Fig. 1: Bed (Pasha), Vilnius, 2019.
© nervous_endings
C’est une recherche que de savoir s’habiller, c’en est une autre que de savoir se déshabiller.
André Autrives, 19331.
Pourquoi un pyjama ? Pour mille et une nuits, le pyjama se décline de mille et une façons. Depuis son arrivée en Occident au XIXe siècle, il agit en tant que signal vestimentaire de temps et de lieu. Comment ce vêtement d’origine indienne passe-t-il les frontières entre le privé et le public, entre le soi et l’autre, entre le jour et la nuit à un moment où justement ces frontières s’affirment ?
Le pyjama est soumis à la mode. Cependant, cette histoire n’est pas une taxonomie de l’évolution formelle du pyjama mais un parcours autour d’un vêtement migratoire – son importation en Occident – et équivoque, mobilisant aussi bien l’univers du luxe que la quête du bien-être, aussi bien la vie domestique que le monde médiatique.
Le pyjama répond à l’établissement des espaces alternatifs où notre relation avec notre corps et les standards de ce qui est approprié à dévoiler sont mis en question. Le paradoxe est que le pyjama, vêtement prétendument intime, se définit et est normalisé par sa représentation publique. Le pyjama est ainsi tout à la fois un vêtement de confort intime et un vêtement qui, en franchissant le seuil de la chambre vers l’extérieur, devient un marqueur social, un signe du repos désiré et de l’oisiveté revendiquée.
Il était une fois le pyjama : L’invention d’un vêtement
Le pyjama autochtone
Ample ou serré, sobre ou luxueux, porté au champ de bataille ou dans le harem : le pyjama autochtone se caractérise par sa variété et ses influences multiculturelles. Composé des mots perses pae (la jambe) et jama (une couverture), le pyjama (paijama) est un exemple de vêtement cousu2. Son port en Inde, comme en témoignent la sculpture, la peinture et la littérature anciennes, date d’avant l’arrivée de l’Islam et même avant l’ère chrétienne : par exemple, le traité Arthashastra, datant du IVe siècle avant J.C., fait référence aux vêtements de bas cousus, dont le pyjama, portés par les soldats, les chasseurs et les étrangers. Suite à l’arrivée des Sakas et Kushans en région indienne, peuples de l’Asie centrale qui portaient les vêtements cousus, et sous l’influence de la tradition gréco-romaine, la combinaison pyjama-tunique émerge comme l’un des styles distinctifs de la région Gandhara, l’ancien nom de la région actuellement dans le nord-ouest de Pakistan et dans le nord-est d’Afghanistan3. Tel un alternatif au dhoti, un sarong drapé tel un pantalon mais pas cousu, il est adopté par les ouvriers et les soldats pour sa commodité4.
Fig. 2 : Anonyme, Dame à la fleur (détail), aquarelle figurant dans le Small Clive Album, p. 39, XVIIe siècle.
Londres, Victoria & Albert Museum, inv. IS.48:20/A-1956
Plus qu’un vêtement utilitaire et masculin, le pyjama est également un vêtement élégant porté par les femmes à partir de l’époque médiévale5. Dès l’installation musulmane en Inde vers la fin du XIIe siècle, le pyjama fait partie de la tenue formelle6. La peinture moghole, telle la collection d’aquarelles miniatures du petit album Clive (vers 1765), illustre la mode de la cour musulmane. Parée de bijoux et enveloppée d’un nuage d’étoffes fines, une dame de la cour est vêtue d’un pyjama blanc à pois dorés, embelli de dessins de roses et de feuilles [Fig. 2]. Le pyjama est porté par les femmes royales en-dessous d’un peshwaz translucide, dont la mousseline diaphane ne laisse rien à l’imagination. Le tissu somptueux, les motifs minutieux et les couleurs riches du pyjama sont clairement conçus pour être vus ; par ailleurs, sa coupe serrée met en avant la ligne pulpeuse de celle qui l’arbore.
Il est évident que, depuis son adoption générale en Inde, le port du pyjama n’est ni genré, ni la marque d’une classe sociale. Préféré par les hommes et les femmes à la cour en tant que vêtement de cérémonie, le pyjama est également porté par les classes moins élevées, dans des formes similaires mais décliné dans des matières plus modestes7. Sujet des tendances oscillantes de la mode, il évolue au fil des siècles mais demeure un vêtement qui n’est pas associé à un moment de la journée8. Ce n’est qu’à l’époque coloniale que le pyjama signe les différences entre corps indien et corps européen, entre vie publique et vie privée, pour devenir une tenue de nuit et de décontraction.
