Les mémoires multiples de Roger-Viollet

Un entretien avec Delphine Desveaux. Propos recueillis par Marie-Ève Bouillon et Paul-Louis Roubert

p. 153-162

Texte

L’histoire du commerce de la photographie, celui de l’image rentable, au xxe siècle est un terrain d’étude riche, qui reste à explorer en grande partie. L’une des raisons de ce manque d’historicisation est le fonctionnement encore récent d’entreprises, des « agences » photographiques, dont on trouve des prémices dans le dernier tiers du xixe siècle. Maîtresses de leur histoire, car conservant les archives et définissant leur accès, ces agences ont considérablement évolué dans leurs formes juridiques et leur fonctionnement pour s’adapter au marché et continuer leur commerce pendant tout le xxe siècle. Souvent à la tête d’un patrimoine visuel plus ancien que la structure commerciale elle-même, certaines étaient encore actives il y a peu, diversifiant leurs activités, s’orientant vers la valorisation culturelle de leurs fonds et s’appuyant sur le poids de leur histoire pour augmenter leur rayonnement, avant de connaître des fortunes diverses, qui dispersées, qui intégrées à d’autres entreprises, qui patrimonialisées. C’est le cas par exemple de l’entreprise photographique italienne Alinari, dont le transfert de son patrimoine dans le domaine public en 2018 est analysé dans le récent ouvrage On Alinari : Archive in Transition, sous la direction de Costanza Caraffa1. On y comprend que les choix politiques, économiques et patrimoniaux et leurs multiples nuances face à une telle transition privé/public constituent un enjeu de mémoire important et dépassent la simple histoire des entreprises successivement en charge de ces fonds d’images.

En France, l’agence Roger-Viollet, connue pour ses boîtes d’archives vertes renfermant près de 8 millions de photographies et sa boutique au 6 de la rue de Seine à Paris, représente un cas d’école pour cette histoire. Delphine Desveaux, directrice des Collections Roger-Viollet et de la valorisation patrimoniale, a été témoin depuis 1997 des évolutions de la structure : elle a connu de l’intérieur différentes modalités de fonctionnement de l’agence, à la croisée des mondes privé et public, qui conjuguent rentabilité, exigences patrimoniales et besoin d’histoires pour sa communication. Dans le cadre de ce dossier sur les producteurs d’images, Photographica a pu la rencontrer afin de revenir avec elle non seulement sur l’organisation de l’agence et le rôle de multiples acteurs dans son évolution, avant le legs de ses fonds à la Ville de Paris en 1985 notamment, mais aussi sur ces questions parfois denses et complexes liées à la transition vers le domaine public d’un patrimoine d’images exploité dans une sphère privée ou mixte, dont l’histoire et l’influence dans la culture visuelle constituent un enjeu mémoriel de premier ordre.

Pourriez-vous rappeler les grandes étapes chronologiques de structuration de ce que l’on appelle aujourd’hui « Roger-Viollet » ? Quels ont été ses statuts successifs ?

