Matthäus Schwarz à l’âge de 56 ans et 4 mois et demi
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600. BnF, Département des manuscrits.
« En ce jour du 20 février 1520, moi, Matthäus Schwarz d’Augsbourg, j’ai eu vingt-trois ans sous les traits que voici1. » Quelle mouche a donc piqué cet honorable bourgeois d’Augsbourg, pour entreprendre le projet singulier de se raconter à travers une sélection des vêtements qu’il portait à différents moments de sa vie ? À l’heure du selfie cette démarche n’étonne guère, mais venant d’un contemporain de Luther évoluant au cœur des affaires du monde et du pouvoir, elle intrigue : imagine-t-on l’administrateur d’une grande banque internationale ouvrir ses armoires à tout va et livrer à la postérité le vestiaire de sa vie ? Et qui plus est, au mitan de sa carrière, se faire représenter nu ? Matthäus l’a fait, et son geste, loin de porter atteinte à sa respectabilité par un écart bruyant vis-à-vis de la norme, rappelle au contraire le lien indéfectible entre le vêtement, la position sociale, et l’assurance que l’on a de son statut : être quelqu’un, c’est être (bien) habillé. Matthäus aurait pu faire sien le mot de Balzac : « le costume c’est l’homme. »
Prospérité et illustration de soi
Première page du manuscrit
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600, recueil de 71 feuillets commencé le 20 février 1520 et continué jusqu’au 15 septembre 1560. Dessins et texte explicatif de Schwarz lui-même. BnF, Département des manuscrits.
Matthäus Schwarz voit le jour en 1497 à Augsbourg, ville d’Empire opulente dont les tissages de lin et de futaines2, puis les mines de cuivre et d’argent, sont l’objet d’un commerce international aux mains d’un groupe de marchands-entrepreneurs à qui la puissance financière ouvre les portes des plus hautes fonctions. Parmi eux Jacob Fugger, petit-fils d’un maître tisserand devenu l’homme le plus riche de son temps, faiseur de princes et même d’empereur : l’élection de Charles de Habsbourg, devenu Charles Quint en 1519, lui doit tout. Pareillement issue du monde des métiers, la famille de Matthäus compte des marchands, des juristes, des orfèvres, des sculpteurs, des peintres… et un vivier de jeunes espoirs en quête de postes à responsabilité qui, comme d’autres, travailleront pour les Fugger. C’est au siège social d’Augsbourg, auprès de Jacob puis de son neveu Anton dont il est l’homme de confiance, que Matthäus exerce pendant quarante-cinq ans. Deux de ses frères travaillent également pour le compte des Fugger en Europe centrale, et plus tard ses fils, à Augsbourg et Venise.
Au sein de ces familles dont la puissance et l’honorabilité croissent au fil des générations par le jeu combiné des affaires et des alliances, se développe le désir de s’écrire et de se peindre : à côté des sévères livres de comptes, des récits biographiques qui témoignent d’une réussite individuelle, de l’excellence d’une généalogie, de leur temps3, des portraits dans lesquels le vêtement et les étoffes jouent un rôle essentiel4. On connaît, chiffre considérable, 130 portraits de Matthäus, tous réalisés dans la décennie 15205. On lui doit un Traité pratique de comptabilité inspiré de son séjour vénitien où il exerçait comme comptable en chef dans la société Fugger, un Livre de prières commandé au peintre ausbourgeois Narziss Renner qui signe également les portraits du Livre des costumes, un projet autobiographique intitulé Le Cours du monde qu’il abandonne une fois marié. Le Livre des costumes, qui convoque en permanence cette autobiographie délaissée dont il constituait peut-être une sorte d’annexe illustrée, demeure ainsi le récit personnel de sa vie, présentée comme une série commentée des costumes qu’il a portés. Sans surprise pour un homme fier de sa réussite et de son statut, la plupart des portraits l’immortalisent dans la force de l’âge, entre sa vingtième et sa quarantième année.
