L’article met en lumière les relations entre corps et espace au sein du carnaval de Rio de Janeiro, au cours de la dernière décennie, en se penchant sur ses dimensions urbaines, affectives, sociales, voire parfois politiques. Le travail d’enquête s’est déroulé pendant le carnaval dans les rues de la zone Sud et du centre de Rio de Janeiro, mais aussi dans les bals de salons, en particulier le Bal du Sarongue. À travers l’observation participative, Luiza Marcier explore ces moments durant lesquels l’utilisation et la confection des déguisements, mais aussi l’industrie créative que cela génère, constituent une véritable mode spécifique au carnaval.
Mídia NINJA. Vini Almeida pose avec le déguisement Xaman nomé Kronos par Orfeu Lima de Laura Lima pour festival Saturnalia
Source : le Bal du Sarongue Chaman, édition 2018.
Les deux premières décennies des années 2000 ont été marquées par la renaissance du Carnaval de Rio, avec l’apparition d’une diversité de « blocos1 » qui recompose l’univers du carnaval. Engager les corps performatifs en occupant l’espace physique et subjectif de la ville, telle est leur devise. Les blocos sont un rassemblement de participants, dits « foliões2 », déguisés qui, en se promenant dans les rues de la ville, entonnent des airs de sambas ou « marchinhas3 », défilent autour du groupe de musiciens et font du carnaval une forme active – voire militante – de transformation de la ville par la danse et par le déguisement4. Le dessin sinueux de la masse qui constitue le bloco dans l’espace urbain, ou encore le mystère autour du lieu ou de son trajet, diffèrent du défilé planifié et étudié de « l’Avenue5 ». Le bloco est une manifestation des corps, où le vêtement comme déguisement représente diverses corporalités, de l’érotisme au politique, mêlant une pluralité d’affects.
Les corps s’approprient la ville et, tout en la parcourant, érotisent les espaces. Affects et émotions sont à fleur de peau, et tout peut arriver. L’expérience du carnaval transforme le centre capitaliste de la ville en un délire collectif. En cet endroit passé de « froid » à « rechauffé », les différentes classes se lient et relient : dans l’empressement de l’émotion et de la danse, il se peut qu’on embrasse des étrangers, crée de nouveaux liens et noue des amitiés. Au coin d’une rue du centre-ville, en sortant du bloco bondé, on peut voir un couple – genres indéfinis – s’embrasser et s’étreindre. Par la marche et la déambulation, le bloco fait du carnaval une forme de nomadisme dansant de l’amour, où les couples se forment, se séparent, se reforment, dans un kaléidoscope multiple et érotique qui renvoie pourtant à une forme de continuité : se perdre et se retrouver au milieu du corps collectif nous mène à une continuité archaïque.
Si la possibilité érotique de chaque fantasme peut surgir individuellement, les affects carnavalesques se jouent dans la rencontre des corps et de leurs multiples désirs, dans la création de ce corps collectif palpitant, que ce soit dans les allées des blocos, dans les défilés des écoles de samba ou dans le tourbillon des bals de Carnaval. Il ne s’agit pas d’une proposition individuelle, mais d’une création collective, composée de multiples corps « désireux » en fête.