Il est vrai que, de l’extérieur, l’histoire de Roger-Viollet est parfois difficile à suivre. Mais si c’est une histoire complexe, ce n’est pas une histoire compliquée, seulement celle d’une société de production et de diffusion de photographies au xxe siècle. L’aventure commence en 1938 quand, à 37 ans, Hélène Roger (1901-1985), dite Roger-Viollet – du nom de ses parents Henri Roger et Jeanne Viollet – ouvre dans le quartier des éditeurs de la rive gauche, à Paris, la Documentation générale photographique H. Roger-Viollet [Fig. 1], aidée par son oncle et son père. Soutenue dans son entreprise par son compagnon, Jean Fischer (1904-1985) [Fig. 2], elle reprend les murs et le métier de Laurent Ollivier, qui avait acquis le fonds de l’imprimeur photographe Léopold Mercier en 1913. Ce dernier avait lui-même monté son affaire à partir de quatre fonds photographiques acquis dans les années 1890 : Dumeteau, Forterre, Michelez et Moretti. De plus, depuis 1929 au moins, Ollivier diffusait les photographies d’Alinari, Anderson et Brogi, contrat repris par Hélène Roger. À ces ensembles, qui représentent quelque 50 000 phototypes (tirages, négatifs et positifs sur plaques de verre ou supports souples), Hélène Roger adjoint la production familiale [Fig. 3], riche d’à peu près autant de photographies. Entre la réouverture après-guerre de la Documentation générale photographique H. Roger-Viollet et 1985, le couple Roger-Fischer fait l’acquisition de fonds aussi divers que ceux d’Alain Adler, Laure Albin-Guillot, Arlequin, Roger Berson, Jacques Boyer, Maurice-Louis Branger, Tony Burnand, Pierre Choumoff, la Compagnie des arts photomécaniques, Robert Delhay (LAPI2) [Fig. 4], Ferrier & Soulier, Ray Halin, Albert Harlingue, Marcelle d’Heilly, Charles Hurault, Léon & Lévy, Lipnitzki, Henri et Élysée Martinie, Neurdein frères, Gaston Paris, Oswald Perrelle, Georges Pillement, Claude Poirier, Rapoport (Photos Rap), Martin Rikli, Geneviève Vanhaecke, etc. Les droits d’auteur en sont presque systématiquement négociés avec le photographe ou ses ayants droit, afin de disposer d’une liberté complète dans l’exercice des activités commerciales de l’entreprise. Entre-temps, la Documentation générale photographique H. Roger-Viollet est devenue une société à responsabilité limitée (SARL) avec un statut d’agence de presse en 1963. En 1985, les Roger-Fisher lèguent l’entièreté de leur patrimoine, dont l’agence Roger-Viollet, à la Ville de Paris. Jusqu’en 1995, Roger-Viollet est géré par ses documentalistes historiques sous la tutelle d’un administrateur judiciaire ; de 1995 à 2005, la direction est confiée par le maire de Paris à Henri Bureau, photojournaliste entre autres chez Sygma, dont ce fut le dernier poste. Le legs Roger-Viollet comprend les photographies, les droits d’auteur qui y sont attachés, les biens immobiliers et mobiliers du couple et les archives des collections. En 2005, est créée une société d’économie mixte (SEM), la Parisienne de Photographie, laquelle devient société anonyme d’économie mixte locale (SAEML), puis société publique locale (SPL). Œuvrant à la conservation des Collections Roger-Viollet, ainsi qu’à la numérisation et à la diffusion des reproductions iconographiques municipales en vertu d’une délégation de service public, elle est l’équivalent de l’agence photographique de la Réunion des musées nationaux-Grand Palais (RMN-GP) pour les institutions municipales. Cette société, dissoute en 2021, a laissé place à une concession de diffusion opérée par la société Delta-Arts, quand les Collections Roger-Viollet et leur équipe de conservation et de valorisation patrimoniale ont été intégrées à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) en janvier 2018.

Fig. 1 Entrée de la Documentation générale photographique H. Roger-Viollet.

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Paris, 6 rue de Seine, mai 1939 © Anonyme/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 2 Hélène Roger et Jean Fischer sur des équipements Manufrance.

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Saint-Étienne, 1936 © Anonyme/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 3 « Projection horizontale » (Henri Roger chez lui).

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Paris, 1893 © Henri Roger/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 4 Robert Delhay dans son agence.

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Paris, 1955 © LAPI/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Est-ce qu’une agence existe sans ses fondateurs ? Est-ce que l’on peut concevoir une agence avec une raison sociale, un fonds, etc. sans ses fondateurs ? En d’autres termes, est-ce qu’au-delà de 1985 c’est toujours l’agence Roger-Viollet, sachant que les fondateurs ont créé l’agence en 1938 avec des objectifs commerciaux précis, et qu’une fois le legs effectué, le fonds passe dans d’autres mains, avec d’autres objectifs, dans des contextes économiques différents ?

Aujourd’hui, si le nom Roger-Viollet est plus connu par l’appellation « Agence Roger-Viollet » que par les collections qui l’ont constituée, faite fonctionner et qui sont dorénavant patrimonialisées, l’instance de diffusion des photographies n’a plus le statut conventionnel d’agence de presse. Le nom Roger-Viollet est à considérer comme une marque, qui perdure au-delà de 1985, année de la mort des fondateurs. Le nom appartient, comme les collections, à la Ville de Paris, qui le met par contrat à la disposition du concessionnaire Delta-Arts qu’elle compense financièrement et qui en use, à raison, comme d’une enseigne. Ainsi, de la Parisienne de Photographie, dans ses trois versions, à la société actuelle de diffusion commerciale des photographies numérisées3, les structures diffusant les Collections Roger-Viollet se font porter par la marque et en entretiennent la durée.

