hayes et Gary Minkley sont professeurs en Afrique du Sud, respectivement à l’université du Cap-Occidental (chaire d’histoire et de théories visuelles) et à l’université de Fort-Hare (département histoire). Issus du champ des études en histoire africaine, les deux chercheurs ont développé tout au long de leur carrière une approche tournée vers la culture visuelle ainsi que les représentations de genre et de race dans le contexte spécifique des institutions coloniales des pays de cette région du continent. Patricia Hayes est connue pour ses travaux sur la photographie à l’ère coloniale, dont elle renouvelle la lecture depuis la fin des années 1990 dans la lignée des écrits d’Elizabeth Edwards5. Elle poursuit en parallèle, plus récemment, une réflexion sur la photographie documentaire « d’auteur » sud-africaine (David Goldblatt, Jo Ractliffe, Zanele Muholi, Santu Mofokeng) articulant une approche historique à l’analyse des interprétations artistiques et critiques contemporaines.

Ambivalent réunit les essais de onze chercheurs, proposant une lecture historique et culturelle de la photographie en Afrique sur une période allant du xixe siècle sous régime colonial jusqu’à aujourd’hui. L’ouvrage entend mettre en œuvre une revalorisation, une interprétation et une problématisation d’archives iconographiques jusqu’alors négligées ou réduites à de simples documents dans les études en histoire africaines coloniales et postcoloniales. Il se veut un manifeste pour un renouveau épistémologique et méthodologique du champ par l’emprunt à la démarche anthropologique et le recours aux théories de l’image photographique. Comme l’indiquent Patricia Hayes et Gary Minkley en introduction, il s’agit aussi de sortir des poncifs qui imprègnent l’historiographie des études visuelles africaines : une imagerie humanitaire et misérabiliste véhiculée par le photojournalisme, la photographie ethnographique ou encore les pratiques de studio à l’ère coloniale auxquels répond dans l’ouvrage une attention portée aux pratiques vernaculaires contemporaines et à la circulation des images sur les réseaux sociaux.

Deux grandes parties structurent le volume. Dans la première, « Unfixing Race and Visuality : The Colonial Temporary » (« Instabilité de la racialité et visualité. Temporalité coloniale »), six chercheurs s’interrogent sur ce que donne à voir – ou non – les images quant à la représentation de l’identité raciale dans divers contextes coloniaux, tout en proposant une réflexion stimulante sur l’appréhension des archives photographiques. Se succèdent dans cette partie les contributions d’Isabelle de Rezende, Patricia Hayes, Ingrid Masondo, Gary Minkley, Drew Thompson et Vilho Shigwedha. Parmi ces essais, mentionnons celui de Patricia Hayes, « Empty Photographs » (p. 56-76), où l’auteure s’interroge de façon exemplaire sur l’apparent « vide » documentaire des photographies de rites tribaux rejouées dans le contexte colonial de la Namibie du début du xxe siècle, et propose de réactiver leur portée historique et anthropologique en les confrontant à d’autres sources narratives. Gary Minkley, dans « The Pass Photograph and the Intimate Photographic Event in South Africa » (p. 105-125), explore quant à lui le cas du dom pas, sorte de passeport intérieur obligatoire pour les populations noires en Afrique du Sud sous le régime de l’apartheid : en s’appuyant sur une série d’entretiens, il montre toute l’ambivalence de ce document officiel – à la fois outil de contrôle social et expression de l’individualité intime des sujets. Dans un autre essai passionnant, « Photographic Genres and Alternate Histories of Independence in Mozambique » (p. 126-155), Drew Thompson revisite les présupposés de l’histoire visuelle de l’indépendance au Mozambique ainsi que la hiérarchie des genres et des pratiques établies à partir de cette époque. Il procède à une relecture des corpus de photographies vernaculaires produites par les studios des communautés chinoises jusqu’alors dévalorisées sous le terme de « shit photography » au profit d’une photographie de reportage d’auteur jugée plus significative.

