Affiche publicitaire, vers 1850
« Au Petit Manteau bleu. 1000 jolies pelisses drap d’Elbeuf à 21 fr. », 95 boulevard Beaumarchais (Paris), imprimerie Jean-Alexis Rouchon.
« Quel mortel, quel être doué de la faculté de sentir, ne préfère pas au jour fatigant la douce lumière de la nuit avec ses couleurs, ses rayons, ses vagues flottantes qui se répandent partout. Oh ! Comme alors l’âme, avec ce qu’elle a de plus intime, respire cette lumière du monde gigantesque des astres. »
Novalis, « Hymnes à la nuit », Nouvelle Revue germanique, n° 14, 1833, p. 232.
Dans la mythologie grecque, la nuit arrive par la déesse Nyse, mère ténébreuse qui tend un voile noir sur la Terre, le jour par sa fille Héméra qui retire le voile au petit matin. Mère et fille façonnent l’alternance de la nuit et du jour. Succession incertaine de couleurs : pâleurs de l’aube1, lueurs roses, rougeoiements et éclats d’or de l’aurore2 ; bleu ciel, azuréen et lumineux du ciel diurne3, mais lueurs indécises « entre chien et loup » : blancheurs bleutées, bleu crépuscule, bleu soir… Enfin, matière obscure de la nuit noire, nuit d’encre, qualifiée également de bleu-nuit4. Noire la nuit ?
Du noir au bleu
« La Nuit vient, noir pirate aux cieux d’or débarquant »
Arthur Rimbaud, « Les premières communions », Poésies, 1871.
Noir nocturne, nuit. Mais aussi bleue, bleu de nuit, bleu-nuit, bleu foncé proche du noir. Affaire physiologique : chez l’humain, la vision des couleurs est fonction de la luminosité : avec une forte luminosité, l’œil humain perçoit le mieux les couleurs rouges mais lorsque la lumière diminue, ce sont les couleurs plus bleutées qu’il perçoit le mieux. Si nous voyons la nuit bleue, c’est donc parce que, dans une faible lumière, en vision nocturne, notre cerveau ne reçoit que les signaux provenant du bleu5. Aussi, la nuit nous paraît bleue, ce qu’attestent nombre de textes, d’images, de tableaux dont La nuit étoilée (1888) de Vincent Van Gogh. L’historien Michel Pastoureau, dans le Dictionnaire des couleurs de notre temps. Symbolique et Société (1992)6 note : « Dans l’imaginaire et dans les codes iconographiques, la nuit est bleue […]. Dans l’image, en effet, la nuit est bien plus souvent bleue que noire. C’était déjà le cas dans l’enluminure et dans la peinture du Moyen Âge, et c’est encore largement le cas dans l’affiche publicitaire, dans le livre pour enfants […] et dans la bande dessinée. Un bleu foncé certes, un bleu nuit même, mais un bleu nettement distinct du noir. Au reste, ce lien entre la nuit et la couleur bleue est fort bien souligné par cette expression bleu nuit, qui existe dans d’autres langues (nacht-blau, night blue). »
« Le bleu, écrit Paul Claudel, est l’obscurité devenue visible. En effet nous ne voyons pas le noir, nous en sommes simplement exclus, nous ne le comprenons que par ses contours. Tandis qu’avec le bleu la matière de la nuit est pénétrée. […] Le bleu convient à tout ce qui enveloppe et baigne. Ce rapport du noir avec la lumière est comme une âme respirante. Il est le vêtement de la Purissima. »7
La Vierge de douleur (détail), 1655/1660, École Philippe de de Champaigne.
Paris, Musée du Louvre.
Bleu obscurité devenue visible ? Ou, comme le suggère Jean-Michel Maulpoix dans « La planète bleue », « la couleur de la transparence qui devient visible » ? Autrement dit, « de la transparence qui s’empile sur de la transparence8 ».
