NOTE EN EXERGUE : Mes remerciements à Frédéric, Jean-Marc Berlière, Anne Carol, Nathalie Latour, Françoise Monfrin, Nicole Pietri, Perrine Rogiez-Thubert, Martine Vidier, ainsi qu’au Pôle « Images » du Service de la Mémoire et des Affaires culturelles de la Préfecture de police, à l’équipe de Modes pratiques pour sa patience et à Isabelle Tarisca (Archives de la Préfecture de police) pour son aide précieuse en ces temps de confinement prolongé du monde des archives, et particulièrement des Archives de la Préfecture de police, dont la quasi-fermeture suscite l’inquiétude.
Illustration d’ouverture
© Rémi Bonte.
L’existence de cette photographie en noir et blanc de format 12,9 cm sur 18,2 cm, conservée dans la série iconographique des Archives de la Préfecture de police de Paris (fig. 1), est due au destin singulier de la petite fille de quatre ans qu’elle met en scène habillée de ses vêtements1. Victime anonyme d’un meurtre commis à Bagneux, commune rurale située au sud de Paris, dans le département de la Seine (Hauts-de-Seine aujourd’hui), en février 1877, elle fut aussitôt prise en charge par les autorités judiciaires dont la première tâche était de faciliter son identification pour remonter à son agresseur, avant de rejoindre un processus funéraire qui mènera à sa double inhumation au cimetière municipal de Bagneux en mars en terrain commun, puis en juin dans une concession perpétuelle pourvue ultérieurement d’un tombeau, sous l’identité retrouvée de Jeanne Moyaux2.
Par les conditions de sa création, où l’urgence le dispute à l’inventivité, et dans un contexte marqué par l’impact médiatique du crime, à l’heure de l’émergence de la presse à grand tirage et de la culture de masse3, cette photographie d’identité judiciaire pose la question de l’usage des vêtements portés par la petite morte au moment de la photographie et au-delà, dans le temps court et le temps long, permettant de dresser le canevas de leur histoire matérielle et symbolique4. Cette « culture des apparences » renvoie à d’autres histoires, celle de la photographie dans toutes ses dimensions techniques et sociales, celle de la mort, et plus particulièrement du cadavre, ici anomiques, celle enfin de l’enfance, dans son interaction avec le monde des adultes, de la famille au monde extérieur, dont ce portrait est le macabre révélateur5.
Le temps de la photo
Fig. 1 : Photographie de Jeanne Moyaux à la Morgue, 6 février 1877, format 12,9 x 18,2cm
Source : Archives de la Préfecture de police, Y boîte 9.
Le cliché est pris à la Morgue par le service photographique de la Préfecture de police, le matin du 6 février, soit trois jours après la découverte de l’enfant agonisante au fond d’un puits localisé au nord de Bagneux dans lequel elle était tombée et son transport à l’hôpital Cochin au sud de Paris où elle est morte dans la nuit du 3 au 4. Le corps avait été déposé à la Morgue le 5 vers 21 heures. Située dans un nouveau bâtiment mis en service en 1864, à la pointe orientale de l’île de la Cité derrière le chevet de Notre-Dame, cette institution policière a pour fonction essentielle de permettre l’identification des cadavres inconnus. Ceux-ci sont généralement exposés dans une vitrine ouverte au public à l’intérieur du bâtiment, ce qui est le cas pour l’enfant dès le 6 aux alentours de midi, placée au centre de la vitrine, au premier rang : la publicité de l’exposition, relayée par la presse, augmente en effet les chances d’identification. Les reconnaissants potentiels ne sont pas seulement les proches, ceux qui vont identifier officiellement et réclamer le corps, mais tous ceux qui ont eu un contact au moins visuel avec lui avant sa mort permettant de conduire à cette identification. Le public joue donc un rôle essentiel. Si la pratique remonte à l’Ancien Régime, ses modalités sont modernes : le principe de la vitrine (pourvue d’un éclairage zénithal) est adopté