Szendy, Peter (dir.) avec Alloa, Emmanuel et Ponsa, Marta. Le supermarché des images

p. 195-196

Référence(s) :

Szendy, Peter. 2020 (dir.) avec Alloa, Emmanuel et Ponsa, Marta. Le supermarché des images. Cat. exp. (Paris, Galeries nationales du Jeu de Paume, 11 février-7 juin 2020). Paris : Gallimard/Jeu de Paume.

Texte

De l’exposition Le supermarché des images, présentée aux Galeries nationales du Jeu de Paume à Paris, c’est surtout le catalogue qui demeurera. L’on s’en accommodera fort bien, car là où l’exposition tombait souvent dans l’écueil de la provocation ou de l’évidence quant au supposé devenir-marchandise de toute image, le catalogue déploie quant à lui une gamme de réflexions théoriques aussi fécondes que diaprées, livrant une approche plus prudente et nuancée de la question.

Dernier projet engagé sous la direction de Marta Gili, porté par le commissariat de Peter Szendy, avec Emmanuel Alloa et Marta Ponsa, qui ont aussi assuré la direction de son catalogue, il doit sa mise en œuvre à la publication, en 2017, de l’ouvrage de Peter Szendy intitulé Le supermarché du visible. Essai d’iconomie1. C’est ce dernier terme qui a vocation à unifier les contributions du catalogue : Peter Szendy le définit dans son introduction comme une « économie générale des images qui tente de saisir les lois de leur circulation et de leurs échanges » (p. 23). Il procède d’une double obédience : l’une, à Georges Bataille, pour la préférence affichée envers une « économie générale » plutôt qu’une « économie restreinte », qui ne se limiterait qu’à l’étude des faits purement économiques par leur seule mesure ; l’autre, à Karl Marx, avec une approche de l’économie comme fait social et politique. Les seules occurrences de ce terme montrent combien l’exposition du Jeu de Paume s’inscrit dans un environnement intellectuel fécond : Susan Buck-Morss, par exemple, l’emploie en anglais (iconomy et iconomics) dans le commentaire des travaux de Marie-José Mondzain, qui fait remonter les liens entre image et économie à la crise iconoclaste à Byzance au ixe siècle ; en français, Jean-Joseph Goux l’emploie dès 1992 dans un court article republié dans le catalogue de l’exposition et Emmanuel Alloa en propose récemment une version allemande2.

Au-delà de la seule notion d’« iconomie », il faut considérer l’histoire déjà longue de la pensée du rapport image/économie, qui inscrit de facto le projet du Jeu de Paume dans un continuum intellectuel : déjà, Marx identifiait dans Le capital la photographie comme l’une des cinq grandes industries du xixe siècle ; et Quentin Bajac, nouveau directeur du Jeu de Paume, rappelle en citant Oliver Wendell Holmes que l’on pouvait déjà amalgamer photographies et billets de banque à cette époque (p. 10). Les penseurs associés à l’école de Francfort ou proche d’eux (Walter Benjamin et Gisèle Freund), ainsi que leurs héritiers et commentateurs (Guy Debord, Susan Buck-Morss ou encore Jonathan Crary), ont aussi largement contribué à ce débat. Lequel s’est également développé à la faveur des renouvellements subis par l’histoire de l’art au Royaume-Uni avec la New Art History (Allan Sekulla, John Tagg, Steve Edwards) et aux États-Unis avec les visual studies (chez W. J. T. Mitchell ou Nicholas Mirzoeff, par exemple). On observe en outre, depuis une dizaine d’années, une attention accrue à ces questions, notamment via les travaux récents de Sophie Cras3, Estelle Blaschke4 ou Ada Ackerman5, pour ne citer que certains des noms absents du catalogue du Jeu de Paume.

Toujours est-il que le catalogue, précisément en raison de cette fécondité à laquelle il répond, ne vise pas à formuler une position ferme : on peine en effet à savoir si l’image est un agent de l’aliénation économique ou sa victime, là où les œuvres exposées lui confèrent presque uniquement une fonction critique à l’égard du capitalisme, principalement en exposant son fonctionnement et ses dérives. Le catalogue compense les faiblesses de l’exposition et sa lecture semble confirmer le décalage existant entre les deux propositions. Sa forme même l’indique : le sommaire, qui compte treize contributions, ventile les textes entre les cahiers de reproductions des œuvres – qui épousent la structure de l’exposition – plutôt que de les y loger. Ce faisant, il montre bien que les textes n’ont pas vocation à être plaqués sur les œuvres pour les expliquer, mais qu’ils constituent plutôt un environnement théorique dans lequel les interroger. L’ensemble est bigarré comme l’est la notion d’« iconomie », qui en appelle de nombreuses autres : « paradigme calorique », « lecture énergétique », « entre-iconomie » ou encore « écologie de l’image », pour ne relever que certaines de celles que l’on trouve dans le catalogue. Il exprime des compréhensions très variées du sujet, qui vont de la question du marché de l’art au montage des images, en passant par leur temporalité interne, leur circulation ou leur production même. Le tout n’en est pas moins cohérent ; et l’on peut d’ailleurs regretter que l’introduction de Peter Szendy n’ait pas inclus un commentaire éditorial ou que les contributions ne fussent pas chapitrées comme les reproductions, car la lecture laisse apparaître, parfois obscurément, une sédimentation entre les approches.

