Jeu de mode pour jeune fille avec robe de soirée, robe d'intérieur et robe de mariée
Source : Gravure colorisée à la main et découpée par une jeune fille, années 1860.
Crédits : Collection Manuel Charpy.
Sculpture textile
Source : L’enfance ou Robe de communion, sculpture textile, série Trousseau de mariage, 2018. Accumulation d’objets, de vêtements et d’accessoires : textile divers, pâte à sel, faux cheveux, fleurs séchées, carton, papier mâché, sirop de sucre, cordon. 167 x 70 x 55 mm. Trousseau de mariage, réalisé par Andréa De Bortoli, est une série de sculptures textiles, d’illustrations, d’objets expérimentaux, de peintures et d’un film documentaire qui donne la parole à Geneviève, sa grand-mère, née dans les Landes paysannes des années 1950. Ces œuvres s’inscrivent dans le récit de son mariage où le trousseau qu’elle a confectionné est un acte de mémoire pour un corps jamais célébré. Pour ce projet, Andréa De Bortoli questionne la création vestimentaire comme médium de documentation et de transmission mémorielle : de quelle histoire peut témoigner un objet de mode ?
Crédits : Andréa De Bortoli.
Entre 1954 et 1955, Marguerite Sirvins, internée à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole pour schizophrénie depuis plus de vingt ans et alors âgée de soixante-cinq ans, brode sa robe de mariée. Cette robe ne fut jamais portée et resta longtemps cachée dans un grenier de l’hôpital. Elle figure aujourd’hui dans la Collection de l’Art Brut de Lausanne, considérée comme un de ses joyaux.
Marguerite Sirvins n’a alors à sa disposition qu’une aiguille à coudre et des draps de rebut de l’hôpital. Avec une énergie et une patience extrêmes, penchée sur sa tâche dans le brouhaha et les cris du service des femmes qui s’effacent peu à peu, elle tire un à un les fils, son seul matériau. Si elle a un goût ancien pour les étoffes, sa connaissance en matière de couture tient à la fois à un de ses oncles qui tenait une boutique de modes, à un bref passage quand elle avait vingt-cinq ans comme employée à La Belle Jardinière à Paris1 et à l’aventure esquissée à deux reprises d’un magasin de modes à Mende. Cependant, elle brode sans patron, sans miroir, sans essayage, sans hésitation, une robe qui semble intemporelle et qui pourrait encore être celle de l’une d’entre nous.
Mais elle peut avoir confiance en elle, avancer dans cet ouvrage pourtant totalement nouveau, elle se sait habile : on a reconnu son talent à l’hôpital, on a souvent fait appel à elle pour des fêtes. Ses petits tableaux brodés, tapisseries intimes réalisées sur un support de tissu avec des fils de laine, coton, soies, décorent les murs. Elle sait son succès auprès des visiteurs. Jean Dubuffet l’a remarquée dès la fin des années 1940, et a exposé certains de ses travaux à Paris2.
Dans la haute couture, la robe de mariée marque l’apogée de la collection et du défilé, le clôture. La sienne, après une dizaine d’années où elle s’est occupée à faire des peintures, des petits tableaux, des poupées, des capelines, est aussi son œuvre majeure, qui la sort définitivement de l’oubli. Elle imagine de nombreux motifs, tire profit des épaisseurs différentes des fils, relâche ou resserre les points pour varier les effets. La robe est de forme simple mais raffinée dans ses détails, bordée de dentelles au col et aux emmanchures.
Vue aérienne de l’hôpital, Saint-Alban-sur-Limagnole, Lozère
Source : photographie véritable. Éditions aériennes Combier, impression à Mâcon, vers 1960.
Crédits : Collection Modes pratiques.
Marguerite Sirvins rêve depuis de trop longues années de connaître l’amour et de se marier. Comme ses sœurs. Dans son grand âge, elle ne renonce pas à voir enfin advenir le bonheur, s’obstine, provoque le destin, annonce son mariage autour d’elle, et travaille à ce bonheur en préparant sa robe de mariée. Ce travail est pendant des mois son seul horizon et la robe son seul bien. Il n’y a plus de temps pour rien d’autre.
Elle est à deux ans de sa mort, dans un début de démence dont les ombres vont l’envahir entièrement et où elle se figure avoir dix-huit ans. Elle est alors borgne, grisonnante et les cheveux clairsemés, épaissie par l’âge – nous connaissons son visage en 1945, dessiné par l’artiste suisse Gérard Vulliamy, gendre d’Éluard. Elle ne fera plus rien d’identifiable après cette robe. Ses jambes lourdes peinent à monter l’escalier de pierre du château du xiie siècle, transformé régulièrement avant d’être reconverti en hôpital dans les années 1820. Et elle sent bien qu’il lui faudrait restaurer ce corps, lui rendre des forces, avec, pense-t-elle, du café, du sucre, du chocolat, qu’elle réclame. Mais c’est une robe de jeune fille, ajustée au buste, à la taille fine, sans manches, et dont les jours laisseraient paraître une chair désirable qui sort de ses doigts. Un petit bouton rose, fourni sans doute par le hasard, et qu’on voit de près seulement, l’orne entre les seins.
