Illustration d’ouverture
Photographie : Frédérique Plas.
La Maison de Victor Hugo conserve plusieurs objets liés à Léopoldine Hugo (1824-1843). Si ce genre de souvenirs semble plutôt commun à beaucoup d’histoires familiales, ces objets prennent une coloration singulière dans le cas de la fille de l’écrivain et se chargent d’affects considérables. La mort de Léopoldine à l’âge de dix-neuf ans, quelques mois à peine après son mariage, est une des raisons pour lesquelles la famille Hugo a non seulement tenu à sauvegarder des objets chargés de son souvenir (lettres, cahiers d’écolière, petits mots, etc.), mais aussi à conserver plusieurs vêtements de la jeune femme. Certains d’entre eux, liés au mariage ou à sa noyade, ont été pieusement protégés, telles les délicates enveloppes d’un corps disparu. Des fragments d’autres, souvent déjà abîmés lors de son décès, servirent par la suite à la confection d’un nouveau type de souvenir en résonnant parfois dans les poèmes du père. L’histoire de Léopoldine Hugo est bien connue, celle du deuil vécu par ses proches l’est avant tout sous forme d’un récit sublimé. Plusieurs détails significatifs se cachent pourtant dans les plis et replis des vêtements, parmi les mots griffonnés sur une étiquette ou entre les lignes de lettres qui nous sont parvenus.
Apanage de l’aînée, beauté singulière ou simple privilège, Léopoldine est portraiturée bien plus souvent que les autres enfants Hugo. Aussi, qu’il s’agisse des robes qui figurent sur ces représentations, de robes dont la confection a laissé une trace dans la correspondance ou dans un carnet de famille, de robes-souvenirs conservées avec soin et emmenées par les Hugo en exil ou encore de fragments de robe transformés en objet-souvenir, ces habits et autres étoffes nous permettront d’évoquer la question de la charge affective et mémorielle qui y a été associée.
Née quelques mois après la disparition d’un premier enfant1, Léopoldine fait l’objet de l’attention toute particulière de ses parents. Alors que le jeune couple avait confié le garçonnet aux soins d’une nourrice et de la belle-mère à la campagne, les parents ne se séparent plus de leur second enfant. Ainsi, Léopoldine participe depuis toujours aux voyages et aux activités mondaines du couple. Plusieurs portraits de ses premières années témoignent de sa place dans le cercle familial et amical des Hugo2.
Gaie et sensible, Léopoldine devient non seulement l’enfant choyée, mais la fille du poète que mentionnent bien des poèmes et des carnets. De son enfance nous sont parvenus plusieurs témoignages : vacances passées chez les Bertin aux Roches, jeux et jouets fabriqués avec les proches3, lettres échangées avec son père aux absences de plus en plus régulières4. Dans l’une d’elles, que Léopoldine adresse à son père parti en voyage avec Juliette Drouet en été 1835, affleurent la tristesse et le vide provoqué par cette absence :
Je voudrais bien te voir et maman pleure quelquefois en pensant qu’elle n’est pas avec toi. Nous espérons bien que tu seras à Paris avant la fin de ce mois. N’oublie pas ta petite fille, petit [père] et laisse là tes pierres taillées et vient [sic] avec nous qui t’aimons tant et les vilaines je voudrais bien qu’elle s’en aillent [sic] afin que tu viennes avec nous5.
Cette lettre date justement de la période où Auguste de Châtillon, ami de la famille, peignait Léopoldine au livre d’heures, en référence au début de l’éducation religieuse de la jeune fille6. Celle-ci, âgée de onze ans, y paraît déjà très mûre, attentive, silencieuse… Elle qui commence à peine son catéchisme et qui écrit des lettres à l’orthographe incertaine est représentée en femme-miniature. Cette impression est renforcée par la ressemblance avec sa mère dont elle tient la noirceur des cheveux et la pâleur du teint. Ses cheveux sont lissés et forment un chignon qui dégage la nuque ; l’ovale du visage est souligné par le contraste avec la boucle d’oreille et la fleur rouge fixée dans les cheveux. La fillette est coiffée et habillée comme une adulte. Elle porte une robe en coton avec un haut montant boutonné dans le dos, des manches et une jupe bouffantes. La robe est surmontée d’un tablier en serge de laine rouge parsemé de petits motifs brochés en soie noire et blanche, couvrant entièrement le devant et le haut du dos.