L’expérience britannique ou le pyjama exotique
Si les Britanniques sont loin d’être les seuls Européens à observer la mode indienne dès l’époque moderne, ils jouent cependant un rôle central dans la « domestication » du pyjama. De la Compagnie à la Couronne, le colonisateur britannique doit négocier sa position en tant qu’étranger, hôte, et figure d’autorité. Le colonisateur consacre une attention particulière au style, au tissu, à la coupe et à la production de ses habits. Comme le marchand d’antan, sa relation avec l’Orient est définie par l’étoffe et la mode. S’habiller devient un moyen d’approcher l’autre et de revendiquer sa « britannicité ». Pour un habitué du climat tempéré, passer du temps en Inde est une expérience profondément corporelle, et donc vestimentaire. Face à la chaleur et à l’humidité, l’expatrié adopte le rythme indien et change de tenue plusieurs fois par jour9. Du XVIIe au XIXe siècle, il remplace les tissus lourds dans sa garde-robe, tels le brocart et le velours occidentaux, par des textiles indiens locaux, comme la mousseline, légère et respirante10. Des manuels d’hygiène coloniale témoignent de l’attention prêtée à la tenue. Le rôle du vêtement dans un pays chaud est de protéger le corps de la chaleur du soleil, tout en facilitant l’émission de sa propre chaleur corporelle11. « Des vêtements en lin et en coton blanc donnera les meilleurs résultats », il est déclaré dans The Hygiene of the Soldier in the Tropics (vers 1899). Le soir, le pantalon en lin est remplacé par un pantalon en flanelle, matière plus chaude et flexible.
Cependant, les enjeux du bien-être vestimentaire dépassent la question du confort physique. Bien que le colonisateur se délecte du style et des tissus indiens, beaucoup mieux adaptés au climat tropical qu’un costume londonien, il dépend de lui pour se sentir à l’aise, pour se détacher du fond indien et signaler ainsi son autorité. Ses manières et le pli impeccable de son pantalon manifestent la justesse de sa présence en Inde. Les officiels adhèrent fidèlement à la politique vestimentaire maintenue à Londres dans la compagnie des dignitaires indiens, ce qui ne permet point le port détendu d’un vêtement tel que le pyjama. Dans un exemple de la bienséance extrême, l’écrivaine Emily Eden (1797-1869), la sœur du gouverneur général d’Inde, raconte le port de la tenue habillée (full-dress), réalisée en tissus de luxe occidentaux, peu appropriée à une température de trente-cinq degrés12.
De cette mise à distance d’une tenue jugée trop détendue et loin des canons de représentation du pouvoir naît le pyjama occidental, dévolu à l’espace privé, associé au repos et à l’oisiveté, naviguant entre le physique et le psychique. Bien que le pyjama ne soit pas mentionné de nom, le Madras Manuel of Hygiene rappelle que chez le soldat, les vêtements pour dormir devrait être « ample et peu serré13 ». Le pyjama est privilégié par le colonisateur pour dormir et pour se détendre chez lui14.
Nouveau vêtement pour les Britanniques, le pyjama entre dans un cadre établi des différents stades de tenue à l’ère victorienne, et donc au zénith de l’époque coloniale : le déshabillé porté à la maison, la demi-tenue pour sortir pendant la journée, et la tenue habillée ou tenue de soirée15. Le terme datant du XVIIe siècle, le déshabillé ne désigne pas un sous-vêtement ou l’acte de se déshabiller, même s’il l’évoque16. Il décrit plutôt une tenue d’intérieur symbolisant la détente, d’une ampleur plus ou moins prononcée et d’une apparence variant selon la situation, la compagnie, et au gré de celui ou celle qui la porte17.
Le pyjama se propage en Occident en tant que vêtement de déshabillé, propre à l’intérieur mais prêt à migrer et à pousser les limites des espaces sociaux. Migrant vers l’intérieur occidentale au fil du XIXe siècle, le pyjama, plus qu’un vêtement pour se coucher, exprime l’idée de se coucher, de se reposer, de se prélasser. Cette notion de détente est rehaussée dans un contexte colonial. L’ampleur, la légèreté, et le confort du pyjama contrastent avec le port de la tenue, très rigide, engoncé et discipliné, du colonisateur. Conjointement et contradictoirement, ces mêmes qualités associent au pyjama une idée d’activité, de voyage, de villégiature. Vêtement équivoque, le pyjama dépend du contexte, et son sens est renforcé par son fond. Au fur et à mesure, le pyjama intègre la garde-robe occidentale pour supplanter la chemise de nuit pour dormir, comme en témoigne la presse de mode de l’époque, introduire de la variété au vestiaire masculin et transformer la mode féminine18. Glissant entre la nuit et le jour, la chambre et la rue, l’homme et la femme, cette nature interlope y reste essentielle.