« C’est le point de départ », écrit Matthäus au-dessous du portrait qu’il fit réaliser pour son vingt-troisième anniversaire et qui ouvre le livre6. Dans cette image inaugurale il apparaît en buste, les avant-bras noyés dans des flots d’étoffe fermement posés au bord du cadre dont ils semblent vouloir repousser les contours, les mains semblant agripper le bord de l’image. Effet saisissant qui fait défaut à la copie parisienne du livre : dans le manuscrit original, les textes qui accompagnent l’image sont tous inscrits dans un cartouche en trompe-l’œil. C’est donc un cartouche, plus exactement un rouleau de parchemin qui occupe le tiers inférieur de l’image et contient le début de son livre, que Matthäus tient de ses deux mains et présente au lecteur7. Sur fond de ciel ennuagé, le visage de trois-quart et le regard lointain, la carrure ample, il semble se tenir à un balcon d’où il contemple le monde, présent ou futur, devant lequel il déroule le livre de sa vie comme l’on expose une tenture aux fenêtres lors d’un événement public. Mais devrait-on s’étonner que la matérialité de l’écrit, dans cette image première, évoque celle d’un textile, puisque la vie qui nous est contée se déploie dans une ville tisserande et marchande où affluent les plus belles étoffes dont se parent les élites urbaines ?
Matthäus incarne ces pratiques que son activité lui a rendu familières. Jouissant du pouvoir de l’habit qui fait l’homme, il pose dans des tenues choisies, seul la plupart du temps, épinglé dans un paysage, chevauchant à bride abattue pour ses affaires, saisi au détour d’une rue, campé dans un décor d’architecture urbaine ou une demeure privée. À chaque page sa silhouette, invariablement la même et cependant une autre par la variation des ports et des façons, se dessine comme une gravure de mode avant la lettre. Dès les premières lignes de son livre, Matthäus affirme son intérêt pour les vêtements, leur allure, leur coupe, les habits que l’on porte tous les jours. Ce goût pour l’observation de ses semblables, qu’il partage inlassablement avec les personnes âgées de son entourage, l’a amené à réaliser lui-même des esquisses de ses vêtements, conservées et reproduites, « pour voir, lorsque seraient passés cinq ou dix ans ou plus, ce qu’il en ressortirait. » L’attention chiffonnière répond à l’exigence marchande d’enregistrer et de dater ses actes, comme elle se place sous l’autorité des aînés, dans l’épaisseur du temps, pour faire d’une expérience individuelle un exemple digne d’être transmis à la postérité.
Matthäus Schwarz à l’âge de 7 ans et 2 mois, travaillant auprès de Jakob Fugger
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600, recueil de 71 feuillets commencé le 20 février 1520 et continué jusqu’au 15 septembre 1560. Dessins et texte explicatif de Schwarz lui-même. BnF, Département des manuscrits.
Matthäus Schwarz à l’âge de 19 ans 8 mois et 3 jours, travaillant auprès de Jakob Fugger
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600, recueil de 71 feuillets commencé le 20 février 1520 et continué jusqu’au 15 septembre 1560. Dessins et texte explicatif de Schwarz lui-même. BnF, Département des manuscrits.
Matthäus Schwarz à l’âge de 23 ans
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600, recueil de 71 feuillets commencé le 20 février 1520 et continué jusqu’au 15 septembre 1560. Dessins et texte explicatif de Schwarz lui-même.BnF, Département des manuscrits.
Matthäus Schwarz à l’âge de 32 ans
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600, recueil de 71 feuillets commencé le 20 février 1520 et continué jusqu’au 15 septembre 1560. Dessins et texte explicatif de Schwarz lui-même. BnF, Département des manuscrits.
Matthäus Schwarz
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600, recueil de 71 feuillets commencé le 20 février 1520 et continué jusqu’au 15 septembre 1560. Dessins et texte explicatif de Schwarz lui-même. BnF, Département des manuscrits.
Le bel âge et le tourbillon des modes
Occupant à vingt-trois ans un poste central dans l’une des plus grandes sociétés commerciales européennes de son temps, Matthäus regarde l’avenir avec une belle assurance, parfaitement à l’aise dans le milieu raffiné où il vit, comme dans ses vêtements. Ceux-ci font la part belle à la chemise, dont la blancheur d’écume inonde tant de portraits contemporains. Ce premier élément de l’habillage que les siècles précédents avaient relégué à l’invisibilité, sans doute en raison de sa proximité immédiate avec le corps, se développe ici à son aise : manches volumineuses, étoffe finement plissée, poignets et cols soulignés de fins galons dorés, la chemise est devenue un élément essentiel au vestiaire masculin que l’encolure dégagée du pourpoint, comme les ouvertures savantes de ses manches, laissent paraître de manière ostensible.