Dense et d’une grande précision historique, chacun des essais demande aux lecteurs non familiarisés avec l’histoire et les organisations sociales de cette partie du continent de la patience et un effort pour cerner chaque contexte évoqué, tel que les étapes de l’indépendance au Mozambique, l’organisation de l’apartheid, le massacre de Cassinga, etc. Ils illustrent par ailleurs « l’ambivalence » qui caractérise le regard porté sur la photographie, selon les directeurs de l’ouvrage. Cette notion centrale, qui donne son titre au livre, est empruntée à l’artiste Santu Mofokeng, et répond aux réflexions sur le visible et l’invisible des images émises par l’historienne de la photographie américaine Shawn Michelle Smith6, citée en introduction, qui attire l’attention sur « la révélation d’un monde inconnu que la photographie ne dévoile pas complètement mais dont elle nous fait prendre conscience7 » (p. 4). En exploitant cette tension qui travaille l’image et en invitant à aller au-delà de ce qu’elle donne à voir, les chercheurs proposent des relectures à l’aune de cette ambivalence ainsi qu’une complexification des narrations générées par les photographies.

La deuxième partie de l’ouvrage, « Oscillations : Surfaces and Depths » (« Oscillations. Surfaces et profondeur ») rassemble cinq essais qui poursuivent ce travail en s’ouvrant à la période postcoloniale et aux usages sociaux contemporains, proposés par Napandulwe Shiweda, Phindi Mnyaka, Okechukwu Nwafor, George Emeka Agbo et Jung Ran Forte. Avec « Photographing Asọ Eb  » (p. 233-259), Okechukwu Nwafor étudie par exemple le champ de la mode populaire au Nigeria en analysant les pratiques de retouches numériques illusionnistes des studios de portrait contemporains à l’aune du concept esthétique de « surfacism », emprunté à l’analyse de l’art hollandais des xvie et xviie siècles et désignant l’ensemble des techniques picturales déployées par les peintres pour produire illusion optique et brillance dans un but décoratif. Toujours au Nigeria, George Emeka Agbo, dans un texte intitulé « Boko Haram Insurgency and A New Mode of War in Nigeria » (p. 260-282), s’intéresse aux usages et à la circulation des images sur les réseaux sociaux par le groupe armé terroriste Boko Haram. Napandulwe Shiweda montre quant à elle, dans « Photography in the Making of Omhedi, Nothern Namibia » (p. 181-208), la façon dont les représentations ethnographiques, mises en scène dans les années 1930 par et pour le pouvoir colonial sud-africain, des membres du royaume Oukwanyama à Omhedi (nord de la Namibie actuelle) font l’objet d’une réappropriation pragmatique par les actuels descendants de ces derniers. Produits du « colonial gaze », ces photographies sont devenues aujourd’hui, de manière inattendue, des précieux objets de mémoire collective qui permettent la réactivation de rites sociaux oubliés.

Si l’on peut regretter l’inégalité et parfois même la médiocrité des reproductions visuelles mobilisées, les différentes approches méthodologiques que proposent ces essais et les corpus iconographiques qu’ils prennent comme sources suscitent une réflexion stimulante pour le chercheur en photographie et plus largement en histoire du « visible », ainsi que le propose le sous-titre du recueil. Concrétisant la formation d’un réseau de chercheurs réunis autour de la chaire d’histoire et de théorie visuelles de Patricia Hayes, Ambivalent. Photography and Visibility in African History est le fruit de plusieurs années de dialogue mené au cours de séminaires rassemblant des collègues rattachés à des universités d’Afrique du Sud, de Namibie, du Nigeria et des États-Unis. Le réseau se révèle principalement anglo-saxon et ancré dans la zone sud du continent. Ce périmètre géographique et linguistique resserré se reflète ainsi dans l’ouvrage où les cas d’études abordés, exclusivement en anglais, se concentrent principalement sur l’Afrique du Sud et les pays voisins. Cette focalisation est contrebalancée par deux essais concernant le contexte nigérian contemporain, un autre relatif à la culture visuelle béninoise et une incursion dans le Congo précolonial. L’Afrique du Nord et la corne du continent sont quant à eux absents du recueil. Or, nonobstant toutes les difficultés pour mener un projet couvrant l’ensemble du continent, force est de constater que les limites géographiques effectives de l’ouvrage invitent à nuancer la perspective globale affichée dans son sous-titre et revendiqué dans l’introduction.