Entre noir et blanc, du bleu-lune au bleu-nuit, du bleu pastel au bleu-marine
L’analyse du lexique contemporain des couleurs permet de saisir la large gamme chromatique du champ du bleu, de la lumière à l’ombre, du pâle au foncé, entre clartés et obscurités, brillance ou opacité9. Et l’extrême variété des mots pour le dire. Jean-Louis Benoziglio écrit : « Il se mit à lui expliquer que bleu, bleu, c’était vite dit, mais quel bleu d’abord ? Car, madame l’ignorait peut-être, on recensait le bleu clair, le bleu ciel, le bleu horizon, le bleu lavande, le bleu Nattier, le bleu pervenche, le bleu roi, le bleu marine, le gros bleu, le bleu ardoise, le bleu pétrole, le bleu turquoise, le bleu canard, […] le bleu pastel, le bleu nuit, le bleu de cobalt, le bleu d’outremer, […] le… - Le bleu de Prusse, dit-elle. »10
Comment dire le bleu ? Bleu, terme fondamental, générique, hyperonyme, englobe toutes les nuances de bleu, du foncé proche du noir au clair proche du blanc, glisse parfois vers les nuances limitrophes, en particulier le violet…11 Outre ce terme générique, le bleu du XXe et XXIe siècle s’exprime également par une multitude de dénominations de couleur référentielles, hyponymes désignant ses nuances, dont le principal est le ciel, ciel diurne, ciel pur, sans nuage12 (bleu azur, azuré, azuréen, azurin, céleste, cérulé, céruléen, ciel, horizon, infini… Île-de-France, Provence… et du ciel nocturne : bleu nuit, bleu de minuit…). Le deuxième référent majoritaire du bleu est l’eau13 (bleu aqua, eau (de mer), fjord, glacier, lagon, marin, méditerranée, mer, mer Égée, mers du sud, océan, piscine, ultramarin…). À ces deux référents principaux s’ajoutent quelques références aux pierres précieuses (bleu aigue-marine, saphir, turquoise) ; aux fleurs (bleu bleuet, hyacinthe, lin, myosotis, pervenche, volubilis…) ; à des produits fabriqués (bleu charrette, bleu Gauloises, Gitanes, layette…) ; à des matières colorantes (bleu cobalt, indigo, lapis-lazuli), outremer, pastel) ; à des lieux de provenance des matières colorantes ou des œuvres artistiques (bleu de Chartres, Chine, Delft, Inde, Nevers, Prusse, Rouen, Sèvres… ; bleu égyptien, persan, prussien, turquin) ; à des fonctions (bleu roi, gendarme, hussard, marine) ; à des peintres aux bleus caractéristiques (bleu Patinir, Vermeer, Chardin, Nattier, Picasso, Chagall, Matisse, Klein/IKB, Monory…) ; à des personnages (bleu Vierge, Thatcher, Wallis…) ; ou encore à des référents « abstraits », des idées associées au bleu de manière figurée (bleu rêve, vacances, poème)…
Ces variations de nuances et de termes pour nommer les divers bleus, pour tenter d’exprimer l’indicible au moyen de dénominations de couleur référentielles, anciennes ou contemporaines, reflètent une époque, ses centres d’intérêt, ses goûts. Infinies variations donc. Davantage multiple qu’indéfinissable. « Indéfiniment le bleu s’évade » écrit Jean-Michel Maulpoix14.
Le bleu du ciel et le bleu de la nuit
Le bleu, c’est l’espace infini, l’immensité, le ciel, l’azur, l’horizon… « Rien que du bleu, un infini bleu… » écrit Gaston Bachelard15. C’est le ciel diurne, d’azur, du beau temps ; et le ciel de nuit, plus profond, plus sombre. En référence au ciel et aux hauteurs azurées, le bleu est le domaine de l’immatériel, de l’imaginaire, du rêve, de l’absolu et de l’idéal. On peut ainsi écrire : « Immatériel en lui-même, le bleu dématérialise tout ce qui se prend en lui. Il est le chemin de l’infini, où le réel se transforme en imaginaire. »16 Nous baignons dans le bleu : « N’est-il pas la teinte même que prend l’air que nous respirons ? » s’interroge Jean-Michel Maulpoix17.