Matthäus consacre une image au souvenir d’« une chemise à l’ancienne mode franconienne avec des parements dorés au col et aux manches8 », pièce chérie – et choix vintage avant la lettre – associée à une tenue à la taille particulièrement ajustée, qu’il a portée tout l’été 1520 : « tout le temps dans cette tenue ». Pour ses chemises, Matthäus est prêt à tomber le pourpoint. Au mois de juin 1524, il s’est fait représenter trois fois, trois tenues réalisées pour une fête, si l’on en juge par les couronnes de feuillage qui ceignent son front9. L’un des éléments constitutifs est la chemise, dont Matthäus nous présente trois variantes. On devine dans chacune d’entre elles une étoffe de qualité, peut-être issue des métiers à tisser d’Augsbourg, dont la surface est entièrement ridée de plis minuscules. La coupe ample est identique d’une figure à l’autre, l’une porte le même type que celui représenté en tête du livre, une autre arbore de larges bandes d’un jaune intense qui forment quatre cercles du poignet au haut du bras, le col pareillement enserré dans un lacis de passementerie qui descend sur la poitrine. La dernière est un type inhabituel au Livre des costumes, avec ses manches qui, non resserrées aux poignets, flottent librement, une encolure qui dégage le cou et le haut des épaules, décolleté que Dürer avait souvent choisi dans ses autoportraits, par exemple dans celui du musée du Prado à Madrid.
Et voici les jambes, parées de « trois sortes de peaux de Prusse pour les bas et hauts-de-chausses ». La valorisation des jambes, conséquence de l’adoption de vêtements courts par la jeunesse européenne du xive siècle, est sans doute la transformation la plus profonde, et durable, du vestiaire occidental masculin10. Matthäus consacre une image qui le représente à l’âge de vingt ans, lors d’une sortie entre amis, pour dire sa fierté de porter « seulement les chausses », dont il indique en marge qu’elles étaient de « couleur ocre11 ». Rien sur le somptueux manteau noir qui les accompagne : il s’agit de souligner le soin apporté à cette pièce emblématique du vêtement masculin, et un choix audacieux, inhabituel dans son livre. Les pourpoints auxquels sont rattachées les chausses n’excédant pas la taille, les hommes adoptent un élément destiné à couvrir les hanches, justement nommé haut-de-chausse, promis comme la chemise à un grand avenir. Dans l’Allemagne renaissante marquée durablement par la figure du Lansquenet, mercenaire courant l’Europe en vêtements lacérés de toutes parts, taillades, crevés, rubans et pans flottants façonnent des silhouettes labiles et mouvantes où inscrire son humeur du moment et ses couleurs12. C’est le haut-de-chausses qui transforme le jeune Matthäus, et il s’en est donné à cœur joie comme dans ces trois exemples de cuir teint diversement découpés, courts ou descendant au genou, dont on retrouve des variantes ébouriffantes à chaque page de son livre. S’il donne en entier le costume qu’il portait dans le premier portrait du livre13, n’est-ce pas pour montrer ses jambes gainées de rouge à ses couleurs, et son haut-de-chausses fait de bandes de couleurs alternées, tenue attachée au souvenir galant d’une « pucelle des Pays-Bas » dont il était alors entiché ?
Chemise, chausses et haut-de-chausse sont indissociables du pourpoint, ce vêtement d’origine militaire devenu le modèle des élégances masculines au xive siècle, et qui enserre désormais le buste à la manière d’un corset, ses larges manches savamment découpées permettant d’admirer la finesse de la chemise. Premier vêtement de dessus, cette pièce est indispensable au maintien et à la valorisation d’une taille fine et haute que Matthäus, comme ses contemporains, s’est employé à illustrer durant sa jeunesse. La tenue de l’été 1520, qu’il ne dit ne pas avoir quitté de toute la saison, présente une taille extrêmement marquée qui faisait sans doute sa fierté puisqu’il nous en livre la dimension dans la légende : « Ma taille faisait une aune », soit environ soixante centimètres actuels, une vraie taille mannequin ! L’exercice de l’escrime et du tir à l’arc lui donne l’occasion de se présenter avantageusement en pourpoint, mais aussi les fêtes entre amis et les aventures galantes. À l’âge de vingt-six ans il est fier de poser dans une tenue entièrement blanche dont « le pourpoint de futaine avait 4 800 crevés14 ». Et des quatre costumes qu’il fait réaliser pour son trente-troisième anniversaire, seuls sont représentées deux tenues noires qui le montrent en pourpoint et haut-de-chausses, ces derniers travaillés de découpures en forme de feuillages s’ouvrant sur une étoffe de couleur contrastée, dont l’effet est particulièrement spectaculaire15.