Le pyjama en vogue : l’adoption du pyjama en occident
Au lit ! La tenue de nuit masculine
Bien que qualifier un pyjama « de lit » ou « de sleeping » puisse sembler aujourd’hui redondant, entre la fin du XIXe siècle et les années 1930 quand il arrive et se fait généralement adopter en Occident, le pyjama n’a jamais été conçu comme un vêtement strictement de nuit ou pour dormir. Tenue contradictoire, elle implique à la fois le repos et l’activité. Sa fonction n’étant pas fixe, le mot indique plutôt un style qui s’adapte à son usage et à son contexte, en détente chez soi ou pour voyager…
Dès la fin du XIXe siècle, le mot « pyjama » s’applique à une tenue de deux pièces en tissu léger et respirant, et donc adapté au discours hygiénique de l’ère victorienne19. Face aux étoffes lourdes, poussiéreuses et humides d’antan, terrain propice pour les punaises de lit et les miasmes, quoi de mieux que de remplacer la démodée chemise de nuit par le pyjama20 ? Un article sur l’hygiène personnelle, paru dans le magazine américain Vogue en 1895, le manifeste, la mode est un gestalt qui se compose non seulement du chiffon mais de l’ensemble du corps et du vêtement, et la communion entre les deux. L’auteur dénonce en effet les quarante pour-cent d’hommes qui portent leur sous-vêtement de jour pour se coucher au lieu d’un pyjama, signe d’un « état ignoble de la propreté personnelle21 ». La saleté, résume-t-il, n’est pas chic.
Ce nouveau pyjama est indissociable de la conception de l’homme moderne et civilisé. À la fin du XIXe siècle, le pyjama se fait proclamer la « tenue de nuit de la civilisation », étant devenu un habit « quasiment universel » et un véritable concurrent de la chemise de nuit « hideuse et peu confortable et barbare » dans le vestiaire masculin22. Cette caractérisation, inversant les valeurs attendues pour opposer un vêtement occidental qualifié de barbare contre une tenue orientale civilisée, souligne le processus l’appropriation du pyjama par une élite sociale.
Certes, même en tant que vêtement masculin, le pyjama est aussi susceptible de provoquer le scandale. Durant cette période, le pyjama se caractérise par la contradiction. Si d’un côté il scandalise par son association aux activités du lit, sa structure insistant trop sur les jambes et le sexe, de l’autre son aspect « à la mode » classe le pyjama comme un vêtement « tendance », et peu rationnel. Ses critiques le rejettent comme tenue « efféminée », par opposition à la chemise de nuit telle portée par les grands hommes tels Theodore Roosevelt, Washington, Lincoln, Napoléon, Néro23… L’usage est également disputé. « Il a été découvert, proclame Vogue au crépuscule du XIXe siècle, que le pyjama est une tenue malsaine à porter pendant l’hiver. C’est une sorte de négligé à porter chez soi plutôt qu’un vêtement pour dormir. Le pyjama en laine est très malsain, il garde la température du corps trop élevée. »24 L’auteur reconnaît, quand même, l’aspect splendide des derniers modèles, soyeux à rayures roses et vertes.
Alors que certains se méfient de sa nouveauté frivole, d’autres font l’éloge de leur avoir délivrés de ce « ridicule appareil nocturne qui régna tant de nuits […], ce travestissement scandaleux et sans grâce, la chemise de nuit, sac horrifique, où nous enfermons nos rêves et nos émois ! » écrit Pierre de Trévières, chroniqueur de la très élégante revue Monsieur25. En même temps que son attribution à la vie privée risque d’offenser, il est jugé une tenue de nuit agréable à regarder et convenable pour un homme de loisir à arborer en public dès sa première mention dans les pages de Vogue en 189326.
Le pyjama dénote la bonne hygiène de vie d’un homme moderne : actif, libre, cosmopolite et attentif à lui-même. Revue luxueuse destinée à la mode masculine cofondée par Paul Poiret, Monsieur débute en 1920, à l’aube des années folles à Paris, s’adressant au jeune homme mobile, à la poursuite de l’élégance et de la fierté nationale dans son vestiaire et dans sa toilette, après les années sombres de privation de la Grande Guerre. Pour « resplendir » chez soi, elle propose la soie d’Asie, les rayures d’été, et les boutons nacrés d’un pyjama imaginaire, encore empreint des rêveries d’un Orient exotique27. « Nos modes affirment actuellement un louable souci d’intimité et de solides vertus domestiques », annonce le conteur du décorum Pierre de Trévières en 1920, indiquant un retour de l’homme au foyer après la guerre. « Que de vêtements d’intérieur, que de vestons de chambre, de pyjamas et de robes de soie ! »28
Fig. 3 : « Des pyjamas »
Monsieur, Paris, janvier 1921, p. 161.
Les illustrations de la mode témoignent du développement d’un langage visuel afin de vendre non simplement un pyjama mais un mode de vie. Le tissu avec un motif de quadrillage orange vif de la Maison Rodier en 1921 suggère une sensibilité ludique et dandy, bien que l’aspect taillé du pyjama et ses fermetures à brandebourgs, empruntées de l’uniforme militaire, renforcent une masculinité traditionnelle [Fig. 3]29. Les jambes croisées et une cigarette à la main, monsieur peut se délecter en déshabillé de la compagnie intime de ses compères. Le foyer domestique est présenté comme un espace fraternel, voire homosocial, et la fenêtre shôji flottante, séparée du contexte à l’arrière-plan, rappelle le fantasme orientaliste de la tenue de détente. À son aise chez lui, à la mode, mondain : les conjuguant tous, le pyjama se présente comme un des uniformes de l’homme moderne.