De votre point de vue que représente Roger-Viollet aujourd’hui ? Si l’on devait synthétiser, malgré les changements qu’a connus la structure ces trente dernières années, la marque est restée célèbre et entourée d’une aura, d’une mythologie, sur un temps court ; que représente cette marque ?

On parle de l’histoire d’une entreprise – la Documentation générale photographique H. Roger-Viollet –, structures peu étudiées en histoire de la photographie quand l’aspect économique de la production est essentiel, en photographie comme ailleurs. Si vous regardez Roger-Viollet du point de vue entrepreneurial, il s’agit d’une agence parmi d’autres avec ses aléas et ses évolutions. Toutes les agences ont eu des destins bouleversés dans les années 1990 et 2000, la différence notable et la chance de Roger-Viollet fut le legs à la Ville de Paris. Le nom perdure aussi car il marque l’unité des fonds acquis, fonds dont le nom apparaît ou non avant la mention générique Roger-Viollet dans les crédits. Le mot « collections » est ainsi le seul approprié pour définir le patrimoine légué à la Ville de Paris, car l’œuvre des Roger-Fischer est une œuvre de rassemblement, de classement, de propositions, une entreprise mais cette fois dans l’autre sens du mot, une œuvre de conservation patrimoniale et de restitution. Le rattachement des collections à une institution a sécurisé leur statut de patrimoine public, volonté pleine et entière des fondateurs au moment du legs.

Quel est votre parcours, comment décririez-vous votre expérience de l’entreprise à votre arrivée, qu’avez-vous pu y observer de l’organisation de l’agence, du travail et de ses acteurs ?

Après un doctorat en histoire de l’art à la Sorbonne, des passages à la documentation du cabinet des dessins au Louvre, au service photo des Arts décoratifs ou de L’Express puis à l’agence Magnum, je suis entrée comme documentaliste chez Roger-Viollet en juillet 1997. Ma mission était d’intégrer les reliquats des fonds Choumoff [Fig. 5] puis Albin-Guillot [Fig. 6]. J’apprenais ce faisant le classement car il me fallait légender, dater et numéroter des dizaines de milliers de photographies non traitées parfois depuis 1945. Henri Bureau m’a ensuite désignée pour éditer les collections en vue de leur numérisation et j’ai examiné le contenu de toutes les boîtes, légendé, daté souvent et surtout attribué les photographies à leurs auteurs, Henri Bureau ayant décidé qu’en deux ou trois ans, l’agence remplacerait son offre analogique par une offre numérique. Roger-Viollet est alors une agence de presse, comme Keystone, AKG ou Rue des Archives, qui s’adresse surtout aux professionnels de l’édition, de la presse et de l’audiovisuel ; notons d’ailleurs que l’intégration du chiffre d’affaires de la télévision dans celui de la presse permettait de conserver le statut d’agence de presse. L’agence est aussi parfois une source pour les chercheurs, les étudiants et quelques rares artistes, mais son chiffre d’affaires est lié à ce que l’on appelle les « marronniers » – anniversaires et sujets saisonniers –, aux portraits et aux événements historiques. En 1997, les documentalistes que j’avais rejoints avaient débuté dans les années 1960 et 1970 : Alain Bonhoure, Annik Caubert [Fig. 7], Jean-François Cheval, Monique Comminges-Mercier, Anne Herme, Michèle Lajournade, Liliane Rabec, Isabelle Reverseau et Anne Salaün étaient des mémoires vivantes et leur connaissance du classement leur conférait une grande efficacité dans une maison paternaliste où les syndicats étaient sans emprise et le corporatisme timide. Henri Bureau était arrivé en 1995, le service comptabilité-secrétariat était composé de trois personnes et le laboratoire de six tireurs et personnels en charge de la régie. En tout une bonne vingtaine de personnes réparties sur deux sites, une équipe composée aux deux tiers de femmes.

Fig. 5 Danseurs dans l’atelier Choumoff (Menselintzeff, Stroukoff et une anonyme).

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Paris, vers 1925 © Pierre Choumoff/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 6 Laure Albin-Guillot dans son atelier.