Robe et voile de mousseline blancs
Léopoldine au Livre d’Heures, Auguste de Châtillon, 1835, huile sur toile
Source : Maison de Victor Hugo, Hauteville House, inv. : MVHP 0768.
© Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey.
Un an plus tard, Léopoldine célèbre sa première communion. Dans la petite église, le moment solennel de l’élévation a été représenté lui aussi par Auguste de Châtillon7. Et le tableau comme les témoignages des proches s’accordent sur la tenue de Léopoldine – une robe et un voile de mousseline blancs. Dans cette église représentée par Châtillon comme dépouillée et presque vide, où seuls le prêtre, le père et la communiante sont tout à fait identifiables, le peintre souligne l’importance du blanc par la composition. La lumière pénètre dans l’édifice par les fenêtres du transept, se reflète dans les deux missels et au-dessus de l’autel, puis inonde l’espace séparant la communiante de l’assistance. Ce qui relie les humains – c’est la couleur blanche. Blanches la chasuble du prêtre célébrant la messe, l’hostie qu’il tient élevée au-dessus du calice, blancs les vêtements des enfants et des femmes, et enfin… presque blanc le visage du père de Léopoldine, représenté de profil.
Or, en 1836, le blanc n’est pas forcément de mise et la tenue des communiantes n’obéit pas à un modèle vestimentaire rigoureux. Telles que les représentent les journaux de mode des années 1830, les robes des communiantes des familles bourgeoises ne diffèrent pas beaucoup des robes de sortie portées par leurs mères et ne semblent pas être spécifiquement conçues pour cet usage.
L’étude des images-souvenirs de la première communion par Catherine Rosenbaum révèle que la personne de la communiante est relativement peu représentée dans les années 18308. Elle montre aussi l’apparition de celle-ci parfois voilée dans la décennie suivante et une véritable multiplication de l’image des « petites épousées du Christ » en robe et voile blancs dans les années 1850-18809. Les journaux de mode reflètent une évolution semblable10. Le Journal des dames et des demoiselles de Bruxelles présente ainsi en 1854 sur la même planche une mariée et une communiante en voiles longs et crinolines11. Les sources photographiques prouvent à leur tour durant la période de la Troisième République la progression du blanc adopté d’abord pour le voile de la communiante puis pour sa robe. En se généralisant, la robe blanche de la communiante devient ensuite un modèle pour la robe de mariée12. Dans la génération de Léopoldine Hugo, la tenue blanche de communion semble adoptée par certaines institutions d’éducation religieuse et parfois par les familles bourgeoises catholiques, sans pour autant constituer un canon esthétique strict.
La première communion de Léopoldine est un moment dans la vie familiale où se croisent et se nouent les émotions et les enjeux affectifs des proches. La mère voit avec difficulté son enfant devenir jeune fille, le père est travaillé par la nostalgie du temps révolu d’une famille unie. Leurs amants respectifs – Charles Augustin Sainte-Beuve et Juliette Drouet – traversent chacun une période délicate. Ainsi la blancheur et la légèreté de la robe de la communiante créent une émotion toute particulière pour chacun des quatre parents dont cette communion familiale met en jeu la relation affective. Sur la toile La première communion de Léopoldine à Fourqueux, on peine à identifier quelques proches. Ce choix du peintre n’est pas un désir de dissimuler les silhouettes de Juliette Drouet ou de Charles Augustin Sainte-Beuve, réellement absents physiquement de la cérémonie. On peut cependant se poser la question, pourquoi, ce peintre-ami, connaissant parfaitement les membres de la famille, n’a pas fait un portrait de groupe avec la fratrie, le grand-père ou les cousins… pourtant en réalité présents à cette cérémonie aux côtés des amis de la famille13.
Au contraire, il a offert aux Hugo un tableau magnifiant la lumière et la blancheur autour de la jeune fille, et non l’image d’une famille réunie. S’il est impossible d’affirmer les raisons de ce choix, on peut cependant souligner qu’Auguste de Châtillon est un ami proche, passant des heures, et parfois des semaines auprès de la famille. Il y recherche de la compagnie, un bon déjeuner, un lieu de discussions et de rencontres intéressantes. Il ne peut qu’être un observateur attentif. Or, la lecture approfondie de ce qui nous est parvenu comme correspondance entre Adèle Hugo et Sainte-Beuve ainsi que celle entre Juliette Drouet et Victor Hugo montre bien la présence affective des amants lors de cette communion familiale.
