Hudgins, Nicole. 2020. The Gender of Photography : How Masculine and Feminine Values Shaped the History of Nineteenth-Century Photography

p. 167-168

Référence(s) :

Hudgins, Nicole. 2020. The Gender of Photography : How Masculine and Feminine Values Shaped the History of Nineteenth-Century Photography. Londres : Bloomsbury Visual Arts.

Texte

Nicole Hudgins, professeure d’histoire à l’université de Baltimore, signe son deuxième livre à la croisée des études sur le genre et de l’histoire de la photographie. Sa première publication, Hold Still, Madame : Wartime Gender and the Photography of Women in France During the Great War, en 2014, était consacrée à l’image des femmes dans la photographie de la Grande Guerre.

The Gender of Photography prend pour cadre chronologique une période antérieure, de 1839 à 1900, et examine la façon dont les institutions photographiques se sont construites en se fondant sur des valeurs et des discours masculins. Le grand atout de ce livre réside dans le croisement des sources et des collections américaines, britanniques et françaises, une approche transatlantique qui rappelle l’exposition pionnière en France « Qui a peur des femmes photographes ? »1. L’enjeu ici est triple. D’une part, l’ouvrage entend montrer par une grande diversité de sources primaires – presse, littérature, critique d’art et caricatures, en plus des épreuves photographiques – que les femmes participaient activement aux développements du médium dès les années 1840, en tant qu’amatrices mais aussi comme professionnelles et clientes. D’autre part, il s’agit de réfléchir à la manière et aux raisons pour lesquelles la communauté photographique s’est constituée en « fraternité », excluant ou diminuant l’apport des femmes au débat public sur le médium. Enfin, le volume cherche à déconstruire l’historiographie dite classique des années 1940-1970, où la participation des femmes dans les premières décennies de la photographie est majoritairement omise, et tente de procéder à une synthèse de recherches plus récentes, qui remettent à l’honneur ces contributions féminines.

La première partie de l’ouvrage (« The “Feminity” of Photography ») s’attache à définir les pratiques et les genres photographiques perçus respectivement comme « masculins » ou « féminins » entre 1840 et 1890 et à circonscrire les lieux de leur manifestation. L’auteure met l’accent sur la mobilité et la circulation de ces pratiques, indépendamment du genre des photographes. Si les images d’exploration de Maxime du Camp (1822-1894) ou de William H. Jackson (1843-1942) nous sont bien connues, le lecteur français sera peut-être moins familier avec les travaux de la photographe américaine Septima M. Collis (1842-1917), qui publia en 1889 des mémoires illustrées sur son expérience dans les campements de la guerre civile aux États-Unis (A Woman’s War Record), puis, en 1890, le récit de son voyage en Alaska (A Woman‘s Trip to Alaska).

Dans la deuxième partie de l’ouvrage (« A Medium of Victorian Masculinity »), Nicole Hudgins montre comment les clubs et les publications photographiques se sont progressivement construits, entre 1850 et 1900, comme des espaces masculins, dans un effort de légitimer le nouveau médium en tant que discipline sérieuse, scientifique et créative. L’auteure cherche à comprendre de quelle manière la présence de femmes – pourtant continue durant cette période – a été systématiquement invisibilisée dans la presse photographique jusqu’en 1890. Les outils de la sociologie bourdieusienne permettent de mettre au jour des mécanismes sociaux bien connus d’exclusion et d’autocensure. Si les femmes participent aux conférences et si leurs travaux sont parfois exposés dans les sociétés photographiques, elles restent toutefois minoritaires et évoluent dans des espaces où leur parole n’est pas vraiment encouragée, tandis que les organes décisionnels de ces institutions leur demeurent inaccessibles.

La dernière section de l’ouvrage analyse les discours portés sur la présence des femmes dans l’industrie photographique et dans les studios professionnels. Alors que les positions de retoucheuse, coloriste2 et assistante ont été perçues comme des emplois acceptables pour les femmes, et reconnus comme tels par la presse dès les premières décennies du médium, les mêmes publications photographiques ne mentionnent que rarement les propriétaires et opératrices de studios avant 1890. Ce biais des sources a contribué par la suite à leur invisibilisation dans les premiers classiques de l’histoire de la photographie. Nicole Hudgins souligne à ce titre l’apport crucial des collectionneurs américains tels que Peter E. Palmquist et Julia Driver, dont les fonds – aujourd’hui conservés à la Yale Beinecke Library – ont permis de démentir cette absence.