C’est le pays bleu, pays merveilleux, pays des songes, le bleu rêve ou bleu rêveur. Entrer / Nager / Voyager dans le bleu, c’est vivre dans le rêve, dans l’irréel : « Entrer dans le bleu, c’est un peu, comme Alice au pays des merveilles, passer de l’autre côté du miroir. Clair, le bleu est le chemin de la rêverie, et quand il s’assombrit, ce qui est conforme à sa tendance naturelle, il devient celui du rêve. La pensée consciente y laisse peu à peu la place à l’inconsciente, de même que la lumière du jour y devient insensiblement lumière de nuit. Bleu de nuit. »18
Pour Goethe, le bleu c’est le vide, « un néant attirant » : « Cette couleur fait à l’œil une impression étrange et presque informulable. En tant que couleur, elle est une énergie : mais elle se trouve du côté négatif, et dans sa pureté la plus grande, elle est en quelque sorte un néant attirant. Il y a dans ce spectacle quelque chose de contradictoire entre l’excitation et le repos. »19
Pour Tahar Ben Jelloun, « ce n’est pas une couleur, c’est un sentiment20 ». Et pour Coleridge, c’est la fusion entre la vue et un sentiment : « La vue du ciel profond est, de toutes les impressions, la plus rapprochée d’un sentiment. C’est plutôt un sentiment qu’une chose visuelle, ou plutôt c’est la fusion définitive, l’union entière du sentiment et de la vue. »21
Couleur de la sentimentalité, le bleu est celle du romantisme, la couleur du « Tendre », celle « des âmes délicates qui planent dans les régions élevées et gardent les souvenirs impérissables » peut même écrire le populaire dictionnaire Larousse en 1922. Tout comme l’oiseau bleu, idéal inaccessible, la (petite) fleur bleue est le symbole de l’idéal, mais aussi du romantisme et de la poésie (bleu poème), par référence au roman d’Heinrich Von Ofterdingen, de Novalis, qui conte la légende d’un trouvère médiéval, parti à la recherche de l’idéal et qui trouve une petite fleur bleue. Par extension, fleur bleue désigne, avec une nuance d’ironie, la sentimentalité naïve : être fleur bleue, Chercher / cueillir / cultiver la (petite) fleur bleue. Moins aérien que le bleu azur, le bleu de nuit, plus « profond », est plus substantiel ; il est chaleur maternelle, douce, obscure. Pour Novalis, la Nuit est une matière qui nous porte maternellement, qui apaise les souffrances comme un baume précieux : « Mais d’où vient donc que tout à coup je sente s’apaiser ma souffrance ? Te plais-tu aussi avec nous, Nuit obscure ? Et que portes-tu sous ton manteau qui agisse si puissamment sur mon âme ? Un baume précieux découle de tes mains et de tes bouquets de pavots. Tu élèves les ailes de la pensée, et nous nous sentons vaguement émus. »22 Christine Airiau-Leclair écrit elle : « C’est à l’heure bleue que je trouve mon inspiration, que je me délivre de mes chimères. C’est l’heure où je prends mon vol de nuit, départ pour un voyage intérieur. C’est l’heure où tout dort, où tout est calme, où la lune rayonne, c’est le moment où je trouve la sérénité. »23
Le ciel, en particulier le ciel de nuit, bleu-nuit, métaphoriquement, est un drapé, un voile, une étoffe qui recouvre, cache… ou qui protège comme un manteau24.
Domaine du silence et du mystère, le bleu est à la fois la couleur de la vie intérieure et la couleur d’un ailleurs physique, du cosmos, de l’au-delà, du paradis ou tapis bleu, de la liberté, de l’évasion (Se faire la bleue, c’est partir au loin). Le bleu de la nuit ouvre les portes de l’infini, du rêve : « L’être rêvant, écrit Bachelard, dans la nuit sereine trouve le merveilleux tissu du temps qui se repose. »25
Le bleu nuit, le nouveau noir ?
C’est la tradition chrétienne qui, à la fin du XIIe siècle, a exalté le bleu, lui a donné son caractère céleste, et en a fait l’emblème de l’élévation spirituelle et sociale comme l’a montré Michel Pastoureau. Le bleu a connu ensuite une valorisation extrême, jusqu’à devenir, de nos jours, la « couleur préférée » du monde occidental. Il ne pouvait que trouver sa place dans le vestiaire, pour sa valeur symbolique, morale, sociale, mais également esthétique. Les progrès de la chimie au cours du XIXe siècle et les colorants de synthèse ont permis de diversifier la gamme des bleus, et d’obtenir des bleus de grande qualité, ce qui a permis de développer la mode du bleu marine, mais aussi d’une palette de bleus vifs, éclatants qui explosent de nos jours dans le vêtement, comme l’attestent textes et visuels des journaux et magazines de mode contemporains : bleu nuit, bleu nocturne, cobalt, indigo, lapis-lazuli, outremer, marine, bleu de Prusse, bleu roi, ou encore bleu Klein ou IKB, Chagall, Majorelle… Ces chromonymes mettent en scène des bleus plus ou moins foncés, intenses, qui renouvèlent le nuancier et le lexique, tout en introduisant de nouveaux codes sociaux ; ils font passer, dans la mode actuelle, les bleus foncés, bleu-marine, rigoureux, des uniformes et vêtements officiels, à un large vestiaire déclinant une palette de bleus plus étendue, parfois plus claire, lyrique, poétique.
La formule chimique du bleu de nuit.
C.-L. Tassart, Les matières colorantes et la chimie de la teinture, Paris, J.-B. Baillière & fils, 1890.