depuis 1804, sa surface augmentée en 1864. Quant à la photographie, elle se développe dans les années 1870 à la Morgue, peu après la création officielle du service en 1874 confié à Édouard Bazard, policier devenu photographe pour l’occasion6. Toutefois, les clichés les plus anciens à notre connaissance, ceux des victimes de Jean-Baptiste Troppmann, remontent à 18697. Le format et la mise en scène sont à l’époque variables8 ; ils s’uniformisent dès le début des années 1880 au moins9. La manipulation des corps et des vêtements reste l’apanage du personnel de la Morgue, ce qui devait convenir au photographe de la police10. Pour des raisons pratiques (transport, espace et éclairage), la photographie de la petite fille a dû être prise dans une des cours à ciel ouvert de la Morgue, plutôt que dans la vitrine, procédé attesté dans les décennies suivantes. Son auteur est sans doute Bazard ou l’un des membres de son équipe11, dont la compétence acquise au fil des années se révèle pleinement dans la qualité technique du résultat obtenu. C’est donc dans un cadre juridico-policier que s’inscrit la photographie de l’enfant, où les vêtements ont un rôle important, original et ambigu. Elle apparaît comme l’écho figuratif du registre de la Morgue, qui consacre à chaque mort une rubrique sur les vêtements et objets trouvés sur lui12, et surtout du premier rapport de la Préfecture police dont nous ayons connaissance en date du 5 février, rédigé par le chef de la Sûreté Étienne Jacob, dont la description est plus précise13. Cette dernière est reprise le 8 dans un rapport plus détaillé du même auteur (fig. 2), qui fait le point sur l’enquête14 et, dès le 6, par les journaux auxquels la police a transmis le signalement de l’enfant. Sa large diffusion et les interprétations que ces habits suscitent sont un signe supplémentaire de l’intérêt qui leur est porté, alors que la description du physique de l’enfant, plus succincte, se limite au visage. Les vêtements jouent en effet traditionnellement un rôle important dans le processus d’identification, révélant la singularité de leur assemblage et de leur entretien, un statut, des attitudes15. Ils peuvent témoigner des liens affectifs entre le mort et ses proches, surtout lorsqu’il s’agit d’un enfant comme ici. Les interprétations sont convergentes. « Physionomie distinguée », indique le rapport du 5. La formule est reprise par la presse, qui ajoute que l’enfant était « convenablement vêtue16 », appréciation renvoyant en général aux qualités maternelles17. Celle-ci va jusqu’à supposer que ses parents appartenaient à la « classe aisée18 », allusion à la qualité, voire à la quantité des habits : l’enfant était chaudement vêtue. Néanmoins, les sources mentionnent aussi la décoloration de la robe, autrement dit une forme d’usure, sans la commenter. Ce qui laisse à penser que la robe était souvent portée ou que la teinture n’était pas très bonne.
Certes, tout ce qui est décrit n’apparaît pas sur l’image. Mais cette incomplétude est compensée par un effet d’exactitude accentué par une mise en scène exceptionnelle que justifie l’origine probablement criminelle de la mort. L’enfant est présentée assise et rhabillée19, le corps maintenu dans cette position par un dispositif au niveau du dos et de la tête ou de la nuque20, et c’est ainsi qu’elle est installée juste après dans la vitrine, alors qu’à l’époque les corps sont exposés allongés, quasi nus (les parties sexuelles recouvertes par un tablier en cuir), sur une dalle, leurs vêtements suspendus derrière eux. Il faut remonter à 1840 pour trouver une scénographie comparable : l’exposition d’un petit garçon victime lui aussi d’un crime, embaumé, habillé et allongé sur un lit21. Celle de 1877 est plus spectaculaire. « L’effet était saisissant », dit le rapport du 8 : « on eut [sic] dit un tableau vivant22 ». Les yeux ouverts, l’enfant fait face au spectateur.