Adèle a fait faire pour Léopoldine un bracelet à partir de la moitié d’une chaînette reçue de Sainte-Beuve, à qui elle écrivit qu’elle y a ajouté un petit Christ qui est dans ma pensée un souvenir de nous deux14.
Victor, quant à lui, a apporté la tenue de la communiante, faite à partir d’une ancienne robe de Juliette Drouet. C’est cette robe en mousseline blanche qui, lavée par les soins de Juliette et retaillée par sa couturière, a servi pour la confection de la robe et du voile de Léopoldine. La correspondance conservée ne permet pas de comprendre ce qui était de l’ordre du secret quant à la provenance de ces éléments de parure. Bien que le réemploi d’un vêtement, son ajustement, ou bien la circulation des habits entre les personnes – y compris de différentes classes sociales – fassent partie des usages fréquents au xixe siècle, l’histoire de la robe blanche de Léopoldine intrigue à plusieurs égards.
La première communion de Léopoldine à Fourqueux, le 8 septembre 1836 (détail), Auguste de Châtillon, 1836, huile sur bois
Source : Maison de Victor Hugo - Hauteville House, inv. : 769.
© Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey.
Séjour familial à Fourqueux
Les préparatifs pour la communion ont duré plusieurs mois. Durant l’année qui s’est écoulée entre la création des deux tableaux offerts aux Hugo par Châtillon15 – la jeune fille a été inscrite en cours de catéchisme. Puis, dès début mai 1836, Adèle Hugo s’installe avec les enfants dans une maison louée par son époux à Fourqueux près de la forêt de Marly. Durant cette période, le curé de la paroisse, le père Roussel, et le grand-père de Léopoldine, Pierre Foucher, se chargent de la préparation de la jeune fille pour sa première communion initialement prévue pour le 15 août 1836. La vie familiale s’organise autour de cet événement à venir. Le séjour à Fourqueux est rythmé par des visites des cousins et des amis qui y viennent passer tantôt un dimanche, tantôt quelques jours. Cet été-là, Sainte-Beuve ne figure pas parmi les invités ; après sa brouille avec Victor l’année précédente, il préfère se tenir à l’écart. Il marque aussi une certaine distance dans ses lettres à Adèle, où le vouvoiement se substitue aux formules plus tendres. Dans les semaines qui précèdent la communion, Adèle, dont les proches constatent une certaine apathie16, écrit ces mots à son mari, parti en voyage avec Juliette depuis le 15 juin :
5 juillet… Je suis bien vieille par les goûts et assez triste quoique sans chagrins. […] Il est dans mes idées que tu sois aussi libre qu’un garçon, pauvre ami, toi qui t’es marié à vingt ans, je ne veux pas lier ta vie à une pauvre femme comme moi. Au moins, ce que tu me donneras, tu me le donneras franchement et en toute liberté17.
Hugo rentre du voyage la veille de la Saint-Victor, qui chaque année, le 21 juillet est une fête familiale. Léopoldine a préparé pour cette occasion un petit concert au piano. Suivent alors de fréquents va-et-vient du père, qui travaille dans la capitale à l’adaptation de Notre-Dame de Paris pour l’opéra, mais se rend aussi régulièrement à Fourqueux.
En juillet encore, les lettres qu’il reçoit de Juliette évoquent le plaisir et la nostalgie de leur voyage estival, puis, dès les premiers jours d’août, leur teinte devient plus douloureuse. Juliette s’efforce en vain de faire lever plusieurs interdits que son amant lui impose – notamment pouvoir sortir librement en son absence18 et revenir travailler dans un théâtre parisien19… Sa solitude et sa frustration trouvent un écho dans chacune des lettres du mois d’août 1836. Un autre motif rémanent est celui des comptes qu’elle fait à la demande de Hugo, des dépenses qu’elle décrit et s’évertue à limiter.
L’après-midi du samedi 13 août, alors que toute sa famille est à Fourqueux, Hugo ouvre à Juliette les portes de son appartement de la place Royale où elle pénètre pour la première fois. Elle en ressent un choc et une profonde douleur qu’elle relate le soir-même :
[…] pour être sincère avec vous mon cher adoré je vous dirai que j’ai rapporté de cette visite une tristesse et un découragement affreux. Je sens bien plus qu’avant combien je suis séparée de vous et à quel point je vous suis étrangère […] je me trouve la plus misérable des femmes.
