McFadyen, Lesley et Hicks, Dan (ed.). Archaeology and Photography : Time, Objectivity and Archive

p. 193-195

Référence(s) :

McFadyen, Lesley et Hicks, Dan. 2020 (ed.). Archaeology and Photography : Time, Objectivity and Archive. Londres/New York (N. Y.) : Bloomsbury Visual Art.

Texte

L’ouvrage collectif que coordonnent Lesley McFadyen et Dan Hicks, tous deux archéologues, assume une posture originale, réflexive et critique, au sein d’un paysage scientifique où les liens historiques entre l’archéologie et la photographie ont récemment fait l’objet de travaux nombreux et stimulants. L’objectif de cette publication n’est pas de faire la synthèse ou de poser les jalons de cette histoire mêlée. En réunissant les contributions d’une dizaine de collègues, il s’agit plutôt de souligner la façon dont les scientifiques et praticiens peuvent aujourd’hui se servir de la photographie et des réflexions qu’elle a suscitées afin de développer et de renouveler les savoirs et les pratiques archéologiques. Les photographies, anciennes ou contemporaines, professionnelles et amateurs, sont ici envisagées comme des objets, des images et des inscriptions empiriques, emplis de potentialités encore inexplorées, avec lesquels il s’agit donc de continuer à penser. En ce sens, nombre d’auteurs de l’ouvrage invitent à réévaluer le rapport du médium – et ce faisant de l’archéologie – à la durée, en se référant régulièrement aux travaux de Henri Bergson. Face à la conception des photographies comme des « snapshots », témoignant d’un instant t, ils opposent l’idée qu’une photographie peut être comprise comme un condensé de « durée concrète » (concrete duration), qui se déploie bien en deçà et au-delà du moment de la prise de vue. Ils se démarquent ainsi d’une appréhension de la photographie comme instrument d’enregistrement, qui prévaut en archéologie, en faisant apparaître une autre qualité du médium, plus proche de l’expérience archéologique qui est celle d’un patient travail d’excavation. Les deux premiers chapitres posent fermement cette assise théorique. S’en suit, par petites touches, tout au long de l’ouvrage, une remise en question des présupposés contenus dans les termes lourdement chargés d’objectivité et d’archive, mis en exergue dans le sous-titre par les éditeurs. Les dix chapitres suivants déploient alors une ambitieuse réflexion à partir de laquelle il est possible de dégager trois angles thématiques : la temporalité, le patrimoine bâti et l’épistémologie de la discipline.

Ainsi, Mark Knight et Lesley McFadyen (chapitre 3) argumentent, sur le plan théorique, pour une compréhension des photographies sous l’angle de leur durée, en s’appuyant sur l’analyse conjointe de clichés anciens, d’images archéologiques récentes et de travaux d’artistes contemporains ayant exploré ces questions, tels Hiroshi Sugimoto et Martin Newth. Ils prennent le contre-pied de l’idée selon laquelle les travaux d’Eadweard Muybridge, souvent posés comme références pour penser le rapport de la photographie au temps, sauraient rendre compte de la durée : le mouvement recomposé, comme dans les planches d’Animal Locomotion (1887), ne fait que transférer le temps sur un plan spatial, et ne permet pas d’en saisir la profondeur et la continuité. Le brillant article d’Antonia Thomas (chapitre 7) va dans le même sens, en remettant en question l’appréhension linéaire et unidirectionnelle du temps qui prévaut en archéologie, et que les conventions visuelles de la discipline sont venues conforter. Elle revient sur la façon dont a été regardée une pierre gravée datant du néolithique, la Brodgar Stone, découverte en 1925 (Orkney, Écosse), à partir des photographies qui en avaient été prises, et montre les omissions qui en ont découlé : en se focalisant sur les inscriptions que porte cette pierre, en vue de déceler des formes, de les dater et de les comparer, les chercheurs ont largement négligé les indices des usages postérieurs. Basée sur la photographie, l’analyse a ainsi extrait l’artefact archéologique de son continuum temporel, en empêchant ce faisant une appréhension de son vécu. Selon Antonia Thomas, le biais se situe largement dans la manière dont les chercheurs, par convention, appréhendent et regardent les photographies, et en extraient l’information.

