Gauthier, Christophe. 2020 (études réunies par). Patrimoine et patrimonialisation du cinéma.

p. 166-167

Référence(s) :

Gauthier, Christophe. 2020 (études réunies par). Patrimoine et patrimonialisation du cinéma. Avec la collaboration de Marie Frappat, Natacha Laurent, Ophir Levy et Dimitri Vezyroglou. Paris : École des chartes.

Texte

Publié par l’École nationale des chartes, ce petit volume de cent soixante-quatre pages consacré au patrimoine et à la patrimonialisation du cinéma offre aux historiens de la photographie matière à réflexions. Résultant d’un colloque tenu à Paris en novembre 20161, il rassemble un choix de dix contributions réparties en trois parties : « Histoire », « Programmation et dispositifs », « Expériences ». L’introduction rédigée par Marie Frappat, Christophe Gauthier, Natacha Laurent, Ophir Levy et Dimitri Vezyroglou pose les enjeux de l’ouvrage : « dresser un panorama du processus de transformation patrimoniale du cinéma, tout au long du xxe siècle et jusqu’aux premières années du xxie siècle » (p. 5).

À l’origine du propos de ces historiens viennent le constat et le sentiment – sans doute renforcés à l’ère d’internet – d’une rupture contemporaine dans les processus de patrimonialisation du cinéma en place depuis le début du xxe siècle, rupture marquée par la fin du monopole des cinémathèques, une dissémination des écrans et une dilution des frontières du patrimoine cinématographique. En un demi-siècle, sous les effets conjoints de la télévision et de la vidéo, du développement d’internet et du passage de l’argentique au numérique, le dispositif patrimonial construit dans l’entre-deux-guerres a, nous disent-ils, volé en éclats. Ces bouleversements contemporains, moins connus et moins étudiés que la première patrimonialisation du cinéma2, appelaient à une analyse historiquement construite.

Ainsi, en ouverture de l’ouvrage, les réflexions de Natacha Laurent portent sur les relations actuelles entre le patrimoine cinématographique et le « marché » : le second a récemment conféré au premier une valeur marchande, faisant des films anciens des objets commerciaux, alors même que ce patrimoine s’était longtemps construit, par le biais des initiatives cinéphiles, contre les logiques industrielles et commerciales. On notera de ce point de vue l’intérêt de l’entretien situé en fin de volume avec Alexander Horwath, directeur du Filmmuseum autrichien de 2001 à 2017, qui avait analysé dès 2005 des glissements de vocabulaire symptomatiques à l’œuvre chez les archivistes3.

Au fil des pages, outre les textes déjà mentionnés, on pourra lire dans la première partie, « Histoire », deux contributions : l’une sur le processus de construction du patrimoine cinématographique (Christophe Gauthier), l’autre sur le congrès de 1978 de la Fédération internationale des archives du film (Christophe Dupin). Quatre articles forment ensuite la deuxième partie de l’ouvrage – la plus fournie – tant sur la programmation comme révélateur de l’identité institutionnelle des cinémathèques (Stéphanie-Emmanuelle Louis) que sur l’accrochage (Yaël Kreplak), jusqu’aux enjeux de la monstration des films anciens en milieu scolaire (Barbara Laborde et Tomas Legon) et à la patrimonialisation du cinéma sur internet (Jean-Marc Leverato), tous contribuant à dévoiler les facettes d’une cinéphilie en mouvement. Enfin, après la programmation et les dispositifs, la dernière partie de cet opus fait retour sur trois expériences qui interrogent, tour à tour, les principes de la restauration des films (François Ede), la collaboration entre la Filmoteca de Catalunya et le Museu Nacional d’Art de Catalunya qui visait à explorer les liens entre le cinéma et les autres arts (Esteve Riambau), et le rôle de la projection (entretien d’Alexander Horwath, conduit par Natacha Laurent).

