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© photographie, stylisme & scénographie : Evan Coignard ; modèle : Lucie Bedu ; avec l’aide de Perrine Lamazère et Lucie Bedu.
Depuis plusieurs décennies, historiennes et historiens se sont penchés sur l’histoire de la masturbation. En étudiant les discours médicaux, elles et ils ont retracé la manière dont l’onanisme avait progressivement été identifié comme une pratique menaçant la santé des individus. La chronologie de cette « grande peur » est aujourd’hui connue : elle s’ouvre avec la parution à Londres, vers 1712, d’un opuscule anonyme intitulé Onania: or, the heinous sin of self-pollution [Fig.3]. En 1759, le médecin suisse Samuel-Auguste Tissot donne à ces thèses une caution scientifique en publiant L’Onanisme, ou dissertation physique sur les maladies produites par la masturbation. L’immense succès de cet ouvrage, traduit et réédité à plusieurs reprises, assure la diffusion de ses idées à travers l’Europe. Incontestée jusqu’à la fin du XIXe siècle, la théorie de la nocivité de la masturbation est ensuite lentement remise en cause au début du XXe siècle, mais son influence perdure jusqu’aux années 1930 au moins1. L’historiographie a alors tenté d’élucider les causes de cette obsession médicale nouvelle pour la sexualité en solitaire – qu’elle soit masculine ou féminine. Elle a par exemple été mise en lien avec l’émergence et le renforcement d’une bourgeoisie qui chercherait à se distinguer de l’aristocratie par l’adoption d’une morale sexuelle stricte valorisant l’économie et l’épargne2, avec la naissance de la famille moderne centrée sur l’enfant et sa surveillance constante3 ou encore avec une nouvelle éthique du moi née des Lumières profanes4.
Onania, ou l’odieux péché de l’autopollution, et toutes ses conséquences affreuses (pour les deux sexes), 18e édition, 1756, Londres.
Cet article voudrait faire un pas de côté vis-à-vis de cette histoire culturelle de la masturbation pour se focaliser plutôt sur une approche matérielle et étudier les dispositifs inventés pour remédier à l’onanisme5. Tout au long des XVIIIe et XIXe siècles, les médecins, les hygiénistes, les moralistes et les pédagogues qui font front commun pour dénoncer les méfaits de la masturbation proposent en effet diverses méthodes préventives et curatives pour lutter contre cette « habitude vicieuse » qui, d’après eux, touche surtout les enfants et les adolescents, garçons comme filles6. Pour la déjouer, on conseille pêle-mêle de l’exercice physique, des séjours à la campagne, des régimes alimentaires bannissant les épices, les viandes rouges ou le vin, réputés excitants ; on recommande de focaliser l’esprit sur l’apprentissage et on proscrit les bals, le théâtre ou les romans qui risqueraient d’exciter l’imagination. Il s’agit aussi d’occuper constamment les enfants pour les détourner d’une pratique masturbatoire qui trouverait ses racines dans l’oisiveté.
Mais c’est surtout la nuit qui focalise l’attention des médecins. Celle-ci est en effet perçue comme un moment particulièrement dangereux qui « favorise les coupables7 » : elle est le temps des rêves lascifs et de l’imagination débridée. La nuit procure aux individus une obscurité et une solitude jugées particulièrement propices à la masturbation. La chambre à coucher, chauffée et dotée d’un couchage moelleux, est elle-même perçue comme un espace incitant à la volupté8. Les traités médicaux redoublent alors de recommandations face aux dangers nocturnes – « ne pas coucher les enfants trop tôt et les lever de bonne heure9 » ; « la chambre à coucher sera fraîche, sans parfum, le lit n’aura ni édredon, ni oreillers de plume ou de duvet10 » – et n’hésitent pas à recommander aux parents de veiller attentivement sur le sommeil de leur progéniture11.
Des dispositifs matériels sont alors inventés pour prendre le relais de la surveillance parentale et empêcher la masturbation – et plus spécifiquement la masturbation nocturne – : caleçons, chemises de nuit, ligatures, camisoles ou encore ceintures anti-onanisme. Même si ces vêtements et accessoires sont en eux-mêmes peu accessibles (qu’ils aient disparu ou soient conservés au sein de collections privées), les sources qui les entourent – représentations iconographiques ou photographiques, brevets d’invention, catalogues et prospectus commerciaux – permettent d’étudier leurs caractéristiques techniques. Le recours aux écrits médicaux, qui comportent bien souvent des observations de cas particuliers, est aussi précieux pour appréhender ces objets dans leur contexte d’utilisation.