L’habit court et ajusté valorisant le corps masculin, l’allure militaire et la jeunesse, occupe une place privilégiée dans le vestiaire de Matthäus. Il se complète, pour un homme de sa condition, d’un ample vêtement de dessus qu’on appellera manteau pour plus de commodité, mais que l’allemand nomme Rock16. Durant sa jeunesse, Matthäus le porte largement ouvert et n’excédant pas le genou pour ne rien dissimuler de la finesse de la jambe et de la tenue chamarrée portée en dessous. Accentuant considérablement la carrure par son grand col versé sur les épaules et ses vastes manches aussi longues que le vêtement lui-même, c’est une pièce de choix fortement attachée au statut du porteur, on y reviendra. Dans ses portraits, Matthäus est fier d’en décliner les matériaux, de poser pour faire admirer l’ampleur et les découpes multiples des manches17, qui font de ces manteaux un extraordinaire faire valoir aux tenues courtes davantage prétexte aux jeux de mode. Du portrait qu’il commande pour son trente-deuxième anniversaire où il pose fièrement de trois-quart, il n’évoque que le pourpoint et surtout les chausses de la même couleur orangé, sans un mot pour l’ample manteau mauve entièrement doublé de fourrure brune qui forme un écrin spectaculaire à ce sobre et vertical ensemble, et qu’il étale ostensiblement autour de ses épaules, comme si de rien n’était18.
Matthäus en pince plus sérieusement pour la cape, qui lui rappelle ses voyages en Italie. C’est en effet en 1516, alors qu’il est à Milan puis à Venise, qu’il arbore pour la première fois une « cape à l’espagnole », drapée sur ses épaules par-dessus un vêtement s’arrêtant au genou à plis amples et réguliers, « sayon » qu’il donne pour lombard19. Matthäus adopte avec enthousiasme les manières italiennes, et l’image suivante le montre à Venise « à la gentilhomo », enveloppé dans une ample robe noire. Huit ans plus tard, la cape rapportée de Venise reprend du service avec les modes espagnoles qui triomphent à Augsbourg à l’imitation de la cour impériale de Charles Quint. Elle est surtout la complice des aventures galantes : en 1527 Matthäus se fait représenter tout de noir vêtu, pourpoint et sayon, « le tout dans une cape à l’espagnole20 » qui décide du tour final de la tenue. Deux ans plus tard, arpentant les rues à la fin d’une aventure amoureuse, c’est pareillement enveloppé d’une courte cape qu’il se fait représenter de dos, pour nous permettre d’apprécier les bordures de passementeries de soie « qui coûtèrent à elles seules autant que la façon de la cape21. »
Les façons étrangères inspirent encore à Matthäus la plupart de ses couvre-chefs, pièces essentielles qui donnent la touche finale, souvent audacieuse, à une tenue. Voici le triomphe de la barette, de Gênes ou de Valence, rehaussée de velours ou d’une coûteuse plume d’autruche, portée « à la mode de Berne », fourrée de martre ou de menu-vair, plus tard concurrencée par le grand béret plat hollandais qu’il porte souvent par-dessus un fin bonnet de résille d’or. C’est en 1522 qu’il étrenne cet étroit bonnet qui enserre la tête, entièrement brodé de fils d’or. Deux ans plus tard, il attire l’attention sur « un bonnet mou à agrafes d’or » qui aurait appartenu au duc de Milan… ou de Bari il ne sait plus trop, mais qui le ramène encore à ses années italiennes.
Matthäus Schwarz à l’âge de 32 ans
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600, recueil de 71 feuillets commencé le 20 février 1520 et continué jusqu’au 15 septembre 1560. Dessins et texte explicatif de Schwarz lui-même. BnF, Département des manuscrits.