L’ensemble du volume est convaincant et édité avec soin. Du point de vue de l’histoire de la photographie, plusieurs éléments retiennent particulièrement l’attention pour les parallèles ou différences, similarités ou absences, entre patrimoines cinématographique et photographique. Il en va ainsi de l’article de Christophe Gauthier qui dresse les contours d’une généalogie de la patrimonialisation cinématographique et de sa chronologie, pour en dégager un paradigme. Partant des débuts de l’écriture d’une histoire du cinéma dans les années 1920 et 1930 marquée par un horizon critique et une démarche cinéphile quasi téléologique (p. 31), l’historien montre comment le cinéma a commencé par désigner ses classiques (listes de chefs-d’œuvre), et progressivement édifié un panthéon, forgeant un répertoire, par articles ou projections interposés. Selon Christophe Gauthier, le « dispositif patrimonial » du cinéma repose sur l’articulation de trois volets – ceux-là mêmes qui volent en éclats à la fin du xxe siècle – : un volet historique et théorique, reposant sur des discours et des publications ; un volet spectaculaire, par le biais des expositions et des rétrospectives, des soirées, etc. ; et un volet archivistique, qui passe par la constitution des catalogues et collections cinématographiques. Cette modélisation est-elle applicable à la photographie ? En grande partie. À ceci près que l’élection d’un canon se fait peut-être moins nettement, encore que les critiques photographiques des années 1930 soient à l’œuvre sur la photographie des premiers temps. L’autre point nodal à cet égard est la dimension spectaculaire, dont la photographie semble à première vue beaucoup moins porteuse que le cinéma – l’idée serait ici d’évaluer ce qui approche ou éloigne la photographie de la définition de l’industrie culturelle généralement accordée au septième art. Enfin, on voit bien comment certaines institutions, comme la Fédération internationale des archives du film créée dès 1938, ont contribué à structurer la réflexion sur les films anciens : le congrès de Brighton de 1978, consacré au « Cinéma 1900-1906 » et surnommé par Christophe Dupin le « Woodstock des archives du film », pendant lequel, lors d’un véritable marathon cinématographique, 548 films anciens ont été projetés en une petite semaine, n’a pas d’équivalent dans l’histoire de la photographie. On pourra bien sûr regretter que les archives photographiques n’aient jamais eu leur Woodstock, toujours est-il qu’à lire Patrimoine et patrimonialisation du cinéma, il nous apparaît que le dialogue entamé lors du colloque de lancement de notre revue ne peut que se prolonger4, tant les pistes dégagées sont stimulantes.

1   « Patrimoine et patrimonialisation du cinéma depuis les années 1960 », colloque organisé par Christophe Gauthier (École nationale des chartes)

2   On renverra ici aux travaux de Christophe Gauthier, « Une composition française. La mémoire du cinéma français des origines à la Seconde Guerre

3 Alexander Horwath, « The Market vs. The Museum », Journal of Film Preservation, no 70, 2005, p. 5-9, cité par Natacha Laurent (p. 20).

4   Voir « Destins patrimoniaux. Dialogue entre cinéma et photographie », entretien avec Marie Frappat, Christophe Gauthier, Ophir Levy et Dimitri

Notes

1   « Patrimoine et patrimonialisation du cinéma depuis les années 1960 », colloque organisé par Christophe Gauthier (École nationale des chartes), Natacha Laurent (université Toulouse Jean-Jaurès), Ophir Lévy (université Paris 3) et Dimitri Vezyroglou (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), École nationale des chartes, 24 et 25 novembre 2016.

2   On renverra ici aux travaux de Christophe Gauthier, « Une composition française. La mémoire du cinéma français des origines à la Seconde Guerre mondiale », 2007 (thèse, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et Stéphanie-Emmanuelle Louis, « Des cinémathèques au patrimoine cinématographique. Tendances du questionnement historiographique français », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, no 79, 2016, p. 50-69.

3 Alexander Horwath, « The Market vs. The Museum », Journal of Film Preservation, no 70, 2005, p. 5-9, cité par Natacha Laurent (p. 20).

4   Voir « Destins patrimoniaux. Dialogue entre cinéma et photographie », entretien avec Marie Frappat, Christophe Gauthier, Ophir Levy et Dimitri Vezyroglou, mené par Éléonore Challine, Photographica, no 1, octobre 2020, p. 151-159.

Citer cet article

Référence papier

Éléonore Challine, « Gauthier, Christophe. 2020 (études réunies par). Patrimoine et patrimonialisation du cinéma. », Photographica, 4 | 2022, 166-167.

Référence électronique

Éléonore Challine, « Gauthier, Christophe. 2020 (études réunies par). Patrimoine et patrimonialisation du cinéma. », Photographica [En ligne], 4 | 2022, mis en ligne le 04 avril 2022, consulté le 02 juillet 2022. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/843

Auteur

Éléonore Challine

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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