Au début du XXe siècle, le pyjama s’établit donc comme un déshabillé masculin en Occident. Marqué par une variété de matières – flannelle, madras, coton, coton mercerisé, soie, viscose – il se définit aussi par la multiplicité d’usages et de cadres. Estompant la césure entre la tenue de nuit et de jour et entre la vie privée et publique, l’homme moderne pourrait s’affairer chez lui en pyjama en compagnie mixte, il pourrait même s’aventurer hors du foyer30. Vogue l’avait prévue en 1896 : une ère allait arriver de rejet des conventions, où les gentilshommes seraient vus au club ou sur les avenues vêtus de pyjama, et les dames en tenue analogue31. Jadis le fruit de la privatisation de la chambre à coucher et de la modestie corporelle, le pyjama revendique sa visibilité, faisant surface pour sortir du lit, de la maison et du vestiaire masculin.
Masculin / Féminin: le pyjama s’immisce dans la garde-robe de la femme
Le pyjama comme tenue de nuit féminine apparaît dans les pages de Vogue pour la première fois en 1894 sous la plume de la Marquise de Panhael. Traitant les dessous, ce qu’elle identifie comme tout vêtement en contact intime avec le corps, la Marquise reconnaît la modernité et l’aspect civilisé aussi intrinsèques au pyjama féminin que pour celui de son homologue masculin : il incarne le génie du chic parisien, et sa championne apprécie ses qualités sanitaires. Le San Francisco Chronicle confirme l’arrivée du pyjama dans le vestiaire féminin un an plus tard, témoignant du glissement entre le masculin et le féminin.
Fig. 4 : Gauche : Costume de pyjama pour femme ; droite : Pyjama pour homme, États-Unis, 1901.
Harper’s Bazaar, 19 janvier 1901, p. 172 & 652.
Si le pyjama féminin du début du XXe siècle est ultra-féminisé pour adoucir son association à la masculinité, son androgynie frappe. Le col mandarin, la coupe droite, les rayures, et la simplicité d’ensemble d’un « costume pyjama » de femme figurant dans Harper’s Bazaar en 1901 rappelle fortement un modèle masculin paru dans la même publication en 1893 [Fig. 4]. Cet exemple fascine encore plus car il n’est pas une publicité mais une feuille de patron couture. Publiée suite aux demandes des lectrices, elle indique que dès l’aube du XXe siècle, les femmes confectionnent non seulement des pyjamas pour leurs maris et leurs enfants, mais aussi pour elles-mêmes, et qu’elles désirent un alternatif aux usuels jupons et frous-frous.
Fig. 5 : Gauche : Mlle Elyane en pyjama velours rose ; Droite : Yvonne de Bray en pyjama en satin noir.
Paris, 1917, Vogue, 1er décembre 1917 p. 69 & 15 mai 1921 , p. 33/ New York, Archives Condé Nast.
Comme le pantalon à la turque, le costume par excellence du théâtre et de la mascarade du XVIIIe siècle, le pyjama moderne, en tant que vêtement de détente ou pour dormir, capte l’imagination depuis la scène. Pour interpréter « L’oisiveté » dans la féérie Plus ça change en 1917, l’actrice Mlle Elyane s’habille en pyjama très ample en velours rose, garni de dentelle dorée, avec un col, également en dentelle, appliqué [Fig. 5]32. Les costumes spectaculaires réalisés par les grandes maisons de couture, telles Poiret, Lanvin, Chanel, les Callot Sœurs, et celle de Madeleine Vionnet, envahissent la scène, et le théâtre se situe à l’avant-garde de la mode, le plateau fonctionnant comme un podium de défilé33.
Le pyjama gagne vite le cinéma à Hollywood : « les stars de l’écran ont adopté une nouvelle mode : elles apparaissent en toutes occasions dans de saisissants costumes bifurqués [couvrant les jambes séparément]. »34 Antidote aux jupes longues, aux tailles ultra-fines et aux corsets, si le pyjama représente la quintessence du chic parisien, il incarne également les valeurs fondamentales de l’identité américaine : l’individualité et la liberté de l’esprit et du corps. The Hartford Courant fait des stars, comme Lilyan Tashman, Carole Lombard et Anna May Wong, et de leurs stylistes, tel le costumier américain renommé Travers Banton, des prototypes de législateurs du goût. L’effet suggestif du pyjama est prononcé. Qu’elle soit embellie de strass, de paillettes et de dentelle importée ou simplement classique en satin noir, cette tenue est dotée d’un air d’intimité et de transgression quand elle quitte le boudoir pour le boulevard.
Fig. 6 : Lewis Baumer, “Things They Do More Picturesquely Abroad. Pyjama-Tea In The Lounge Of The Grand Hotel Splendifico (Lido)”.
Punch, 1925, p. 405.
