Lugon, Olivier. Nicolas Bouvier iconographe | Bouvier, Nicolas. Du coin de l’œil. Écrits sur la photographie

p. 192-193

Référence(s) :

Lugon, Olivier. 2019. Nicolas Bouvier iconographe. Genève et Gollion : Bibliothèque de Genève et Infolio éditions.

Bouvier, Nicolas. 2019. Du coin de l’œil. Écrits sur la photographie. Genève : Éditions Héros-limite, coll. « Feuilles d’herbe ».

Texte

C’est à une facette peu explorée, voire déconsidérée, du célèbre écrivain voyageur et photographe Nicolas Bouvier (1929-1998) qu’Olivier Lugon consacre un ouvrage : son métier d’iconographe chercheur d’images. Activité alimentaire, ce travail n’est pas envisagé ici comme un mal nécessaire avec lequel composer pour pouvoir s’adonner à ses nobles passions (l’écriture, la photographie, le voyage) mais comme partie intégrante d’un parcours singulier d’hommes d’images et de mots. L’historien de la photographie tient serrée sa démonstration selon laquelle, en effet, ce métier est structurel dans la démarche créatrice de Bouvier, qui lui aussi le revendiquait. Et on les suit bien volontiers. Métier fondamental pour l’édition illustrée et pourtant métier de l’ombre, on peine aujourd’hui – à l’ère d’une profusion d’images apparemment faciles d’accès sur internet – à mesurer la difficulté de la quête des images ainsi qu’à faire exister cette figure professionnelle.

Dans cette démarche, Olivier Lugon s’appuie sur la notoriété de Bouvier, écrivain reconnu qui bénéficie d’un crédit culturel susceptible de ruisseler sur son travail d’iconographe. En témoigne l’acquisition en 2001 de son fonds d’iconographe par le Centre d’iconographie de la Bibliothèque de Genève, co-éditrice du livre. Aux quelques dizaines de milliers d’images s’ajoutent des archives privées et des papiers produits par cette activité professionnelle ainsi que ses propres textes sur ce métier, dont plusieurs figurent dans la compilation Du coin de l’œil. Écrits sur la photographie proposée par Alexandre Chollier. Publié en 2019, ce recueil d’une quarantaine de textes épars (articles de presse, entretiens, introductions de catalogues d’exposition, etc.) et rédigés entre 1965 et 1996, intègre lui aussi le métier de « chercheur-traqueur d’images » aux réflexions de l’écrivain sur la photographie.

Beau livre, aux illustrations reproduites dans la variété de leurs supports et non à bords perdus, dans un souci évident de maintenir perceptible leur matérialité, Nicolas Bouvier iconographe rejoue la maquette et le graphisme des livres publiés par les Éditions Rencontre avec lesquelles Bouvier démarra cette activité au début des années 1960. Ce choix graphique fait honneur au goût de l’imprimé de ce fils de bibliothécaire qui photographie des images « inédites » dans des livres pour en produire de nouveaux, « manière de circuit fermé de l’illustration, qui explore les richesses des bibliothèques » (p. 92). Celles-ci sont aussi les anges gardiens des images et jouent un rôle clé dans cette histoire au croisement de la photographie et de l’édition illustrée.

En quatre chapitres, Olivier Lugon revient « sur la pratique même d’iconographe de Nicolas Bouvier, son parcours dans le domaine et sa compréhension d’un geste – rechercher des images – qu’il a contribué à imposer comme une activité professionnelle et œuvre créatrice dès les années 1960 et dont il a accompagné l’essor jusqu’à la naissance d’internet » (p. 9). Cette fenêtre de quarante ans s’affirme alors comme un âge d’or de la profession : de l’invention d’un métier à la constitution d’un fonds iconographique singulier (aux caractéristiques presque stylistiques) pour répondre aux grandes commandes des maisons d’édition ; du genre de la photographie de bibliothèque à une culture qui, prenant en compte l’avènement de la duplication, révise l’histoire des images pour les délivrer des grilles restrictives de l’histoire de l’art. Le geste créatif d’artisan et la dimension physique qu’implique alors la recherche d’images en font une véritable quête, qui n’est pas sans évoquer la geste médiévale, avec ses destinations lointaines – les bibliothèques des confins du monde – et son équipement – le lourd matériel de prise de vue que Bouvier transportait pour réaliser ses propres reproductions.

