Bair, Nadya. 2020. The Decisive Network : Magnum Photos and the Postwar Image Market

p. 165-166

Référence(s) :

Bair, Nadya. 2020. The Decisive Network : Magnum Photos and the Postwar Image Market. Oakland (Calif.) : University of California Press.

Texte

Les premières pages de l’ouvrage The Decisive Network mettent d’emblée en avant l’usage inventif que Nadya Bair, son auteure, fait des sources primaires dans cette nouvelle étude sur l’agence Magnum : en guise d’épigraphe visuelle, un portrait de groupe des membres de ses bureaux new-yorkais et parisien, « augmenté » d’une infographie, fait apparaître leurs liens avec des éditeurs de magazines et de livres, des publicitaires, des conservateurs, des critiques… Ce document, réalisé en collaboration avec le Yale University Digital Humanities Laboratory, évoque d’ailleurs à quel point l’écriture du livre a encouragé la mise en place de réseaux collaboratifs, académiques et institutionnels1. Puis, au fil des chapitres se succèdent cartes et tableaux récapitulatifs, montages rassemblant des reportages, reproductions de pages et de doubles pages de magazines dont les textes conservent leur lisibilité. Ces illustrations, ou plutôt ces supports de réflexion, explicitent l’argument principal du livre : la production, la circulation et la mémorialisation de vastes corpus photographiques au xxe siècle se sont effectuées collectivement et en réseau. Ainsi Nadya Bair s’attache-t-elle à identifier et étudier les acteurs et actrices qui ont façonné Magnum autour et au-delà des travaux de ses célèbres photographes.

Une telle réactualisation des sources affirme aussi l’attachement de l’ouvrage à son matériau de recherche qui représente l’un des principaux enjeux de ce volume. En effet, comme elle l’explique en introduction, plutôt que de considérer Magnum comme une archive déjà constituée, l’auteure s’est attelée à suivre le fil de l’histoire de l’agence à travers divers fonds privés et publics dans un impressionnant travail de terrain – avec ce que cela implique de mise en cohérence, mais aussi de découvertes et de points d’entrée tangentiels dans le sujet.

L’introduction générale insiste sur cette reconstitution, situant par là un propos ancré dans les études visuelles (visual studies) et l’histoire culturelle. Y posant les partis pris souvent forts de son approche, particulièrement au regard de la littérature sur Magnum déjà abondante, Nadya Bair insiste sur sa démarche de « démythification », découlant du croisement des sources et des points de vue tout en le justifiant. Elle s’inscrit ainsi explicitement contre l’histoire « officielle » rapportée notamment dans Magnum Contact Sheets de Kristen Lubben (2011), Reading Magnum édité par Steven Hoelscher (2013) ou Magnum Manifesto dirigé par Clément Chéroux et Clara Bouveresse (2017) et d’autres ouvrages publiés en collaboration avec l’agence. Prévenant son lectorat contre l’« amnésie historique » (p. 8), l’auteure entreprend de déconstruire – ou de « compliquer » – ces discours solidifiés a posteriori et par sédimentation. Pour ce faire, The Decisive Network couvre une période relativement courte, depuis la fondation de l’agence en 1947 jusqu’à la création de l’International Center of Photography par Cornell Capa à la fin des années 1960, ainsi qu’une aire géographique limitée principalement aux États-Unis, proposant une histoire visuelle et contextuelle spécifiquement américaine – mais suggérant implicitement qu’il s’agit d’une histoire plus largement occidentale. L’un des apports majeurs d’une étude aussi documentée, voire immergée dans son sujet, est de res(t)ituer précisément non seulement les opérations structurant le paysage photographique, mais aussi les contextes (de pensée, culturel, économique, politique) encadrant ces opérations.

Nadya Bair expose dans un premier chapitre le travail des agences photographiques, notamment leurs métiers et activités, et leur importance dans le paysage éditorial du xxe siècle. Elle s’attarde ensuite, au chapitre 2, sur la dimension collaborative de la production de séries pour la presse magazine. Avec l’introduction, ces deux premiers chapitres forment en fait un ensemble préliminaire, relativement long, installant les différents arguments de l’ouvrage tout en offrant des focus utiles et bien référencés sur différentes composantes du « marché photographique » de l’après-guerre.

Les trois chapitres suivants consistent en autant d’études de cas, sur les reportages d’actualité (chapitre 3), de voyage (chapitre 4) et les productions corporate (chapitre 5), dans le contexte de leurs médias de diffusion privilégiés – respectivement les magazines LIFE, Holiday puis The Lamp, ainsi que des publicités et rapports d’entreprise. Ces chapitres montrent comment le fameux « réseau décisif » se déploie concrètement, agençant les commandes qui financent la réalisation de photoreportages, les déplacements des photographes, puis la postproduction (écriture de légendes, vente des sujets auprès des rédacteurs de magazines). Les questions de mise en publication sont également examinées, particulièrement les mécanismes propres à la presse magazine et leur impact sur la production comme sur la circulation de ces images.

Dans son chapitre final, l’auteure reporte son attention sur le devenir de ces très nombreuses photographies et des documents accompagnant cette production. Leur « profusion » semblait déjà vertigineuse aux employés de l’agence dès ses débuts (p. 200 et suiv.) ; elle ne l’est pas moins pour les historiens aujourd’hui. Nadya Bair déjoue ici la tentation de l’exhaustivité, mettant cependant en œuvre une approche fructueuse et rigoureuse de ses sources, interrogeant dans le même temps leur statut changeant de témoignages et d’œuvres. La conclusion questionne enfin les réseaux agissant pour la préservation de ce vaste corpus, et leurs différentes stratégies d’archivage, jamais neutres.

Pour mener à bien son ambitieux projet, Nadya Bair emploie un style très simple, parvenant à condenser ses multiples découvertes en archives dans un récit accessible mais étayé. La structure du volume, systématique, est efficace : chaque chapitre s’ouvre par une lecture d’image, puis s’élargit aux enjeux la sous-tendant, avant de se clore par de nouvelles lectures illustrant les arguments exposés. Une série de questions – largement rhétoriques – explicite l’apport de chaque chapitre à la démonstration principale. Il est cependant à noter que les analyses d’images les plus passionnées, et les plus convaincantes, portent non pas sur les iconiques photographies signées par les photographes de Magnum, mais sur les images d’archive documentant le travail de l’agence au quotidien. Ces analyses incarnent et encapsulent par là toute la démarche de l’ouvrage.

1   Voir aussi les infographies et visualisations réalisées en collaboration avec la même institution, disponibles sur <http://thedecisivenetwork.com

Notes

1   Voir aussi les infographies et visualisations réalisées en collaboration avec la même institution, disponibles sur <http://thedecisivenetwork.com> (consulté le 10 décembre 2021), qui accompagne la monographie.

Citer cet article

Référence papier

Alice Morin, « Bair, Nadya. 2020. The Decisive Network : Magnum Photos and the Postwar Image Market », Photographica, 4 | 2022, 165-166.

Référence électronique

Alice Morin, « Bair, Nadya. 2020. The Decisive Network : Magnum Photos and the Postwar Image Market », Photographica [En ligne], 4 | 2022, mis en ligne le 03 mars 2022, consulté le 02 juillet 2022. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/840

Auteur

Alice Morin

Journalliteratur / Philipps-Universität Marburg