Le pyjama assume donc son lien avec le vedettariat et accède au statut du négligé le plus chic : le costume par excellence pour jouer le rôle de la femme moderne. Longtemps vu comme une simple alternative à la chemise de nuit ou à un costume de scène, le pyjama devient une partie essentielle de la garde-robe européenne et urbaine de la femme pendant les années 1920. À chaque activité et moment du jour son pyjama, comme le constate Vogue : sortir du bain, fumer une cigarette, flâner chez soi, jouer au mah-jong, servir le thé d’après-midi, se promener en voiture, aller à la Philharmonie… et même aller au lit35. Sublimation ultime, le pyjama apparaît au théâtre, non pas porté comme costume par les actrices sur scène mais par les spectatrices comme tenue de soirée36. La revue parisienne Les Modes atteste que les femmes modernes, « qui portent les cheveux coupés et raffolent de la cigarette, n’hésitent pas, pour se masculiniser le plus possible » à remplacer les robes de chambre et d’intérieur avec le pyjama, car après tout, la femme moderne n’est plus une femme d’intérieur37.
vers un déshabillé contemporain
De la plage à la chambre
Une tenue à plusieurs pièces qui signale aussi bien l’activité que le repos et migre entre la garde-robe masculine et féminine, le dedans et le dehors, la nuit et le jour, le pyjama se définit par sa variabilité. Jusqu’à ce que l’on précise où et quand il est porté, il n’est qu’un support. Dès que cette tenue quitte la maison, elle ne se distingue plus par son appartenance à l’espace privé mais, comme l’originel paijama, par la multiplicité de ses formes et de ses usages.
Fig. 7 : Carte postale d’une élégante en pyjama sur la Côte d’Azur, vers 1930, édition Munier.
Collection Modes pratiques.
L’esthétique corporelle des années 1920-1930 impliquant le sport, le bain de soleil et la silhouette élancée, le pyjama triomphe sur le littoral comme costume par excellence des estivants [Fig. 7]. Il se décline en forme de combinaison, robe fendue, se porte en tant que survêtement avec maillot – inversion totale de sa conception antérieure comme un dessous – ou se décompose pour que le manteau puisse couvrir le costume de bain. [Fig. 8].
Fig. 8 : Deux exemples de pyjama sur la couverture du période The Tatler, été 1932.
Le pyjama est une tenue équivoque qui correspond à l’essence interstitielle de la station balnéaire, un lieu où la division temporelle de la journée est suspendue et qui est littéralement au bord. Séjourner à la plage est un phénomène spectaculaire, social, à la mode. Avec la création des vacances et l’augmentation des jours fériés, ainsi que la banalisation de l’automobile, la villégiature maritime s’introduit dans la vie sociale38. Une « arène publique du loisir privé », la plage est propre au glissement et à la transgression des normes39. Comme les limites s’estompent dans cet espace alterné, le gotha côtoie le demi-monde, les règles désignant telle tenue à tel moment de la journée se relâchent et les vacanciers exhibent un goût pour l’extravagance vestimentaire.
Historienne de la mode Amber Butchart suggère que le glamour de la côte, l’ambiance voyeuriste et l’importance sociale de se promener font de la jetée le premier podium de défilé, en avant-première des grands galas de la mode des années 1920 au Lido ou des concours pyjamas dans les villes balnéaires françaises [Fig. 9]40. En outre, l’altérité avant-gardiste de la plage autorise le pantalon féminin dans un espace public circonscrit, à une époque où le port d’un vêtement bifurqué chez la femme risque encore de scandaliser. Zone liminale entre le foyer domestique et le monde externe, la station balnéaire s’associe parfaitement au pyjama en tant que tenue de repos et de parade.
Fig. 9 : Un concours de pyjamas et de costumes de bains à la piscine de Palm Beach à Cannes.
Les Modes. Revue mensuelle illustrée des Arts décoratifs appliqués à la femme, septembre 1930, p. 19.
Le pyjama de plage connaît un si grand succès que le bijou du Cap d’Antibes et « lieu de perdition où réapprendre la liberté et les plaisirs de grand soleil », Juan-les-Pins se fait surnommer « Pyjamopolis » sous la plume du rédacteur Robert de Beauplan dans le journal L’Illustration en 193141. La mode des pyjamas, qu’elle soit lancée à Hollywood par Gloria Swanson ou par Gabrielle Chanel et Jeanne Lanvin en France, est indissociable de l’expérience balnéaire42. Les penderies des femmes s’emplissent de pyjamas, cette tenue considérée comme un confort de base43. Comme l’atteste Vogue en 1923, les hôtes – masculins ainsi que féminins, car monsieur porte également le pyjama de plage [Fig. 10] – flânent en costume de bain ou en pyjama, du matin au soir : tenue (in)correcte obligée44.
Fig. 10 : Vogue, 1er novembre 1923, p. 44.
New York, Arvhives Condé Nast.