Matthäus Schwarz à l’âge de 42 ans
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600, recueil de 71 feuillets commencé le 20 février 1520 et continué jusqu’au 15 septembre 1560. Dessins et texte explicatif de Schwarz lui-même. BnF, Département des manuscrits.
Matthäus Schwarz à l’âge de 56 ans et 4 mois
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600, recueil de 71 feuillets commencé le 20 février 1520 et continué jusqu’au 15 septembre 1560. Dessins et texte explicatif de Schwarz lui-même. BnF, Département des manuscrits.
Matthäus Schwarz à l’âge de 63 ans, 6 mois et 25 jours
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600, recueil de 71 feuillets commencé le 20 février 1520 et continué jusqu’au 15 septembre 1560. Dessins et texte explicatif de Schwarz lui-même. BnF, Département des manuscrits.
Seuils et scènes primitives
Fou de fringues, Matthäus n’oublie pas qui il est et d’où il vient. Le premier vêtement est celui du ventre de la mère, dans un portrait des parents qui figure en tête du livre avec leurs armoiries. Deux ans et deux images plus loin Matthäus est – déjà – enveloppé d’un linceul : il échappe de justesse à une mort subite. À cinq ans il note qu’il « commence à avoir souvenance, mais comme en rêve22 ». Il apprend à lire et écrire au moment où il perd sa mère, et il est vêtu de noir. Les vêtements de l’enfance sont ceux du père, qui vêt de la même manière ses nombreux fils – treize sont en vie à sa mort en 1519. Matthäus est un écolier turbulent qui fait peu de cas de ses habits jusqu’à ses quarante ans, où une image le montre piétinant ses cahiers, rêvant de pays lointains et particulièrement attaché à un curieux vêtement fermé sur l’épaule : premier goût pour l’exotisme ? Cette année où il commence à travailler pour son père, il endosse avec plaisir le manteau court à plis ronds et à larges manches qui le fait entrer dans le monde des adultes, et l’année suivante dans celui des marchands sillonnant les routes : le manteau prend toute sa place comme vêtement d’extérieur et de voyage qui l’accompagne dans les missions que lui confie son père et bientôt Jacob Fugger. Lors de son entretien d’embauche en 1517, face à son employeur sévèrement vêtu de noir, Matthäus a passé un ample manteau dont la teinte brune et sourde atténue la blancheur éclatante de la tenue courte et ajustée qu’il porte en dessous23. L’année suivante, invité à un bal donné par l’empereur Maximilien, on retrouve le même manteau « à parements de satin » sur une tenue uniformément bleue.
On l’aura compris : le manteau, indice de respectabilité qui gagne en importance et en visibilité au fil du temps, est d’abord lié aux années d’apprentissage et à l’exercice d’une profession parfois périlleuse. Deux portraits, les plus abondamment commentés, concernent un manteau réversible qui a sauvé la mise et peut-être la vie de Matthäus pendant la Guerre des paysans en 152524. Face rouge, le vêtement présente une manche bleue portant les initiales de Matthäus marquées du « F » des Fugger, véritable logo et proie facile pour les insurgés. Mais face verte, la manche est ornée d’un damier rouge et blanc, couleurs de Matthäus certes mais qui rappelle innocemment le blanc de la chemise et le rouge de l’autre face. Lingots et pièces d’or voyageaient ainsi discrètement pour la plus grande tranquillité de Matthäus. « Dans les villages, il est vrai, cela nous revenait cher en vin, cependant nous nous faisions de bons amis là où d’autres restaient pris au piège. » Anecdote savoureusement rapportée, qui souligne au passage le grand pouvoir des apparences et la duplicité du manteau, pour le coup véritable cape d’invisibilité !