La matérialité de l’image constitue l’un des nœuds théoriques les plus importants ; elle permet d’éclairer par réfraction celle des marchandises tout comme celle de l’argent (jusqu’aux cryptomonnaies), et occupe la majorité des contributeurs avec plus ou moins d’importance. Ailleurs, des textes se connectent par leurs éclairages conceptuels, comme celui d’Emmanuel Alloa qui interprète la théorie du spectacle avec la notion d’abstraction, ou celui d’Yves Citton sur l’hétérogénéité de ce que l’on appelle « image ». Émergent aussi – toujours pour exemple – des interrogations latentes sur les possibilités concrètes d’« assainir » l’économie des images, plus directement soulevées par certaines œuvres exposées et notamment évaluées dans les textes de l’Elena Esposito, fondé sur une démarche sociologique, et Dork Zabunyan pour une critique des flux. Cette dernière inquiétude est évidemment primordiale pour penser image et économie de concert et consolider leurs affinités théoriques. 

Ce catalogue, en définitive, appelle au moins deux constats : tout d’abord, les documents et images mis à l’analyse par les contributions textuelles montrent que l’on ne peut aborder frontalement le sujet de l’iconomie en faisant, justement, l’économie des images ordinaires. C’est ce qui manquait à l’exposition pour qu’elle fût convaincante, et réassure tout l’intérêt d’une approche anthropologique de l’image, non limitée à celles de l’art. Ensuite, présenté comme un « carrefour d’idées et de débats », le catalogue est assurément un geste éditorial bien maîtrisé : on retire de sa lecture un corpus de questionnements qui témoigne de la fécondité de ce champ. En proposant ainsi – sans l’unifier et la clore – une édification théorique du sujet, il invite en creux les historiens des images à mettre au jour son historicité pour nourrir sa compréhension. Voilà un effet non négligeable qui devrait stimuler toute pensée de l’image, à l’heure où une certaine vulgate – que le catalogue reprend parfois à travers l’antienne de la « submersion » visuelle – semble calquer les coordonnées théoriques des images sur celle de la marchandise, oblitérant par là des réalités historiques qui restent à établir.

1   Peter Szendy, Le supermarché du visible. Essai d’iconomie, Paris : Éditions de Minuit, 2017.

2   Peter Szendy recense certaines de ces occurrences dans son ouvrage déjà cité : ibid, p. 17, n. 7.

3   Sophie Cras, L’économie à l’épreuve de l’art. Art et capitalisme dans les années 1960, Dijon : Les Presses du réel, 2018.

4 Estelle Blaschke, Banking on Images : The Bettmann Archive and Corbis, Leipzig : Spector Books, 2016.

5   Co-organisatrice, avec Antonio Somaini, du séminaire « Marx en scène(s) » au Bal à Paris en 2016.

Notes

1   Peter Szendy, Le supermarché du visible. Essai d’iconomie, Paris : Éditions de Minuit, 2017.

2   Peter Szendy recense certaines de ces occurrences dans son ouvrage déjà cité : ibid, p. 17, n. 7.

3   Sophie Cras, L’économie à l’épreuve de l’art. Art et capitalisme dans les années 1960, Dijon : Les Presses du réel, 2018.

4 Estelle Blaschke, Banking on Images : The Bettmann Archive and Corbis, Leipzig : Spector Books, 2016.

5   Co-organisatrice, avec Antonio Somaini, du séminaire « Marx en scène(s) » au Bal à Paris en 2016.

Citer cet article

Référence papier

Guillaume Blanc, « Szendy, Peter (dir.) avec Alloa, Emmanuel et Ponsa, Marta. Le supermarché des images », Photographica, 2 | 2021, 195-196.

Référence électronique

Guillaume Blanc, « Szendy, Peter (dir.) avec Alloa, Emmanuel et Ponsa, Marta. Le supermarché des images », Photographica [En ligne], 2 | 2021, mis en ligne le 15 mars 2021, consulté le 15 mai 2021. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/515

Auteur

Guillaume Blanc

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne