« Vogue Paris 1920-2020 ». 2 octobre 2021-30 janvier 2022 | Lécallier, Sylvie. 2021 (dir.). Vogue Paris 1920-2020

p. 171-172

Référence(s) :

« Vogue Paris 1920-2020 ». 2 octobre 2021-30 janvier 2022. Paris, Palais Galliera et Lécallier, Sylvie. 2021 (dir.). Vogue Paris 1920-2020. Cat. exp. Paris : Paris Musées.

Notes de la rédaction

Traduit de l’anglais par Jean-François Cornu

Texte

À l’entrée de l’exposition « Vogue Paris 1920-2020 », présentée au Palais Galliera du 2 octobre 2021 au 30 janvier 2022, les visiteurs sont accueillis par un grand kiosque reconstitué, où sont reproduites chacune des couvertures des numéros parus en un siècle et, sur l’envers de la structure, l’éditorial de chaque livraison, « Le Point de vue ». Ainsi s’annonce l’un des meilleurs apports de cette manifestation, qui tient en l’analyse du rôle capital joué par les magazines dans l’histoire de la mode. Que nous montrent ces couvertures ? Des images de femmes plus ou moins habillées, mises en scène dans des décors fascinants qui, au fil du temps, le cèdent à des portraits plus décontextualisés. Des illustrations exclusivement dessinées jusqu’à ce que, dans les années 1930, la photographie se mette au service de la mode comme de la publicité. Au verso, les éditoriaux du « Point de vue » assument une fonction artistique qui donne à chaque numéro sa cohérence, comme le souligne Alice Morin dans le catalogue qui accompagne l’exposition (p. 105). Mais, sur place, ces textes se présentent comme des expériences graphiques intéressantes et délibérées, qui nous permettent d’évaluer autant l’évolution de la forme et du style du magazine que son positionnement éditorial et son contenu.

Cette exposition célèbre un moment institutionnel important, le centenaire de Vogue Paris, qui aurait dû être fêté en 2020, mais a été repoussé en raison des restrictions dues à l’épidémie de Covid-19. Mettre en lumière l’un des nombreux titres phares de l’empire de presse Condé Nast, qui publie également House and Garden et le Vanity Fair original, est un choix captivant et séduisant par son discernement, mais qui convient aussi entièrement à un musée consacré à la mode. En se penchant sur ce qui n’était d’abord que la « version » française du magazine américain – dont l’édition britannique existait déjà depuis 1916 –, l’exposition répond à son ambition essentielle qui consiste à analyser les rapports qu’entretient la mode avec sa reproduction iconographique.

Bénéficiant d’une richesse de détails et de descriptions grâce à un accès exclusif aux archives du siège new-yorkais et du bureau parisien, les objets présentés montrent à quel point ils se rapportent à une publication périodique. Contrats avec des photographes, notes échangées entre les services, planches-contacts accompagnées de notes éditoriales, vidéos rapportant des séances de prises de vues et exemplaires du magazine ouverts sur des photographies en double page côtoient à égalité les dessins originaux éblouissants, mais moins inattendus, d’illustrateurs comme Antonio Lopez et des agrandissements de clichés signés Jean-Loup Sieff, Guy Bourdin, Helmut Newton et David Bailey, ainsi que les robes et les accessoires créés par Courrèges et Saint Laurent, entre autres. Si ces créations sont entrées dans l’histoire de la mode, c’est, apprend-on, en grande partie grâce à leur promotion dans « Frog », surnom donné au magazine par les initiés, à la fois contraction de son titre (« French Vogue ») et appellation que donnent couramment les Anglo-Saxons aux Français, mangeurs de grenouilles. Quand bien même on ne s’intéresserait pas à la mode, l’exposition demeurerait précieuse pour ce qu’elle nous dit du fonctionnement d’un titre de presse international, principalement composé de photographies.

« Vogue Paris 1920-2020 » met en évidence la coopération, voire la collusion, du magazine avec le secteur français de la mode. À l’origine traduction française d’un produit américain – alors même que les Américains se pâmaient devant la haute couture française –, cette publication finit par se faire le promoteur efficace, sinon « indépendant », de ce secteur. Vogue Paris fut le champion de couturiers comme Yves Saint Laurent, dont les débuts bénéficièrent directement des conseils que lui donna le rédacteur en chef Michel de Brunhoff. La revue soutint d’emblée le « prêt-à-porter », en dépit des reproductions de créations haut-de-gamme destinées à un petit marché de luxe qu’elle ne cessa de publier. Le magazine devint un repère incontournable de la culture parisienne en général (littérature, cinéma, musique et danse), rôle qu’il assuma avec brio, en particulier après les destructions de la Seconde Guerre mondiale.

