Jules D., patient, modèle

Les objectifs scientifiques et idéologiques du dispositif photographique du Dr Bourneville (1879-1905)

Jules D., Patient, Model. The Scientific and Ideological Aims of Dr. Bourneville’s Photographic System (1879-1905)

p. 22-41

Résumés

Le docteur Désiré-Magloire Bourneville est une figure pionnière de l’institutionnalisation de la photographie dans les milieux hospitaliers parisiens. En 1879, il quitte le service de Jean-Martin Charcot à la Salpêtrière pour créer au sein de l’hospice de Bicêtre un service asilaire dit « médico-pédagogique » à destination des enfants. Dans ce cadre, il met en place un service photographique prolifique qui produit des images qui accompagnent une multitude d’autres types de documents. Cet ensemble participe à la mise en place d’un système de surveillance médicale et extra-médicale. Jules D., patient du service à partir de 1890, s’inscrit de manière exemplaire dans ce système de surveillance. Cet article, en analysant les données collectées sur ce patient, interroge les divers rapports de domination qui sous-tendent ces photographies et questionne les nombreuses velléités, qu’elles soient scientifiques ou idéologiques, qui se cachent derrière leur diffusion, leur publication et leur exposition.

Dr Désiré-Magloire Bourneville is a pioneer figure in the institutionalisation of photography in Parisian hospitals. In 1879, he left Jean-Martin Charcot’s department at the Salpêtrière to create a so-called “medico-pedagogical” asylum department for children at the hospice of Bicêtre. In this context, he set up a prolific photographic service producing images that would accompany a multitude of other types of documents that contributed to the establishment of a system of medical and extra-medical surveillance. Jules D., a patient of the department from 1890, is an exemplary figure in this surveillance system. By analysing the data collected on this patient, this paper questions the various relationships of domination that underlie these photographs and the many scientific and ideological intentions behind their publication, circulation, and exhibition.

Index

Mots-clés

photographie médicale, photographie scientifique, Bourneville, asile, Bicêtre, surveillance, discipline, institutions, musée, médico-pédagogique

Keywords

medical photography, scientific photography, Bourneville, asylum, Bicêtre, surveillance, discipline, institutions, museum, medico-pedagogical

Plan

Texte

Cette étude s’appuie sur des images destinées à être diffusées dans divers lieux et différents formats afin de servir le projet médical comme politique du docteur Bourneville. Malgré cette économie visuelle originelle, il n’est pas anodin de les remettre en circulation aujourd’hui à travers cet article. La republication de photographies présentant des patients internés dans un asile, nus, mis en scène ou sur leur lit de mort, et prises hors de tout consentement, pose de nombreuses questions éthiques. Parce qu’elles sont les sources primaires sur lesquelles s’appuie notre recherche historique, il nous semble important de référencer et de présenter certains de ces documents afin de ne pas entraver le processus de démonstration et de traçabilité des sources. Pour autant, il faut se préserver de réitérer le geste originel de Désiré-Magloire Bourneville et la violence de la monstration au prétexte d’une argumentation scientifique. Dès lors, il nous semble primordial de trouver une ligne fine qui permette de respecter la dignité et l’intégrité de la personne représentée et de s’approcher de son anonymisation, sans retirer l’apport d’une étude micro-historique qui reconstitue l’identité individuelle d’un patient aux prises avec une institution disciplinaire qui tend à invisibiliser ses administrés. Au même titre que nous choisissons de garder le prénom et l’initiale du nom du patient, afin de pouvoir le retrouver dans les sources sans révéler son patronyme, il paraît nécessaire d’inventer une méthode de publication des photographies qui réponde à ces enjeux. Sans prétendre avoir trouvé la solution idéale1, et en concertation avec les équipes de la revue, nous avons volontairement choisi de réduire le nombre d’images présentant des patients dans ces situations. Ainsi toutes les photographies dont il sera question dans cet article ne sont pas reproduites ici. Dans ce cas, nous indiquons en note leur référence archivistique, afin de permettre à celles et ceux qui souhaiteraient prolonger cette étude d’y avoir accès. À l’inverse, lorsque nous estimons leur publication indispensable, nous accompagnons ces images de patients d’un sous-texte explicatif et contextuel. Par ces précautions, nous espérons faire obstacle à la fascination que ces photographies peuvent susciter et éviter toute réappropriation esthétique liée au choc visuel qu’elles peuvent déclencher, mais surtout leur redonner leur place et leur consistance en tant que documents historiques.

*

« La parole est très lente ; le vocabulaire parait restreint […].
L’intelligence est très peu développée. À cet égard, il est sur la limite de l’imbécilité prononcée et de l’idiotie légère. […]
Si on lui donne un objet qui lui fasse plaisir, par exemple une cigarette, il sourit ; sur invitation, il fait une révérence en souriant. Sa physionomie hideuse exprime d’ordinaire l’indifférence, même l’hébétude […]. La laideur parait encore plus grande lorsqu’on l’examine de profil ; son profil rappelle le groin de cochon. D[.] reste toute la journée assis sur une chaise auprès du feu, jamais il ne demande à se promener. Parfois, il réclame du tabac et fait signe qu’on lui bourre sa pipe2. »

En 1890, c’est en ces termes que le docteur Bourneville fait la description, accompagnée de quatre photographies, du patient Jules D. Né en 1865, ce dernier entre à l’hospice de Bicêtre auprès du Dr Bourneville le 23 février 1890. Il intègre un service d’un nouveau genre nommé « Section des enfants » ou « asile-école de Bicêtre », dans lequel la prise en charge médicale se conjugue à des activités scolaires, artistiques et sportives ainsi qu’à des ateliers professionnels visant à éduquer les patients. Désiré-Magloire Bourneville, à la tête de cette initiative, est un républicain radical3 et une figure emblématique de l’engagement des professions médicales dans les instances de la Troisième République4. Après avoir mené en début de carrière une bataille anticléricale sur la question de l’hystérie à la Salpêtrière5 au côté de Jean-Martin Charcot, il s’attaque à celle des enfants dits « idiots6 » avec la même porosité entre ses engagements politiques et médicaux. L’entreprise qu’il conduit à Bicêtre à partir de 1879 consiste à renverser la croyance selon laquelle l’idiotie serait un « état » incurable7. En mettant en place un programme « médico-pédagogique », le Dr Bourneville cherche à contredire cette doctrine. Pour convaincre le reste de la communauté médicale des avantages de cette nouvelle thérapeutique, il se lance dans une intense stratégie de communication. Dans cette perspective, la création d’un laboratoire photographique et l’embauche d’un opérateur, M. Hubert, lui sont d’une aide précieuse.

Désiré-Magloire Bourneville produit et récolte un grand nombre d’archives sur ses patients, qu’il conserve au sein du musée pathologique qu’il ouvre à Bicêtre afin de promouvoir les pratiques propres à cette institution. La collecte d’objets, de manuscrits, de photographies n’est une spécificité ni du Dr Bourneville, ni même de la médecine. Elle fait partie des pratiques classiques des sciences naturelles qui constituent ainsi des collections d’études. Ce qui semble ici singulier, c’est que par la nature même de l’institution qui la porte, cette collection est à l’intersection entre les pratiques de la surveillance disciplinaire8 propre à ce type de lieux clos et celles de la surveillance médicale liée au suivi de la pathologie dans un milieu hospitalier. Il est dès lors possible de considérer que le Dr Bourneville met en place un véritable système de surveillance9, au sens où l’hospice est avant tout un service asilaire fermé, à l’écart de la société, qui a pour vocation de modifier le comportement des individus pris en charge afin de les rendre conformes aux normes médicales et sociales. Dans ce cadre, les patients sont surveillés à la fois par les médecins pour leur suivi thérapeutique, par les gardiens concernant leur comportement et par les professeurs au niveau de leur parcours scolaire. Leur emploi du temps est régulé, et ils sont sous le coup de multiples instances de contrôle dont les archives sont le reflet.