De la même manière que la renaissance du carnaval de rue a eu lieu dans la première décennie des années 2000, un important mouvement a surgi autour des bals de carnaval. C’est ainsi qu’est né, il y a maintenant douze ans, le bal du Sarongue6, fête entre amis dans un premier temps, mais nourrie de solides recherches et études historiques autour de la tradition des danses de Rio de Janeiro. Le passe d’entrée pour la fête est un vêtement : un sarong7 confectionné spécialement pour l’occasion, avec différents tissus du Saara, quartier du centre-ville. Ce dernier est connu pour son marché multiculturel d’objets et de matières premières, où tout y brille les semaines précédant le Carnaval (des tissus brillants, aux plumes, paillettes, imprimés, jusqu’aux pierres précieuses). Le Bal du Sarongue surgit, d’une part, du constat que les cariocas avaient cessé de se déguiser durant le carnaval8, et d’autre part, de l’envie de construire un bal inspiré de l’archétype du climat tropical idyllique de la ville, comme dans les fêtes hawaïennes, qui avaient forgé l’imagination du monde sur Rio de Janeiro. Peu à peu, le public du Sarongue grandit9 et ne se limite plus aux foliões initiateurs du bal. Le billet d’entrée est devenu une clé convoitée, produite chaque année selon le thème du bal et distribuée suivant une stratégie de vente particulière, créant une aura de mystère autour de l’événement. Très vite, de surcroît, au lieu de se cantonner au traditionnel pagne sarong, les foliões se sont pris au jeu du déguisement en choisissant leur habit pour le bal en fonction du thème annuel.
Face à une demande croissante de costumes et déguisements pour le bal et pour les blocos de carnaval, une plateforme de mode carnavalesque apparaît en 2017, le « bras droit » du Bal Sarongue, intitulée le festival Saturnalia10 : un événement pour rendre compte d’expériences et de productions créatives du vêtement de carnaval. Une myriade de créateurs de design et de mode, d’artistes, de producteurs et de foliões commencent à développer des collections et des accessoires uniques pour chaque carnaval, créant ainsi une mode caractéristique de l’éphéméride11. Les Saturnales naissent du désir de construire un imaginaire créatif, éveillé par la croissance du carnaval de rue de Rio et la réinvention du carnaval de salon. Le costume de carnaval et sa célébration y sont l’affirmation de l’expression authentique du collectif, de la pluralité des idées et étendent la tradition culturelle vers de nouvelles pratiques. Dans ce cadre, le déguisement n’est pas seulement un vêtement, c’est aussi un corps créatif et collectif. L’événement itinérant12 conserve un design d’assemblage particulier qui rassemble la mode artistique et carnavalesque, l’exposition de costumes traditionnels de carnaval, le spectacle, la musique et le concours-défilé de costumes inspirés du thème annuel du Bal de la Sarongue.
Mídia NINJA. Réunion des participants du premier défilé-concours de déguisement du festival Saturnalia
Source : Le Bal du Sarongue Chaman, édition 2018.
Mídia NINJA. Nina Vicente pose avec le déguisement Saída de Praia (Robe de plage) de Enrica Bernardelli pour festival Saturnalia
Source : Le Bal du Sarongue Chaman, édition 2018.
Mídia NINJA. Jullî Maggäl dans la performance Caboclo da Luz (Caboclo de la Lumière) de Marc Kraus pour festival Saturnalia
Source : Le Bal du Sarongue Chaman, édition 2018.
Participants du deuxième défilé-concours de déguisement du festival Saturnalia
Source : Le Bal du Sarongue, édition 2019, dont le thème était « Métamorphoses », direction artistique de Vini Almeida.
Participer au carnaval, c’est rendre un bel hommage à l’affect et aux relations. Fête de la chair, fête de l’eros, fête de l’amour, fête des émotions, le carnaval célèbre notre existence humaine. Les corps y sont en mouvement, expriment leurs pulsions, leurs désirs. Le mouvement est celui, physique, des danses, du trajet et du déplacement du bloco, mais aussi le mouvement subjectif qui s’ouvre lors de ces jours « en suspens », d’événements dans une temporalité et une spatialité réinventées de la fête. Le carnaval s’invente comme un corps collectif transformant la ville, projeté dans une géographie affective des corps, des désirs et des déguisements. L’occupation de l’espace diffère alors de celle de la vie quotidienne, durant laquelle nous traversons un espace sans même faire attention à ce qui nous entoure. Cette inversion par rapport à l’usage ordinaire de l’espace contribue à la sensation de suspension du temps que crée le carnaval, et établit ainsi une temporalité cosmique. Si la mode est liée à l’idée de temporalité des saisons – et de la relation des corps au climat et au temps – le carnaval, lui, s’inscrit dans un autre type de temporalité, que Roberto da Matta appelle « chronologie cosmique », de par le fait qu’il rend compte d’un temps divin – qui met en relation le temps de l’événement et le temps de l’éternité.