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Paris, vers 1935 © Laure Albin-Guillot/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 7 Documentalistes Roger-Viollet (Alain Bonhoure, Annik Caubert, Catherine Masset et Claudine Della Libera).

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Paris, 6 rue de Seine, vers 1970 © Hélène Roger-Jean Fischer/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Et le commerce dans tout ça ? Quels sont les rapports qu’entretiennent les documentalistes avec la clientèle ? Des réseaux de coopération peuvent-ils se créer dans les échanges avec certains métiers de l’image, comme les iconographes ? Ces derniers peuvent-ils influencer sur la manière de faire et sur les classements des agences, et réciproquement ?

Lorsque l’agence en tant que telle était en activité, le circuit des tirages était classique : les iconographes à la recherche d’une image en particulier ou de plusieurs images autour d’un thème appellent ou viennent consulter les fonds ; lorsqu’ils trouvent ce qu’ils cherchent, ils repartent avec les tirages prêtés ; lorsque c’est le documentaliste qui fait la recherche, le client envoie un coursier ou reçoit les tirages prêtés par la poste. L’agence n’avait pas de vendeur car en l’absence de production d’actualité, démarcher les rédactions était inutile. L’activité de vente était en ce sens passive, mais l’efficacité dans la réponse à la demande compensait. L’offre d’avant la numérisation était enrichie par les échanges verbaux qui permettaient aux documentalistes d’affiner la recherche du client. Nous tentions d’ailleurs régulièrement d’offrir des alternatives aux photographies les plus vendues mais l’iconographie aime la répétition et la citation, et de fait, moins de 50 000 photographies sont diffusées par an, assez peu au regard des 8 millions existantes dans les collections.

Pour ce qui est des échanges, une agence photographique de presse reste une entreprise commerciale dont le but est de faire du profit, ce qui implique une offre organisée qui doit plaire et plaire vite afin de ne pas mobiliser trop de temps donc trop d’argent, autrement dit procéder par économie d’échelle. Les documentalistes sous l’égide de Jean Fischer ont créé une offre, qui a pu évoluer à la marge : quand une recherche entraînait trop de mouvements de boîtes, de nouvelles entrées étaient créées. Mais en réalité, le classement fut surtout réajusté et augmenté lors de l’intégration de fonds, afin de rendre accessibles les nouvelles photographies ventilées par sujets. Ainsi, le choix proposé aux iconographes est un choix orienté, même si la demande iconographique peut influer sur le travail des documentalistes et l’organisation de l’offre. Il est d’ailleurs notable que le plan de classement Roger-Viollet ait permis d’indexer aisément les photographies numérisées, la recherche sur le site internet d’origine était aussi aisée que dans le classement physique. Les Collections Roger-Viollet ont été intégrées à la BHVP dans leur plan de classement d’origine4, autorisant de fait la postérité à étudier ce que fut l’organisation de l’offre iconographique d’une agence photographique généraliste dans la seconde moitié du xxe siècle.

Comment s’organise alors le travail sur les fonds en tant que tel – leur organisation matérielle, leur classement, leur intégration et légendage, leur enrichissement – ? Qu’en est-il des tris et des acquisitions ?

Il y eut deux grandes vagues d’acquisitions, une au début des années 1960, l’autre au début des années 1970. Un réflexe de captation présidait aux manières des Roger-Fischer, qui achètent des fonds en quantité, faisant ensuite œuvrer leurs documentalistes pendant des années pour en intégrer les contenus aux collections. Les fonds étaient pris pleins et entiers, droits compris, autant que possible, mais le plus souvent hélas sans les archives afférentes. L’objectif n’étant pas l’étude, on ne prenait que le photographique et le directement utile commercialement. Pour autant, de ce qui était acquis, tout ou presque était gardé, quitte à créer des reliquats qui seraient gérés par les générations suivantes. Tout faisait sens, tout faisait profit. Deux fonds seulement ont fait l’objet de destructions ponctuelles dans les années 1970 de par l’apparente multiplicité de leurs supports destinés à l’édition, à savoir les fonds Neurdein frères et Compagnie des arts photomécaniques, point dommageable quand on sait que la quantité des supports identiques ou similaires est un indice précieux de l’importance de la vue photographique pour l’entreprise qui la diffuse.