Le cas de Jules D., par son intégration exemplaire dans ce système de surveillance, interroge les divers rapports de domination qui sous-tendent ces photographies et questionne les objectifs scientifiques et idéologiques sous-jacents à leur fabrication, leur publication et leur exposition. Notre propos se déroulera en trois temps : après avoir passé en revue la multiplicité des données récoltées à la section des enfants de Bicêtre, nous interrogerons spécifiquement l’inscription de Jules D. dans ce système. Puis nous nous intéresserons au dispositif promotionnel du Dr Bourneville en questionnant l’ambivalence de son musée pathologique, entre lieu diffusant ses choix réformistes et institution muséale de mise en spectacle des corps des patients.

Une collecte massive : un système de surveillance en milieu fermé

Pour reconstituer l’ampleur des données récoltées puis archivées à la section des enfants de Bicêtre, il faut se plonger dans des collections aujourd’hui dispersées10. Si l’on prend la peine de reconstituer l’ensemble des fonds, c’est une collecte plurimédiatique massive qui se distingue encore dans les archives actuelles.

Les documents écrits se composent des « Observations médicales. Décès et Autopsies11 », soit les manuscrits regroupant au décès d’un patient toutes les observations qui ont été faites durant son séjour. À ces dossiers médicaux complets s’ajoutent les carnets de suivi des enfants, appelés « cahiers scolaires12 », remplis par les surveillants, par le personnel des « écoles » de l’asile ou par les infirmiers de la section.

Ces observations écrites sont complétées par des documents photographiques qui rendent compte visuellement des données manuscrites en donnant à voir les informations médicales telles que la physionomie ou l’anatomo-pathologie, mais surtout en cherchant à représenter les caractéristiques « morales » telles que le caractère ou l’intelligence. L’idée selon laquelle le caractère est lisible par le portrait photographique est omniprésente dans les observations du Dr Bourneville associées à des photographies de patients. Il écrit par exemple : « [Les facultés intellectuelles] sont médiocrement développées ainsi qu’on peut en juger à l’examen de la planche V qui représente la malade dans son état normal13. »

Le portrait n’est jamais isolé : par des séances de poses régulières, le médium permet de mettre en place un dispositif qui montre l’évolution des administrés sur plusieurs années. Lors de son arrivée à Bicêtre, le Dr Bourneville fait construire pour cela un atelier photographique au sein de son service, à l’instar de celui qu’il avait participé à ériger à la Salpêtrière14. Il y embauche M. Hubert, qui travaille déjà au sein de l’hospice en tant que chef de l’atelier de tonnellerie, l’une des formations professionnelles à destination des patients. Celui-ci est l’opérateur du laboratoire photographique de 1879 à 190715 tout en conservant son ancienne fonction. Il occupe dès lors un double rôle de surveillance auprès des patients : au sein de l’atelier professionnel et au sein de celui photographique. Le Dr Bourneville, en tant que médecin commanditaire, et M. Hubert, en tant qu’opérateur photographique, forment un duo prolifique. C’est ce binôme qui photographie Jules D. durant toute la durée de son internement.

Les archives comme les écrits du Dr Bourneville ne détaillent pas le matériel utilisé pour les prises de vue. Cependant, une demande d’augmentation de l’indemnisation de M. Hubert faite par Désiré-Magloire Bourneville en 1904 décrit le fonctionnement de l’atelier de photographie. La production est en moyenne de 3 200 clichés par an :

1° Photographies de tous les malades qui entrent
2° Photographies de tous les anciens malades tous les 2 ans
3° Photographies des anciens malades qui viennent à la consultation du jeudi
4° Photographies des malformations
5° Photographies du cerveau entier et des hémisphères16.

C’est la vie des administrés, de leur entrée souvent précoce à leur mort, qui se déroule ainsi visuellement. Ces ensembles de portraits sont complétés post mortem par des photographies d’organes et notamment de cerveaux.

Aux observations écrites et aux documents photographiques s’ajoute enfin une collecte d’objets, de pièces anatomiques et de moulages. À la mort du patient, son buste et parfois ses membres sont moulés en plâtre, son cerveau est conservé en bocal, ses ossements et notamment son crâne sont gardés en pièces sèches. Après une vie dans l’institution, sous le regard et la surveillance, c’est le corps des administrés qui reste la propriété du service pour participer à la constitution de ses collections muséales. Le 7 février 1887, Bourneville obtient ainsi auprès du préfet Arthur Gragnon l’autorisation d’exhumer les corps de ses anciens patients dans le cimetière de Gentilly17. Comme le précise le médecin, « c’est cette pratique qui explique l’enrichissement rapide du musée de Bicêtre depuis l’année 188718 ».

Chaque administré du service du Dr Bourneville finit par constituer une petite collection nominative, et c’est bien là la spécificité de la collecte qui s’effectue dans le service. Internés au sein de cet hospice qui cherche à les éduquer par tous les moyens, les patients sont des objets d’étude dont on préserve tout : les traces, les images et enfin les corps. Ils sont ainsi sujets et objets de l’institution médico-pédagogique qui les détient. La photographie n’est que l’un des outils de ce système, mais par sa capacité à donner à voir et à démultiplier les regards lors de sa diffusion, elle accentue substantiellement les effets de ce collectionnisme.

Jules D., patient du Dr Bourneville de 1890 à sa mort le 18 février 1902, s’inscrit au même titre que les autres dans ce système de surveillance instauré par le médecin, à ceci près qu’il est celui qui fait l’objet du plus grand nombre de photographies. Son image se retrouve dans de multiples traités, des photographies le représentant sont conservées dans plusieurs archives et les observations de son cas sont publiées de nombreuses fois. La circulation de son image participe à l’ériger en véritable symbole de l’hospice de Bicêtre au point que les bannières de l’institution pour le bal de l’internat en 1890 et 1891 comportent deux portraits peints le représentant19 [Fig. 1]. Ce patient modèle – au double sens de modèle comme exemplaire et comme muse – incarne ainsi de façon particulièrement prégnante le dispositif de surveillance que Désiré-Magloire Bourneville met en place dans son service.

Fig. 1 Albert Londe, « Bannières de Bicêtre au bal de l’internat [1890 et 1891]. », photographies reproduites dans Guy Tomel, « Les salles de garde des hôpitaux de Paris », Le Monde illustré, 10 juin 1893, p. 375.

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L’année de l’arrivée de Jules D., en 1890, les internes de l’hospice de Bicêtre utilisent son portrait peint pour représenter l’institution lors du bal de l’Internat. Nu, assis et tenant un sceptre, il incarne le « Pacha » soit le surnom donné aux patients atteints de sa maladie. L’article qui publie les photographies des bannières explique qu’il est « le phénomène le plus célèbre » des lieux. L’année suivante, c’est encore Jules D. qui ornera la bannière de l’institution, devenant une sorte de mascotte exhibée pour sa rareté. Il est ainsi exposé par les médecins pour les mêmes raisons qu’il l’était auparavant par sa sœur dans les foires.

Paris, Bibliothèque nationale de France, FOL-LC2-2943 (70). Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.

Le roi des Esquimaux : Jules D. en modèle

Les observations du Dr Bourneville sur Jules D. sont détaillées : on y apprend qu’il vient d’une famille ouvrière décimée par la tuberculose et que l’une de ses sœurs finit par « exhiber son frère dans les marchés et les foires sous le titre de Roi des Esquimaux20 ». Comme souvent, l’internement est une conséquence tant de l’état pathologique du patient que de la vulnérabilité de sa situation sociale et familiale21.

