Foliard, Daniel. 2020. Combattre, punir, photographier. Empires coloniaux, 1890-1914

p. 192-193

Référence(s) :

Foliard, Daniel. 2020. Combattre, punir, photographier. Empires coloniaux, 1890-1914. Paris : La Découverte.

Texte

Le dernier ouvrage de l’historien Daniel Foliard, professeur à l’Université de Paris, se situe dans la lignée du colloque « Cadrages coloniaux. Usages privés de la photographie dans les empires européens », qui s’est tenu à la Maison européenne de la photographie en janvier 2019, et dont l’auteur était l’un des organisateurs. La manifestation avait comme double ambition, d’une part de renouveler la façon dont les historiennes et les historiens s’emparent, travaillent avec et parlent des images coloniales, et d’autre part d’ouvrir le corpus visuel sur lequel mener ce travail. Combattre, punir, photographier. Empires coloniaux, 1890-1914 répond clairement à ce double enjeu. Daniel Foliard propose dans cet ouvrage, issu de son habilitation à diriger des recherches, de questionner le rôle des photographies dans l’histoire des violences coloniales et la construction des récits impériaux français et britanniques, à partir de la fin du xixe siècle. Il poursuit la trajectoire amorcée dans son livre précédent paru en 2017, qui portait sur une autre forme d’iconographie coloniale : les cartes britanniques du Moyen-Orient à l’époque contemporaine1. Dans son nouvel ouvrage, l’auteur part d’un vaste corpus visuel, disséminé dans de nombreuses institutions et collections privées – recensées en fin de volume –, constitué des photographies rendant compte de cette violence et produites par une multitude d’acteurs au cours et autour des guerres coloniales et impériales.

L’objectif de Daniel Foliard, à travers l’analyse de ces images marginales et de leur mise en perspective, est de tenter de cerner « comment la violence organisée et visible, telle qu’elle s’est exprimée lors de la colonisation de l’Afrique et de l’Asie, a-t-elle été rendue perceptible par la photographie » (p. 10), et comment, plus largement, l’usage de cette dernière dans ces contextes a contribué à modifier les « modes de visualisation de la destruction » (p. 110). En partant de cette question, des objets et des images, l’ouvrage, dense et souvent impressionnant de précision et d’érudition, met en lumière ce qu’a été la violence coloniale qui a caractérisé les conflits coloniaux et les « petites guerres » de la fin du xixe siècle – si mal nommées comme le rappelle l’auteur – ainsi que la façon dont les photographies qui en ont rendu compte, tantôt réservées à la sphère privée, tantôt rendues publiques, ont participé à l’émergence d’une « nouvelle économie visuelle » de la guerre et de ses violences dans les décennies qui ont précédé la Première Guerre mondiale.

L’auteur ancre son propos dans une « préhistoire » de la photographie de guerre en tant que genre, qui connaît son âge d’or avec le photojournalisme au xxe siècle, en remontant aux années 1840 et à l’apparition du médium sur les fronts de guerre. Il montre alors que les espaces coloniaux, jusqu’alors peu envisagés dans l’écriture de cette histoire, ont pourtant constitué des lieux d’expérimentations photographiques pionnières dès les années 1850-1860. C’est là, loin des yeux européens, à l’initiative le plus souvent de soldats photographes amateurs, que s’élaborent de nouveaux registres visuels de la violence, « d’autres formes d’images extrêmes, à l’instar de l’enregistrement de massacres, de catastrophes » (p. 89), qui sont peu à peu cadrés dans les décennies suivantes par les puissances impériales et les diffuseurs, pour constituer le socle d’une culture visuelle de la violence tolérable. La démonstration de Daniel Foliard vient en outre éclairer les aspects techniques de cette préhistoire et montrer la façon dont se structurent peu à peu les mécanismes de circulation des photographies et la distinction entre usages privés et publics.

Au fil de l’ouvrage, l’auteur pratique un véritable jeu d’échelles en mobilisant de nombreux exemples relatifs à la production et à la circulation de ces images extrêmes, dans une multitude d’espaces de conflits impériaux, qui confèrent une dimension très concrète à sa démonstration historique. L’évocation rigoureuse de ces événements, qui s’articule souvent à l’analyse des images elles-mêmes dont quatre-vingts environ sont reproduites dans le volume, permet de rentrer avec finesse dans la complexité des situations coloniales, des rapports de pouvoir, des logiques économiques, des réseaux de producteurs d’images, etc. L’ouvrage échappe ce faisant à une approche monolithique du fait colonial, et se place ainsi dans la lignée des travaux nuancés d’Emmanuelle Sibeud, Isabelle Surun ou Pierre Singaravélou entre autres, qui renouvellent depuis une quinzaine d’années les études coloniales en France2. Daniel Foliard resitue avec finesse ce que l’expérience coloniale pouvait avoir de contingent et de précaire : tout en montrant que les prises de vue redoublent le plus souvent la domination européenne imposée par les armes, en s’en prenant notamment aux corps, il fait une place aux brèches et aux mécanismes de négociations et de résistances locales, qui ont parfois pu se traduire en images.