Le bleu était toutefois présent, de longue date, comme couleur caractéristique ou symbolique de la religion chrétienne en particulier par le bleu du manteau de la Vierge Marie, dans sa représentation, notamment picturale26. Divin manteau virginal symbole de protection, célébré par Paul Claudel :
« Et pourquoi, je vous prie
Ne dormirais-je pas
Quand la vierge Marie
M’ombrage de son bras ?
Les pauvres sont ses hôtes
Dont la mère de Dieu
Ensevelit les fautes
Sous son grand manteau bleu. »27
La Vierge de douleur, 1655/1660, École Philippe de de Champaigne.
Paris, Musée du Louvre.
Autrefois d’un bleu sombre car marque du deuil christique28, le manteau de fut représenté, au cours des siècles, dans l’iconographie, par un bleu plus clair : la locution de couleur actuelle bleu-Vierge désignant de nos jours un bleu clair rend compte de cet éclaircissement. Le lien du bleu à la Vierge se retrouve également dans la locution verbale, encore vivace au XXe siècle, vouer un enfant au bleu, faire le vœu de le placer sous la protection de la Vierge en l’habillant de bleu. Quant au drapeau bleu européen, créé en 1955, il est inspiré d’un vitrail de la cathédrale de Strasbourg représentant la Vierge vêtue du manteau d’azur et portant la couronne aux douze étoiles.
Sous l’influence du culte marial, entre la fin du XIIe siècle et du XIIIe siècle, le bleu devint, couleur royale : couleur des armoiries des rois de France (fleurs de lis sur champ d’azur), puis du manteau du roi. Cette association du bleu à la royauté a persisté jusqu’à aujourd’hui dans la dénomination bleu-roi… Le bleu devient ensuite l’une des couleurs du drapeau français ; dans le sport, il est la couleur des maillots de l’équipe de France dans presque toutes les disciplines.
Le bleu s’est fait uniforme, bleu foncé, couleur caractéristique de certains ordres religieux, de l’assistance publique, des infirmières, des pensionnaires des orphelinats – et il encore de nos jours la couleur de la tenue des élèves de certaines écoles privées. Évane Hanska écrit : « En pension chez les frangines le bleu marine et le blanc. T’avais le droit qu’à ça si on peut parler de couleurs. »29 José Luis de Vilallonga écrit lui : « Elle portait l’uniforme blanc des infirmières et une longue cape bleu de nuit frappée à l’épaule d’une croix rouge. Appuyée sur le capot d’une ambulance, à l’ombre d’une église encore intacte, elle fumait une cigarette, indifférente. »30
Par référence aux valeurs figurées du bleu, son association à des valeurs morale – la bienveillance, la bonté, particulièrement représentées par la Vierge et son manteau protecteur –, L’Homme au petit manteau bleu / Le petit manteau bleu est le surnom donné au philanthrope Edme Champion (1764-1852), riche bijoutier parisien qui devint bienfaiteur des pauvres. Distribuant la soupe populaire vêtu d’un manteau bleu, il devient son surnom pour la population parisienne. Manteau bleu désigne ainsi un « bienfaiteur désintéressé » jusqu’au début du XXe siècle : « Un étalagiste, à Gentilly, en 1903, refusant de rabattre quatre sous sur des ciseaux, s’écrie : “C’est dix sous, nous ne sommes pas des petits manteaux bleus !” »31.
Le bleu a été la couleur de reconnaissance de divers corps de l’armée française : des hussards, soldats d’un corps de cavalerie légère de diverses armées françaises à l’uniforme rappelant celui des cavaliers hongrois, mais aussi des Poilus de 1914-1918 à l’uniforme bleu-horizon, appelés familièrement capotes bleues. « Des morts, il y en avait partout, écrit Roland Dorgelès en 1919 : accrochés dans les ronces de fer, abattus dans l’herbe, entassés dans les trous d’obus. Ici des capotes bleues, là des dos gris. On en voyait d’horribles dont le visage gonflé était comme recouvert d’un masque épais de feutre gris. »32
Bleu marine : la marine de guerre ou marine marchande, par référence au bleu foncé – le célèbre Navy Blue – des uniformes de la marine britannique, la Royal Navy, depuis 1748, couleur qui fut plus tard adoptée dans le monde par d’autres corps de marine. Colette écrit dans La Naissance du jour : « Elle […] s’en alla valser aux bras du matelot bleu, qui dansait comme font les garçons ici, c’est-à-dire sans paroles, lié à sa danseuse d’une étreinte étroite et impersonnelle. »33
Bleu de certains corps de métiers : pompiers, gendarmes, policiers… Habit bleu / Bleu marine ont désigné autrefois familièrement un gendarme, un gardien de la paix, et marinette, une contractuelle. « C’est bon : quand les habits bleus viendront, tu te jetteras à leurs genoux et tu leur demanderas pitié ! Si je vais jamais en prison, je saurai bien à qui je le devrai ! » écrit en 1925 Maurice Genevoix34. « Ce qui me rassure, moi, écrit-on dans Le Point soixante ans plus tard, c’est de voir une paire de “bleu marine” arpenter tranquillement les trottoirs comme si de rien n’était. Parce que je me dis que s’il y avait un loubard dans le coin prêt à me faire un mauvais sort, il les verrait aussi, et il ficherait le camp. »35 À l’opposé, François Cavanna écrit : « Je suis un enfant de Mai 68, “CRS = SS !”. À la seule vue de l’uniforme bleu de nuit une lampe rouge clignote dans ma tête : “Danger ! ”. »36
Le noir, dominant au XIXe siècle dans le vêtement, jugé trop sévère, par son association au deuil, a laissé la place au bleu-marine dans de nombreux uniformes : militaires, marins, gendarmes, douaniers, policiers, pompiers, employés des postes, des transports… Seuls les juges et les avocats sont demeurés fidèles au noir37.