L’exposition et le catalogue suivent un parcours chronologique en mentionnant des événements extérieurs au monde de la mode, comme l’occupation allemande et la décolonisation de l’après-guerre, afin de montrer que cette catégorie de magazines revendique d’incarner la raison d’être de la mode, celle d’absorber l’« électricité du moment » (p. 243). Toutefois, des thèmes immuables sont aussi au rendez-vous : souvent habillées par des couturiers homosexuels qui mettent en scène une certaine forme de glamour, de très belles femmes réapparaissent avec régularité dans la parution du numéro de septembre. Organisées en fonction des rédacteurs et rédactrices en chef, les différentes sections de l’exposition mettent également en évidence le pouvoir dont ceux-ci disposent pour donner sa forme au magazine. Les objets présentés montrent cependant qu’un périodique vaut autant par sa forme que par son contenu. Il est heureux que soit cité le rôle essentiel joué par les directeurs artistiques, comme Mehemed Fehmy Agha et Alexander Liberman. En revanche, il manque une véritable analyse formelle de la manière dont Vogue a innové et rattrapé des rivaux comme Harper’s Bazaar ou, dans le contexte français, Elle, magazine où plusieurs collaborateurs de Vogue Paris ont fait leurs débuts.

Comme inventaire des changements et des évolutions de la photographie, l’exposition est très éclairante sur la transition vers la couleur et l’équilibre entre photographies d’actualité et de mode. Elle n’hésite pas à présenter des images scandaleuses et controversées comme les Tranches de vie de Newton (p. 236) : on y voit une main ornée de bijoux Bulgari tenir un poulet rôti aux pattes écartées qui voisine avec un couteau menaçant. Tel est le cas aussi de la photographie de Mario Testino (p. 261) : un modèle nu, uniquement vêtu d’une ceinture Dolce & Gabbana, aspire avec une paille le contenu d’un flacon de parfum Chanel. Une image de ce genre soulève la question jamais évoquée du petit secret caché des magazines de mode : des photographes comme Richard Avedon, Bert Stern et Herb Ritts – pour citer ceux qui sont peut-être les plus célèbres – œuvraient aussi bien dans la publicité que dans ce que les magazines de mode appellent le contenu « éditorial ». L’absence totale, dans l’exposition et le catalogue, d’images publicitaires contribue à entretenir le mythe selon lequel les deux domaines seraient nettement séparés.

L’une des grandes leçons à retenir de cette manifestation prolixe et, semble-t-il, exhaustive est qu’il nous reste encore beaucoup à apprendre sur les opérations esthétiques de la mode telles que les représentent les magazines. Déjà en 1940, un rédacteur en chef comme Brunhoff s’enorgueillissait d’avoir soixante-dix pages de publicité, comme le signale une lettre reproduite dans le catalogue (p. 301). En nous plongeant dans l’exploration d’une publication dont l’influence est singulière, « Vogue Paris 1920-2020 » nous incite également à nous pencher sur le reste du magazine, et ses rivaux, en remarquant que le soin apporté à sa réalisation et à son esthétique est équivalent à celui dont bénéficient les créations qui y figurent.

Citer cet article

Référence papier

Vanessa R. Schwartz, « « Vogue Paris 1920-2020 ». 2 octobre 2021-30 janvier 2022 | Lécallier, Sylvie. 2021 (dir.). Vogue Paris 1920-2020 », Photographica, 4 | 2022, 171-172.

Référence électronique

Vanessa R. Schwartz, « « Vogue Paris 1920-2020 ». 2 octobre 2021-30 janvier 2022 | Lécallier, Sylvie. 2021 (dir.). Vogue Paris 1920-2020 », Photographica [En ligne], 4 | 2022, mis en ligne le 03 mars 2022, consulté le 02 juillet 2022. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/854

Auteur

Vanessa R. Schwartz

University of Southern California