De l’éventail de ces vêtements et accessoires anti-onanistes toujours plus spécialisés jusqu’aux liens ambigus qu’ils entretiennent avec la sexualité, entre répression et érotisation, c’est une traversée de la nuit surveillée qui se dessine ici.
Contre la masturbation nocturne
Dans les traités médicaux consacrés tout au long du XIXe siècle aux méfaits de l’onanisme et aux moyens d’y remédier, on trouve mention d’une grande diversité de vêtements et d’accessoires anti-masturbatoires. On peut les regrouper en trois catégories qui, si elles coexistent tout au long de la période étudiée, ne témoignent pas moins de l’évolution des solutions matérielles imaginées. La première consiste en des dispositifs plutôt rudimentaires, qui empêchent la masturbation en entravant les mains ou les cuisses. La deuxième s’inspire de vêtements existants pour restreindre l’accès des mains aux organes génitaux. La troisième se compose quant à elle de ceintures et d’appareils métalliques inventés spécifiquement pour la lutte contre l’onanisme.
Pieds et poings liés : entraver pour préserver
Pour éviter que les enfants et adolescents ne portent involontairement les mains à leurs organes génitaux durant leur sommeil, les médecins suggèrent l’emploi de divers dispositifs. Le plus simple consiste à attacher les mains. Dans les rééditions d’un ouvrage datant de 1806, le Dr Doussin-Dubreuil mentionne par exemple le cas d’une demoiselle de 17 ans qui, pour lutter contre son mauvais penchant, prend la précaution « de se faire lier les mains » lorsqu’elle se couche12, ou encore celui d’un jeune homme qui, pour se prémunir contre la masturbation nocturne, « avait eu […] le courage de passer la nuit assis dans une chaise, un collier au cou, et les mains liées avec deux cordes attachées à chaque côté de sa chaise13 ». Au fil du siècle, les camisoles de force viennent s’ajouter à ces ligatures : dans un ouvrage de vulgarisation sur l’hygiène paru en 1883, le Dr Pierre Garnier suggère ainsi l’usage de « camisoles se fermant par derrière et dont les manches jointes l’une à l’autre forcent les bras à rester sur la poitrine14 ». La lutte contre l’onanisme emprunte donc au monde de l’asile l’un de ses plus célèbres symboles, mis en place pour traiter les aliénés dès la fin du XVIIIe siècle15. Une troisième solution proposée par les médecins consiste à « emmitoufler les mains16 » pour empêcher les gestes masturbatoires… ou les rendre désagréables : le Dr Pouillet et le Dr Garnier recommandent ainsi dans le dernier tiers du XIXe siècle l’usage de « gants en toile métallique17 » pour décourager les onanistes compulsifs.
Mais l’entrave des mains n’est pas suffisante : il faut encore empêcher les enfants de serrer leurs cuisses l’une contre l’autre, ou encore, par des mouvements du pelvis, de se frotter contre leur lit. Pour ce faire, un ensemble hétéroclite d’objets plus ou moins bricolés sont mentionnés : « des lacs pour immobiliser le tronc18 », « des liens [appliqués] sur les pieds pour maintenir l’écartement des cuisses19 », ou encore d’autres objets destinés à empêcher le rapprochement des jambes. On suggère ainsi aux parents démunis de faire feu de tout bois, en utilisant par exemple des « morceaux de liège ou de bois adaptés à la partie interne de chaque cuisse20 », des « rouleaux d’étoffe21 » ou bien « un morceau de bois dont les extrémités ont la forme d’une enfourchure de béquille22 ».
Cachez ce sexe que je ne saurais voir : caleçons et chemises de nuit
À côté de ces dispositifs improvisés ou détournés à des fins anti-masturbatoires, les traités médicaux témoignent également du développement de sous-vêtements et de vêtements de nuit spécifiquement destinés à empêcher l’onanisme. Un médecin allemand recommande ainsi en 1786 le port d’une « fine culotte de lin pour empêcher de toucher les organes génitaux23 ». Dans les années 1840, le chimiste Raspail, connu pour ses ouvrages de médecine populaire, suggère l’emploi de « caleçons hygiéniques, c’est-à-dire ayant, à la hauteur des parties, de la poudre de camphre, que l’on renouvelle chaque soir s’il y a lieu24 ». À la contrainte du vêtement s’ajoutent donc dans ce cas de figure les propriétés médicinales du camphre, réputé anaphrodisiaque et dont Raspail fait la clé de voûte de sa « méthode » thérapeutique. Une modification est également apportée à la forme traditionnelle des caleçons de tissu pour les rendre plus efficaces : de nombreux auteurs, à l’instar du Dr Deslandes (1835), mentionnent l’existence de « caleçons dont l’ouverture est en arrière, et qui servent à emprisonner la partie inférieure du tronc25 ». Leur ouverture peut être « boutonnée ou lacée26 » ou encore « fermée à l’aide d’un cadenas27 », afin de s’assurer que l’enfant ne puisse le retirer lui-même.