Si vous avez quelque pitié de moi mon cher amour, vous m’aiderez à sortir de cette posture accroupie et humiliante dans laquelle je suis et qui torture mon esprit en même temps que mon corps20.
Quatre jours plus tard, elle évoque la recherche de ses anciennes robes, dont une, en mousseline blanche, reviendra plusieurs fois dans ses lettres. Tout porte à croire, qu’à moins d’un mois de la communion déjà reportée, Adèle Hugo, trouvant difficilement une consolation dans le dessin et les promenades campagnardes n’a pu s’occuper de la robe de la communiante. Victor, que la capitale appelle beaucoup pour ses affaires, a probablement été chargé de cette mission.
Marques d’affection
Quelques jours après son découragement affreux, Juliette trouve un moyen de se montrer non seulement utile, mais aussi pragmatique et efficace. Elle a un plan – récupérer des robes qu’elle a mises en gage – et parvient sans trop de difficulté à convaincre Victor :
De cette façon, nous ne dépenserons que peu ou point d’argent. […] Je ne t’ai pas attendu pour te consulter parce que le temps nous aurait manqué. Et que je ne pense pas qu’il y ait mauvaise économie dans mon essai21.
Le lendemain soir, elle l’informe que son amie et couturière, madame Pierceau, est venue tout à l’heure, elle est repartie presque aussitôt. Voici que nous avons trouvé un moyen de faire un très joli mantelet à peu de frais. Mais pour cela, il faut que vous y consentiez mon amour, et c’est trop juste. Au reste si vous vous y opposez absolument je ne m’en vexerai pas et je trouverai que vous avez raison22.
Deux jours plus tard, le 22 août, Juliette renonce à son petit mantelet. Le 24 août, l’ancienne robe de Juliette, récupérée au mont de Piété, est rapportée de chez la blanchisseuse et examinée par Mme Pierceau. Le 29, Juliette s’affole, car elle constate quelques tâches qu’elle n’avait pas vues auparavant. Mais, rassure-t-elle : je persiste à croire que si on peut la faire, cela lui fera une très gentille petite robe23.
Le 30 août, face à ses créanciers et au fait que Victor persiste à refuser qu’elle puisse reprendre son travail au théâtre, elle s’enfonce dans le doute :
Bonjour, mon cher petit Toto, tandis que vous m’oubliez je pense à vous avec amour, pendant que vous vous amusez je continue ma petite besogne d’amour à laquelle vous ne faites plus la moindre attention et dont vous ne me tenez aucun compte. C’est avec tristesse que j’observe depuis longtemps le changement survenu dans votre amour. Il y a des moments, ceux de votre absence, où je me demande s’il ne vaudrait pas mieux rompre une liaison encore pleine d’amour et d’illusions, de mon côté, que d’attendre que vous l’ayez tarie et dépouillée par votre indifférence ? Je ne veux pas vous faire de phrases inutiles : mais vous savez que je vous aime, que depuis quatre ans bientôt il n’y a pas un seul jour où je ne vous ai donné des preuves de cet amour sans borne ? Eh bien, mon cher Victor, si vous m’aimez moins comme tout semble me le prouver, dites-le-moi à présent24.
L’après-midi suivante, après la visite de Victor, elle est apaisée et évoque à nouveau la question des taches à faire enlever : Je vais [l’]envoyer à l’instant chez Turlot [teinturier]. Je désire que la robe soit assez bien détachée pour servir à ma belle Didi [Léopoldine] Cela me contrarierait fort si j’étais obligée de renoncer à cette illusion25. Et elle rajoute le soir :
Mon cher petit bien-aimé, je vous aime cent fois plus que je ne peux vous le dire. Je suis très contente de croire que vous n’irez pas à Fourqueux ce soir. Peut-être me trompé-je mais alors je ne serai désabusée que tard, ce sera toujours ça de gagné.
Je suis bien contente, ma Didine va avoir une très jolie robe avec laquelle elle pourra faire la belle à l’église. J’aurais voulu en avoir une aussi pour ma vieille connaissance Mlle Dédé [Adèle, la fille cadette des Hugo], mais j’ai beau regarder dans mes penaillons, je ne vois absolument rien qui soit digne de lui être offert26.
Enfin, le 7 septembre au soir, Victor vient chercher chez Juliette la robe de communiante, qu’il apporte le lendemain matin à sa fille, le jour de la cérémonie.