Dans la Grèce antique, le temps était considéré comme un phénomène si complexe qu’il fallait trois noms différents pour le désigner : Kronos, qui décrit le temps chronologique ; Kairós, qui coïncide avec le temps de l’instant et de l’occasion et l’Aeon qui circonscrit le temps circulaire ou en spirale de l’éternité. Les carnavals ont diverses temporalités et apparaissent également comme des marqueurs du temps. Au Brésil, pour dire que l’on connaît quelqu’un depuis longtemps, existe l’expression « je le connais depuis de nombreux carnavals ». C’est ainsi qu’il est possible de raconter l’histoire de la vie d’une personne, d’une ville ou d’un pays à partir des éphémérides, des festivités saisonnières qui opèrent et construisent une métrique de la vie, comme un métronome social et historique.
Dans le carnaval, il y a des déguisements, des thèmes et des sujets qui reviennent toujours – une sorte de grammaire classique du carnaval. Tous les ans, on retrouve les costumes de diablotins, pierrots, colombines, arlequins, gitans, pirates, coquins, marins, odalisques, garçonnes, Égyptiens avec des caractéristiques particulières de chaque époque, que ce soit dans les matériaux utilisés, les techniques ou la signification, tout en conservant ses archétypes. Des costumes qui traversent les siècles, les continents, les générations : c’est l’histoire des affects qui se réactualise chaque année. En classant les déguisements de carnaval, nous pourrions proposer quelques groupes, en commençant par « les classiques intemporels ». Constituant un répertoire depuis de nombreux carnavals, ces déguisements classiques intemporels renvoient au souvenir de chaque enfant qui s’est amusé petit au carnaval, mais aussi à la mémoire iconographique de la ville elle-même.
La seconde catégorie pourrait être appelée « les antennes du temps ». Le déguisement de carnaval, à l’image de la samba, a pour qualité de commenter et rendre compte de l’époque actuelle. Outre le fait que chaque carnaval a ses « modes » générées par des désirs collectifs, la critique ou la satire sont des pratiques caractéristiques du carnaval, consacrant la force d’une manifestation populaire. Les débats – politiques et sociaux – à l’ordre du jour sont revisités en costumes, dans les blocos ou sur l’Avenue. En 2019, l’école de samba « Estação Primeira da Mangueira » apporte l’image de Marielle13 portée sur un immense drapeau sur l’avenue à la fin de son défilé, pour lui rendre hommage et s’interroger sur son meurtre. La victoire de Mangueira14 a eu de fortes répercussions ; quelques semaines plus tard, de nouveaux indices de l’enquête sur son meurtre ont été révélés. Bien que non-concluant sur le commanditaire du meurtre, ces faits ont été porteurs d’espoir quant à l’élucidation du crime. Simple coïncidence ou bien la plate-forme de la samba et du carnaval serait-elle un véritable pouvoir de démonstration politique ? Ce n’était certainement ni la première ni la dernière… et, dans les blocos de rues, on croise toujours des déguisements faisant référence aux faits les plus récents, nationaux et internationaux. Le carnaval, de façon toujours surprenante, crée des formes d’agencement collectif qui permettent d’agir, comme une brèche à la société de contrôle.