Les acquisitions étaient des enrichissements destinés à rendre l’offre de l’agence complète et pléthorique. Certaines acquisitions, les photographies enchâssées en particulier, étant quant à elles destinées à faire montre d’une profondeur historique qui n’était pas exactement celle de l’entreprise fondée en 1938 [Fig. 8]. Ainsi, et alors que la constitution des Collections Roger-Viollet avait une vocation mercantile, le fait est que les Roger-Fischer, dans leur élan d’engrangement, ont procédé à un véritable sauvetage patrimonial entériné par l’acceptation du legs par la Ville de Paris puis par le rattachement des collections à la BHVP. Si beaucoup a déjà été fait, le rassemblement de ces collections reste à achever5 et les trois personnels de conservation que nous sommes, Martine Tichet, Aurore Caraïtoglou et moi, n’ignorons pas ce qui reste à réaliser pour protéger l’intégralité du legs et le transmettre dans son intégrité.

Fig. 8 Photographies enchâssées décorant l’agence.

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Paris, 6 rue de Seine, vers 1995 © Anonyme/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Comment les fonds ont-ils été absorbés et traités par l’agence ?

Comme je l’évoquais, en procédant aux intégrations dans le classement existant, la Documentation générale photographique H. Roger-Viollet déstructurait les fonds acquis du point de vue des tirages et retirages pour les ventiler par sujets, les négatifs étant numérotés et rangés par formats. Un classement parallèle au classement accessible aux clients est constitué de tirages [Fig. 9], articles de presse, découpures, dessins, lithographies, gravures ou estampes. Chaque « positif » – tirage photographique ou pièce d’art graphique – est classé thématiquement et présente au verso le numéro soit de son négatif d’origine, quand il s’agit d’une photographie, soit du négatif qui le reproduit, ceci permettant de procéder rapidement à un retirage le cas échéant. À ces ensembles de grande ampleur qui constituent le cœur de l’exploitation commerciale, s’ajoutent les archives administratives et les petits ensembles, photographiques ou non, non intégrés au classement mais qui documentent, tout autant que le classement visible, la pensée des fondateurs et le fonctionnement de leur agence.

Jusqu’aux années 1990, l’offre Roger-Viollet primait sur l’offre d’un auteur photographe, celui-ci pouvant même disparaître derrière l’appellation générique. Les iconographes venaient d’ailleurs chercher chez Roger-Viollet des illustrations et non des auteurs. Il aura fallu des années et il faudra encore des années pour faire, comme on dit, « remonter » les auteurs et les valoriser en tant que tels.

Fig. 9 Tirage d’agence d’un négatif Gaston Paris engouaché.

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Années 1960 © Gaston Paris/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Comment s’est passé pour Roger-Viollet le passage vers la patrimonialisation ? Peut-on parler aujourd’hui de Roger-Viollet comme d’une archive de ce que furent l’agence et son fonctionnement ?

Le passage a été acté par une séparation des missions : les biens et leur personnel de conservation ont été rattachés à la BHVP, les marchés de numérisation passés en direct par la Ville de Paris et la diffusion commerciale assurée par un concessionnaire. La Documentation générale photographique H. Roger-Viollet n’existant plus, le nom Roger-Viollet est porté dorénavant par un concessionnaire et par les collections, lesquelles représentent à la fois l’histoire de l’agence et le travail des photographes qui les composent. Ces collections sont un ensemble cohérent et rare, mémoriel, historique, photographique et patrimonial, légué en tant que tel à la personne publique : l’appellation « Collections Roger-Viollet » contient la chose advenue en vertu de la volonté de ses fondateurs.

Nous considérons cet ensemble comme clos depuis 2005 mais force est de constater qu’il faudra sortir de cette hypothèse pour adjoindre à l’existant des éléments anciennement constitutifs des biens et qui n’ont, à l’époque de leur acquisition, pas pu être acquis ou qui sont « sortis » des collections au hasard des activités de l’agence. Alors oui, les Collections Roger-Viollet peuvent être vues comme un bien dont la spécificité se retrouve assez peu dans la partition française bibliothèque/musée/archives, mais cela a peu d’importance. La collectionnite du couple Roger-Fischer est tangible et leur entreprise de rassemblement et d’intégration d’ensembles photographiques immenses atteste du fonctionnement de l’agence. C’est dans son intégralité et son intégrité que cet ensemble légué pourra faire l’objet d’études pour les générations de chercheurs à venir.