Patricia Hayes et Gary Minkley assument par ailleurs, dans leur présentation et dans la communication menée autour de la publication, une lecture faite depuis le continent par des chercheurs africains ou dialoguant activement avec des laboratoires de recherche sur place. Notons toutefois que deux des auteurs, Isabelle de Rezende et Drew Thompson, sont rattachés à des universités américaines et que l’univers théorique général de l’ouvrage mobilise largement les travaux réalisés en Europe et aux États-Unis. Y figurent des références à des théoriciens de l’image, comme Georges Didi-Huberman, mais aussi Ariella Azoulay, Siegfried Kracauer, John Berger, Elizabeth Edwards, Marc Augé, Hans Belting, rassemblées dans une ample bibliographie.

Ambivalent se veut néanmoins une tentative de réappropriation intellectuelle du champ : l’essentiel des travaux « euro-américains » est volontairement écarté au profit de nouveaux regards articulant mieux le passé et le présent des sociétés ou pays étudiés. Les chercheurs identifient en effet un parallèle entre le corps noir et l’histoire africaine, qui ont été tous deux examinés, disséqués et objectivés depuis des décennies par des regards extérieurs. La réappropriation et le changement de point de vue doivent représenter, selon les directeurs de l’ouvrage, un tournant historiographique majeur. « Qui a le droit d’écrire sur la visualité en Afrique8 ? » (p. 3). Tout aussi déstabilisante qu’elle soit, la question posée par Patricia Hayes et Gary Minkley à la communauté universitaire inaugure des perspectives riches d’introspection éthique sur la responsabilité personnelle des chercheurs et sur la nécessité d’une ouverture plus large et effective du dialogue académique, qui, il est vrai, notamment en photographie, se resserre trop souvent au canal Europe-Amérique du Nord.

1 Paris : Textuel, 2020, trad. de Africa State of Mind : Contemporary Photography Reimagines a Continent. Londres : Thames and Hudson, 2020.

2 Amsterdam et Houston : Schilt Publishing et Fotofest, 2020.

3 New York (N. Y.) : Aperture, 2019.

4 Durham (N. C.) : Duke University Press, 2020.

5 Voir Elizabeth Edwards (ed.), Anthropology and Photography, 1960-1920. New Haven (Conn.) : Yale University Press, 1992 ; id., The Camera as

6 Shawn Michelle Smith, At the Edge of the Sight : Photography and the Unseen. Durham (N. C.) :Duke University Press, 2013.

7   Notre traduction.

8   Notre traduction.

Notes

1 Paris : Textuel, 2020, trad. de Africa State of Mind : Contemporary Photography Reimagines a Continent. Londres : Thames and Hudson, 2020.

2 Amsterdam et Houston : Schilt Publishing et Fotofest, 2020.

3 New York (N. Y.) : Aperture, 2019.

4 Durham (N. C.) : Duke University Press, 2020.

5 Voir Elizabeth Edwards (ed.), Anthropology and Photography, 1960-1920. New Haven (Conn.) : Yale University Press, 1992 ; id., The Camera as Historian : Amateur Photographers and Historical Imagination, 1885-1918. Durham (N. C.), Duke University Press, 2012.

6 Shawn Michelle Smith, At the Edge of the Sight : Photography and the Unseen. Durham (N. C.) :Duke University Press, 2013.

7   Notre traduction.

8   Notre traduction.

Citer cet article

Référence papier

Damarice Amao, « Hayes, Patricia et Minkley, Gary (ed.). Ambivalent : Photography and Visibility in African History », Photographica, 2 | 2021, 189-191.

Référence électronique

Damarice Amao, « Hayes, Patricia et Minkley, Gary (ed.). Ambivalent : Photography and Visibility in African History », Photographica [En ligne], 2 | 2021, mis en ligne le 15 mars 2021, consulté le 15 mai 2021. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/500

Auteur

Damarice Amao

Centre Georges Pompidou