Une troisième catégorie serait « les costumes-poème » dont le sens est d’abord donné par le nom du déguisement, avant même de le visualiser, et joue sur un glissement de langage, les mots ou des effets poétiques… Dans le cas du défilé-concours du Festival Saturnalia, de même que dans les défilés classiques qui avaient lieu dans les hôtels de Rio de Janeiro dans les années 1950 et 1960, le nom et la description orale du déguisement étaient aussi importants que sa technique. Souvent, les titres15 sont pensés avant même que le déguisement n’existe, pouvant ainsi dire qu’il s’agit d’une tenue ou d’une mode conceptuelle : c’est l’ordre (ou le désordre) du poème. De la poésie orale incarnée aux corps performatifs dans les rues, le carnaval n’est pas seulement une expérience visuelle et sonore, mais aussi une expérience du langage qui réécrit et renomme le sujet.
En tant que langage pratique dans la création de vêtements, la mode du carnaval récupère la structure du collage comme composition, expérimente le textile, ouvre des perspectives pour des expériences éphémères, transmute les corps, crée des personnages, fait des corps des sujets de langage poétique, de métaphore, de métonymie, d’allitération, de plaisanterie, d’ironie : bref, d’invention.
Il y a donc tout le développement d’une science du mouvement, et pourquoi ne pas dire, de l’émotion, qui naît avec le carnaval : calculs des distances à parcourir, chaussures confortables pour les pieds qui bougent et dansent en fête, méthodes pour s’abreuver sans se déshydrater, aliments pour faire tenir le corps, protection solaire, costumes appropriés… Cependant, même en essayant de tout planifier, il faut avoir en tête que lorsqu’on part pour une journée de carnaval, tout peut arriver. Parmi tous les « devenirs » que le carnaval permet, celui de notre personne peut être l’une des plus intéressantes : être vivant au rythme de la fête, ouvert aux rêves, aux fantasmes et transgressions de la réalité. Le carnaval nous confronte à notre réalité et nous permet de nous libérer de notre duplicité, notre ambiguïté, notre part diabolique, notre folie dans cet espace-temps de pulsions et d’affections ouvertes. Le carnaval est en quelque sorte le sujet en quête d’autres façons d’être et de se mettre en avant, en bref, le sujet comme une affirmation de la vie dans son caractère le plus éphémère : le sujet érotique. Souvent, le déguisement ouvre un espace pour devenir ce que l’on est : un revirement de soi, où l’on se permet de montrer au monde, à l’autre, et même à soi-même, ce que l’on aurait normalement caché, refoulé et d’en rire.
Au carnaval, la suspension temporaire des règles sociales permet un fonctionnement différent pour chaque folião, à l’écoute de son affect et ses désirs. Surgit alors une façon d’être des corps désireux. Ces derniers ne sont plus uniquement désirables, ils deviennent des acteurs du désir. Le carnaval est donc une ode aux corps qui se comprennent comme des sujets – qui sont en mouvement et s’émeuvent – et cela laisse percevoir que, tant qu’on est vivant, le jeu, l’imaginaire et la fantaisie caractérisent l’être humain.
Les affects du carnaval n’ont pas besoin d’être des sentiments déjà socialement classés et ordonnés, mais ils peuvent émerger des « profondeurs de l’être » qui remontent à la surface – car dans le carnaval les sujets se révèlent dans leurs propres fantasmes – et de leur célébration désordonnée d’événements imprévus, loin de l’ordre spatio-temporel conventionnel. Ils s’ouvrent à des « devenirs » encore non classés.
De cette grande pratique du carnaval qu’est l’inversion, décrite par Roberto da Matta, vient l’ébranlement des catégories. Dislocation des classes, des époques, mélange des genres, mutation des signes, croisements géographiques et brassages historiques. Ce qui importe c’est de vivre son déguisement à la rencontre d’autres déguisements, comme une grande célébration de la différence. Dans la friction ou l’élan, l’énergie qui naît de la rencontre des corps, des désirs et des langues, la dernière catégorie, où toutes les non-catégories se rejoindraient, serait : la catégorie de l’improvisation, de la surprise. Corps et cœur en fête, célébration des désirs, vie fantasque : le carnaval est un éloge de l’ouverture.