En procédant de la sorte, les autorités jouent sur les codes du portrait photocarte de visite popularisé par Disdéri sous le Second Empire et reflet de la promotion de l’enfant au sein de la famille23. Deux clichés de ce type, deux portraits en pied de la petite fille (fig. 3 et 5), réalisés sans doute peu de temps auparavant et collectés après son identification auprès de la famille ou du photographe par la police rendent la comparaison d’autant plus troublante que certains des vêtements se retrouvent dans la mise en scène de la Morgue. Sur celle où elle pose en tenue d’hiver dans le même ovale que la photo de la Morgue (fig. 3), on reconnaît le boa et le manchon24. Manque la « coiffure toque » qui n’apparaît pas dans les sources policières25. L’auteur de ce cliché, mentionné au dos (fig. 4), est un certain Jules Lavier, qui exerce à l’époque 31 rue du Vieux-Colombier dans le VIe arrondissement26 ; l’autre est anonyme27. Tout aussi troublante est la comparaison avec les photos funéraires, adaptation moderne du « dernier portrait28 », qui présentent les enfants parfois assis et les yeux ouverts, à une époque où les défunts sont exposés et mis en bière avec leurs habits29. Les mots des policiers et des journalistes ajoutent des couleurs qui reflètent, avec les formes, les modes du temps, obéissant aux lois du genre : la petite fille ressemble à une petite femme30. Pour la police, elle apparaît alors presque comme sa famille voulait qu’elle fût et comme elle a pu être vue dans l’espace public. Plusieurs indices révèlent cependant une logique proprement policière dans cette mise en scène : le fond et la scène uniformes et clairs31, dépourvus du décor propre aux portraits faits en studio (comme les clichés de l’enfant vivante), et qu’on retrouve dans les photographies judiciaires et aussi dans les portraits commerciaux à bas coût réalisés parfois dans la rue, les chaussures posées à côté de l’enfant, rendant plus visibles les motifs et couleurs des bas, tout comme l’imperméable qui la recouvrait et le corset parce que « fait en famille » ou « à la maison » et donc unique32. Pourquoi une mise en scène aussi théâtrale ? Est-ce parce que tous les enfants de cet âge « se ressembl[ent] un peu », ainsi que l’indique un journal33, qui regrette qu’un tel dispositif n’ait pas été utilisé dans une affaire similaire survenue un an plus tôt et se targue à demi-mot d’avoir influencé en cette occasion les pratiques policières34 ? Ressemblante à celle d’une poupée, l’exposition de l’enfant permet de déployer une véritable panoplie sociale et intime.
Le temps d’après
Fig. 3 : portrait de Jeanne Moyaux, sans date, Jules Lavier photographe, format 6,4 x 10,3 cm
Source : Archives de la Préfecture de police, Y boîte 9.
Fig. 4 : revers du portrait de Jeanne Moyaux, sans date, Jules Lavier photographe, format 6,4 x 10,3 cm
Source : Archives de la Préfecture de police, Y boîte 9.
Fig. 5 : portrait de Jeanne Moyaux, sans date, photographe anonyme [Auguste ou Jean-Baptiste Cannac ?], format 6,1 x 10,3 cm
Source : Archives de la Préfecture de police, Y boîte 9.
Reproduite pour être diffusée, la photographie a joué au mieux un rôle secondaire dans l’identification, contrairement à la mise en scène dans la vitrine qu’elle a immortalisée. Jeanne Moyaux est reconnue le jour même à la Morgue par son grand-père maternel, Jean-Baptiste Minard, habitant à Bagneux, alerté par la presse si l’on en croit la presse elle-même et le rapport de police du 8 février, puis par sa mère, Sophie-Adrienne Minard, épouse Moyaux, qui réclament le corps35. Sa réintégration dans le processus funéraire n’est cependant pas immédiate, car le meurtrier qui doit être confronté à sa victime n’est pas encore arrêté même si son identité et ses mobiles se précisent rapidement au fil de l’enquête : il s’agit du père, Victor Moyaux. En jetant sa fille dans le puits, il avait voulu empêcher à jamais son épouse dont il était séparé depuis plusieurs mois de la reprendre et il avait même tenté de l’assassiner en se rendant à Bagneux lors de sa cavale quelques jours après le crime36. Le jour de son identification, Jeanne est déshabillée, puis embaumée à la Morgue vers le 10 dans l’attente de la confrontation. Les sources évoquent deux autopsies, l’une à l’hôpital Cochin, l’autre à la Morgue. Quoi qu’il en soit, la tête de l’enfant a été épargnée, au moins avant l’exposition37. Quant aux vêtements, ils sont conservés également à la Morgue qui dispose d’un lavoir, d’un séchoir et d’un lieu de stockage. Le meurtrier est arrêté un mois plus tard, le 9 mars, en possession notamment d’une photo de sa fille. Lui sont présentés le corps de celle-ci et, à part semble-t-il, les vêtements qu’elle portait au moment de l’homicide pour qu’il confirme l’identité, même si toutes ses réactions sont scrutées avec attention, car la confrontation est aussi un théâtre moral où se construit dans le processus judiciaire et médiatique la personnalité du criminel, qui est en partie au moins la projection de l’imaginaire des auteurs de ces récits38. « L’inculpé a pleuré abondamment, a reconnu son enfant et a signé le procès-verbal de cette confrontation », résume un rapport de police, plus sobre que la presse39. L’acte de décès, dressé le 1040, permet l’inhumation. Et c’est de la Morgue que doit partir le convoi après la mise en bière. Dans ces circonstances, les vêtements qui ne sont plus considérés comme des pièces à conviction sont généralement rendus à la famille avec le corps. On ne peut que le supposer pour les vêtements de Jeanne car, contrairement à certains registres de la Morgue du début du siècle, celui de 1877 ne donne pas cette indication et aucune des sources consultées ne permet de savoir ce qu’ils deviennent.