Les lettres de Juliette nous offrent non seulement la chronologie précise, mais permettent aussi d’entrevoir l’agitation entourant et traversant son « couple ». Cette femme de l’ombre qui nomme depuis longtemps les enfants Hugo – ma Didine, mon Toto, notre Charlot – est, comme son amant, très attachée aux petites marques d’affection familiale. Elle prépare des petits cadeaux pour les enfants de Victor lorsqu’ils sont malades, ou bien lui demande de choisir de menus objets parmi ses babioles pour leurs étrennes. L’idée d’offrir sa robe pour la confection de la parure de la communiante s’inscrit donc dans une longue série d’attentions qu’elle manifeste aux enfants de Victor. Mais, indéniablement, le moment de la préparation de la communion de Léopoldine est pour Juliette une période éprouvante. La robe blanche, avec tout le soin et toute l’attention qu’elle y a apportés, n’est-elle pas sa façon à elle de communier ? Non seulement avec, ou plutôt aux côtés de la famille, mais aussi avec Dieu qu’il lui arrive d’évoquer, comme ce jour de la cérémonie familiale à Fourqueux :
Il fait un temps affreux, il tonne à faire trembler la meilleure conscience. Cependant si tu étais là, je le dis en demandant pardon à Dieu, mais je n’aurais pas peur du tout. Tu as sans doute oublié la fameuse averse de Jouy27. Mais moi j’en ai le souvenir présent comme si c’était hier. Jamais je ne t’ai plus aimé que dans ce moment-là, et depuis je n’ai fait que t’aimer davantage28.
Charles Vacquerie et sa femme (Léopoldine Hugo) en 1843, par Adèle Hugo, dessin à la mine graphite, 1843
Source : Maison de Victor Hugo, Hauteville House. Ce dessin fut à plusieurs reprises photographié par Auguste Vacquerie. Le truchement de la photographie permet un changement d’échelle, mais aussi une « réactualisation » de l’image. La version photographiée de ce dessin, telle une miniature, a ainsi été intégrée dans un grand collage réalisé par Charles Hugo et représentant la maison familiale à Guernesey. Dans ce collage, les photographies des membres de la famille sont insérées à l’emplacement des fenêtres. Ainsi, Léopoldine et Charles Vacquerie, bien que décédés douze ans plus tôt, trouvent leur place dans cette représentation symbolique de la maisonnée.
© Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey.
Vitrine rassemblant accessoires et factures relatives au mariage
Source : Exposition Léopoldine ou la jeunesse volée, 2010.
© Éric Emo/ Maisons de Victor Hugo.
Mitaines longues de Léopoldine Hugo, tricot de soie noire, trois filets brodés au point de bourdon, vers 1843
Source : Maison de Victor Hugo, Paris.
© Éric Emo/ Maisons de Victor Hugo/Roger-Viollet.
Bottines de Léopoldine Hugo. Satin noir et quartier et bout en cuir verni noir ; laçage sur la partie interne du pied ; doublure de coton écrue, 1843.
Source : Maison de Victor Hugo, Paris.
© Éric Emo/ Maisons de Victor Hugo/Roger-Viollet.
Le mariage de Léopoldine
À quatorze ans, Léopoldine exprime le souhait de ne plus aller à l’école. Son éducation se poursuit cependant à la maison, et elle bénéficie aussi de « cours d’émulation ». La vie de Léopoldine est ponctuée par les sorties au théâtre – elle assiste dès l’âge de sept ans aux premières des pièces de son père. Sa correspondance avec Julie Foucher, sa tante maternelle, nous laisse les traces des préparatifs de bals et de sorties mondaines, fournissant moult détails sur les toilettes, tissus, broderies, coupes, coiffures et travaux d’aiguille de Léopoldine.
En 1839, Mme Hugo accepte l’invitation en Normandie des frères Vacquerie, dont l’aîné, poète et journaliste est un admirateur de Victor Hugo. Le cadet s’avère être un adorateur de sa fille. Léopoldine gravit les tours de l’abbaye de Jumièges au bras de Charles Vacquerie, qui la couvre d’attentions et de présents…
Connue et favorisée par la mère, cette relation reste longtemps cachée au père, qui, enfin informé, retarde son accord, puis capitule… Contrairement à la première communion, célébrée avec faste, le mariage de Léopoldine ne réunit que quelques intimes. Les faire-part sont envoyés plus d’un mois après la noce et seul le frère aîné du marié représente sa famille aux cérémonies civile et religieuse. Parmi les Hugo, seuls sont invités les oncles et tantes de Léopoldine.
