Effets de distance

p. 6-8

Texte

L’exposition « Allemagne / Années 1920 / Nouvelle Objectivité / August Sander », qui s’est tenue l’été dernier au Centre Pompidou, a mis en lumière la figure du photographe August Sander dans un récit enchâssé avec celui de son temps et de la Nouvelle Objectivité. Dans l’entretien avec Angela Lampe et Florian Ebner que nous publions dans ce numéro, nous revenons sur un Sander aux multiples visages : photographe ambulant et commercial, photographe « sociologue » à tendance marxiste ou bürgerlich, porteur d’un vaste projet consacré aux hommes du xxe siècle, au visage de son temps. Grâce à cette mise en contexte que construit l’exposition, on comprend mieux la « coupe transversale » opérée par le photographe allemand qui n’est pas le seul à être obsédé par cette question dans les années 1920 et 1930 :

À l’aspect de son visage, nous pouvons immédiatement reconnaître quel travail quelqu’un fait ou ne fait pas, nous lisons sur ses traits s’il a de la peine, ou s’il est joyeux, car la vie laisse inévitablement ses traces. Un poème dit : « Sur le visage de tout homme est clairement gravée son histoire. L’un sait lire et l’autre non. » Ce sont les ruines d’un langage nouveau et pourtant ancien1

Les mots de Sander comme le poème qu’il cite dans cette conférence radiophonique de 1931 résonnent avec une tradition qui a fait du visage tantôt le paysage de l’histoire, tantôt le miroir de l’âme. Mais à cette tradition, Sander adjoint un langage nouveau, celui d’une photographie comparée. Si le visage est, selon lui, le siège de l’histoire, il ne s’agit pas ou pas seulement d’une histoire individuelle, mais plutôt des traces d’une époque qui se lisent sur les visages photographiés et placés ensemble dans des portfolios, sur les murs d’une exposition, ou dans un livre. « Sous nos yeux se déroule en quelque sorte une histoire de notre société ou, plus exactement, une étude sociologique de ces dernières années2 », écrivait Alfred Döblin dans la préface de Visage de ce temps. Sander ne cherchait pas à donner un nom à ceux qu’il portraiturait ; ses légendes et l’organisation de son travail montrent une démarche typologique cherchant un « effet de distance3 ». À l’inverse, à cent ans d’écart, du côté non pas de ceux qui produisent mais de ceux qui analysent les images, la question de l’identification des sujets photographiés rejaillit et devient un marqueur de notre temps.

Dans ce numéro de Photographica, « Portraits choisis, portraits subis », dont le dossier thématique a été dirigé par Alexandra de Heering et Anne Roekens, s’observe une volonté d’historicisation et de contextualisation de ce genre photographique. Dans quels contextes les portraits à l’étude ont-ils été réalisés, diffusés et lus : affirmation, consentement, assentiment, résignation, contrainte, domination ; c’est-à-dire selon quelles modalités, situations et usages ? Situer historiquement les portraits photographiques – sans doute le type de photographies le plus répandu à toutes les époques et en tous lieux – apparaît comme un enjeu majeur. Et cette attitude de recherche implique d’enquêter en profondeur non pas seulement sur ceux qui ont pris ces clichés mais sur ceux qui y figurent. Une telle démarche accompagne un mouvement qui voudrait aussi prendre davantage en compte – au moins a posteriori, parfois dans une logique de réparation – l’identité des personnes photographiées ainsi que leur droit rétrospectif à l’image. Si la question de savoir qui était le véritable propriétaire du portrait – le photographe qui avait pris le cliché ou la personne représentée qui avait acheté celui-ci – n’a longtemps pas été tranchée, aujourd’hui certains détenteurs d’images demandent à ceux qui veulent les reproduire de rechercher et/ou de contacter les personnes figurant sur des photographies, avant de leur accorder leur autorisation.

Dans ce climat attentif – et la préparation de ce numéro en a été la chambre d’écho –, on voit les chercheurs et chercheuses s’interroger de plus en plus sur les implications (politiques, morales et éthiques) de la reproduction d’images violentes, ou représentant des situations de domination, a fortiori quand apparaissent visages et corps mis à nu et exposés. La question n’est pas tant « que faut-il voir ? » ou « faut-il tout voir ? », mais doit-on les re-montrer, leur donner à nouveau une visibilité ? Ne faudrait-il pas les rendre floues, mettre un bandeau, les reproduire en basse définition ? Se fait jour une sensibilité éthique au montrable qui n’est sans doute pas étrangère aux polémiques déclenchées par certaines publications. Ne pas en faire simplement de « belles images » reproduites en pleine page paraît une évidence ; commencer par se poser la question des images dont nous avons réellement besoin en regard du texte, sur lesquelles repose l’article, conserver à l’archive photographique son statut de document et la montrer comme telle en l’entourant d’un appareil critique pourraient être des pistes intéressantes à soumettre aux réflexions de la communauté.

Ainsi, s’il faut sans nul doute s’interroger sur ce que nous faisons quand nous reproduisons des images, savoir si elles sont à leur place dans tous les sens de ce terme, il faut aussi pouvoir les voir et les reconsidérer, non pas pour satisfaire une pulsion scopique malsaine ou voyeuriste, mais au contraire pour en faire l’histoire et affronter ces productions visuelles qui existent bel et bien. Et si le chercheur ou la chercheuse qui a vu ces images dans le secret des archives est seul autorisé à les voir, comment d’autres pourraient-ils y avoir accès, s’approprier ce savoir et y réfléchir à leur tour ? Pas d’images flottantes ici, mais qui ont du sens en regard du texte scientifique produit. Car, dans une revue consacrée à l’histoire de la photographie, il est important, pour ne pas dire essentiel, de bien voir.

1 August Sander, conférence radiophonique du 12 avril 1931 « La photographie, ce langage universel », retranscrit dans August Sander. Voir, observer

2 Alfred Döblin, « Des visages, des images et de leur vérité », préface à Antlitz der Zeit d’August Sander (1929), dans Olivier Lugon, La

3 Ibid., p. 190-191.

Notes

1 August Sander, conférence radiophonique du 12 avril 1931 « La photographie, ce langage universel », retranscrit dans August Sander. Voir, observer et penser, cat. exp. (Paris, Fondation Henri Cartier-Bresson, 9 sept.-20 déc. 2009). Cologne, Paris et Munich : Photographische Sammlung / SK Stiftung Kultur, Fondation Henri Cartier-Bresson et Schirmer-Mosel, 2009, p. 29.

2 Alfred Döblin, « Des visages, des images et de leur vérité », préface à Antlitz der Zeit d’August Sander (1929), dans Olivier Lugon, La photographie en Allemagne. Anthologie de textes : 1919-1939, trad. de l’allemand par François Mathieu. Nîmes : J. Chambon, 1997, p. 192.

3 Ibid., p. 190-191.

Citer cet article

Référence papier

Éléonore Challine et Paul-Louis Roubert, « Effets de distance », Photographica, 5 | 2022, 6-8.

Référence électronique

Éléonore Challine et Paul-Louis Roubert, « Effets de distance », Photographica [En ligne], 5 | 2022, mis en ligne le 26 octobre 2022, consulté le 29 novembre 2022. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/968

Auteurs

Éléonore Challine

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