L’importance de Jules D. pour Désiré-Magloire Bourneville s’explique probablement par le diagnostic d’idiotie myxœdémateuse avec cachexie pachydermique. Le médecin est le premier à avoir décrit cette pathologie22. En 188023, c’est en s’appuyant notamment sur les photographies de Charles T., dit « le Pacha de Bicêtre », qu’il la définit. Nommé ainsi selon le Dr Bourneville par les autres malades de l’hospice24, c’est sous ce nom de « Pacha » qu’il est systématiquement décrit dans la littérature médicale25. Jules D., atteint lui aussi de cette forme de « crétinisme », devient l’autre Pacha de Bicêtre : le second cas avec lequel il est possible de poursuivre les recherches, cinq ans après la mort du premier.

L’ampleur et la persistance du dispositif dont il est l’objet font de Jules D. un cas particulier. Plus d’une soixantaine de photographies le représentant figurent aujourd’hui dans les archives. On retrouve ainsi de nombreux portraits isolés ou non, des clichés post mortem26, des images de son cerveau [Fig. 2] ou encore des photographies de groupe27. De 1890 à 1901, soit de ses 24 ans à l’année avant sa mort, est constituée une planche de montage de 111 × 61 cm – aujourd’hui conservée aux Collections d’anatomie pathologique Dupuytren– formée de trente portraits [Fig. 3]. C’est l’ensemble le plus imposant actuellement conservé. Une inscription rappelant le nom du patient, sa date de naissance et d’entrée à l’hospice occupe la partie supérieure du carton.

Fig. 2 Hubert, Jules D. Cerveau, 1902. Photographies montées sur carton, 31 × 24,5 cm (montage).

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Le Dr Bourneville collecte massivement les photographies de cerveaux. Environ 2 500 sont conservées dans les collections de l’ancien musée Dupuytren, représentant de manière quasi exhaustive la patientèle du médecin. Celle de Jules D. est annoté, permettant de cartographier les régions du cerveau. Au crayon à papier, la mention « le Pacha de Bicêtre » montre la corrélation faite avec le cas de Charles T. ainsi qu’une association systématique de ces patients avec ce surnom.

Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren - Sorbonne Université, non inventorié (Collection Bourneville).

Fig. 3 Hubert, Jules D., 1890-1901. Photographies montées sur carton, 111 × 61 cm (montage).

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Cette planche de trente photographies permet de saisir en un regard l’évolution du patient. Tous les deux ans, trois à quatre photographies sont ajoutées à cette planche. Les photographies présentent le patient de dos, de face et de profil, nu ou habillé à côté d’une règle anthropométrique, respectant ainsi les conventions visuelles dictées par l’anthropologie puis l’anthropométrie. Le rythme des séances de pose s’accélère lors d’évolution spécifique de l’état du patient.

Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren - Sorbonne Université, non inventorié (Collection Bourneville).

Un premier portrait se détache, plus grand que les autres : Jules D. s’y tient debout, pas tout à fait de face, à côté d’une règle anthropométrique. Habillé en civil, avec un veston et une veste, il tient sa pipe et sa canne. Ses yeux, bien que peu ouverts par le gonflement de ses paupières en raison de sa pathologie, regardent frontalement l’objectif. Il semble qu’ici la photographie soit le pendant imagé de la partie de la description par le Dr Bourneville de Jules D. consacrée à gloser sur ses habitudes de vie, sur la lenteur de sa gestuelle ou son amour de la pipe28. S’ensuivent quatre portraits également pris en 1890 : le premier le reprend dans les mêmes habits, la pipe cette fois dans la poche, mais parfaitement de face. Il est ensuite dénudé et photographié de face, de dos et de profil, reprenant les normes de prises de vue qui s’imposent alors dans la photographie scientifique et notamment anthropologique29. Il devient un « type » – au sens de la taxinomie –, celui de l’idiotie myxœdémateuse. Cette série de poses est reprise tous les deux ans, intervalle érigé comme règle par le Dr Bourneville, avant d’être remplacé par un rythme semestriel à partir d’octobre 1894. Cette accélération s’explique par la mise en place d’une thérapeutique expérimentale et novatrice, qui semble fonctionner30, et dont la récurrence des photographies cherche à rendre compte. Après un premier traitement sans résultat31, les ingestions stomacales de lobe de glande thyroïde de mouton entraînent divers phénomènes physiques allant de la perte de poids à la modification de la voix, en passant par la rapidité des mouvements et le dégonflement des paupières32.

Sur cette planche, une photographie est plus énigmatique. Jules D. y est montré posant avec un autre patient dans le studio. Un tirage grand format retrouvé dans les fonds du musée de l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) [Fig. 4] nous informe qu’il s’agit de Henri M., au sujet duquel est également conservée une planche de montage au sein des collections Dupuytren [Fig. 5]. Entré à l’âge de 3 ans à l’hospice, ce dernier a 6 ans lors de la photographie. Il est atteint de microcéphalie. Sa prise en charge précoce et la mise en place d’un traitement médico-pédagogique font espérer à Désiré-Magloire Bourneville qu’il sera capable de marcher, parler et être propre en quelques années, ce que Henri M. semble réussir à faire partiellement à partir de l’âge auquel il est représenté sur ce cliché33.

Fig. 4 Attribué à Hubert, Jules D. et Henri M., juin 1890. Photographie montée sur carton, 13,7 × 9,3 cm (tirage), 22 × 17 cm (montage).

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Cette photographie énigmatique prise en 1890 montre deux patients : Jules D. et Henri M. Elle est également présente, dans un plus petit tirage, sur la grande planche de présentation du patient Jules D. [voir Fig. 3], mais est absente de celle de Henri M. La photographie ne reprend pas ici les conventions de prises de vue – avec la règle anthropométrique, de face, de profil et de dos, etc. Elle semble plutôt mettre en scène, au sein du studio photographique, une relation entre les deux patients.

Le Kremlin-Bicêtre, Musée de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, inv. AP 2004.0.1.1.122 © AP-HP/musées.

Fig. 5 Hubert, Henri M., 1887-1905. Photographies montées sur carton, 74 × 61 cm (montage).

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Le dispositif photographique de Bourneville est mis en place pour chaque patient. Pour autant, il ne se développe pas toujours de la même façon. Si le rythme des prises de vue est convenu, la nudité est par exemple différenciée en fonction notamment des malformations de chaque patient. De même, ici on repère un portrait en buste, généralement absent des autres planches, qui montre une attention au faciès du patient ; ou encore une photographie de deux patients côte à côte qui crée une corrélation entre les deux.

Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren - Sorbonne Université, non inventorié (Collection Bourneville).

La photographie paraît chercher à montrer la ressemblance des deux patients, qui malgré leurs vingt ans de différence, font sensiblement la même taille, et sont à des niveaux de développement similaires d’après les descriptions du médecin34. En les photographiant côte à côte, jouant ensemble, semblant tenir le rôle d’étalon l’un pour l’autre, nous pourrions poser l’hypothèse que c’est par association visuelle que le Dr Bourneville fait le pont entre Jules D. et Henri M. pourtant si différents du point de vue médical. À la simple croissance mesurée par la règle anthropométrique se suppléent les stades de développement de chacun, objectivés par l’association des deux patients. Ainsi à 6 ans, Henri M. parvient sur cette photographie à se tenir debout en appui sur un trotteur tout en tenant un tambourin à la main, tandis que Jules D. semble pousser le support de locomotion. Autant que la mise en relation des deux situations médicales, cette mise en scène permet de donner à voir également le programme médico-pédagogique prodigué par l’institution dans lequel l’éducation musicale et la gymnastique occupent une place importante. Ces dérogations à la prise photographique très codifiée du « face, dos, profil » cherchant à démontrer le caractère scientifique des prises de vue sont marginales, mais pas rares. Plusieurs patients ont sur leur planche de montage une ou deux photographies qui dévient de cette norme visuelle, en faisant figurer un deuxième personnage sur les clichés, qu’il s’agisse d’un patient ou d’un membre du personnel qui tient un enfant debout, par exemple35.