Ainsi, témoins compris, la chapelle du catéchisme de l’école Saint-PaulSaint-Louis réunit-elle moins de vingt personnes. Les cousins d’Adèle Hugo se joignent au repas donné place Royale, mais ce fut par hasard, car ils passaient par là et ont été attirés par les lumières… Les deuils récents dans la famille de Charles Vacquerie29 imposent la sobriété vestimentaire et de la retenue dans la cérémonie, ce qui ne peut que convenir à Victor, réticent quant au choix de sa fille. La date de mariage n’étant fixée qu’à peine quelques jours à l’avance, les préparatifs du repas de famille sont tardifs eux aussi. La tenue et le trousseau de la jeune mariée sont pour autant prévus à l’avance.
Comme l’écrira plus tard sa mère, Léopoldine sous sa couronne de fleurs d’oranger, avait la même auréole de chasteté que la communiante30. Elle portait une robe en taffetas de soie ivoire avec un corsage cintré agrémenté d’un double pli plat au niveau des épaules, légèrement dévoilées par le décolleté en V. Le corsage esquisse une pointe au niveau de la taille, d’où partent de nombreux petits plis ; les manches plates, de trois-quarts, sont ornées d’un revers en pointe. Un voile en tulle, des gants de peau blanche, des souliers en forme de ballerines en satin ; un fichu de blonde en dentelle et une couronne de roses blanches et de fleurs d’oranger en étoffe, complétaient la toilette de la mariée31.
Les jeunes époux ayant passé la nuit de noces à l’Hôtel Bergère, quittent Paris pour Le Havre sans revoir la famille pour éviter les épanchements. Malgré cette précaution, la famille semble vivre un véritable déchirement :
[…] le lendemain du départ de Léopoldine, la mère s’enferma et pleura. Sa petite Adèle, trop enfant pour s’expliquer son propre chagrin, s’écriait :
« Quel mal ais-je donc fait pour souffrir ainsi32 »
Quant au père, il écrit à sa maîtresse :
Hier j’ai marié ma fille, mon enfant bien-aimée. Elle me quitte. […] Tout à l’heure, j’ai pleuré ; tu as caché ma tête dans ta poitrine ; et dans cette étreinte de douleur, comme il y a dix ans dans notre première étreinte d’amour, j’ai senti, mon ange, combien tu m’étais douce et combien je t’aimais33.
Léopoldine et Charles Vacquerie s’installent au Havre, d’où la jeune femme envoie de longues lettres à ses proches. Leur quotidien provincial est agrémenté par la visite estivale de la famille Hugo, pour laquelle elle loue un pavillon. Le père vient y passer un dimanche de juillet avant de rejoindre Juliette Drouet pour leur voyage d’été. Juste avant ce départ il écrit à sa fille :
Cette journée au Havre est un rayon dans ma pensée ; je ne l’oublierai de ma vie. […] Je suis parti avec un serrement de cœur et le matin, en passant près du bassin, j’ai regardé les fenêtres de ma pauvre chère Didine endormie34.
Le 1er septembre 1843, Léopoldine et son mari partent rendre visite à la mère de Charles. Le 4 ils font une excursion en canot sur la Seine. On connaît la funeste suite… le bateau chavire et les jeunes époux se noient35. Deux jours plus tard, le couple est inhumé dans le même cercueil au cimetière de Villequier. Aucun membre de la famille Hugo n’a assisté à la mise en bière ni n’était présent lors de l’enterrement36. La mère, apprenant le drame pendant ses vacances près du Havre, rentre à Paris avec ses enfants. Le père, injoignable, est sur le chemin de retour d’un voyage dans les Pyrénées. Il apprend la mort de sa fille trois jours après l’enterrement et désespéré écrit à sa femme :
Chère amie, ma femme bien-aimée, pauvre mère éprouvée, que te dire ? Je viens de lire un journal par hasard. Ô mon Dieu ! Que vous ai-je fait ! J’ai le cœur brisé… […] il me tarde de pleurer avec toi et avec mes trois pauvres enfants bien-aimés37…
Il arrive de Rochefort à Paris après cinq journées d’un voyage qu’on imagine éprouvant. La famille s’enferme place Royale. Les proches, comme David d’Angers, rendent compte de son état de prostration : la nuit on doit entendre cependant, les éclats de voix que la douleur fait pousser à la pauvre mère qui a continuellement entre les mains la chevelure de la noyée ; dans le jour, Hugo tient embrassés ses enfants sur ses genoux38.