Cet enjeu méthodologique va de pair avec la question des objectifs de la recherche archéologique, que James Dixon (chapitre 8) pose avec acuité à propos de l’archéologie du bâti de la période contemporaine. Selon lui, les recherches sont subordonnées à une histoire de l’architecture qui valorise la forme originale du bâtiment, au détriment de la façon dont les lieux ont été vécus. Alex Hale et Iain Anderson (chapitre 9), qui travaillent sur les graffitis de différents sites écossais, font le même constat. Les deux articles invitent à avoir une appréhension davantage anthropologique du bâti, et proposent pour cela d’ouvrir les corpus visuels sur lesquels s’appuie la recherche archéologique. Au-delà des photographies scientifiques, James Dixon aborde ainsi le bâtiment londonien sur lequel il travaille à travers les images prises par l’entrepreneur chargé de réhabiliter l’immeuble, ainsi que par un groupe d’artistes ayant investi les locaux désertés le temps d’une exposition. Le site de Pollphail, étudié par Alex Hale et Iain Anderson, a lui aussi fait l’objet de nombreuses photographies diffusées sur les réseaux sociaux par le groupe de graffeurs qui l’a investi (Agents of Change) : non seulement elles documentent le site, aujourd’hui détruit, mais elles prolongent en quelque sorte son histoire, au-delà de ce que les méthodes archéologiques sont en mesure de cerner.

L’archive visuelle, son étendue et les manières de l’appréhender sont ainsi au cœur de la construction des savoirs archéologique, et le remarquable article de J. A. Baird (chapitre 4) le montre également. À partir des photographies prises sur le site de Doura-Europos (Syrie) en 1928-1931, elle revient avec précision sur les manières conventionnelles de photographier les sites et les objets en marge des fouilles, en soulignant l’intemporalité recherchée. Elle ne s’en tient toutefois pas à cette analyse historique, relativement commune ; elle pose pleinement la question politique des enjeux contemporains de ces images, notamment dans la construction de récits alternatifs, si tant est que l’attention se porte sur ce qui était à l’origine considéré comme secondaire ou involontaire – que ce soit les travailleurs présents dans le cadre ou l’ombre du photographe. Reconsidérer les photographies archéologiques en ce sens est une façon de reconsidérer des savoirs archéologiques toujours actifs. Oscar Aldrer (chapitre 11) fait écho à cette proposition, en mettant en question le sentiment d’omniscience que confèrent les photographies aériennes, dont l’usage non questionné va croissant avec le développement des technologies numériques de visualisation. Il revient sur cette pratique, pour rendre palpable ce qu’elle a de relatif et de conditionnel, selon le contexte et le point de vue. Sam Derbyshire (chapitre 10) ouvre une autre perspective, plutôt inattendue au sein de l’ouvrage : il revient sur le processus de restitution visuelle (visual repatriation) de photographies conservées au Pitt Rivers Museum (Oxford), qu’il a opéré auprès des Turkana (Kenya) en marge de son terrain archéologique. L’archive visuelle se trouve là déplacée et impliquée dans la création de nouveaux récits historiques, qui viennent ce faisant prolonger sa durée et son actualité.

L’angle ici est délibérément anthropologique et confirme la volonté des contributeurs, largement appuyée par Dan Hicks dans son texte conclusif (chapitre 12), d’envisager les photographies comme des images « vivantes », susceptibles de replacer l’homme et le temps vécu au cœur de la réflexion archéologique. Deux courts articles (chapitres 5 et 6) rendent compte d’expérimentations visuelles concrètes concernant la durée photographique par des archéologues. Joana Alves-Ferreira et Sergio Gomès empruntent toutefois des angles d’approches poétiques et artistiques qui s’avèrent moins convaincants que le reste de l’ouvrage, d’autant qu’ils pâtissent de la qualité médiocre des reproductions d’images dans la version imprimée de l’ouvrage, pourtant onéreuse. Dans ces articles comme dans les autres, il n’est pas rare que les détails visuels mentionnés dans le texte soient impossibles à discerner, par manque de contraste et de piqué, dans l’image reproduite. Ce défaut ne diminue toutefois pas l’enjeu théorique majeur de cet ouvrage, qui propose une appréhension renouvelée du rapport de la photographie au temps et par là même une mise en perspective critique de la construction des savoirs visuels, susceptible d’interpeller autant les archéologues que les historiens et théoriciens de la photographie.

Citer cet article

Référence papier

Anaïs Mauuarin, « McFadyen, Lesley et Hicks, Dan (ed.). Archaeology and Photography : Time, Objectivity and Archive », Photographica, 2 | 2021, 193-195.

Référence électronique

Anaïs Mauuarin, « McFadyen, Lesley et Hicks, Dan (ed.). Archaeology and Photography : Time, Objectivity and Archive », Photographica [En ligne], 2 | 2021, mis en ligne le 15 mars 2021, consulté le 15 mai 2021. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/511

Auteur

Anaïs Mauuarin

Centre Alexandre Koyré / Labex Hastec

Articles du même auteur