Dorénavant plus protéiforme que jamais, le pyjama continue à évoluer, tout en incarnant ses paradoxes. Cependant, il n’est certainement pas réservé à la chambre à coucher, et l’esprit festif n’est jamais loin du pyjama. Le 4 janvier 1963, Jackie Kennedy envoie une lettre depuis la Maison Blanche à la princesse et couturière russo-géorgienne Irene Galitzine, la remerciant de lui avoir offert un de ses pyjamas45. Le pyjama palazzo, comme Diana Vreeland l’avait surnommé lors de son début à la Palazzo Pitti, à jambes très amples – comme les « pattes d’éléphant » des années 1930 – ou en style « cigarette », porté avec une tunique ou une robe tranchée et souvent embelli avec de la frange et de la broderie perlée, fait de celle qui la porte une princesse et de sa demeure un palais [Fig. 11]46. Initialement réalisé en soie thaïlandaise mais se déclinant sur des tissus très variés, le pyjama palazzo s’inspire des ensembles pyjamas des années 1920 et se médiatise par le cinéma et vedettes de l’époque. Avec le pyjama palazzo, l’uniforme des icônes de la mode des années 1960, une femme pantalonnée devient l’épitomé du glamour.
Fig. 11 : La princesse Irene Galitzine en pyjama palazzo, 1962.
Vogue, 1er décembre 1962, p. 128.
L’influence du pyjama perdure dans les années 1970 quand l’émergence du survêtement ravive le goût pour le vêtement d’intérieur. Comme l’atteste la journaliste de la mode Viviane Grey dans Le Figaro en 1972, « la vraie trouvaille de notre époque est la tenue « Homewear ». Pour vivre plus confortablement chez soi, les fabricants créent de plus en plus de vêtements décontractés, en jersey, en velours simples, gais, aisés, unis ou imprimés, longs, de toutes formes (romantiques, kimonos, à manches pagodes ou tulipes) ».47 Notons la persistance des références orientales. Quant à la haute couture, les modèles soyeux d’Yves Saint Laurent empruntent à l’histoire de l’orientalisme. Halston propose des costumes en satin, soie, et crêpe, inspirés par les pyjamas des années 1930 [Fig. 12]. Coupés en biais pour faciliter la mobilité et réalisés en tissus classiques, ses ensembles pour le pyjama dressing, ou pour s’habiller en mode pyjama, réintroduisent un ensemble fluide et confortable.
Fig. 12 : Ensembles pyjamas de Halston, États-Unis, vers 1976. Ensemble pyjamas, crêpe de chine, don d’Ethel Scull. Tunique, satin soyeux, don de Sue Christine Hartman. set, silk crepe de chine.
Ayant ouvert la voie à la femme de se pantalonner grâce à ses associations avec le costume exotique, le cadre domestique, et les zones liminales, le pyjama a un effet significatif et durable sur la mode féminine. Au lieu de s’interroger sur la nature du pyjama, il semble qu’il faut se demander : qu’est-ce qui n’est pas un pyjama ? Au fil du XXe siècle, le pyjama ressemble de plus en plus à ce que nous appellerions un tailleur pantalon.
Vers la fin du siècle, le mot « pyjama » divorce de sa silhouette et le terme et ce qu’il évoque reculent vers la chambre à coucher. La notion d’un pyjama de plage, d’intérieur, de cocktail, ou de soirée perd son sens. Le pyjama peut bien être l’habit que nous mettons le soir, après la douche, le matin en se levant, ou la tenue que nous enlevons avant d’aller au lit. Il peut se décliner sous la forme d’une chemise de nuit, d’un t-shirt, d’un survêtement, d’un caleçon, d’une culotte, d’une nuisette… Il peut être l’uniforme pour toute activité liée à la transition entre la nuit et le jour, entre le sommeil et l’éveil. Néanmoins, le paradoxe est que l’idée fondamentale du pyjama qui perdure de nos jours est celle d’une tenue portée pour se coucher. Plus qu’un vêtement, c’est un état d’esprit. Le pyjama retrouve donc ses qualités de subversion et d’insolence quand il est porté hors de la maison, similaire à son accueil lors de son adoption en Occident au début du XXe siècle… jusqu’à ce que, suivant les cycles de la mode, le pyjama se réinvente de nouveau.
Pyjamagram
Dans les années 2000, les ensembles pyjamas déferlent sur les podiums, signe d’un désir de repos et donc d’une subversion élégante, mais aussi d’un penchant collectif pour le confort. Directrice de la mode à Net-a-Porter, Holli Rogers identifie la collection printanière 2009 de Dolce & Gabbana comme l’instigatrice d’un nouvel intérêt dans le pyjama en tant que vêtement de mode48. Se composant de modèles soyeux en bleu marine, rose corail, et noir et blanc classiques, à poix et à rayures, avec des accessoires de luxe – lavallières en satin, sac à mains embellis – afin de casser le côté provocateur du pyjama de nuit, la collection porte bien le nom « Pigiama Barocco ». Selon Rogers, l’inspiration du pyjama à ces tenues est subtile, mais pour celui qui est familier avec l’évolution du pyjama au fil des XIXe et XXe siècles, il n’y a rien de nuancé dans la coupe ample, la féminisation d’un style masculin, les motifs classiques, les tissus soyeux associés à l’intimité du boudoir, et le contraste entre les couleurs du fond et celles du liseré. Le pyjama de mode est de retour [Fig. 13, 14, 15].
Fig. 13 : Dolce & Gabbana, prêt-à-porter printemps 2009, ensemble 2/62, photographe Marcio Madeira.
© DR.