Par la nature même du dispositif consistant à coller chaque année les photographies prises d’un cas sur une planche qui lui est dédiée, l’on pourrait penser que l’intégralité des images de Jules D. sont regroupées sur cette planche. Pourtant, ce n’est pas le cas. Dans la collection du musée de l’AP-HP figurent ainsi une trentaine de photographies consacrées à Jules D. dont l’une le représente à ses 15 ans [Fig. 6], soit avant son internement. Cette photographie permet ainsi de recouvrir la période incluse par les « Observations médicales »36 du Dr Bourneville, et donc de prendre en compte les moments précédant l’institutionnalisation, voire les questions héréditaires : dans certaines planches de patients sont en effet incluses les photographies de leurs aïeux37. Dans les collections Dupuytren, c’est une autre série de la dernière année de Jules D. qui est également conservée. Elle se compose de trois photographies le représentant d’abord vivant, puis de trois autres situées en dessous qui montrent, dans les exactes mêmes positions, son squelette monté qui a été manifestement conservé à sa mort38, malgré son absence dans les collections actuelles39.

Fig. 6 Attribué à Hubert, Jules D., d’après une photographie faite alors qu’il avait 15 ans, avril 1891. Photographie montée sur carton, 8,3 × 4,6 cm (tirage), 22 × 17 cm (montage).

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Cette image est reproduite en 1891 d’après une photographie de famille de 1880. Jules D. a alors 15 ans et n’est pas encore suivi par le Dr Bourneville. Il ne le sera que dix ans plus tard. Apparaît ici la volonté d’étendre le dispositif photographique au-delà du seul moment asilaire. Le time lapsephotographique a ainsi vocation à recouvrir la même période que celle prise en compte dans les « Observations médicales » de Bourneville : de la naissance à la mort.

Le Kremlin-Bicêtre, Musée de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, inv. AP 2004.0.1.1.27 © AP-HP/musées.

Cette multiplicité de l’image photographique de Jules D. en fait alors un « cas ». Objectifié, il ne représente pas tant sa personne que sa pathologie et la façon dont elle s’exprime sur son corps. Comme l’écrivent Jean-Claude Passeron et Jacques Revel :

Un cas n’est pas seulement un fait exceptionnel et dont on se contenterait qu’il le reste : il fait problème ; il appelle une solution, c’est-à-dire à l’instauration d’un nouveau cadre de raisonnement40.

Ainsi tiraillé « entre norme et exception41 », Jules D. incarne, par la production et la circulation de ses photographies, un cas à la fois rare mais qui impose une réflexion sur une nouvelle norme. Celle-ci est non seulement celle de la symptomatologie et de la thérapeutique de l’idiotie myxœdémateuse que Désiré-Magloire Bourneville cherche à définir et à classer nosologiquement, mais également celle de la prise en charge tant médicale que pédagogique qu’il prescrit à son patient dans le cadre de son « asile-école ». Pris à ce titre, Jules D., en tant que patient, devient un modèle de sa pathologie. Sous l’appareil photographique, habillé, nu ou mis en scène, il permet de donner à voir ce cas qu’il est désormais aux yeux de l’institution, mais aussi la muse dont l’image, une fois diffusée, prouve l’efficacité des méthodes du Dr Bourneville.

Les stratégies de promotion du projet médico-politique du Dr Bourneville

La publicisation des documents récoltés via la surveillance des administrés dénote a priori des pratiques classiques des lieux disciplinaires. Ici, le secret de l’institution et de ses archives s’évapore. Les données fournies par le système de surveillance des patients, et notamment les documents visuels, circulent massivement afin de devenir des éléments de communication au service du projet médico-politique de leur créateur. Les lieux de cette diffusion sont multiples.

Le Dr Bourneville peut d’abord s’appuyer sur sa renommée, son fort réseau ainsi que sur ses implications dans plusieurs publications périodiques : Archives de neurologie42, Recherches cliniques et thérapeutiques sur l’épilepsie, l’hystérie et l’idiotie43 et Le Progrès médical44. Il y fait paraître les observations des patients, leur portrait photographique, mais aussi les comptes rendus de l’activité de son service ou les réformes qu’il souhaite mener. Dans le cadre de ces publications périodiques, portraits photographiques et observations se complètent pour permettre la circulation des informations scientifiques45. La photographie en donnant à voir les patients doit participer à éduquer l’œil des médecins afin de reconnaître les pathologies ainsi exposées.

Jules D. fait l’objet de deux articles dans les Recherches cliniques et thérapeutiques : l’un en 189046, date de son entrée au sein de l’établissement ; l’autre en 1895, quand débute son traitement47. Accompagné de photographies similaires à celles présentes sur la planche de montage qui lui est consacrée, son cas est présenté en détail. L’édition de 1903 mentionne son décès dans la partie dédiée à ce sujet. Il fait également l’objet d’un article dans les Archives de neurologie en 188648, mais aussi d’un certain nombre de communications dans des sociétés savantes comme celle pour l’avancement des sciences en 188949, ou lors de congrès comme celui d’aliénation mentale50. Par les multiples présentations de son cas, Jules D. s’impose comme un modèle de sa pathologie pour l’ensemble de la communauté médicale. Ainsi par exemple, en 1895, dans le Traité pratique de médecine clinique et thérapeutique, à l’entrée « Idiots crétinoïdes » on peut lire :

Leurs mouvements sont d’une remarquable lenteur, empreints d’une sorte de majesté, l’un est le Pacha de Bicêtre, un autre était exhibé dans les foires comme roi des Esquimaux51 !

À côté de la présentation de ses patients dans diverses revues, le Dr Bourneville utilise d’autres supports pour promouvoir l’activité de son service ainsi que ses méthodes médico-pédagogiques. Ainsi, en plus de l’atelier de photographie, le médecin installe un atelier d’imprimerie au sein de la section des enfants de Bicêtre, dans lequel les administrés travaillent. Il l’utilise pour éditer d’autres fascicules qu’il dédie à son musée pathologique52 ou aux comptes rendus de son service53. C’est le même atelier qui publie deux grands albums de photographies montrant le fonctionnement de la section54. Là encore, le médium est utilisé comme un outil de communication dont la valeur à la fois probatoire et argumentative sert le propos de Désiré-Magloire Bourneville. Mieux, par leur nature visuelle, les albums sont pensés comme des objets de monstration pour l’exposition universelle de 190055. Les photographies qui les composent constituent de véritables visites dignes de journées portes ouvertes de la section. En les parcourant, le regardeur traverse les bâtiments [Fig. 7], les salles, les bains, les jardins, les ateliers professionnels [Fig. 8 et 9]. Il voit également les enfants en action, bien disciplinés [Fig. 10], notamment lors du cours de gymnastique [Fig. 11].

Fig. 7 Hubert, « Planche IX. – Entrée de la nouvelle section », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, 1900. Asile-École de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, 1900. 24 × 35 cm (planche).

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Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, B/6007.

Fig. 8 Hubert, « Planche XXXI. – Atelier de serrurerie », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, 1900. Asile-École de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, 1900. 24 × 35 cm (planche).

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Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, B/6007.