À l’origine de cet entretien il y avait cette question de ce que représente Roger-Viollet aujourd’hui, de sa complexe, ou disons, de sa longue histoire, mais aussi du fait que cette histoire même est associée à cette aura, cette mythologie dont nous parlions tout à l’heure. Quand, comment et pourquoi l’agence a commencé à distribuer sa légende ?

Ce que l’on nomme aujourd’hui le storytelling6 a infusé à partir de l’idée même de ce qui aurait présidé à la fondation en 1938 pour prospérer ensuite. Le couple s’invente un passé dont le documentaire de Jacques Borgé et Nicolas Viasnoff, Les archives Roger-Viollet, de 1981, offre un singulier satisfecit, avec des fondateurs enjoués de montrer leurs biens et leur personnel autant que de dissimuler une bonne part des acteurs multiples ayant participé à la production Roger-Viollet. Ils font valoir par exemple leur expérience de la guerre d’Espagne et des publications internationales sur le sujet, or une seule vue de Hans Fischer a pu être identifiée à ce jour dans La Dépêche de Toulouse ; les photographies Roger-Viollet de cet événement sont en réalité de Gaston Paris et ont été acquises auprès de sa veuve dans les années 1960 et 1980. Il est vrai que l’époque est celle des redécouvertes et non celle de l’étude de la photographie, encore moins celle de l’historiographie. Le volume anonymise aisément les photographes et d’ailleurs, dans le documentaire, seuls les « industriels » de la photographie trouvent grâce aux yeux des Roger-Fischer : Neurdein frères, Léon & Lévy et Lipnitzki sont leurs fleurons7. Les Roger-Fischer, qui semblent prendre leurs désirs pour des réalités, fabriquent ici encore leur postérité en s’inscrivant par leurs acquisitions dans l’actualité des producteurs de photographies d’histoire qu’ils ne sont pas mais qu’ils savent trouver, acheter, intégrer et diffuser. Non contents de mentionner peu d’auteurs, les fondateurs se piquent parfois de ne pas dater les prises de vues, au prétexte étonnant qu’un sujet dure ainsi plus longtemps et sa photographie vendue plus souvent. La légende va croissant avec les voyages du couple autour du monde [Fig. 10] et dont les photographies, peu documentées et surabondantes, peinent à trouver preneur. Peu importent les ventes, peu importent les écrits peu empathiques laissés sur les rencontres au fil des voyages : raconter le mythe est plus vendeur et plus porteur, il s’agit de publi-communication.

Fig. 10 Hélène Roger et Jean Fischer.

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Nouméa, février 1972 © Anonyme/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Relativement à cette légende que recouvrent le nom et la marque Roger-Viollet, quel est votre objectif aujourd’hui ?

Revenir patiemment à l’histoire, analyser la construction du mythe pour expliquer les collections et le fonctionnement de la Documentation générale photographique H. Roger-Viollet puis de l’agence Roger-Viollet. Examiner encore et encore les fonds, le temps d’inventaire ne pouvant servir qu’à la numérisation. Identifier et attribuer, ce que seul un temps long dans la conservation d’un bien autorise. Questionner la postérité, les métiers, les archives qui le plus souvent sont ailleurs que dans les collections. Étudier les publications, les dossiers clients, déterminer l’environnement économique et les politiques commerciales successives. Retrouver les traces des achats, investissements, emprunts et hypothèques. Le dépouillement obstiné des sources fait tomber les artifices. Revenir à la matérialité conduit vers une connaissance des Roger-Fischer dont la vie et l’entourage restent encore opaques, sans même évoquer ici leur fin tragique8. Partager en connaissance de cause avec tous les publics : collègues, artistes, étudiants, chercheurs mais aussi particuliers ou collectionneurs. Avec des expositions documentées, des prêts aux institutions, des publications scientifiques et culturelles. Roger-Viollet, vous l’avez dit, est un nom connu, nous publions son histoire pièce à pièce en veillant à conserver l’histoire en train de se faire, afin que ceux qui nous succéderont aient, contrairement à ce que nous éprouvons et même si cela est passionnant, un matériau d’étude déjà tangible.