Nous ne pouvons que formuler des hypothèses qui prennent appui sur les normes funéraires du temps. Mais le traitement subi par Jeanne est profondément ambigu. Même si l’empathie n’était sans doute pas absente41, les mains expertes qui l’ont manipulée, notamment à la Morgue, visaient avant tout à l’efficacité : le rhabillage est sommaire et l’enfant n’est pas apprêtée. Les cheveux, coupés court, ne sont pas coiffés. L’embaumement présente une ambiguïté similaire : visant à assurer la survie matérielle du corps, car il se veut définitif, comme le bijou-souvenir et la photographie, et associé aux classes supérieures, il a pour but ici de maintenir le corps en état pour la confrontation, en testant un procédé de conservation basé à la fois sur l’injection et l’immersion dans un bain que la petite taille du corps rend plus facile à réaliser et dont il est sorti presque un mois plus tard42. Si Jeanne a été habillée pour la mise en bière, quels vêtements ont été choisis ? Le jour de son arrestation, le père avait avoué avoir jeté des effets de sa fille dans la Seine, sans donner aucune précision sur ces derniers43. Les trois photographies montrent en tous cas qu’elle disposait d’une petite garde-robe, bien que ces deux parents ne fussent pas issus des classes aisées, même s’ils en copiaient les codes44. Cette garde-robe, notamment les dessous, mais aussi le mouchoir, voire les boucles d’oreilles45, correspondraient à l’achèvement de la « conquête du vêtement » par la majorité des Parisiens à la fin du xixe siècle46, conquête facilitée par l’essor de la production de masse de vêtements standardisés, auquel échappe le petit corset de Jeanne47. Héritage du « bricolage continuel » et du savoir-faire féminin propres aux classes populaires, où les économies sont une nécessité48, ce corset nous apparaît aussi comme le témoignage touchant de la volonté de la famille, peut-être de la mère présentée comme couturière par les sources, de produire par elle-même un objet pour l’enfant. Ballotée entre ses parents (et les nourrices), Jeanne n’en était donc pas moins choyée49. Enfin, des objets l’accompagnent-ils dans son dernier voyage ? Ses boucles d’oreilles50, une couronne de fleurs déposée sur la tête51, des objets religieux52, un jouet, une poupée (sans doute pas comme celle qui fascinait tant Cosette, trop chère53) ? Et la salle de la Morgue où la mise en bière a lieu est-elle décorée ? Celle-ci semble se dérouler le jour des funérailles, le 12 mars, et la mère était peut-être présente. Elle figure en tous cas dans le convoi qui accompagne sa fille jusqu’à Bagneux, avec sa sœur, habillées en grand deuil54.