Fig. 9 Hubert, « Planche XXII. – Atelier d’imprimerie », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, Hospice de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Section des enfants, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, s. d. 24 × 35 cm (planche).

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Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, B/6008.

Fig. 10 Hubert, « Planche XVI. – Gymnastique : Mouvements », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, 1900. Asile-École de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, 1900. 24 × 35 cm (planche).

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Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, B/6007.

Fig. 11  Hubert, « Planche XXXI. – Petite école : gymnastique (système Pichery : échelles) », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, Hospice de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Section des enfants, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, s. d. 24 × 35 cm (planche).

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Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, B/6008.

Enfin, pour la promotion de ses méthodes, à ces publications s’ajoute le musée pathologique [Fig. 12] qui transpose en un même espace de monstration toute la rhétorique et la démonstration du médecin concernant son service. Lieu de légitimation et de patrimonialisation par excellence, le musée est un système de persuasion autant que de communication56. Il est d’ailleurs l’un des lieux par lequel passent les médecins extérieurs lors de leur visite du service57. Faute de registre, il est difficile de se rendre compte de l’intensité d’usage du musée. Apparemment peu connu du grand public, il est cependant cité dans au moins un guide de Paris58. Il semble avant toute chose destiné au corps médical, que le Dr Bourneville souhaite convaincre de ses méthodes.

Fig. 12 Anonyme, Musée pathologique Bourneville.

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Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, BCT/3Fi/4/870 © Tous droits réservés.

Le catalogue édité en 189259 dresse la collection complète des pièces du musée. Elle est classée, non pas par type ou par pathologie, mais par patient. Ce choix ne se retrouve dans aucun autre musée médical parisien de l’époque, ces derniers choisissant très largement un classement par pathologie. En procédant ainsi, Désiré-Magloire Bourneville met au cœur de son dispositif muséal le suivi du traitement spécifique reçu par chaque patient dans ce nouveau type de prise en charge médico-pédagogique. Chacun est nommé, il est précisé sa date d’entrée et de décès, son âge, sa pathologie, les résultats de son autopsie et les pièces qui ont été collectées. En 189860, dans son compte rendu du service, le Dr Bourneville précise que :

Le musée reçoit en outre toutes les photographies des malades décédés, leurs observations reliées chaque année, qui forment actuellement 26 volumes, les photographies des cerveaux qui composent 8 volumineux albums, les cahiers scolaires que nous avons institués dès 1880, c’est-à-dire 7 ans avant leur introduction officielle dans les écoles61.

En 1907, la collection conserve 707 bustes en plâtre, 115 plâtres divers, 70 squelettes entiers, 276 squelettes de la tête, 450 calottes crâniennes et 560 cerveaux, auxquels il faut toujours ajouter les photographies et les manuscrits62. Le musée cherche à faire voir et à faire savoir ce que le médecin fait dans son service63 ou du moins ce qu’il veut en montrer.

Le musée pathologique, par sa nature même, ne constitue pas uniquement un lieu d’exposition qui permet l’apprentissage par le visuel, il est aussi un lieu de mise en spectacle du monde. Il y naît une tension entre la quête de légitimité de ce qui y est exposé et la recherche d’une rhétorique de l’agencement qui vise à une appréhension moins scientifique qu’émotive des collections. Accrochés aux cimaises, les portraits des patients n’ont plus la même place que dans le silence des dossiers médicaux, ou encadrés par l’appareil scientifique des publications. Les collections ne sont pas pour autant entièrement décontextualisées puisque, par l’ensemble que les pièces forment entre elles, et par la présence du catalogue, il est possible de saisir les informations au moins médicales qui les concernent. Cependant, le dispositif du musée met cette information scientifique en tension avec l’altérisation des patients nommés et mis en présence par la multiplicité de leurs portraits et des pièces qui les représentent. Cet agencement muséal impose un choc et une différenciation forte des personnes représentées et ainsi exposées. Dans le cadre du musée pathologique, cette mise à distance rejoue les distinctions entre normes et déviances omniprésentes dans les sciences aliénistes.

Tiraillé entre discours scientifique et logique de spectacle, le dispositif muséal du Dr Bourneville ne relaie en tout cas que le point de vue du corps médical. Il semble paradoxalement exclure le patient, ou du moins sa voix, alors même que celui-ci est au cœur du dispositif, presque intégralement reconstitué par la collection dont il fait l’objet. Ces archives établies par l’institution normative de l’hospice sont, comme le rappelle Allan Sekula, un dispositif de « sélection et d’interprétation » qui « tend à se rendre lui-même invisible »64. D’autant plus qu’elles s’ancrent dans l’entreprise de promotion et de communication de Désiré-Magloire Bourneville. Chaque document semble être passé au crible du projet médico-politique de ce dernier, véhiculant l’image d’un service réformateur qui cherche à éduquer des enfants jusqu’alors jugés incurables et inutiles à la société.

*

C’est en politicien aguerri que le Dr Bourneville mène son entreprise de communication. Alors qu’à la Salpêtrière il cherchait à déboulonner les croyances religieuses qui entouraient les symptômes hystériques65, il mène à Bicêtre un programme plus frontalement républicain. En promouvant son programme médico-pédagogique à une époque obsédée par la question de la dégénérescence de la population66, il cherche à mettre en place les conditions d’une société solidaire dans laquelle aucune maladie, pas même l’idiotie, ne justifierait la mise au ban d’une partie des citoyens. Par sa capacité à donner à voir, à mettre en scène et à circuler, la photographie revêt un rôle de premier plan dans la promotion des méthodes du Dr Bourneville. Plus encore, elle sert les objectifs scientifiques comme idéologiques du médecin. La photographie participe à la visibilisation et à la démonstration médicale des effets des traitements médico-pédagogiques prodigués à la section des enfants de Bicêtre ; elle contribue également à la légitimation comme à la patrimonialisation des pratiques du médecin ; elle prend activement part au processus de surveillance qui scrute les patients de leur naissance à leur mort ; elle favorise enfin la définition par contraste de la norme et de la déviance, à travers la réification des patients en types.

L’analyse de la production photographique révèle la complexité d’une entreprise médicale tiraillée entre deux pôles. D’un côté, une conception humaniste de la prise en charge des pathologies nerveuses d’une grande diversité. De l’autre, la mise en place d’une institution disciplinaire, dans laquelle l’obligation de travailler dans un atelier67 ou le calcul de la productivité des patients68 participent à l’évaluation des dispositifs médico-pédagogiques expérimentés. La photographie permet de donner à voir ces intrications : les images présentant la section montrent tant l’apparente modernité des lieux que le redressement des corps des patients tandis que dans les portraits se joue un subtil mélange, entre réification des administrés en objets d’étude à des fins d’amélioration de la connaissance médicale et tentatives d’humanisation par leur mise en scène dans des moments de jeu. Autrement dit, dans le système de surveillance mis en place par Désiré-Magloire Bourneville, l’usage du médium oscille entre l’intérêt scientifique de la photographie médicale pour faire circuler les connaissances et une certaine fascination du regard scientifique pour les patients, de surcroît lorsqu’ils sont touchés, comme Jules D., par des pathologies nouvellement décrites.

1 Ce débat encore rare fait l’objet de quelques autres propositions, comme celle adoptée par Daniel Foliard dans Foliard 2020, p. 12-18.

