Viveiros de Castro, Eduardo. 2021. Le regard du jaguar

p. 199-200

Référence(s) :

Viveiros de Castro, Eduardo. 2021. Le regard du jaguar. Bordeaux : Éditions La Tempête.

Texte

La question du regard ou du point de vue bénéficie d’un regain d’intérêt1. Avec ce recueil de douze entretiens réalisés entre 1999 et 2013 avec l’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro désormais disponibles en français, les éditions bordelaises La Tempête apportent matière au débat. S’il s’agit bien d’un livre d’anthropologie où l’image comme l’art n’occupent pas une place centrale, toujours est-il que le texte, dans son ensemble, file de bout en bout la métaphore de la perception et de la représentation. Peut-être faut-il d’emblée ajouter – car l’ouvrage en fait à peine mention (p. 265-266) –, qu’Eduardo Viveiros de Castro fut d’abord photographe et qu’il a eu ses premiers contacts avec les populations indigènes du Brésil par ce biais même. À ses yeux, les Indiens ont d’abord existé parce qu’ils furent photographiés (p. 266) et, en allant à leur rencontre, les anthropologues tablaient sur une représentation stéréotypée – « des gars qui meurent dans la jungle et qui utilisent des arcs et des flèches » (p. 104). Or, tout le travail d’Eduardo Viveiros de Castro, organisé autour de sa thèse centrale du « perspectivisme », invite précisément à s’interroger et remettre en cause les fondements ontologiques de la représentation à l’occidentale, jusqu’à notre manière même de produire des images.

Tel qu’il le définit, le perspectivisme ne tient pas seulement du relativisme philosophique, mais constitue à la fois une cosmologie observée chez les populations indigènes et une méthode ethnologique qui en découle. Il s’agit d’une « conception selon laquelle le monde est peuplé d’autres sujets, agents ou personnes, au-delà des êtres humains, et dont la façon de voir la réalité diffère de celle des humains » (p. 17). En somme, les indigènes considèrent que non seulement le jaguar a une idée de lui-même, mais aussi qu’il ne se perçoit pas en tant qu’animal – par opposition à l’humain –, mais comme une personne, l’humain étant pour lui un animal – de proie, dans ce cas (p. 21). Dans ce cadre de représentation, « tout vivant est [alors] un pensant » (p. 70) ; l’humain n’est plus « une substance qui intervient dans l’ordre de la création, une position privilégiée au sein de l’univers, [il est pour les Indiens] le point de départ, la substance de base parce que tout est humain » (p. 278).

Selon Eduardo Viveiros de Castro, qui a construit sa pensée à partir de ces observations, le perspectivisme doit aussi être érigé en méthode de connaissance pour réajuster notre rapport à l’altérité et considérer la multiplicité des points de vue : il est un « processus qui consiste à se mettre […] à la place de l’autre » (p. 17), afin de « voir le monde à partir de » l’autre (p. 56). Voilà un paradigme, en matière de représentation, qui contredit intégralement les habitudes occidentales, dont la photographie est l’une des expressions les plus manifestes : tant par le dispositif optique qu’au niveau des surfaces sensibles, celle-ci tente d’être conforme à la vision humaine et à son interprétation positiviste. En découle toute une gamme de conclusions quant à notre manière de percevoir et le monde et l’altérité, que le perspectivisme d’Eduardo Viveiros de Castro remue vigoureusement.

C’est d’abord la partition entre sujet et objet qui est remise en question, dans la mesure où le perspectivisme – amérindien comme méthodologique – ne considère rien comme objet, chaque chose étant dotée d’un point de vue, donc d’une pensée, donc d’une subjectivité. La tradition occidentale, où la vue règne dans la hiérarchie des sens, « désubjectiv[e] » (p. 25) pour connaître et prive ce qu’elle considère comme objet de toute « intentionnalité » (p. 26). Le perspectivisme prêche au contraire une « relation où tous sont sujets et objets simultanément » (p. 157), de telle sorte à ce que le regard soit constitutif de la subjectivité de son objet. Le point de vue perspectiviste, en subjectivant tout objet et en instaurant de fait une relation avec lui, s’oppose ainsi à la « raison classificatrice » occidentale (p. 47) et « élargi[t] le monde des possibles humains » (p. 62). C’est toute la question de la vérité qui est en jeu, et à laquelle ladite raison occidentale accède, via les images, par le confort de la notion d’objectivité dont la photographie est un lieu commun.

Très nourri par la lecture de l’anthropologue français Pierre Clastres et sa critique de l’État, Eduardo Viveiros de Castro trouve en ce dernier une expression du point de vue absolu, « non négociable » (p. 176). L’État fonctionne, à l’instar de la photographie, comme un « appareil de capture » – citation empruntée à Gilles Deleuze et Félix Guattari (p. 177) –, dont les effets structurent une réalité – sociale, notamment – qui, à partir du perspectivisme, serait tout autre. Ce « combat pour le point de vue » (p. 181) évoque la question, cruciale pour une approche politisée de la photographie, que posaient Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin, cité par Allan Sekula : « L’invention de la photographie : pour qui ? contre qui2 ? »

Non exhaustives, car l’ouvrage est fait de multiplicité, ces pistes livrent bien des outils et ouvrent bien des questionnements pour qui travaille sur/avec la photographie et les images en général, auxquels les recherches les plus récentes font écho3. Ce recueil permet aussi de mieux saisir l’influence des thèses d’Eduardo Viveiros de Castro sur nombre d’artistes contemporains, notamment originaires d’Amérique latine, pour repenser les codes de la représentation à l’aune de la diversité et de la multiplicité des points de vue, c’est-à-dire en dehors de la raison occidentale. Telle est la réalité chez les Indiens : « l’esprit n’est jamais une image fixe » (p. 260).

1 Estelle Zhong-Mengual, Apprendre à voir. Le point de vue du vivant. Arles : Actes Sud, 2021.

2 Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin (Dziga Vertov), Le vent d’est, 1970, cité par Allan Sekula, « Reading an Archive : Photography between Labour

3 Anaïs Mauuarin, À l’épreuve des images. Photographie et ethnologie en France (1930-1950). Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, 2022.

Notes

1 Estelle Zhong-Mengual, Apprendre à voir. Le point de vue du vivant. Arles : Actes Sud, 2021.

2 Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin (Dziga Vertov), Le vent d’est, 1970, cité par Allan Sekula, « Reading an Archive : Photography between Labour and Capital », dans Patricia Holland, Jo Spence et Simon Watney (eds), Photography/Politics : Two. Londres : Comedia, 1986, p. 153.

3 Anaïs Mauuarin, À l’épreuve des images. Photographie et ethnologie en France (1930-1950). Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, 2022.

Citer cet article

Référence papier

Guillaume Blanc, « Viveiros de Castro, Eduardo. 2021. Le regard du jaguar », Photographica, 5 | 2022, 199-200.

Référence électronique

Guillaume Blanc, « Viveiros de Castro, Eduardo. 2021. Le regard du jaguar », Photographica [En ligne], 5 | 2022, mis en ligne le 26 octobre 2022, consulté le 29 novembre 2022. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/965

Auteur

Guillaume Blanc

DFK Paris – Centre allemand d’histoire de l’art

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