INPI, brevet d’invention n°477.028 délivré le 24 juin 1915 à M. Gaspar Bernat pour une chemise pour l’empêchement de l’onanisme, p. 3.
On transforme également les chemises de nuit à des fins anti-masturbatoires. En 1827, dans un ouvrage consacré à l’hygiène dans les collèges, le médecin Charles Pavet de Courteille recommande de faire porter aux « enfans soupçonnés de se livrer à de funestes habitudes » des chemises « munies inférieurement d’une coulisse que l’on devrait serrer le soir28 ». Ce type de chemise perdure longtemps : dans les années 1880, le Dr Fonssagrives juge leur emploi « excellent29 » et le Dr Caufeynon (1902) vante lui aussi les mérites de ces « chemises plus longues que le corps et que l’on ferme au-delà des pieds avec une coulisse pour emprisonner la partie inférieure du tronc30 ». En 1914, le citoyen hongrois Gaspar Bernat dépose même une demande de brevet pour une « chemise pour l’empêchement de l’onanisme » perfectionnée [Fig. 4] :
« Les manches en sont cousues sur une certaine longueur au corps même de la chemise de telle façon que les mains et les bras une fois mis dans les manches restent retenus le long du corps sans pouvoir changer de position. La chemise possède en outre sur la poitrine des parties rigides qui descendent jusqu’aux pieds ou seulement jusqu’à mi-jambes […] de telle façon que tout mouvement des jambes se trouve supprimé. Le patient ne peut non plus se coucher sur le ventre, les parties rigides indiquées ci-dessus rendant la position sur le ventre des plus désagréables. »31
Emprisonner l’objet du délit : corsets et ceintures anti-onanistes
Guillaume Jalade-Lafond, Considérations sur la confection de corsets et de ceintures propres à s’opposer à la pernicieuse habitude de l’onanisme, Paris, Chez l’Auteur, 1819, planche I.
Bibliothèque nationale de France.
Guillaume Jalade-Lafond, Considérations sur la confection de corsets et de ceintures propres à s’opposer à la pernicieuse habitude de l’onanisme, Paris, Chez l’Auteur, 1819, planche II.Bibliothèque nationale de France.
Si les médecins rivalisent d’inventivité pour transformer les vêtements et adapter caleçons et chemises de nuit à leur croisade anti-masturbatoire, on voit également émerger à la fin du xviiie siècle des accessoires d’un genre nouveau, tout spécialement imaginés dans ce but. En France, c’est à un chirurgien, Guillaume Jalade-Lafond, que l’on doit le premier de ces appareils [Fig. 5 et 6]. Il le décrit ainsi dans un mémoire consacré en 1819 à cet objet d’un genre nouveau :
« C’est un bandage ou corset [qui] se compose d’une large ceinture en toile grise ou en nankin, quelquefois d’une espèce de chemise ou de juste-au-corps, en toile, lacé par derrière, que des épaulettes retiennent en haut, et qu’un demi-caleçon assujettit inférieurement, de manière qu’il ne peut ni descendre ni monter […]. Une suite d’élastiques se voient en avant. Pour que ce bandage se prête aux différents états d’expansion ou de resserrement de la poitrine ou du ventre, un écusson en argent, en vermeil ou en or, ayant la forme des parties génitales, et proportionné à leur volume, est placé au bas de la ceinture, et reçoit la verge et les bourses. […] Le canal qui reçoit le pénis […] peut, par sa capacité, se prêter aux différens états de la verge ; son extrémité extérieure est perforée pour permettre l’issue de l’urine […]. D’autres ouvertures sont pratiquées en divers points de cet écusson, pour permettre l’entrée à l’air […]. Le corset ou le bandage [sont] appliqués […] et fermés par-derrière par un lacet, des courroies et des boucles, et de plus par de petits cadenas. »32
Dans les années qui suivent, cette invention fait des émules : le Dr Doussin-Dubreuil explique qu’il a eu l’idée « de faire exécuter en or ou en argent, par un orfèvre de Paris […] un étui percé à jour, dans lequel on introduit la verge33 » et qui doit être porté par les enfants pour éviter toute masturbation nocturne. Des modèles moins coûteux, en toile métallique ou en fer-blanc, voient rapidement le jour et ces appareils sont parfois adaptés à des caleçons ou à des justaucorps ne s’ouvrant que par l’arrière34, à l’instar de l’appareil breveté en 1864 par le sieur Boyer35 [Fig. 7]. Des versions féminines sont également rapidement mises au point [Fig. 8], à l’instar de l’appareil Irvoy, décrit en 1866 par le Dr Gellé :
« Il se compose : 1° d’une partie pleine, centrale, qui couvre la vulve, et se termine en pointe auprès de l’anus ; 2° d’une ceinture qui tient cette plaque, comme le ressort du bandage herniaire ; 3° de deux sous-cuisses en chaîne métallique, couverte d’un étui de cuir, qui, partant du bas de la plaque, près de l’anus, viennent s’attacher à la ceinture, en contournant les fesses. Des trous en écumoire laissent à l’urine un chemin au dehors. »36
INPI, Brevet d’invention n° 61.751 accordé à Pierre Henri Boyer pour un bandage pour les enfants dit appareil génital, 3 février 1864, p. 11.