1 Costanza Caraffa (ed.), On Alinari : Archive in Transition. Milan : a+mbookstore, 2021.

2 Pour Les Actualités photographiques internationales.

3 Depuis la disparition de la Parisienne de Photographie, Delta-Arts/Roger-Viollet ne diffuse plus les œuvres des musées de la Ville de Paris mais

4 Plan de classement Roger-Viollet : - Histoire par grandes périodes chronologiques puis par sujets et personnes,- Géographie en ordre alphabétique de

5 Les collections sont actuellement conservées sur six sites, nombre de tirages, archives et mobiliers ont été confiés au concessionnaire.

6 Valérie Bonnet, Pierre-Camille Delahaye et Brigitte Sebbah, « Le storytelling, le récit entre construction et atomisation de l’image et du discours

7 Quelque 600 000 phototypes transparents pour Neurdein frères et Léon & Lévy (en réalité aussi Ferrier & Soulier et la Compagnie des arts photomé

8 Hélène Roger fut tuée en janvier 1985 par Jean Fischer, lequel se suicida en prison quelques semaines plus tard.

Bibliographie

« Pierre Choumoff. Un Parisien russe ». Commissariat Serge Choumoff, Delphine Desveaux et Hélène Pinet. Paris, musée Rodin et Librairie des éditeurs réunis ; Moscou, maison Pouchkine, 2005. Catalogue à compte d’auteurs.

« Henri Roger. Trucs et trucages ». Commissariat Delphine Desveaux. Arles, Rencontres d’Arles et musée de l’Arles et de la Provence antiques, 2008.

« Laure Albin-Guillot. L’enjeu classique ». Commissariat Delphine Desveaux et Michaël Houlette. Paris, Jeu de Paume ; Lausanne, musée de l’Élysée, 2013. Catalogue La Martinière.

Desveaux, Delphine
« Laure Albin-Guillot et la publicité ». Université de Saint-Étienne. Focales, à paraître.
« L’intégration du fonds Gaston Paris dans les Collections Roger-Viollet », dans Gaston Paris. La photographie en spectacle, cat. exp. (Paris, Centre Pompidou, 19 janvier-18 avril 2022). Paris : Xavier Barral, 2022.
« Y a-t-il une bonne ou une mauvaise “image” lorsqu’une agence choisit d’en conserver quelque huit millions ? Des exemples au sein des Collections Roger-Viollet ». Journées d’étude Exemples d’images. Réflexion sur l’exemplarité des images. Université de Strasbourg, 23-24 septembre 2021.
« Léopold Mercier, un photographe du Garde-Meuble à la fin du xixe siècle ». Colloque L’histoire du Garde-Meuble en Europe (xvie-xxie siècles). Entre administration, cérémonial et esthétique. Paris, Mobilier national, 16-18 octobre 2019.
« Constitution d’une collection, pratiques, circuit des tirages photographiques et conventionnement, le point de vue d’une agence photographique historique, Roger-Viollet (1938-2005) », In Situ, vol. 36, 2018 : <doi.org/10.4000/insitu.18093> (consulté le 17 janvier 2022).

Notes

1 Costanza Caraffa (ed.), On Alinari : Archive in Transition. Milan : a+mbookstore, 2021.

2 Pour Les Actualités photographiques internationales.

3 Depuis la disparition de la Parisienne de Photographie, Delta-Arts/Roger-Viollet ne diffuse plus les œuvres des musées de la Ville de Paris mais seulement les numérisations des photographies des Collections Roger-Viollet et du fonds France-Soir/Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP), ainsi que des photographes indépendants.

4 Plan de classement Roger-Viollet :
- Histoire par grandes périodes chronologiques puis par sujets et personnes,
- Géographie en ordre alphabétique de pays puis de villes, chronologique pour les événements, alphabétique pour les personnalités,
- France en ordre numérique de départements puis en ordre alphabétique de communes,
- Paris par arrondissements ou typologie de lieux (places, boulevards, marchés… etc.),
- 1830 à nos jours en ordre alphabétique de personnes (classement des personnalités françaises hors spécialités),
- Présidents de la République française,
- Vie militaire en ordre chronologique et par sujets,
- Mouvements ouvriers français en ordre chronologique,
- Affaires criminelles en ordre alphabétique au nom du principal protagoniste,
- Animaux dans un ordre alphabétique divertissant : de A comme Ânes à Z comme Zèbres,
- Arts décoratifs par typologie : de A comme Argenterie à P comme Pendules,
- Beaux-arts par grandes périodes puis en ordre alphabétique d’artistes,
- Cinéma, Cirque et Cabarets en ordre alphabétique de salles ou de films,
- Mode en ordre alphabétique de créateurs et par périodes historiques pour les modèles non identifiées,
- Spectacles, Danse, Art lyrique et Musique en ordre alphabétique de personnes avec classement dédié pour les instruments et le jazz,
- Scientifiques et Explorateurs en ordre alphabétique de personnes,
- Sports en ordre alphabétique de sportifs et de disciplines, avec un classement dédié pour les Jeux olympiques.