Recouvrant les tenues chamarrées de la jeunesse, le manteau doit plus que tout vêtement peut-être se conformer à une pesante législation qui entend marquer les différences de conditions dans l’habit25. La liste est longue des étoffes et ornements interdits aux bourgeois, et Matthäus a dû avoir fort à faire pour se distinguer tout en échappant à l’amende. Les quatre tenues de deuil réalisées pour la mort de son père qui employèrent d’importants métrages d’étoffe ? « Rien en soie », se hâte-t-il de préciser. Le « bonnet mou à agrafes d’or » porté en 1524 ? Un cadeau du duc de Milan (ou de Bari). La même année, « la barette d’écarlate extrafine de Valence en Espagne coûtant 8 florins » ornée de fils d’or, de boutons d’or et d’une pierre noire sertie d’or ? Cadeau d’un ami travaillant à Anvers, pour une tenue de noces. Le somptueux costume porté aux noces d’Anton Fugger en 1527 ? « Tout fut offert fors la barette ». Et la soie mentionnée n’est employée que pour des franges placées en bordure du manteau, velours, satin et taffetas étant réservés aux bordures. Ces parements de couleur généralement noire sont les seuls ornements des manteaux de drap de laine de la jeunesse. Le « pourpoint de satin dont le motif à carreaux semblait sous le soleil être de perles et d’or » ? Une belle imitation dont il n’est pas peu fier. Pour ses trente-huit ans, Matthäus se fait confectionner deux tenues dont l’élément le plus remarquable est cette fois le manteau, ample, gansé de soie et abondamment fourré d’un pelage brun et dense qu’il portera fréquemment à partir de cette date, et que l’on peut identifier à de la martre, fourrure précieuse dont le dos, plus sombre et fourni, était réservé exclusivement aux patriciens26.
Cet anniversaire marque un seuil important pour Matthäus : la fin de la jeunesse. D’une manière générale on est jeune jusqu’au mariage, et c’est à l’âge de quarante et un ans que Matthäus se décide à prendre femme. Pour l’occasion il commande un surprenant portrait27, qui le représente dans un intérieur au coin du poêle, dans une pose un brin théâtrale et de dos : tourne-t-il définitivement le dos à sa vie de garçon ? L’attitude en tout cas permet de mettre en valeur l’ampleur d’un manteau sombre à parements verts, à plis profonds, qui ressemble plutôt à une cape enveloppante d’où dépassent encore deux jambes gainées de rouge. Les trois vêtements qui suivent sont réalisés pour la cérémonie des fiançailles et du mariage, et elles se distinguent encore par un riche et lourd manteau, tenue totalement sombre dans les deux premiers portraits, puis blanche dans le troisième. À partir de cette date, les pourpoints et hauts-de-chausses sont généralement uniformément blancs ou noirs, seul le manteau apporte une note de couleur et surtout d’opulence qui clame la position confortable de Matthäus – qui ne juge pas utile de présenter son épouse.
Son 44e anniversaire est une autre étape importante : celle de l’anoblissement. Aussitôt il se fait représenter avec un manteau doublé de martre, de dos de martre comme les patriciens auxquels il appartient désormais, l’épée au côté, à ses pieds les armoiries familiales et le heaume signalant son récent anoblissement28. Mais c’est l’hiver, Matthäus est chaudement vêtu de noir sur fond de paysage enneigé. C’est le dernier portrait d’anniversaire du Livre des costumes.
Matthäus écarte d’emblée les costumes publics et de carnaval, mais sa portée autobiographique porte indéniablement la marque de son appartenance à un groupe social. Ainsi Matthäus se fait-il représenter lors du Carnaval de 1504, alors qu’il servait de page au bouffon de l’empereur Maximilien, dans un costume rayé détesté, tant les trois semaines passées auprès de ce personnage ont fait de lui un bon à rien comme il l’avoue lui-même, et qui dans l’image tire la langue à son maître29 ! Dix ans plus tard, stagiaire de l’homme d’affaires Ambrosio Visconti, il est contraint d’arborer à la demande de celui-ci les couleurs françaises du vainqueur de Marignan30. Gageons qu’il eut plus d’enthousiasme à porter les couleurs des Habsbourg ou les vêtements de la maison Fugger lors des événements publics auxquels il figurait. À l’approche de la cinquantaine, il participe à la défense de la ville qui a pris partie contre Charles Quint, et il consacre trois portraits à son rôle de capitaine des pompiers ou chef de troupe, qui le montre en armure complète.
L’empreinte du temps
Matthäus Schwarz à l’âge de 44 ans
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600, recueil de 71 feuillets commencé le 20 février 1520 et continué jusqu’au 15 septembre 1560. Dessins et texte explicatif de Schwarz lui-même. BnF, Département des manuscrits.