Cette approche nuancée de la situation coloniale se double d’une grande précaution et d’une réflexivité encore rare chez les historiens et les historiens de l’art en France concernant la manière de mobiliser et de montrer les images. L’auteur s’attache ici en effet à restituer les termes d’un débat concernant le fait de montrer, ou pas, certaines photographies – de la violence et de l’atrocité en l’occurrence – face au risque potentiel de rejouer des rapports de sujétion et de domination, et d’alimenter des formes de voyeurisme (chapitre 1). Alors que Susan Sontag ou Ariella Azoulay ont pu suggérer toutes deux, à des degrés différents, le besoin parfois d’occulter, Daniel Foliard défend au contraire l’idée qu’il faut prendre en charge ces images, que « le commentaire de ces documents devient crucial car nombre d’entre eux sont voués à être numérisés et visibles, quoi qu’il arrive. Il est de la responsabilité de l’historien de ne pas les laisser sans contexte, aux mains de ceux qui les liraient de façon simpliste. » (p. 22) La démarche se veut clairement – et explicitement – aux antipodes d’un ouvrage tel que Sexe, race et colonies, qui avait suscité bien des remarques et des critiques sur son usage de l’iconographie lors de sa parution en 2018, chez le même éditeur.

La position de Daniel Foliard se double en effet dans la pratique, tout au long de l’ouvrage, d’un commentaire systématique de chaque image, dont « les sujets ont été identifiés et les voix des victimes retrouvées quand cela est possible » (p. 24), et qui sont par ailleurs toujours reproduites dans leur matérialité (carton d’archive, page de revue, etc.). S’ajoute à cela le fait, plus ou moins volontaire, que les images sont d’une qualité toute relative, ce qui ne peut que limiter la tentation d’une appréciation esthétique ou voyeuriste – au risque néanmoins de rendre parfois difficile la compréhension de la lecture précise et détaillée qu’en fait l’auteur (p. 87). Il revient encore au lecteur de parvenir à suivre Daniel Foliard sur les multiples fronts de guerre qu’il mentionne et compare avec une grande souplesse et de façon presque foisonnante, au fil des chapitres ; une chronologie synthétique et quelques cartes auraient sans doute rendu l’opération plus aisée. L’ouvrage n’en reste pas moins une démonstration sur le rôle central qu’ont pu jouer les images dans le processus colonial, articulée à l’ambition de revoir l’histoire de la photographie de guerre au sens large. Il annonce, espérons-le, une réflexivité plus grande de la part des historiennes et des historiens quant à la manière de considérer les corpus visuels, leur histoire et leur matérialité.

1   Daniel Foliard, Dislocating the Orient : British Maps and the Making of the Middle East, 1854-1921, Chicago (Ill.) : University of Chicago Press

2   Voir notamment Emmanuelle Sibeud, « Post-colonial et Colonial Studies : enjeux et débats », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 51, no

Notes

1   Daniel Foliard, Dislocating the Orient : British Maps and the Making of the Middle East, 1854-1921, Chicago (Ill.) : University of Chicago Press, 2017.

2   Voir notamment Emmanuelle Sibeud, « Post-colonial et Colonial Studies : enjeux et débats », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 51, no 4 bis, 2004, p. 87-95.

Citer cet article

Référence papier

Anaïs Mauuarin, « Foliard, Daniel. 2020. Combattre, punir, photographier. Empires coloniaux, 1890-1914 », Photographica, 3 | 2021, 192-193.

Référence électronique

Anaïs Mauuarin, « Foliard, Daniel. 2020. Combattre, punir, photographier. Empires coloniaux, 1890-1914 », Photographica [En ligne], 3 | 2021, mis en ligne le 07 juillet 2022, consulté le 27 janvier 2023. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/667

Auteur

Anaïs Mauuarin

LabEx HASTEC (ANR-10-LABX-85), Centre Alexandre Koyré (UMR 8560)

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