Barbash, Ilisa, Rogers, Molly et Willis, Deborah. 2020 (eds). To Make Their Own Way in the World : The Enduring Legacy of the Zealy Daguerreotypes

p. 193-195

Référence(s) :

Barbash, Ilisa, Rogers, Molly et Willis, Deborah. 2020 (eds). To Make Their Own Way in the World : The Enduring Legacy of the Zealy Daguerreotypes. New York (N. Y.) et Cambridge (Mass.) : Aperture et Peabody Museum Press

Texte

Que faire aujourd’hui des daguerréotypes de personnes mises en esclavage, exhibées nues comme « spécimens » sous la bannière d’une pseudo-science, produits quinze ans avant la fin de l’esclavage aux États-Unis ? Une étude minutieuse et collaborative, menée par une vingtaine de chercheurs, conservateurs, artistes et étudiants, tente de fournir une réponse – ou au moins des outils – pour confronter ces quinze images identifiées dans la recherche sur la photographie états-unienne comme les « daguerréotypes Zealy ». Les portraits des deux femmes et cinq hommes connus comme Delia, Drana, Jack, Renty, Jem, Alfred et Fassena – noms donnés pour la plupart par leurs esclavagistes – ont été pris en Caroline du Sud en 1850 par le photographe Joseph T. Zealy à la demande de Louis Agassiz, professeur de zoologie et de géologie à l’université d’Harvard. Initialement prévues pour « prouver » sa théorie du « polygénisme », posant l’existence de plusieurs origines de race humaine, ces images de personnes esclavisées nées sur le continent africain et de certains de leurs descendants nés aux États-Unis ont très peu circulé du vivant d’Agassiz et ne referont surface qu’en 1976. Depuis leur redécouverte au Peabody Museum à Harvard, les daguerréotypes font l’objet de débats, d’abord muséaux et académiques, et depuis peu sociaux et juridiques, concernant à la fois les réparations pour l’esclavage et les bénéfices qu’ont tirés de ces images de nombreuses institutions – dont l’université d’Harvard. Ces débats ont été renouvelés durant l’année de publication de l’ouvrage alors que la technologie photographique, permettant de diffuser le meurtre de l’Africain-Américain George Floyd, propulsait la question des injustices raciales sur la scène internationale.

Les éditrices de ce livre – Ilisa Barbash, conservatrice au Peabody Museum, l’historienne de la photographie Molly Rogers et l’historienne-artiste Deborah Willis – font face à l’opération délicate de refaire circuler ces images d’une manière « responsable1 » (p. 19) et d’explorer la question de leur propriété. Reproduits en début de volume sur du papier brillant, contrastant nettement avec le papier mat sur lequel se trouvent les textes, les daguerréotypes sont suivis de nombreuses contributions qui s’interrogent sur ce même dilemme : publier les images, au risque d’être complice de la perpétuation d’imaginaires racistes, ou bien les reconfigurer dans un cadre qui « encourage un dialogue productif » (p. 413)2 ? L’un ne pouvant pas entièrement empêcher l’autre, les conversations qui se déplient sur 450 pages donnent aux lecteurs la possibilité de retracer les itinéraires des daguerréotypes à travers un siècle et demi. Cet espace ample permet de comprendre comment ces derniers ont « fait leur propre chemin dans le monde », expression tirée d’une conférence de l’abolitionniste et ancien esclave Frederick Douglass – lui-même l’Américain le plus photographié au xixe siècle3 – et qui donne son titre à l’ouvrage. Celui-ci, avec son format imposant, fait écho à la fois aux technologies photographiques de l’époque et à leurs reconfigurations contemporaines : la reliure en tissu rouge sombre rappelle les écrins ornés des daguerréotypes alors que l’illustration choisie vient de l’œuvre de Carrie Mae Weems, une artiste africaine-américaine travaillant sur l’héritage des images de Zealy.

En quatorze chapitres, les chercheurs et artistes proposent une lecture multidimensionnelle qui insère ces daguerréotypes dans leur contexte de production tout en les projetant sur l’ère contemporaine. Divisé en quatre sections, l’ouvrage tente de reconstruire les vies des sujets photographiés, celles des producteurs impliqués dans la création de ces images, les idéologies qui les ont animés, ainsi que les possibilités de commémorations. Le lecteur sort de ce tour de force interdisciplinaire avec un aperçu très fin des pratiques photographiques états-uniennes au milieu du xixe siècle, ainsi qu’avec un vaste panorama d’outils pour aborder ces images aujourd’hui.