5 Les collections sont actuellement conservées sur six sites, nombre de tirages, archives et mobiliers ont été confiés au concessionnaire.

6 Valérie Bonnet, Pierre-Camille Delahaye et Brigitte Sebbah, « Le storytelling, le récit entre construction et atomisation de l’image et du discours », Communication & management, vol. 18, no 1, 2021, p. 5-14.

7 Quelque 600 000 phototypes transparents pour Neurdein frères et Léon & Lévy (en réalité aussi Ferrier & Soulier et la Compagnie des arts photomécaniques), plus d’un million de négatifs pour le studio Lipnitzki. Presque autant de tirages d’époque pour chacun.

8 Hélène Roger fut tuée en janvier 1985 par Jean Fischer, lequel se suicida en prison quelques semaines plus tard.

Illustrations

Fig. 1 Entrée de la Documentation générale photographique H. Roger-Viollet.

Fig. 1 Entrée de la Documentation générale photographique H. Roger-Viollet.

Paris, 6 rue de Seine, mai 1939 © Anonyme/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 2 Hélène Roger et Jean Fischer sur des équipements Manufrance.

Fig. 2 Hélène Roger et Jean Fischer sur des équipements Manufrance.

Saint-Étienne, 1936 © Anonyme/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 3 « Projection horizontale » (Henri Roger chez lui).

Fig. 3 « Projection horizontale » (Henri Roger chez lui).

Paris, 1893 © Henri Roger/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 4 Robert Delhay dans son agence.

Fig. 4 Robert Delhay dans son agence.

Paris, 1955 © LAPI/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 5 Danseurs dans l’atelier Choumoff (Menselintzeff, Stroukoff et une anonyme).

Fig. 5 Danseurs dans l’atelier Choumoff (Menselintzeff, Stroukoff et une anonyme).

Paris, vers 1925 © Pierre Choumoff/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 6 Laure Albin-Guillot dans son atelier.

Fig. 6 Laure Albin-Guillot dans son atelier.

Paris, vers 1935 © Laure Albin-Guillot/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 7 Documentalistes Roger-Viollet (Alain Bonhoure, Annik Caubert, Catherine Masset et Claudine Della Libera).

Fig. 7 Documentalistes Roger-Viollet (Alain Bonhoure, Annik Caubert, Catherine Masset et Claudine Della Libera).

Paris, 6 rue de Seine, vers 1970 © Hélène Roger-Jean Fischer/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 8 Photographies enchâssées décorant l’agence.

Fig. 8 Photographies enchâssées décorant l’agence.

Paris, 6 rue de Seine, vers 1995 © Anonyme/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 9 Tirage d’agence d’un négatif Gaston Paris engouaché.

Fig. 9 Tirage d’agence d’un négatif Gaston Paris engouaché.

Années 1960 © Gaston Paris/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Fig. 10 Hélène Roger et Jean Fischer.

Fig. 10 Hélène Roger et Jean Fischer.

Nouméa, février 1972 © Anonyme/BHVP/Collections Roger-Viollet.

Citer cet article

Référence papier

Delphine Desveaux, Marie-Ève Bouillon et Paul-Louis Roubert, « Les mémoires multiples de Roger-Viollet », Photographica, 4 | 2022, 153-162.

Référence électronique

Delphine Desveaux, Marie-Ève Bouillon et Paul-Louis Roubert, « Les mémoires multiples de Roger-Viollet », Photographica [En ligne], 4 | 2022, mis en ligne le 04 avril 2022, consulté le 02 juillet 2022. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/838

Auteurs

Delphine Desveaux

Marie-Ève Bouillon

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