« Reliques sacrées »
Couronne de mariée de Léopoldine Hugo, tissu à l’imitation de fleurs blanches et feuilles sur armature, 1843
Source : Maison de Victor Hugo, Hauteville House.
© Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey.
Léopoldine lisant par Adèle Hugo, dessin à la mine graphite, 1837
Source : Maison de Victor Hugo, Hauteville House. Sous le dessin, échantillon textile et deux mots manuscrits : « Robe de Didine, 1834 » et « Oh ! La belle petite robe qu’elle avait, vous rappelez-vous ? ».
© Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey.
Corsage de Léopoldine Hugo. Voile de coton. 1843
Source : Paris, Maison de Victor Hugo.
© Éric Emo/ Maisons de Victor Hugo/Roger-Viollet.
Robe portée par Léopoldine Hugo le jour de sa mort, toile de laine, 1843
Source : Maison de Victor Hugo, inv. : 2010.0.10 et inv. : 1231. Sur l’étiquette : « Costume avec lequel ma fille est morte. Relique sacrée ». Le ruban, comme la robe, reprend les trois couleurs du demi-deuil qui correspondaient généralement à la période postérieure aux six mois de grand deuil, pour lequel le noir seul était de rigueur. Léopoldine portait le deuil de son beau-père décédé le 19 mars 1843, à peine un mois après son mariage et cinq mois après la mort de son beau-frère Nicolas Lefèvre, le 10 octobre 1842. Une facture de son trousseau indique que Léopoldine se fournissait dans un magasin spécialisé pour le grand deuil et le demi-deuil, dénommé « À la ville de Paris ».
© Éric Emo/ Maisons de Victor Hugo/Roger-Viollet.
Housse à gants qui contenait la robe et le ruban
Source : Maison de Victor Hugo.
© Éric Emo/ Maisons de Victor Hugo/Roger-Viollet.
Le deuil sera long et commence de manière symbolique par une action que l’on peut interpréter comme une mise en bière d’un portrait de Léopoldine. Ainsi, quatre jours après son retour à Paris, Victor Hugo répond à son beau-frère qui lui demandait un dessin représentant Léopoldine :
Mon pauvre Paul, mon bon Paul, tes vers sont déchirants et ravissants à la fois : ils m’ont remué les entrailles ; je t’en remercie, mais je ne puis me séparer de ce portrait ; figure-toi, mon pauvre ami, qu’elle l’avait fait faire pour moi, qu’elle allait tous les jours, avant son mariage, chez M. Édouard Dubufe, pour cela, qu’elle me l’a donné avec son dernier adieu39 ; ce portrait c’est maintenant une partie de ma vie : je l’avais couché sur mon lit, comme mon enfant, comme mon trésor ; en arrivant c’est la première chose que j’ai cherchée ; ne le trouvant pas, j’ai tout retourné dans ma chambre et dans mon cabinet ; comprends-moi […] puisqu’elle l’a fait pour moi, il faut bien que je le garde. Et puis, je ne pourrai pas m’en passer ; c’est mon ange, vois-tu ; il faut qu’elle soit près de moi avec son doux regard40. […]
Ce portrait que le père couche comme son enfant, devient donc une partie de sa vie. Inséparable. Mais, il reste aussi un objet et c’est en tant que tel que le père propose qu’il soit reproduit :
pardonne-moi, car après tes charmants vers je ne devrais rien te refuser, je te refuse pourtant ce portrait, pardonne-moi, fais-le copier, je serai heureux de savoir que tu l’as aussi41 […]
Les vêtements que portait Léopoldine le jour de sa mort ont été conservés par la famille qui les offrit plus tard à la Maison de Victor Hugo. La jupe de la robe et son ruban ont été rangés dans sa housse à gants42 portant une étiquette sur laquelle Mme Hugo avait inscrit la mention suivante : Costume avec lequel ma fille est morte. Relique sacrée.