Si le choix de la sphère nord-atlantique est justifié par la circulation des savoirs et des pratiques entre les cercles photographiques français, anglais et américains dès 1839, l’ouvrage adopte parfois une perspective trop unifiante, ne prenant pas en compte les spécificités propres aux différents contextes historiques. En effet, comme l’ont suggéré les travaux récents de Thomas Galifot et Margaret Denny3, ainsi que le catalogue de l’exposition « The Ambassadors of Progress »4, les photographes américaines bénéficiaient au tournant du siècle d’une réputation et de possibilités au sein des clubs photographiques bien plus importantes que leurs homologues anglaises et surtout françaises. L’ampleur du mouvement des clubs féminins (Women’s Club Movement), la fondation des liberal arts colleges dans les années 1860 permettant aux femmes d’étudier aussi bien les humanités que les sciences de la nature et les sciences formelles, enfin la naissance de plusieurs organisations luttant pour le droit de vote des femmes dès 1848 n’ont pas eu de réel équivalent en France ou en Angleterre. La chronologie de l’ouvrage – qui s’arrête en 1900 – peut également paraître trompeuse. Si les femmes photographes, comme le montre Nicole Hudgins, ont acquis une plus grande visibilité vers la fin du siècle, cristallisée lors de l’exposition de photographes américaines à l’Exposition universelle de Paris et au Photo-Club en 1900 et 1901, il faut rappeler que la presse française commente cette manifestation en déplorant le peu de participation des femmes dans les réseaux professionnels et amateurs en France5.

Dans son ensemble, l’ouvrage atteint son objectif du départ : réinsérer la présence du « féminin » et des femmes photographes dans la narration des premières décennies du médium. Il appelle également à une écriture et à un enseignement de l’histoire de la photographie plus équilibrés et portant une plus grande attention aux collaborations des hommes et des femmes travaillant en tandem. Par la richesse de ses illustrations et par la réflexivité historiographique qu’il encourage, ce livre constitue une bonne ressource pédagogique pour introduire aux questions de genre dans la photographie entre 1840 et 1900.

1   Thomas Galifot et Marie Robert, Qui a peur des femmes photographes ? 1839-1945, cat. exp. (Paris, Musée d’Orsay, Musée de l’Orangerie, 14 oct. 

2   Voir dans le présent numéro l’article de Nicole Hudgins, « Le genre de la coloration : masculinité, féminité et photographies coloriées à la main

3   Margaret Denny, « Royals, Royalties and Remuneration : American and British Women Photographers in the Victorian Era », Women's History Review

4 Bronwyn A.E. Griffith (ed.), Ambassadors of Progress : American Women Photographers in Paris, 1900-1901, cat. exp. (Giverny, Musée d’art américain

5   Louis Gastine, « La Femme Photographe », Bulletin du Photo-Club de Paris, vol. XIV, août 1902, p. 268-271.

Notes

1   Thomas Galifot et Marie Robert, Qui a peur des femmes photographes ? 1839-1945, cat. exp. (Paris, Musée d’Orsay, Musée de l’Orangerie, 14 oct. 2015-25 janv. 2016). Paris : Musée d’Orsay/Hazan, 2015.

2   Voir dans le présent numéro l’article de Nicole Hudgins, « Le genre de la coloration : masculinité, féminité et photographies coloriées à la main dans le monde nord-atlantique, 1850-1880 ».

3   Margaret Denny, « Royals, Royalties and Remuneration : American and British Women Photographers in the Victorian Era », Women's History Review, vol. 18, no 5, 2009, p. 801-818 ; Thomas Galifot, « Autour de Frances Benjamin Johnston, Gertrude Käsebier et Catharine Weed Barnes Ward : stratégies séparatistes dans l’exposition des femmes photographes américaines au tournant des xixe et xxe siècles », Artl@s Bulletin, vol. 8, no 1, 2019 : Article 1.

4 Bronwyn A.E. Griffith (ed.), Ambassadors of Progress : American Women Photographers in Paris, 1900-1901, cat. exp. (Giverny, Musée d’art américain, 13 sept.-30 nov. 2001 ; Chicago, Terra Museum of Americain Art, 26 janv.-14 avril 2002 ; Hanover, Hood Museum of Art, 11 janv.-9 mars 2003). Giverny/Washington (D. C.) : Musée d’art américain/Library of Congress, 2001.

5   Louis Gastine, « La Femme Photographe », Bulletin du Photo-Club de Paris, vol. XIV, août 1902, p. 268-271.

Citer cet article

Référence papier

Martyna Zielinska, « Hudgins, Nicole. 2020. The Gender of Photography : How Masculine and Feminine Values Shaped the History of Nineteenth-Century Photography », Photographica, 4 | 2022, 167-168.

Référence électronique

Martyna Zielinska, « Hudgins, Nicole. 2020. The Gender of Photography : How Masculine and Feminine Values Shaped the History of Nineteenth-Century Photography », Photographica [En ligne], 4 | 2022, mis en ligne le 04 avril 2022, consulté le 02 juillet 2022. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/845

Auteur

Martyna Zielinska

Université de Paris / CNRS-LARCA / Maison française d’Oxford