Fig. 14 : Marc Jacobs, prêt-à-porter printemps 2011, ensemble 6/55, photographe Monica Feudi
© DR.
Fig. 15 : Prada, prêt-à-porter printemps 2017, ensemble 44/50, photographe Monica Feudi.
© DR.
Nouvelle itération de l’influence du théâtre et du cinéma sur l’engouement pour le pyjama au début du XXe siècle, le pyjama descend du podium pour infiltrer la rue et devenir le style privilégié par les personnalités publiques et icônes de la mode contemporaine. La distinction floue entre vie privée et vie publique fait de la célébrité un terrain idéal pour expérimenter la nouvelle pajama dressing. Devant l’œil public, on « se déshabille » sciemment en pyjama. Quand elle porte un pyjama luisant en gris acier au Met Gala en 2013, Sofia Coppola fait résonner son pyjama avec le thème de l’année consacré à l’évolution du punk depuis ses origines dites « chaotiques » jusqu’à son appropriation par l’industrie de la mode [Fig. 16]. Sur le tapis rouge du Festival de Cannes la même année, Tilda Swinton scintille en pyjama doré de Haider Ackermann lors de la projection de son film Only Lovers Left Alive où elle joue le rôle du vampire Eve qui vit éternellement la nuit [Fig. 17]. Lors de la promotion de ses mémoires, Michelle Obama opte pour un ensemble pyjama à rayures en teintes d’orange de la maison Roksanda [Fig. 18]. Ainsi habillée, l’ancienne première dame respire aise et confiance, et comme le constate la spécialiste en psychologie de la mode Carolyn Mair, les qualités d’authenticité et d’intimité du pyjama font d’une apparition publique un moment intime parmi ses proches49. Les personnages fictifs eux aussi participent à diffuser l’usage du pyjama. L’équilibre que Villanelle, l’anti-héroïne de la série Killing Eve, maintient entre son travail de tueuses à gages et sa poursuite des plaisirs mondains et intimes s’incarne dans ses luxueuses tenues négligées. Celui ou celle qui convoite sa garde-robe n’a qu’à consulter les guides en ligne pour trouver ses ensembles de pyjamas de marques telles Erdem et Olivia von Halle [Fig. 19].
Fig. 16 : Sofia Coppola porte un pyjama Marc Jacobs au Met Gala. Jacobs porte une pièce Comme des Garçons.
© Photographie : Dimitrios Kambouris / Getty Images. Paru sur Fashionista le 9 juillet 2020.
Fig. 18 : Michelle Obama en pyjama soyeux et rayé Roksanda
Fig. 19 : Shopyourtv.com
Des sites tel shopyourtv.com permettent aux internautes de trouver les modes portées par leurs personnages préférés. Villanelle, incarnée par Jodie Comer, porte le modèle Daria d’Olivia Von Halle.
Écrivaine et personnalité de la mode Leandra Medine Cohen baptise la mode actuelle du pyjama dressing le « sleepleisure », héritière d’une tendance lancée par le mouvement athleisure. S’habiller en pyjama hors du contexte usuel sert à imprégner ses activités et son état d’esprit de confort, de décontraction et d’intimité. Il dit l’acte de flâner, la détente, jusqu’au sommeil et il est réifié non seulement par le déshabillé mais surtout par le fait d’être vu en déshabillé [Fig. 20 et 21]. Se prendre en photo en déshabillé et la publier rend l’expérience publique, explique Cohen : « Tandis que notre relation avec les médias sociaux [et] la confection de nos “marques” personnelles […] deviennent de plus en plus urgent psychologiquement, les actes d’entretien ou d’indulgence quotidiens que nous faisons chez nous […] paraissent moins banals et donc plus dignes d’être partagés. Tout d’un coup, notre comportement privé devient public. »50 Nous devenons des comédiens dans une vie filtrée, le pyjama – la tenue de sleepleisure par excellence – devenant notre costume de loisir théâtral.
Fig. 20 : Pantalon boudoir à plumes de Sleeper, porté par Leandra Medine Cohen sur sa page Instagram le 12 mai 2021.
Obtenu à partir de @leandramcohen.
Fig. 21 : Pantalon boudoir à plumes de Sleeper, porté par Leandra Medine Cohen sur sa page Instagram le 12 mai 2021.
Obtenu à partir de @leandramcohen.
Les réseaux sociaux demandant une mise en avant de la vie personnelle, l’utilisateur expérimente une nouvelle dissolution des limites entre le privé et le public. Le champ vestimentaire est particulièrement sensible à ces bouleversements. L’effet du cocooning, la tendance à rester à la maison, a un impact sur les vêtements d’intérieur depuis la fin du XXe siècle, mais l’appréciation actuelle pour la vie domestique est nuancée par la nature contradictoire de son aspect public51.