La robe va rassembler, sans vide ni déchirure, son corps morcelé, disparate, de schizophrène3. Mais un corps de jeune fille s’y glissera aussi, le corps rêvé, réparé, de Marguerite Sirvins. Ce corps rêvé aura les bras nus, les jambes libres sous la jupe aux plis profonds, assez courte, qui s’évase sous la taille. Il se découvrira, tantôt pudique, tantôt audacieux, à son futur époux, loin des mornes et opaques vêtements qui recouvrent les autres patientes et les religieuses autour d’elles. Ce corps rêvé sera aussi celui, prêt à enfanter, que la robe va désigner pour l’acte de chair qui suivra le mariage.
À ce corps rêvé s’accorde une saison rêvée : Marguerite Sirvins a annoncé son mariage pour février, un mois où, dans ce qui semble le bout du monde, dans ce village d’alors 2 000 habitants au pied du massif de l’Aubrac, les routes sont encore souvent obstruées par la neige, et où elle pourrait avoir très froid dans sa robe légère et ajourée. Mais ces noces ne sont-elles pas si urgentes qu’il n’y ait pas à tenir compte de la saison ? Cette robe printanière doit devancer le printemps.
L’hôpital entier accompagne la confection de cette robe. Marguerite Sirvins brode sous les regards étonnés, moqueurs, admiratifs, impatients, de ses compagnes pour lesquelles elle est promesse de fête, sous les regards bienveillants, encourageants, des soignants qui constatent son apaisement dans cette activité4. Mais la robe renoue aussi Marguerite Sirvins à son temps de petite fille, apprenant sagement la couture dans un salon coquet auprès de sa mère et recueillant ses compliments. La robe relègue les ressentiments et les abandons dans un passé clos auquel elle offre un éclatant démenti, et ouvre un nouvel avenir.
À la pénombre des jours qui raccourcissent et aux longues nuits de cauchemars, s’oppose la blancheur de la robe. Les gestes minutieux à accomplir, leur répétition, l’application à chacun des ornements l’aident à dominer ses angoisses, effacent le tourment de ne plus savoir, parfois, qui est vivant et qui est mort – le père ? le frère ? elle-même ? À défaut de maîtriser son corps et son esprit, Marguerite Sirvins conduit son fil d’une main sûre et accorde la variété des motifs en une pièce unique dont elle ajuste l’une après l’autre les bandes de tissu. Si elle sent son corps disloqué, les emmanchures de la robe sont bien à leur place, son cou pourrait se dégager gracieusement de la collerette au bel arrondi, et les plis s’évasent sans erreur à hauteur des hanches.
La robe la met définitivement à part de ses compagnes d’internement. Avec elle Marguerite Sirvins rentre dans le rang ordinaire des femmes : broder, coudre, faire du crochet, rapiécer, autant d’actions associées à la vie de jeune fille, de femme dans ces années 1950. Elle s’intègre ainsi à cette longue lignée de femmes réunies, depuis les « chansons de toile » du Moyen-Âge, autour de leurs travaux d’aiguille. Elle sera l’Épouse : reconnue ainsi par tous, avec une maison à elle, sans lézardes ni cris, où elle se reposera, enfin, contre le corps de l’aimé.
Des draps qui marquent son internement, Marguerite Sirvins tire de quoi faire une robe de bonheur. Promesse fantasmatique d’un corps enfin rassemblé et apaisé, d’un corps aimé, protégé, choyé, la robe conjure ces nuits d’insomnie, ces jambes qui peinent, ce cœur qu’elle sent défaillir, le froid, ces voix qui parlent en elle, et la mélancolie qui vient de ce plateau austère de la Lozère balayé par les vents et la neige l’hiver, et que des nuages bas enserrent souvent. Elle conjure les menaces de ceux et celles qui, autour d’elle, croit-elle, cherchent à l’assassiner. Elle conjure l’angoisse de finir ici, avec les mortes anonymes dont personne n’a voulu, sous la terre aride du petit cimetière de l’hôpital.
Qu’est-ce qui bouge en nous à l’histoire de cette robe ?
Marguerite Sirvins, sans titre, entre 1944 et 1957, gouache sur papier. 21 x 27 cm. No inv. cab-A433
Source : Collection de l’Art Brut, Lausanne.
Photo : Ulrich Choffat, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne.
Marguerite Sirvins, sans titre, entre 1944 et 1957, broderie sur toile, 34 x 36 cm. No inv. cab-A446
Source : Collection de l’Art Brut, Lausanne.
Photo : Charlotte Aebischer, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne.
La robe de Marguerite Sirvins, entre 1944 et 1955, dentelle réalisée à l’aiguille avec des fils tirés de draps usagés, 98 x 34 x 27 cm. No inv. cab-564
Source : Collection de l’Art Brut, Lausanne.
Photo : Henri Germond.






