Attribué à Nicholas and Company, Ahmed [a pony], 1874

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Tirage sur papier albuminé, environ 22 x 26 cm, collé sur la planche 54 de l’Album of Indian views, 28,1 x 41 cm. Londres, British Library, India Office Photograph Collections, Photo 218(54). By permission of the British Library.

Voici le « portrait » d’Ahmed pris en 1874, dans le contexte de l’Inde coloniale. Ahmed est un poney. Doté d’un pelage blanc, il pose au pied d’une grande bâtisse et sur son chanfrein rectiligne, comme pour le retenir, repose une main : celle d’un homme – un palefrenier ? un serviteur ? Vêtu de blanc également, ce dernier apparaît nu-pieds. Son visage disparaît littéralement derrière la tête du cheval. À cet homme a probablement été donnée l’instruction de s’assurer que l’animal, peu au fait des longs temps de pose encore nécessaires, ne bouge pas. À l’arrière-plan, deux serviteurs en uniformes caractéristiques de leur fonction, apparaissent dans l’encadrement d’une fenêtre. Ils observent la scène de loin. Espéraient-ils aussi figurer sur le cliché ou leur présence à l’image est-elle le simple fruit de leur curiosité ? On ne le saura jamais. Peut-être destiné à être encadré, ce tirage assez grossièrement collé sur la page laisse apparaître une image de forme ovale aux contours diffus, qui place le cheval en son centre comme point focal. S’en dégage une impression d’évanescence.

Ce portrait est issu d’un album produit par le studio Nicholas and Company, fondé en 1857 à Madras1, qui s’intitule Album of Indian Views. Aux côtés des lieux emblématiques de Madras, de scènes de rue et de paysages du sud de l’Inde, y figurent aussi des vues d’Égypte, de France ou d’Écosse. Cet album photographique, dont on ignore l’identité du propriétaire, est conservé aux archives de la British Library à Londres qui abrite l’un des plus importants fonds photographiques de l’Inde coloniale. Ces collections, si elles sont évidemment d’une grande richesse, ne sont pas toutefois sans poser problème, notamment en raison de la partialité des objets photographiques qu’elles contiennent et du type de descriptions qui en sont faites – Ahmed [a pony] –, héritage de l’époque coloniale. Les corpus photographiques que l’on y trouve recensent les ressources naturelles, les vestiges archéologiques, les artefacts ou les monuments de l’Inde. En plus des très nombreux portraits de colons, ils recèlent aussi ceux d’Indiens appartenant à l’élite locale ou aux origines plus modestes. Dans ce dernier cas, il s’agit le plus souvent de portraits essentialisant « des gens de l’Inde » ayant notamment servi à illustrer la très grande entreprise de photographie anthropologique que fut The People of India publiée entre 1868 et 1875. Ailleurs, le « peuple » fait figure de personnages secondaires. Il apparaît à la périphérie de l’image, ou dissimulé par le sujet principal comme ici dans le cas de ce portrait d’équidé.

Trouvée de manière fortuite, c’est cette image qui a servi de point de départ à la réflexion qui sous-tend ce numéro de Photographica portant sur les manières dont les rapports de pouvoir se traduisent ou se fissurent visuellement dans des contextes de domination. Car en dépit de ses qualités techniques et de l’attrait qu’il suscite, ce portrait ne peut manquer d’interloquer et de questionner. Derrière le poney, un homme est dépossédé de son visage, c’est-à-dire de la partie du corps humain qui est la plus investie de significations sociales, culturelles voire affectives. Par ce choix de composition, il est symboliquement guillotiné. En choisissant de le faire apparaître sans son visage et sans son regard, et donc sans ce qu’il a de plus spécifique, cet individu se retrouve réduit à son statut de subalterne, par son uniforme comme par sa position. Derrière la fierté d’un propriétaire pour son cheval – courante à l’époque au vu du nombre de portraits équestres qui parsèment les collections – se cache ce qui peut être interprété comme un manque de considération, voire du mépris, à l’égard de celui qui s’en occupe. Aussi, à la faveur d’une image en apparence anodine – on pourrait même dire inoffensive en comparaison avec nombre d’autres, bien plus cruelles, prises à l’époque –, se dévoilent des éléments relevant et révélant les idéologies de ceux qui ont conçu ces images. Car c’est bien au commanditaire, en dialogue avec le photographe, de décider de ce qui doit être montré, mais donc également de ce qui doit/peut rester dans le domaine de l’invisible/du non-représenté. Et ce d’autant plus lorsqu’une image est sélectionnée pour apparaître dans un album.

Si cette photographie constitue une trace visuelle « remarquable » des rapports de force prévalant à l’époque coloniale, n’est-il pas temps de repenser les pratiques de conservation et de description des corpus afin de proposer un cadre de catégorisation plus inclusif qui puisse contribuer à la réhabilitation – partielle – des masses de subalternes qui existent dans ces archives mais qui s’y trouvent invariablement invisibilisés ? On pourrait, par exemple, renommer le cliché en témoignant de la présence, aux côtés d’Ahmed, d’un palefrenier et de deux domestiques. Une telle démarche permettrait d’ouvrir la voie à de nouvelles approches de recherche mais aussi de rompre avec les catégories descriptives – souvent violentes – qui persistent dans les collections abondamment étudiées et qui peuvent se révéler être tout à la fois irrespectueuses des personnes concernées et, comme l’a déjà souligné Ariella Azoulay2, peu fidèles aux événements historiques dépeints.

1 Fondé en 1857 à Madras par deux frères venus d’Angleterre, John et James Perrat Nicholas, ce studio a été l’un des plus importants établissements

2 Ariella Azoulay, The Civil Contract of Photography. New York (N. Y.) : Zone Books, 2008.

Notes

1 Fondé en 1857 à Madras par deux frères venus d’Angleterre, John et James Perrat Nicholas, ce studio a été l’un des plus importants établissements de photographie dans la capitale de la Présidence de Madras jusqu’à la fin du xixe siècle. En plus des portraits réalisés à la demande, il proposait à la vente nombre de vues de Madras et de ses environs, mais aussi des photographies de bâtiments ou de personnages illustres. Voir Christopher Penn, The Nicholas Brothers & A.T.W. Penn Photographers of South India 1855-1885. Londres : Quaritch, 2014.

2 Ariella Azoulay, The Civil Contract of Photography. New York (N. Y.) : Zone Books, 2008.

Illustrations

Tirage sur papier albuminé, environ 22 x 26 cm, collé sur la planche 54 de l’Album of Indian views, 28,1 x 41 cm. Londres, British Library, India Office Photograph Collections, Photo 218(54). By permission of the British Library.

Citer cet article

Référence électronique

Alexandra de Heering, « Attribué à Nicholas and Company, Ahmed [a pony], 1874 », Photographica [En ligne], 5 | 2022, mis en ligne le 26 octobre 2022, consulté le 29 novembre 2022. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/952

Auteur

Alexandra de Heering

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