2 Bourneville 1890, p. 181-182.

3 Il est élu par trois fois conseiller municipal du 5e arrondissement de Paris à partir de 1876, puis en 1883 député de Paris durant six années. Ses

4 Cavé 2015.

5 Galanopoulos 2005.

6 Esquirol 1818 ; sur les évolutions des usages et définitions du terme par la médecine, voir Rapley, 2004, p. 31-35.

7 Esquirol 1838, p. 284.

8 Foucault 1975.

9 Aïm 2020.

10 En effet, lorsque le musée pathologique de Bicêtre est liquidé en 1924, quinze ans après la mort de son fondateur, l’ensemble est éparpillé. D’

11 « Observations médicales. Décès et Autopsies », 1879-1895 et 1900. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren (ancien musée Dupuytren)

12 Bourneville 1899, p. xviii.

13 Bourneville et Regnard 1876-1877, p. 16.

14 L.A.S du Dr Bourneville au secrétaire général de l’Assistance publique, Bicêtre, le 17 avril 1878. Paris, Archives de l’AP-HP, 646FOSS29.

15 Note du cabinet du directeur de l’Administration générale de l’Assistance publique à Paris du 19 avril 1907 au sujet du remplacement de M. Hubert.

16 L.A.S du Dr Bourneville au directeur de l’Administration générale de l’Assistance publique, Bicêtre, 5 mars 1904. Bicêtre, Musée de l’AP-HP

17 L.A.S du secrétaire général du service de santé au directeur général de l’Assistance publique, Paris, 23 juillet 1902. Paris, Musée de l’APHP

18 Bourneville 1899, p. xviii.

19 Tomel, 1893.

20 Bourneville 1890, p. 17.

21 Le Bras 2019, p. 242 et Gateaux-Mennecier 2003.

22 Sa spécificité est liée à une absence totale et congénitale de glande thyroïde.

23 Bourneville 1881, p. 16-22.

24 « son regard indifférent et son extrême apathie lui ont fait donner par les malades le sobriquet de Pacha, sous lequel il est connu dans la maison

25 Le surnom est repris largement, dans chaque traité ou article parlant d’idiotie myxœdémateuse, dans chaque description de cas soupçonné d’être

26 Hubert, Jules D sur son lit de mort., 1902. Photographies montées sur carton. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren, non inventorié

27 Hubert, Jules D et Henri R., 1898, Photographies montées sur carton. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren, non inventorié.

28 Bourneville 1890, p. 180 et 182.

29 Voir à ce sujet les travaux d’Elizabeth Edwards, par exemple Edwards 2018.

30 Bourneville annonce vouloir la mettre en place dès la prise en charge de Jules D., regrettant que son précédent cas d’idiotie myxœdémateuse

31 Le premier traitement à base de julep avec des extraits de glande thyroïde et des injections sous-cutanées de liquide thyroïdien ne fonctionne pas

32 Bourneville 1896, p. 172-178.

33 Bourneville 1891, p. 222-272.

34 Bourneville 1890, p. 181.

35 Par exemple les planches : Hubert, Eugène B., 1891-1904. Photographies montées sur carton, 37 × 61 cm. Paris, Collections d’anatomie pathologique

36 « Observations médicales. Décès et Autopsies », 1879-1895 et 1900. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren, non inventorié.

37 Hubert, Émile-Joseph G., 1882-1898. Photographies montées sur carton, 74 × 61 cm. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren, non

38 Hubert, Idiotie Myxœdémateuse : Jules D., 1901-1902. Photographies montées sur carton. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren, non

39 L’absence de pièces osseuses ou de buste de Jules D. conservés dans les collections actuelles pose question : ont-ils bénéficié d’un traitement

40 Passeron et Revel 2005, p. 10

41 Tortonese, 2020.

42 Il est à l’origine de cette publication dès 1880.

43 Bourneville publie ces comptes rendus de 1881 à 1907, après avoir publié ceux de la Salpêtrière quelques années avant.

44 De 1873 à 1907, Bourneville est le rédacteur en chef du Progrès médical, journal consacré à la science médicale et à l’hygiène. Mais la

45 Bate 2016, p. 1-13.

46 Bourneville 1890, p. 172-184.

47 Bourneville 1896, p. 169-177.

48 Bourneville et Bricon 1886, p. 292-376.

49 Bourneville 1889c, p. 366.

50 Bureaux du Progrès Médical 1890, p. 272.

51 Bernheim et Laurent 1895, p. 663.

52 Sollier 1892.

53 Bourneville 1899.

54 Bourneville 1900 et Bourneville s. d.

55 Dès 1889, Bourneville insiste pour que son service soit exposé lors de l’exposition universelle : « Ce serait un honneur pour cette dernière, si

56 Voir Poulot 2014, p. 25.

57 Bourneville 1899, p. xvii.

58 « A citer, encore un curieux musée pathologique, qui y fut créé par M. le docteur Bourneville », Franklin 1908, p. 175.

59 Sollier 1892.

60 La collection du musée est alors constituée de 475 bustes et plâtres, 36 plâtres divers, 54 squelettes entiers, 198 squelettes de crânes, 254 

61 Ibid., p. xviii.

62 Bourneville 1907, p. liv.

63 Celui-ci est d’ailleurs convaincu de l’intérêt pédagogique des musées médicaux, à tel point qu’il n’en constitue pas un, mais deux au sein de son

64 Sekula 1983, p. 193-268.

65 Galanopoulos 2005, p. 275.

66 Voir Nye 1984 et Jorland 2010.

67 Bourneville 1899, p. xix.

68 En effet, dans ses comptes rendus, Bourneville calcule les bénéfices pécuniaires produits par la mise au travail des enfants administrés selon la

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Notes

1 Ce débat encore rare fait l’objet de quelques autres propositions, comme celle adoptée par Daniel Foliard dans Foliard 2020, p. 12-18.

2 Bourneville 1890, p. 181-182.

3 Il est élu par trois fois conseiller municipal du 5e arrondissement de Paris à partir de 1876, puis en 1883 député de Paris durant six années. Ses divers mandats locaux et notamment son implication dans la commission chargée des hôpitaux lui permettent de porter et de financer divers projets. Sur ce sujet, voir Gateaux-Mennecier 2003 et Galanopoulos 2005.

4 Cavé 2015.

5 Galanopoulos 2005.

6 Esquirol 1818 ; sur les évolutions des usages et définitions du terme par la médecine, voir Rapley, 2004, p. 31-35.

7 Esquirol 1838, p. 284.

8 Foucault 1975.

9 Aïm 2020.

10 En effet, lorsque le musée pathologique de Bicêtre est liquidé en 1924, quinze ans après la mort de son fondateur, l’ensemble est éparpillé. D’après les archives d’époque, plus de cinq institutions muséales mais aussi quelques médecins, enseignants et administrateurs se partagent le butin. Voir la lettre autographe signée (L.A.S) d’une responsable de la fondation Vallée [signature illisible] à l’Administration générale de l’Assistance publique, « Liquidation du Musée Bourneville », s. l., 20 juillet 1929. Bicêtre, Musée de l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris (ci-après AP-HP), Archives musée Bourneville, non inventorié.

11 « Observations médicales. Décès et Autopsies », 1879-1895 et 1900. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren (ancien musée Dupuytren), non inventorié.

12 Bourneville 1899, p. xviii.

13 Bourneville et Regnard 1876-1877, p. 16.

14 L.A.S du Dr Bourneville au secrétaire général de l’Assistance publique, Bicêtre, le 17 avril 1878. Paris, Archives de l’AP-HP, 646FOSS29.

15 Note du cabinet du directeur de l’Administration générale de l’Assistance publique à Paris du 19 avril 1907 au sujet du remplacement de M. Hubert. Bicêtre, Musée de l’AP-HP, Archives musée Bourneville, non inventorié.

16 L.A.S du Dr Bourneville au directeur de l’Administration générale de l’Assistance publique, Bicêtre, 5 mars 1904. Bicêtre, Musée de l’AP-HP, Archives musée Bourneville, non inventorié.