Les portraits de Léopoldine, comme aussi ses objets et ses vêtements, sont vénérés comme autant de reliques. Les dessins qui la représentent sont encadrés et accompagnés de dédicaces, de lettres, de rubans ou de bouts de tissus. Ses portraits sont copiés ou photographiés, ce qui permet de transmettre l’image de la disparue à des proches, et de l’inclure dans les albums de famille. Par exemple, le dessin représentant Léopoldine, fait par sa mère après la première communion, a suivi la famille en exil et été agrémenté de rajouts faits par son père43. Sur la partie gauche du dessin se trouve une dédicace contemporaine de sa création : à mon cher Victor / Adèle Hugo. 1837. Mais au-dessous, sur le carton de montage, Hugo réalise trois cartouches. Au centre : un fragment de la robe rouge aux motifs de soie noire44 a été cousu, il est accompagné de deux annotations de la main de l’écrivain. À gauche : Robe de Didine 1834. V.H. ; et à droite : deux vers des Contemplations45 :
Oh ! la belle petite robe
Qu’elle avait, vous rappelez-vous ?
La particularité du deuil de Léopoldine et de la façon dont sa famille traite les objets lui ayant appartenu et ses portraits tient encore à trois autres aspects de la relation au corps de l’être disparu. Il s’agit d’abord d’une sorte d’omission des corps – ceux des vivants – face au corps de la jeune femme noyée. Nous avions évoqué brièvement l’absence des membres de la famille Hugo tant lors des démarches funéraires que durant la cérémonie de l’enterrement. Victor, en voyage, était injoignable. Quant à la mère, elle fit le choix d’éloigner les autres enfants des lieux du drame et de leur en dire le moins possible. Ainsi, deux semaines après la noyade, David d’Angers rapporte : la jeune sœur ne connaît pas encore toute l’étendue du malheur ; on ne lui a pas parlé que de la mort de M. Vacquerie46.
Si on ignore d’une part ce que les enfants du couple – Charles dix-sept ans, Victor quinze ans et Adèle treize ans – ont compris par eux-mêmes et, d’autre part, les mots que les parents ont choisis pour nommer le drame, on sait en revanche combien il leur aura été difficile de trouver le chemin du cimetière de Villequier. Adèle Hugo s’y rendra avec sa fille cadette pas moins d’un an après le décès de Léopoldine. Quant à Victor Hugo, deux années supplémentaires devront passer avant qu’il parvienne à s’y rendre47.
Le second aspect est une expérience cette fois-ci collective et fondatrice des proscrits, unis face aux difficultés de l’exil. L’éloignement imposé à la famille, aux amis, aux proscrits, constitue une forme de deuil collectif, mais aussi un renouveau pour Hugo et pour certains de ses proches. Pour le poète, la renaissance passera tant par Les Contemplations que par l’expérience de tables tournantes.
La dernière particularité de ce deuil semble liée à l’avènement de nouveaux moyens de multiplier une image. Décédée en 1843, Léopoldine Hugo n’a jamais été photographiée. Mais, les dessins qui la représentent sont, après sa mort, copiés, photographiés ou lithographiés. Certaines de ces images sont accompagnées de dédicaces, de fragment d’un tissu, d’un ruban – comme pour attester de leur lien avec le corps de la disparue.
En 1855, Adèle Hugo écrit ces mots à sa sœur Julie : Charles nous fait un grand tableau où sont réunis tous nos portraits d’exil, il les illustre. C’est une œuvre, c’est que, vois-tu, l’exil est notre fierté, et nous faisons le plus possible provision de souvenirs48. Parmi les portraits photographiques que Charles intègre à ce tableau-collage49 figurent aussi les disparus.
Une fois photographié, le dessin représentant Léopoldine et son époux50 y prend place aux côtés des vivants. Dans cette même maison, se trouve aussi dans la chambre de Mme Hugo une encoignure où sont disposées les reliques couronne et robe de mariage de Léopoldine, la robe dans laquelle elle est morte51.
Dans l’histoire familiale des Hugo, se recueillir au cimetière de Villequier fut d’abord trop douloureux, puis s’est avéré impossible en raison de l’exil52.
Ainsi, peut-être, ce bouquet de houx vert et de bruyère en fleur, impossible à déposer, fut-il remplacé par la création de reliques signant la présence du corps de la disparue.
Portrait de Léopoldine Hugo d’après le dessin d’Édouard Dubufe, Auguste Vacquerie
Source : Photographie, tirage sur papier salé, Maison de Victor Hugo, réalisé à Jersey entre 1853 et 1855.
© Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey.
Hauteville House, la salle de billard
Source : photographie anonyme, vers 1920, tirage sur papier albuminé. Maison de Victor Hugo, inv. :3734.