Le corps de Jeanne disparaît alors de l’espace visible. Il demeure depuis sa réinhumation de juin dans une concession perpétuelle surmontée par la suite d’une stèle à la base de laquelle se trouve un cadre en verre aujourd’hui vide, mais qui protégeait à l’origine un portrait photographique de l’enfant vivante, semblable à celui qui aurait été exposé à la mairie lors des funérailles d’après un journal55, sans doute le portrait avec le boa et le manchon. Les vêtements qu’elle portait ont disparu avec elle, soit dans le cercueil, soit conservés par sa famille comme souvenir, à moins qu’elle n’ait décidé de s’en séparer. Jeanne n’avait pas de petite sœur ni, semble-t-il, de cousine (du côté maternel) qui eût pu reprendre ses vêtements. L’aurait-elle fait eu égard aux circonstances de la mort ? Sa mère a-t-elle gardé une mèche de cheveux comme relique ? La fouille de la tombe étant impossible, seule la comparaison avec d’autres sources permet d’en imaginer le contenu. Des études archéologiques dans des cimetières contemporains désaffectés montrent que les effets et les objets se conservent généralement mal, surtout si le cercueil est de mauvaise qualité, ce qui est a priori le cas de celui de Jeanne (à moins qu’il n’ait été changé lors de la ré-inhumation), à la différence de son corps qui a dû être momifié par l’embaumement. Il ne reste en général que des éléments de vêtements ou de parures (boutons, chaussures, boucles d’oreilles par exemple) et quelques objets, plus résistants à la décomposition de la matière, comme des fleurs artificielles, des pipes ou ce fusil d’enfant d’un cimetière marseillais56, mais pas à notre connaissance des poupées57. Il y a aussi les sources judiciaires qui, dans les cas d’exhumations légales ou illégales58, décrivent parfois ce que contient le cercueil, les écrits de l’intime (récits et correspondances des familles), les photographies mortuaires, les romans, la presse, tout un monde de traces éparses montrant à quel point le cercueil est habité par le souvenir des vivants. Trente ans après la mort de Jeanne, un journal décrit dans un récit saturé d’émotion et avec un luxe de détails vraisemblables à défaut d’être vérifiables une autre jeune victime, Marthe Erbelding, tuée par Albert Soleilland, lors de sa mise en bière à la Morgue, qui pourrait ressembler à ce qu’elle fut : « La pauvre enfant était vêtue d’une robe de mousseline blanche, à petites raies violettes, ornée d’une collerette de dentelles. Sur ses cheveux, on avait placé une couronne de pâquerettes […]59 ».
Les vêtements portés par Jeanne Moyaux mériteraient sans doute une étude plus fine. Signe de leur importance, l’exposition des corps avec leurs vêtements est généralisée dans le courant de l’année 187760. Les cadavres seront même exposés et photographiés avec leur chapeau sur la tête. Ce dispositif est maintenu jusqu’à la fin de l’exposition publique en 1907, et ce malgré la généralisation des mesures et clichés anthropométriques imposés par Alphonse Bertillon, pionnier de la police scientifique, à partir de 188461. Les vêtements restent donc à cette époque un élément essentiel dans l’identification des personnes qui apparaît comme un processus fondé avant tout sur des interactions sociales62.
Reproduite sous forme de gravure dans la presse illustrée, mais postérieurement à son identification très rapide63, puis montrée au jury lors du procès, la photo de la petite morte a eu un écho médiatique et judiciaire, qui correspond à une époque où l’exposition publique des corps et les photographies mortuaires étaient socialement acceptées. Les sources consultées s’accordent à dire que l’exposition de l’enfant a provoqué une intense émotion dans le public et rien n’indique que le procédé ait choqué. Une telle mise en scène serait impossible aujourd’hui : on n’expose plus les corps et la photographie funéraire, jugée généralement choquante, semble avoir quasiment disparu64. Autres temps, autres mœurs.
La photographie de cette petite fille sans fleurs nous apparaît aujourd’hui avec toute la froideur d’une affaire classée. Elle est devenue une archive policière, tout comme les deux portraits vivants, initialement destinés à un album de famille idéal65. Quant à ses vêtements, ils ont perdu depuis fort longtemps leur statut émotionnel et ont disparu dans le grand recyclage naturel ou culturel des rebuts. Avec le tombeau désormais abandonné que menace la ruine et que cerne la végétation, et des sources écrites dont aucune n’émane directement de ses proches66, ces quelques images ne sont plus que les oripeaux de « l’immense édifice du souvenir » qui, pendant un temps, a fait vivre la petite fille au-delà de sa mort67.