17 L.A.S du secrétaire général du service de santé au directeur général de l’Assistance publique, Paris, 23 juillet 1902. Paris, Musée de l’APHP, Archives musée Bourneville, non inventorié.

18 Bourneville 1899, p. xviii.

19 Tomel, 1893.

20 Bourneville 1890, p. 17.

21 Le Bras 2019, p. 242 et Gateaux-Mennecier 2003.

22 Sa spécificité est liée à une absence totale et congénitale de glande thyroïde.

23 Bourneville 1881, p. 16-22.

24 « son regard indifférent et son extrême apathie lui ont fait donner par les malades le sobriquet de Pacha, sous lequel il est connu dans la maison », Bourneville et Bricon 1886, p. 296.

25 Le surnom est repris largement, dans chaque traité ou article parlant d’idiotie myxœdémateuse, dans chaque description de cas soupçonné d’être affecté de la même pathologie. Voir par exemple Charcot et Babinski 1891, p. 224-225 et 981 ; Brissaud 1895, p. 610.

26 Hubert, Jules D sur son lit de mort., 1902. Photographies montées sur carton. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren, non inventorié.

27 Hubert, Jules D et Henri R., 1898, Photographies montées sur carton. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren, non inventorié.

28 Bourneville 1890, p. 180 et 182.

29 Voir à ce sujet les travaux d’Elizabeth Edwards, par exemple Edwards 2018.

30 Bourneville annonce vouloir la mettre en place dès la prise en charge de Jules D., regrettant que son précédent cas d’idiotie myxœdémateuse, Charles T. n’ait pas survécu assez longtemps pour tester ces traitements à base d’extraits de thyroïde. Bourneville 1890, p. 184.

31 Le premier traitement à base de julep avec des extraits de glande thyroïde et des injections sous-cutanées de liquide thyroïdien ne fonctionne pas, et n’entraîne pas d’accélération des séances de pose. Bicêtre, Musée de l’APHP, Collection Bourneville, AP2004.0.1.1.27.

32 Bourneville 1896, p. 172-178.

33 Bourneville 1891, p. 222-272.

34 Bourneville 1890, p. 181.

35 Par exemple les planches : Hubert, Eugène B., 1891-1904. Photographies montées sur carton, 37 × 61 cm. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren, non inventorié.

36 « Observations médicales. Décès et Autopsies », 1879-1895 et 1900. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren, non inventorié.

37 Hubert, Émile-Joseph G., 1882-1898. Photographies montées sur carton, 74 × 61 cm. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren, non inventorié. Cette planche comprend les photographies des grands-parents, des parents et des frères et sœurs.

38 Hubert, Idiotie Myxœdémateuse : Jules D., 1901-1902. Photographies montées sur carton. Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren, non inventorié.

39 L’absence de pièces osseuses ou de buste de Jules D. conservés dans les collections actuelles pose question : ont-ils bénéficié d’un traitement différent, d’un versement à une autre institution comme il en est question pour quelques pièces dans les archives écrites liées à la liquidation du musée Bourneville ? Aujourd’hui seule la photographie du squelette montre que celui-ci a été monté comme pièce osseuse, aucune trace d’un moulage en plâtre n’apparaît dans les archives écrites liées aux versements de la collection du musée à d’autres institutions. Voir Bicêtre, Musée de l’APHP, Archives du musée Bourneville, « Musée Déjerine – collection Bourneville », non inventorié.

40 Passeron et Revel 2005, p. 10

41 Tortonese, 2020.

42 Il est à l’origine de cette publication dès 1880.

43 Bourneville publie ces comptes rendus de 1881 à 1907, après avoir publié ceux de la Salpêtrière quelques années avant.

44 De 1873 à 1907, Bourneville est le rédacteur en chef du Progrès médical, journal consacré à la science médicale et à l’hygiène. Mais la publication va aussi servir de soutien à l’édition de livres écrits par Bourneville et consacrés à sa doctrine thérapeutique, à l’histoire de Bicêtre, à celle de son hospice, mais aussi plus spécifiquement aux activités de son service.

45 Bate 2016, p. 1-13.

46 Bourneville 1890, p. 172-184.

47 Bourneville 1896, p. 169-177.

48 Bourneville et Bricon 1886, p. 292-376.

49 Bourneville 1889c, p. 366.

50 Bureaux du Progrès Médical 1890, p. 272.

51 Bernheim et Laurent 1895, p. 663.

52 Sollier 1892.

53 Bourneville 1899.

54 Bourneville 1900 et Bourneville s. d.

55 Dès 1889, Bourneville insiste pour que son service soit exposé lors de l’exposition universelle : « Ce serait un honneur pour cette dernière, si, […] elle hâtait l’achèvement de la section des enfants de Bicêtre, et la montrait en plein fonctionnement au moment du Congrès international de l’Assistance publique qui doit avoir lieu au mois d’août prochain à l’occasion de l’Exposition Universelle. » Bourneville 1889b, p. 60.

56 Voir Poulot 2014, p. 25.

57 Bourneville 1899, p. xvii.

58 « A citer, encore un curieux musée pathologique, qui y fut créé par M. le docteur Bourneville », Franklin 1908, p. 175.

59 Sollier 1892.

60 La collection du musée est alors constituée de 475 bustes et plâtres, 36 plâtres divers, 54 squelettes entiers, 198 squelettes de crânes, 254 calottes crâniennes et 354 cerveaux. Voir Bourneville 1899, p. xviii.

61 Ibid., p. xviii.

62 Bourneville 1907, p. liv.

63 Celui-ci est d’ailleurs convaincu de l’intérêt pédagogique des musées médicaux, à tel point qu’il n’en constitue pas un, mais deux au sein de son service : le musée pathologique, à destination du corps médical, et le musée pédagogique ou scolaire, à destination de ses patients.

64 Sekula 1983, p. 193-268.

65 Galanopoulos 2005, p. 275.

66 Voir Nye 1984 et Jorland 2010.

67 Bourneville 1899, p. xix.

68 En effet, dans ses comptes rendus, Bourneville calcule les bénéfices pécuniaires produits par la mise au travail des enfants administrés selon la valeur de la main-d’œuvre. Voir Bourneville 1899, p. xx.

Illustrations

Fig. 1 Albert Londe, « Bannières de Bicêtre au bal de l’internat [1890 et 1891]. », photographies reproduites dans Guy Tomel, « Les salles de garde des hôpitaux de Paris », Le Monde illustré, 10 juin 1893, p. 375.

Fig. 1 Albert Londe, « Bannières de Bicêtre au bal de l’internat [1890 et 1891]. », photographies reproduites dans Guy Tomel, « Les salles de garde des hôpitaux de Paris », Le Monde illustré, 10 juin 1893, p. 375.

L’année de l’arrivée de Jules D., en 1890, les internes de l’hospice de Bicêtre utilisent son portrait peint pour représenter l’institution lors du bal de l’Internat. Nu, assis et tenant un sceptre, il incarne le « Pacha » soit le surnom donné aux patients atteints de sa maladie. L’article qui publie les photographies des bannières explique qu’il est « le phénomène le plus célèbre » des lieux. L’année suivante, c’est encore Jules D. qui ornera la bannière de l’institution, devenant une sorte de mascotte exhibée pour sa rareté. Il est ainsi exposé par les médecins pour les mêmes raisons qu’il l’était auparavant par sa sœur dans les foires.

Paris, Bibliothèque nationale de France, FOL-LC2-2943 (70). Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.

Fig. 2 Hubert, Jules D. Cerveau, 1902. Photographies montées sur carton, 31 × 24,5 cm (montage).