Catalogue de la maison Rainal, Paris, 1872, p. 33.
Si les trois types d’objets étudiés – entraves, vêtements et appareils anti-onanistes – coexistent dans les ouvrages médicaux jusqu’au début du XXe siècle, c’est sans doute en partie parce que les médecins se lisent et se citent abondamment les uns les autres37. Mais à regarder d’un peu plus près les sources industrielles, commerciales et publicitaires, les ceintures anti-onanisme semblent bien plus présentes sur le marché que les autres dispositifs. Cela s’explique d’abord par le fait que ces appareils sophistiqués sont le fruit de la collaboration entre les médecins et divers artisans chargés de leur réalisation : les orfèvres, mais surtout, au XIXe siècle, les bandagistes. Cette profession connaît alors un essor qui s’inscrit dans la volonté, née au siècle précédent, de réformer et de redresser le corps humain par divers bandages herniaires et autres corsets orthopédiques38. On voit dès lors fleurir les ceintures anti-onanisme dans les boutiques et les catalogues de ces fabricants : Le Bazar parisien mentionne en 1825 que Galand, 3 rue Tiquetonne, propose des « ceintures précieuses contre l’onanisme » à un prix très modéré39. Le catalogue d’orthopédie populaire de la Maison Bongrand à Lyon offre en 1843 divers « appareils contre l’onanisme40 » ; on les retrouve également dans un prospectus du bazar chirurgical Martin et Gelbké de la rue Neuve-des-Petits-Champs à Paris en 186041, ou encore au catalogue de la Maison Rainal, également à Paris, en 1872 [Fig. 8].
L’offre marchande reste diversifiée tout au long de la période : en 1900, le fabricant parisien d’instruments de chirurgie Aubry propose ainsi des ceintures anti-onanisme mais également des gants métalliques et des corsages de nuit lacés par-derrière ; toutefois, ce sont surtout les ceintures qu’il met en avant, en les représentant par des gravures42 [Fig. 9]. Leur présence dans les boutiques des bandagistes et dans leurs imprimés publicitaires a sans doute contribué à populariser ces appareils et à les imposer dans les imaginaires comme l’arme anti-onaniste par excellence. On en trouve ainsi plusieurs mentions sous la plume de Flaubert : dans Par les champs et par les grèves (écrit en 1847 et publié à titre posthume en 1885), l’écrivain déplore l’invention des « feuilles de vignes en fer-blanc » qui ornent le sexe des statues et les compare à des « appareils contre l’onanisme43 ». Dans Bouvard et Pécuchet (publié à titre posthume en 1881), le premier suggère au second d’acquérir un « appareil » chez un bandagiste pour guérir la « mauvaise habitude » de leur élève Victor44. Les ceintures sont également mentionnées à l’entrée « masturbation » du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle édité par Larousse en 187345.
Catalogue de la maison Aubry, Paris, 1900, p. 252
Paris, Bibliothèque Interuniversitaire de Santé.
Une spécialisation progressive de ces équipements se fait donc jour : ils passent d’objets improvisés (écarteurs de cuisses), détournés de leur fonction première (camisole de force) ou transformés (chemise de nuit à coulisse), à des accessoires développés spécifiquement pour lutter contre la masturbation (ceintures anti-onanisme), qui connaissent un succès certain et semblent supplanter les autres vêtements et accessoires mentionnés par les médecins.