Dès la première section, les auteurs insistent sur l’identité des sept sujets : les vies de Delia, Drana, Jack, Renty, Jem, Alfred et Fassena sont reconstruites dans la mesure du possible – avec le peu de données disponibles. Ils sont toujours nommés individuellement afin de rétablir leurs histoires personnelles, censées disparaître dans l’exercice déshumanisant de la pose dénudée devant l’appareil. Les recherches présentées dans cette première partie n’auraient pas été possibles sans l’étude méticuleuse de Molly Rogers, publiée en 2010, sur les histoires entremêlées de la photographie, de la science et des théories de la race4. Après une brève introduction de l’historienne qui établit les trajectoires des acteurs navigant entre les cercles universitaires de la Nouvelle-Angleterre et les plantations de coton du Sud profond, Gregg Hecomovich tente de fournir des détails sur l’existence de ces sept personnes. Travaillant contre le fait qu’elles existent uniquement sous forme de marchandise dans les archives, l’auteur parvient à reconstituer partiellement leurs expériences – notamment de séparation d’avec leurs proches et de conditions de travail – faisant ainsi ressortir des vies et des émotions tangibles des documents des esclavagistes. Même si leurs chemins se perdent pour la plupart après l’abolition en 1865, l’étude démontre que les archives ne restent pas entièrement muettes. Cette idée est poursuivie par Evelyn Brooks Higginbotham qui présente une contre-archive visuelle à travers les usages variés de la photographie dans sa propre famille, remontant jusqu’à ses ancêtres esclavisés. Matthew Fox-Amato, quant à lui, nourrit cette généalogie personnelle avec une documentation plus large sur les stratégies photographiques adoptées par des Africains-Américains esclavisés, les identifiant ainsi, non pas uniquement comme sujets passifs, mais comme consommateurs d’images qui « sapent le régime esclavagiste » (p. 158).

La deuxième partie de l’ouvrage approfondit l’enquête sur les pratiques photographiques d’avant la guerre de Sécession en se concentrant à la fois sur les conventions de prise de vue et sur les productions particulières de Zealy et d’Agassiz. John Wood insiste alors sur le marché inégalé de daguerréotypie aux États-Unis où en 1853, trois ans après les portraits de Zealy, la production annuelle est estimée à trois millions d’unités. De la ruée vers l’or jusqu’aux camps pro- et anti-esclavage, l’auteur démontre la sensibilisation de la population aux représentations de soi. La dimension formelle des portraits est ensuite explorée par Tanya Sheehan à travers l’ensemble des travaux réalisés dans le studio de Zealy à Columbia en Caroline du Sud, très fréquenté par des Européens-Américains mais rarement évoqué par la recherche. Sa comparaison intrigante entre les portraits commerciaux et ceux réalisés à des fins scientifiques supposées met la production du photographe en dialogue avec les travaux postérieurs d’Agassiz. Christopher Irmscher retrace la tentative du professeur – ainsi que son échec – de photographier les supposés « types » de la société multi-ethnique de Manaus au Brésil en 1865. À travers de nombreuses illustrations, l’auteur – là encore, bien conscient du risque qu’il y a à les reproduire –, met l’accent sur l’amateurisme criant de la collaboration entre Agassiz et le jeune étudiant Walter Hunnewell dont les épreuves floues révèlent « à quel point ces séances ont été une expérience torturante et gênante pour la plupart des personnes concernées » (p. 219).

Les discours qui animent ces actes violents vis-à-vis des esclavisés font l’objet de la troisième partie. À l’aide de témoignages d’esclaves échappés, Manisha Sinha reconstruit « le coût humain réel » impliqué dans cette « pseudo-science de la race » (p. 235) tout en traçant les stratégies de résistance de la part des abolitionnistes africains-américains qui, grâce aussi à l’appareil photo, se réapproprient leurs corps. De la même façon, Sarah Elizabeth Lewis s’interroge sur l’acte de dévoilement ou de mise à nu dans la culture visuelle états-unienne de l’époque ; ses réflexions font le lien avec l’hypothèse de John Stauffer, dans cette même section, sur la très faible circulation des daguerréotypes due à la nudité des sujets, qui aurait de fait rendu impossible la réconciliation des discours « scientifique » et pro-esclavagiste. Cependant, dans la contribution la plus saisissante de la partie, Harlan Greene affirme que la production de ce genre d’images est typique du contexte socio-économique de la Caroline du Sud. Avec ses exploitations agricoles esclavagistes à grande échelle, cet État avait développé « une obsession pour la race » (p. 274) qui s’exprime dans la classification de « types africains » inscrits sur les daguerréotypes. Celle-ci a d’ailleurs des répercussions encore au xxie siècle : ainsi, le 17 juin 2015 – 165 ans, jour pour jour, après les productions de Zealy –, un jeune homme blanc, enflammé par les théories de suprématie blanche que prône cette pseudo-science, tue neuf personnes africaines-américaines à l’église épiscopale méthodiste africaine Emanuel à Charleston, la capitale de l’État.