Les bleus de travail, bleus de mécanicien, bleus de chauffe… confectionnés dans de la grosse toile, solide, bleu vif ou désaturé, est à l’origine de l’association du bleu aux travailleurs manuels, aux ouvriers, appelés cols bleus, par opposition aux cols blancs38.
Le bleu masculin, couleur des layettes des petits garçons depuis la fin du XIXe siècle39. Et encore le bleu universel, multi-sexe, inter-âge des blue-jeans plus ou moins foncés qui expriment un désir de se fondre dans l’anonymat égalitaire, et paradoxalement de faire preuve d’individualisme, d’adhérer à des valeurs de décontraction.
Le bleu très foncé, bleu marine, est devenu, après la Seconde Guerre mondiale, une des couleurs les plus portées dans le vêtement européen, un basique de notre habillement : couleur neutre, mais forte, sophistiquée, marque de classicisme et de sobriété, d’élégance et de « bon goût ». Le marine c’est la nouvelle base du dressing. C’est le costume d’homme, « habillé », de bon ton, la veste, blazer, le smoking bleu de nuit... Pour le magazine masculin, Homme urbain : « Le bleu est devenu ce qui était le noir : un costume facile à porter, qui se porte avec tout, s’adapte à n’importe quelle situation : soir, travail, événement type mariage. »40 Le bleu foncé c’est également le tailleur femme ou tailleur pantalon dans des matières qui ont de la « tenue », la robe « de tous les jours » ou robe de soirée dans des étoffes plus légères qui font jouer reflets, ombres et lumières, nuances de bleus profonds… Superposition d’étoffes, association de tons audacieuses, notamment celle du bleu avec le noir mise sur le devant de la scène par Yves Saint Laurent, suivi par de nombreuses autres griffes41. Un magazine de mode en 2017 précise :
« “Bleu nuit”. La couleur a inspiré Maria Grazia Chiuri chez Dior pour une collection quasiment monochrome, mais aussi Lanvin, Céline, Elie Saab, Akris, Mugler, Issey Miyake, Yohji Yamamoto, Off White, Jacquemus. Chez Nina Ricci, Guillaume Henry mêle noir et bleu nuit dans une collection à la sensualité rétro, avec une robe chemise fluide ceinturée ouverte sur un body en dentelles et un collant assorti, ou un pantalon ample et soyeux porté avec un manteau souple. »42
Et Femme actuelle de surenchérir l’année suivante :
« Mode : le bleu nuit, c’est le nouveau noir !
Forte et sophistiquée, cette teinte de caractère s’est imposée dans nos dressings en détrônant le noir. […]
Le bleu est roi.
On lui fait une place de choix en le portant sur des pièces phares comme le manteau, le tailleur, le pantalon. Exit la petite robe noire et bonjour le nouveau bleu. Préférez l’uni sur les grosses pièces pour afficher la différence en misant sur tous les bleus sombres comme le bleu nuit, le bleu marine très foncé, le bleu indigo… […]
On assagit les couleurs vives de la saison comme le rouge vermillon, le rose, ou le jaune avec notre bleu nuit. »43
« Le bleu nuit c’est le nouveau noir ! » Sobriété sans risque ? Lyrisme et poésie ? On le sait, en matière de couleur les mots comptent : aigue-marine, fleur-de-lin, lagon, couleur du temps, couleur d’infini, bleu d’hirondelle, bleu céleste, bleu soir, bleu de lune… Bleu nuit.