Quand la domesticité est jouée et l’intimité une performance, le costume par excellence est le déshabillé. L’âge d’Instagram est marqué par la prolifération du pyjama contemporain. Les ensembles sont mis en scène dans les vitrines des boutiques de mode éphémère. En France, Monoprix propose des lignes de pyjamas en collaboration avec des designers telle Antoinette Poisson, créateur de motifs et de décors muraux – forme de conjugaison de l’intérieur et du vêtement d’intérieur. Les marques de pyjama, telles Sleeper et Holi Holi, abondent [Fig. 22]. Grâce aux médias sociaux, le casanier peut se délecter du confort d’être chez lui, tout en invitant les autres dans son espace prétendument intime, rendant public le privé et esthétisant l’expérience d’être chez soi.
Fig. 22 : Pyjamas Holi Holi des collections Riviera Hot Pink et Riviera Turquoise
Obtenu à partir de @holiholicostumedenuit.
Lié à la vie intime et à l’expression personnelle, le pyjama manifeste les basculements culturels. S’il est un symbole de l’hygiène et du bien-être, il l’est également de la maladie – le pyjama des hôpitaux. Uniforme par excellence des confinements, le pyjama occupe une position prévalent dans notre conscience collective et est devenu un symbole vestimentaire de ce que nous subissons, une abréviation pour la fatigue, l’inversion des normes et la disparition des frontières traditionnelles. L’ère du COVID-19 trouble les limites entre la vie privée et la vie professionnelle, alors que la conception même de l’espace public est changée. Le cocooning ne révèle plus un simple penchant pour le confort du foyer mais devient un impératif qui peut faire la différence entre la vie et la mort. Le liseré d’une chemise pyjama souligne les limites du corps, qui sont plus fragiles et perméables que jamais.
Le pyjama à l’ère de la COVID occupe une position importante dans les médias sociaux, dans la presse et dans l’imagination collective. Les journalistes associent volontiers le port du pyjama avec le travail à distance. Pandémie comme promotion du pyjama ? Le Monde présente l’engouement pour les vêtements de détente, au croisement des confinements successifs et de la médiatisation intense : « Avec les confinements, les griffes de vêtements d’intérieur qui proposent pyjamas, larges pantalons ou robes de chambre tiennent leur revanche. Les voilà courtisées, riches de nouveaux abonnés sur Instagram, créditées dans Vogue. »52
Le « pyjama » est générique, désignant aussi bien un ensemble de luxe en soie, à paillettes ou à plumes de marabout, ou un simple t-shirt et un bas de survêtement. Qui peut passer la pandémie en pyjama ? Elle nous frappe toutes et tous et nous sommes toutes et tous, au moins de manière figurée, « en pyjama », mais les disparités entre nos garde-robes, nos intérieurs, nos conditions de vie, telles symbolisées par nos pyjamas, n’ont jamais été aussi visibles. Il faut considérer le privilège du pajama dressing, ce qui est destiné à ceux qui peuvent travailler à distance et qui ne sont pas considérés comme des « travailleurs essentiels », dits de la « ligne de front ». Comme le constate Avalon Fotheringham, spécialiste en textiles indiens au Victoria & Albert Museum, la paresse et le loisir sont des produits de luxe53. Elle dresse une comparaison convaincante entre la forme de base d’un pyjama – composé d’un pantalon et d’une chemise – et la blouse stérile des infirmiers et des médecins. La décision d’une école aux États-Unis de défendre ses étudiants de s’habiller en pyjama lors de leurs cours à distance suscite de la controverse, Zoom créant un nouvel espace liminal entre le privé et le public où les limites d’autorité sont floues54. L’interdiction stipule qu’il est interdit de porter un pantalon de pyjama, alors même qu’il n’est normalement pas visible pendant une réunion numérique : affaire sans doute aussi d’attitude.
Le pyjama est également un signe de notre résistance et flexibilité, non sans ironie. Une fois de plus, l’espace intime devient un lieu propice à l’expérimentation, l’innovation et la démonstration. Habillée d’un kimono soyeux rose pêche que sa grand-mère avait réalisé pour le trousseau de mariage de sa mère, une femme démontre ce qu’Anna Battista appelle la haute couture domestique, brandissant un aspirateur Dyson, « l’accessoire par excellence d’une femme au foyer », comme une arme [Fig. 23]. La femme se retrouve, malgré elle, une femme d’intérieur. Les pyjamas de Villanelle, telle une combinaison Erdem à motif floral, que la tueuse à gages accessoirise avec une spatule, servent d’inspiration pour tenir ferme rester chez soi sans être assimilée à une femme au foyer [Fig. 24]55.
Fig. 23 : Tweet de Mirtilla Malcontenta skinny Maestrina minestrina, 10 mars 2020.
Obtenu à partir d’Anna Battista.
Fig. 24 : Tweet de L, 10 mars 2020.
Obtenu à partir d’Anna Battista.
La fluidité même du pyjama en fait sa capacité à balancer entre deux extrêmes : uniforme des conquérants et tenue du repli sur soi et de la vie à distance, vêtement des femmes et hommes d’intérieur et habit de celles et ceux qui ont les moyens faire de tous lieux un espace protégé et d’oisiveté.
Fig. 25 : Carte postale d’élégantes en pyjamas sur la Côte d’Azur, vers 1930.
Collection Modes pratiques.
