Ouvert sur un portrait d’anniversaire, le Livre des costumes s’est-il construit autour de ce genre très couru, garant de la sincérité de la démarche de Matthäus qui tient souvent à préciser que le portrait est « fidèle » ? Ulinka Rublack ne le pense pas, les vingt-huit premiers portraits ayant été commandés en même temps à Narziss Renner – les feuilles quant à elles, auraient été réunies en volume vers 1561. Longtemps le temps ne laisse aucune trace sur Matthäus, qui conserve la même physionomie et la même sveltesse jusqu’à son mariage, même si, note-t-il lors des noces d’un ami en 1525, « c’est en ce temps que je commençai à devenir gros et replet31 ». Et c’est l’année suivante qu’il fait réaliser de lui-même ce nu extraordinaire, le premier sans doute de l’histoire occidentale qui ne soit pas le Christ ou un saint, conçu comme un diptyque qui le représente de dos et de face, sans complaisance, sur un fond noir et uni32. Si le vêtement fait l’homme, ce dernier n’en ressent pas moins, à l’approche de la trentaine où la plupart de ses amis se sont mariés, les premières atteintes de l’âge.
Dix ans plus tard, l’adieu à la jeunesse est définitivement consommé dans un portrait fidèle où Matthäus pose d’un air las, le cheveu rare et la main levée vers le paysage lointain qui s’étend derrière lui33. Si l’ouverture du manteau court révèle encore le port d’un pourpoint écarlate, tout le reste est noir sauf la chemise. Ce portrait est de la main d’un autre peintre, Narziss Renner étant mort durant l’épidémie de peste qui sévit à Augsbourg un an plus tôt. Et jusqu’à son mariage trois ans plus tard où il se fait représenter de dos, aucun portrait n’est réalisé : Matthäus avait-il des doutes sur la poursuite de son projet ? Les façons vestimentaires l’occupent toujours, et il adopte les hauts-de-chausses à crevés bouffant au-dessus du genou, mais sa silhouette s’est alourdie, le pourpoint est couvert d’un manteau qu’il ne quittera plus guère, les couleurs se sont éteintes et c’est désormais en noir et en blanc qu’il apparaît le plus souvent.
Moins nombreuses désormais, les images s’attardent bientôt sur l’attaque cérébrale (« la force divine ») qui le frappa en décembre 1547, à près de cinquante-deux ans. Les dernières images du livre abordent ainsi les rives de la vieillesse, et pour la première fois Matthäus se fait représenter avec trois de ses fils, dont il indique les prénoms, qui l’ont assisté durant les longues semaines où il a dû garder le lit34. Il se fait donc représenter dans l’intimité de sa chambre, debout à une longue table de travail placée le long du lit où, chaudement vêtu d’un long manteau et de bottes fourrées, il continue de veiller, le bras en écharpe, à la conduite de ses affaires. C’est désormais un vieil homme qui se déplace à l’aide d’une canne et ne s’aventure en ville qu’à l’aide d’une chaise à porteurs roulante, et rarement seul. Il entreprend cependant un long voyage pour se rendre à la station thermale de Baden-Baden, et en 1553 il célèbre sa guérison complète par un portrait qui le campe dans le jardin verdoyant de sa maison, rose au poing et couronne de fleurs en tête, manteau noir taillé dans un précieux camelot, ouvert sur un pourpoint de même couleur porté avec chausses et haut-de-chausses d’un blanc éclatant, qu’il portait déjà pour la venue de Charles Quint à la Diète d’Augsbourg trois ans plus tôt35.
À cette image bucolique et quasi primesautière succède, sept ans plus tard, une autre plus sombre qui le représente à l’enterrement de son maître Anton Fugger, dans le long vêtement noir offert par la société à ses insignes employés. Au lieu de la nature riante de la santé retrouvée, un épais mur gris derrière lequel s’élève un arbre au rare feuillage. En marge de l’image Matthäus note sobrement : « Quelle différence entre cette 137e image et l’image 86 ». Ici s’achève le Livre des costumes de Matthäus Schwarz, qui devait survivre quatorze ans à son maître dont la perte l’affecta irrémédiablement. Philippe Braunstein l’imagine « dans sa retraite, confrontant ses portraits successifs avec l’ultime image, qui le fige au seuil de l’hiver. »
Matthäus Schwarz à l’âge de 29 1/3 ans et 8 jours
Source : Dessins des costumes portés par Matthäus Schwarz d’Augsbourg, 1501-1600. BnF, Département des manuscrits.