Une profession s’invente (chapitre 1) dans les années 1960, sous la houlette de quelques-uns (avec Jacques Ostier, Roger-Jean Ségalat) qui s’affranchissent du salariat des grandes maisons d’édition et se désolidarisent des petites mains obscures massivement féminines qui y officient (aux frontières de la documentation et du traitement des archives). Ils font de cette activité un métier indépendant, qu’ils structurent en œuvrant à sa reconnaissance sociale et économique. Dans cette démarche, ils comptent sur le soutien et la libéralité de Jean Adhémar, directeur du Cabinet des Estampes à la Bibliothèque nationale de France. Cette mine inexplorée de trésors voit cependant ses portes se refermer rapidement devant l’afflux d’éditeurs et la multiplication des demandes. Des formules imagées de l’écrivain évoquent cette activité aux contours incertains, profession siamoise de celles de documentaliste, graphiste, photographe, historien même, pour laquelle le terme « iconographe » ne s’imposera qu’à partir des années 1970. Par un hasard non dénué de poésie, Bouvier entre en iconographie en 1962 pour un numéro de Santé du monde. Le magazine de l’Organisation mondiale de la santé consacré aux yeux. Il n’est pas crédité. Le livre illustré vit alors en Suisse ses grandes heures (chapitre 2). Le modèle économique et culturel fécond des clubs de livres incite le graphiste Erik Nitsche et les Éditions Rencontre à lancer la collection encyclopédique « La Science illustrée », première grande commande iconographique pour Bouvier qui prendra en charge une dizaine de ces volumes. Ces « grands projets éditoriaux fondés sur de vastes séries et de très gros tirages » (p. 108) déclinent dans les années 1970 alors que le métier d’iconographe prend son envol et diversifie ses champs d’action. Bouvier assure lui-même la reproduction des images qu’il trouve, défendant chaque fois davantage dans son discours l’aspect créatif de cette duplication (chapitre 3). Genre à part entière, « la photographie de bibliothèque » confère en effet une véritable actualité aux images oubliées qu’elle exhume, en une capacité – paradoxale en photographie – à transformer le passé en présent. S’impliquant toujours plus dans la conception graphique des ouvrages, jusqu’à en réaliser intégralement certains avec de fidèles collaborateurs – le graphiste Daniel Briffaud, l’iconographe Sabina Engel –, « 25 ans après ses débuts, le “chercheur d’images” [devient] lui-même le principal exploitant et exégète des documents qu’il exhume, et le “photographe de bibliothèque”, celui qui donne forme et sens aux images qu’il est appelé à dupliquer » (p. 117). L’iconographe se fait alors historien des images non artistiques (chapitre 4) et participe à l’institutionnalisation et la patrimonialisation de la photographie en Suisse dans les années 1970-1980 : sa fine connaissance des fonds helvétiques, dont il doit la fréquentation à son métier d’iconographe, en fait un interlocuteur privilégié pour le projet de Fondation suisse pour la photographie à Zurich, fondée en 1971 ; puis pour sa promotion par le biais de l’exposition à succès « Photographie en Suisse de 1840 à aujourd’hui » (1974), construite sur le modèle d’archives inclusives et non sur celui du musée d’art dont Bouvier ne partage pas la volonté de distinction.

Les questions de valorisation et la discussion des hiérarchies culturelles sont en effet au cœur du travail de Bouvier, ami, entre autres, du critique d’art et écrivain John Berger, avec qui il partage le goût de la reproductibilité, nouvelle culture des images susceptible de subvertir la culture établie. La réhabilitation du métier d’iconographe dans ce livre compose ainsi avec plusieurs paradoxes : faire d’un geste professionnel, généralement réduit à sa dimension technique de petite main interchangeable, un geste d’auteur ; jouer le jeu de l’étude monographique pour donner de la visibilité à une corporation peu décrite ; s’appuyer pour cela sur des figures professionnelles célèbres qui – prudent Olivier Lugon le signale (p. 29-30) – sont des hommes alors même que le métier est massivement féminin. Les protagonistes de cette histoire de la seconde moitié du xxe siècle (éditeurs, graphistes, compagnons intellectuels et artistiques, hommes de bibliothèques, etc.) sont masculins – à quoi l’on peut ajouter blancs et principalement bourgeois. Les rares femmes interviennent pour la gestion et la conservation, à l’exemple de Sabina Engel qui a précisément œuvré au dépôt du fonds Bouvier et dans la lignée du travail de laquelle Olivier Lugon – homme lui-même donc – propose une analyse. Dès lors peut-on lire aussi ce livre comme une invitation : le prisme choisi de la création pour faire exister un métier étant alors entendu comme une concession à une histoire de la photographie encore dominante qui peine à entendre ses diversités pour mieux affirmer la nécessité – et la vivacité – d’une histoire culturelle complexe et inclusive des images.

Citer cet article

Référence papier

Audrey Leblanc, « Lugon, Olivier. Nicolas Bouvier iconographe | Bouvier, Nicolas. Du coin de l’œil. Écrits sur la photographie », Photographica, 2 | 2021, 192-193.

Référence électronique

Audrey Leblanc, « Lugon, Olivier. Nicolas Bouvier iconographe | Bouvier, Nicolas. Du coin de l’œil. Écrits sur la photographie », Photographica [En ligne], 2 | 2021, mis en ligne le 15 mars 2021, consulté le 14 mai 2021. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/505

Auteur

Audrey Leblanc

École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Paris