Fig. 2 Hubert, Jules D. Cerveau, 1902. Photographies montées sur carton, 31 × 24,5 cm (montage).

Le Dr Bourneville collecte massivement les photographies de cerveaux. Environ 2 500 sont conservées dans les collections de l’ancien musée Dupuytren, représentant de manière quasi exhaustive la patientèle du médecin. Celle de Jules D. est annoté, permettant de cartographier les régions du cerveau. Au crayon à papier, la mention « le Pacha de Bicêtre » montre la corrélation faite avec le cas de Charles T. ainsi qu’une association systématique de ces patients avec ce surnom.

Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren - Sorbonne Université, non inventorié (Collection Bourneville).

Fig. 3 Hubert, Jules D., 1890-1901. Photographies montées sur carton, 111 × 61 cm (montage).

Fig. 3 Hubert, Jules D., 1890-1901. Photographies montées sur carton, 111 × 61 cm (montage).

Cette planche de trente photographies permet de saisir en un regard l’évolution du patient. Tous les deux ans, trois à quatre photographies sont ajoutées à cette planche. Les photographies présentent le patient de dos, de face et de profil, nu ou habillé à côté d’une règle anthropométrique, respectant ainsi les conventions visuelles dictées par l’anthropologie puis l’anthropométrie. Le rythme des séances de pose s’accélère lors d’évolution spécifique de l’état du patient.

Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren - Sorbonne Université, non inventorié (Collection Bourneville).

Fig. 4 Attribué à Hubert, Jules D. et Henri M., juin 1890. Photographie montée sur carton, 13,7 × 9,3 cm (tirage), 22 × 17 cm (montage).

Fig. 4 Attribué à Hubert, Jules D. et Henri M., juin 1890. Photographie montée sur carton, 13,7 × 9,3 cm (tirage), 22 × 17 cm (montage).

Cette photographie énigmatique prise en 1890 montre deux patients : Jules D. et Henri M. Elle est également présente, dans un plus petit tirage, sur la grande planche de présentation du patient Jules D. [voir Fig. 3], mais est absente de celle de Henri M. La photographie ne reprend pas ici les conventions de prises de vue – avec la règle anthropométrique, de face, de profil et de dos, etc. Elle semble plutôt mettre en scène, au sein du studio photographique, une relation entre les deux patients.

Le Kremlin-Bicêtre, Musée de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, inv. AP 2004.0.1.1.122 © AP-HP/musées.

Fig. 5 Hubert, Henri M., 1887-1905. Photographies montées sur carton, 74 × 61 cm (montage).

Fig. 5 Hubert, Henri M., 1887-1905. Photographies montées sur carton, 74 × 61 cm (montage).

Le dispositif photographique de Bourneville est mis en place pour chaque patient. Pour autant, il ne se développe pas toujours de la même façon. Si le rythme des prises de vue est convenu, la nudité est par exemple différenciée en fonction notamment des malformations de chaque patient. De même, ici on repère un portrait en buste, généralement absent des autres planches, qui montre une attention au faciès du patient ; ou encore une photographie de deux patients côte à côte qui crée une corrélation entre les deux.

Paris, Collections d’anatomie pathologique Dupuytren - Sorbonne Université, non inventorié (Collection Bourneville).

Fig. 6 Attribué à Hubert, Jules D., d’après une photographie faite alors qu’il avait 15 ans, avril 1891. Photographie montée sur carton, 8,3 × 4,6 cm (tirage), 22 × 17 cm (montage).

Fig. 6 Attribué à Hubert, Jules D., d’après une photographie faite alors qu’il avait 15 ans, avril 1891. Photographie montée sur carton, 8,3 × 4,6 cm (tirage), 22 × 17 cm (montage).

Cette image est reproduite en 1891 d’après une photographie de famille de 1880. Jules D. a alors 15 ans et n’est pas encore suivi par le Dr Bourneville. Il ne le sera que dix ans plus tard. Apparaît ici la volonté d’étendre le dispositif photographique au-delà du seul moment asilaire. Le time lapsephotographique a ainsi vocation à recouvrir la même période que celle prise en compte dans les « Observations médicales » de Bourneville : de la naissance à la mort.

Le Kremlin-Bicêtre, Musée de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, inv. AP 2004.0.1.1.27 © AP-HP/musées.

Fig. 7 Hubert, « Planche IX. – Entrée de la nouvelle section », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, 1900. Asile-École de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, 1900. 24 × 35 cm (planche).

Fig. 7 Hubert, « Planche IX. – Entrée de la nouvelle section », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, 1900. Asile-École de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, 1900. 24 × 35 cm (planche).

Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, B/6007.

Fig. 8 Hubert, « Planche XXXI. – Atelier de serrurerie », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, 1900. Asile-École de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, 1900. 24 × 35 cm (planche).

Fig. 8 Hubert, « Planche XXXI. – Atelier de serrurerie », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, 1900. Asile-École de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, 1900. 24 × 35 cm (planche).

Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, B/6007.

Fig. 9 Hubert, « Planche XXII. – Atelier d’imprimerie », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, Hospice de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Section des enfants, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, s. d. 24 × 35 cm (planche).

Fig. 9 Hubert, « Planche XXII. – Atelier d’imprimerie », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, Hospice de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Section des enfants, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, s. d. 24 × 35 cm (planche).

Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, B/6008.

Fig. 10 Hubert, « Planche XVI. – Gymnastique : Mouvements », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, 1900. Asile-École de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, 1900. 24 × 35 cm (planche).

Fig. 10 Hubert, « Planche XVI. – Gymnastique : Mouvements », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, 1900. Asile-École de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, 1900. 24 × 35 cm (planche).

Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, B/6007.

Fig. 11  Hubert, « Planche XXXI. – Petite école : gymnastique (système Pichery : échelles) », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, Hospice de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Section des enfants, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, s. d. 24 × 35 cm (planche).

Fig. 11  Hubert, « Planche XXXI. – Petite école : gymnastique (système Pichery : échelles) », dans Désiré-Magloire Bourneville et Hubert, Hospice de Bicêtre, service du Dr Bourneville, Section des enfants, Bicêtre : Imprimerie typographique des enfants, s. d. 24 × 35 cm (planche).

Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, B/6008.

Fig. 12 Anonyme, Musée pathologique Bourneville.

Fig. 12 Anonyme, Musée pathologique Bourneville.

Le Kremlin-Bicêtre, Archives de l’AP-HP, Photothèque, BCT/3Fi/4/870 © Tous droits réservés.

Citer cet article

Référence papier

Alice Aigrain, « Jules D., patient, modèle », Photographica, 5 | 2022, 22-41.

Référence électronique

Alice Aigrain, « Jules D., patient, modèle », Photographica [En ligne], 5 | 2022, mis en ligne le 21 novembre 2022, consulté le 29 novembre 2022. URL : https://devisu.inha.fr/photographica/982

Auteur

Alice Aigrain

Alice Aigrain est doctorante à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne au sein du laboratoire d’Histoire culturelle et sociale des arts (HiCSA). Elle achève une thèse, sous la direction de Michel Poivert, consacrée aux usages de la photographie par les sciences médicales durant la Troisième République. Récemment, elle a publié : « “Attraction-Répulsion”. Histoire de la patrimonialisation des collections photographiques Dejerine », Photographica, n° 1, 2020 et « Le ciel en partage, sur la correspondance de Jules Janssen et de Jean-Jacques Henner », Revue de l’art, n° 199, 2018, p. 37-46. Elle est membre du bureau de l’Association de recherche sur l’image photographique (ARIP) depuis 2017. Elle a co-organisé en 2021 le colloque « Photographie et surveillance » ainsi que le séminaire éponyme.

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