Cette continuité sinistre propulse le lecteur vers la quatrième et dernière partie dans laquelle chercheurs, artistes et étudiants réfléchissent aux manières de faire exister les daguerréotypes de manière significative aujourd’hui. Au cœur de ces réflexions se trouvent les nombreuses déclinaisons de ces objets dans l’œuvre de Carrie Mae Weems depuis les années 1980. Le dernier volet de l’ouvrage s’ouvre sur une série d’images dans laquelle l’artiste explore l’héritage des plantations dans les paysages sudistes tout en y insérant son propre corps de femme noire. Cette conversation transhistorique est prolongée dans un entretien mené par Deborah Willis et un chapitre d’Ilisa Barbash montrant l’ambition de Carrie Mae Weems qui, comme d’autres artistes, tente d’accorder une voix autre que celle des exploités aux sujets de Zealy. Jouant avec la surface réfléchissante des daguerréotypes, elle a notamment agrandi les portraits en les baignant d’une teinte rouge sang dans une installation en 1995, accompagnée de phrases telles que « You became a scientific subject » qui impliquent directement l’observateur. L’effet miroir représente également l’élément le plus frappant pour les étudiants de la professeure de l’université d’Harvard Robin Bernstein, qui partagent en fin de volume leurs impressions suite à la consultation des images en archives. Ironie de l’histoire qui sera utilisée par Carrie Mae Weems, cet effet visuel fait que les sujets noirs des daguerréotypes sont plus difficiles à discerner pour les personnes blanches dont la peau accentue la réflexion.

Alors que l’université d’Harvard est toujours impliquée dans une bataille juridique sur la reproduction et les droits des images – au début des années 1990 avec Carrie Mae Weems, et depuis 2019 avec une prétendue descendante de Renty5 –, les éditrices passent plutôt rapidement sur ces conflits pour proposer une thèse plus large : tout au long de ses 450 pages, le livre fournit de nombreuses preuves de la façon dont les daguerréotypes ont échoué dans leur but initial. Aujourd’hui, au lieu de « prouver » une quelconque théorie, ils sont devenus une leçon sur le racisme scientifique et ses conséquences sur la société états-unienne, inversant ainsi l’intention initiale d’Agassiz. Le fait que ces images de femmes et d’hommes ne soient plus perçues comme simples « portraits subis » est peut-être la plus grande réussite du livre, une idée qualifiée par Molly Rogers de « justice poétique » (p. 22). Bien que ce type de justice ait été long à venir et qu’il exige un engagement considérable de la part du lecteur, l’ouvrage accorde une place à Delia, Drana, Jack, Renty, Jem, Alfred et Fassena dans un moment historique où nous devons « dire leurs noms6 ».

1 Les citations sont traduites par l’auteure.

2 Afin de ne pas renforcer l’idée d’une « notoriété » liée à ces images, les auteurs ont fait le choix de les reproduire.

3 Frederick Douglass, « Lecture on Pictures », dans John Stauffer, Zoe Trodd et Celeste-Marie Bernier (eds), Picturing Frederick Douglass : An

4 Molly Rogers, Delia’s Tears : Race, Science, and Photography in Nineteenth-Century America. New Haven (Conn.) : Yale University Press, 2010.

5 Gillian Brockell, « In 1850, A Racist Harvard Scientist Took Photos of Enslaved People. A Purported Descendant Is Suing », Washington Post, 5 

6 « Say their names », l’un des slogans du mouvement Black Lives Matter.

Notes

1 Les citations sont traduites par l’auteure.

2 Afin de ne pas renforcer l’idée d’une « notoriété » liée à ces images, les auteurs ont fait le choix de les reproduire.

3 Frederick Douglass, « Lecture on Pictures », dans John Stauffer, Zoe Trodd et Celeste-Marie Bernier (eds), Picturing Frederick Douglass : An Illustrated Biography of the Nineteenth Century’s Most Photographed American. New York (N. Y.) : Liveright Publishing Corporation, 2015, p. 126-141.

4 Molly Rogers, Delia’s Tears : Race, Science, and Photography in Nineteenth-Century America. New Haven (Conn.) : Yale University Press, 2010.

5 Gillian Brockell, « In 1850, A Racist Harvard Scientist Took Photos of Enslaved People. A Purported Descendant Is Suing », Washington Post, 5 novembre 2021 : <https://www.washingtonpost.com/history/2021/11/05/harvard-agassiz-racist-enslaved-photos/> (consulté le 27 juin 2022).

6 « Say their names », l’un des slogans du mouvement Black Lives Matter.

Citer cet article

Référence papier

Carolin Görgen, « Barbash, Ilisa, Rogers, Molly et Willis, Deborah. 2020 (eds). To Make Their Own Way in the World : The Enduring Legacy of the Zealy Daguerreotypes », Photographica, 5 | 2022, 193-195.

Référence électronique

Carolin Görgen, « Barbash, Ilisa, Rogers, Molly et Willis, Deborah. 2020 (eds). To Make Their Own Way in the World : The Enduring Legacy of the Zealy Daguerreotypes », Photographica [En ligne], 5 | 2022, mis en ligne le 26 octobre 2022, consulté le 29 novembre 2022. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/953

Auteur

Carolin Görgen

Sorbonne Université

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