Des vêtements et accessoires qui entretiennent un rapport ambigu à la sexualité
À passer en revue la foule de dispositifs mis au service de la croisade contre la masturbation infantile, on aurait tôt fait de conclure que ces vêtements et accessoires servent une répression complète de la sexualité en solitaire. Toutefois, le rapport de ces objets à la sexualité est plus complexe qu’il n’en a l’air : les liens qu’ils entretiennent avec le désir et le plaisir sexuels qu’ils sont censés entraver se révèlent très ambigus.
Des vêtements pousse-au-crime ?
Cette ambiguïté tient tout d’abord à la nature même de ces dispositifs. Certains sont des vêtements (chemises de nuit, caleçons) ou, à l’instar des ceintures anti-onanisme, peuvent se combiner avec des vêtements (justaucorps). Or, les vêtements sont perçus par nombre de médecins comme susceptibles, par le contact qu’ils entretiennent avec le corps, d’exercer sur celui ou celle qui les portent un effet érotique. Le Dr Deslandes, en 1835, explique que certains habits peuvent « exciter la peau », y causer ou y entretenir des démangeaisons qui risquent d’inciter l’individu à la masturbation. Il attire particulièrement l’attention de ses lecteurs sur « la bure, le cilice, ces tissus de laine et de crin », qui, en irritant la peau, y font monter le sang. Il recommande donc d’éviter « l’application immédiate des vêtemens de laine sur la peau des jeunes sujets, particulièrement au voisinage du bassin » et conclut qu’« un caleçon de toile doit toujours être porté sous le pantalon de drap46 ». À la fin du XIXe siècle, Thésée Pouillet met lui aussi en garde contre les effets des « vêtements rugueux, poilus, qui grattent le derme, le chatouillent, l’agacent, y engendrent des démangeaisons et des irritations continuelles, d’autant plus à craindre qu’elles se rapprochent davantage des organes générateurs ». Mais il ne s’arrête pas là : les vêtements peuvent inciter à la masturbation parce qu’ils causent une « augmentation de la température du corps », ou encore en vertu de leur coupe : des « vêtements trop étroits, trop serrés », des « pantalons collants, par exemple, […] frottent et compriment les parties génitales et engagent à y porter la main extérieurement et intérieurement ». Enfin, les tenues vestimentaires, parce qu’elles dissimulent le corps et les gestes aux regards extérieurs, peuvent faciliter la masturbation en procurant « une sorte de solitude au milieu de la foule ». Et l’auteur de citer le rôle joué par les manteaux, ou encore par les poches de pantalons, grâce auxquelles « les enfants et les adolescents peuvent constamment […] tirailler leur pénis et leur prépuce, et ont, pour ainsi dire, durant toute la journée leurs génitalia dans les mains47 ». À de nombreux égards, les vêtements sont donc perçus par les médecins comme des incitations à la masturbation davantage que comme des alliés dans la lutte anti-onaniste : les dispositifs vestimentaires de répression de la masturbation pourraient donc fort bien se révéler contre-productifs.
Inefficaces… ou incitatifs ?
L’évaluation que font les professionnels de santé de l’efficacité des dispositifs anti-masturbatoires révèle d’ailleurs l’ambiguïté sexuelle inhérente à ces appareils. Dans leurs écrits, les fabricants vantent bien entendu l’efficacité sans faille de leurs inventions : Guillaume Jalade-Lafond explique ainsi dans son mémoire descriptif que le port de ce bandage durant quelques mois a définitivement guéri de leur vice deux jeunes hommes de 14 et 18 ans48. Le Dr Rumler affirme lui aussi que l’appareil qu’il a inventé « rend des services importants, là où tous les autres moyens ont été impuissants à arrêter l’onanisme49 ».
Cependant les médecins, dans leur immense majorité, déplorent plutôt le manque d’efficacité de ces dispositifs. Les masturbateurs et les masturbatrices leur opposeraient en effet « une ténacité inventive et un arsenal de ruses qui les amène à leurs fins50 ». Les traités médicaux regorgent d’observations de patients – et surtout de patientes – qui contournent la coercition qui leur est imposée. À l’instar de ce garçon de 3 ans et ½ qui parvient à se masturber malgré le port d’une camisole la nuit51, de cette demoiselle de 17 ans à qui l’on lie les mains chaque soir et qui les trouve, à son réveil, entièrement déliées et portées à ses organes génitaux52, ou encore de cette jeune fille de 12 ans qui, empêchée par une camisole, utilise son talon53. Les masturbatrices parviennent même à déjouer les dispositifs anti-onanistes les plus sophistiqués : les médecins rapportent souvent le cas d’une petite fille de 7 ans qui serait parvenue à se masturber « au moyen d’une longue plume qu’elle glissait sous la ceinture avec une adresse vraiment infernale54 ». Paul Broca relate quant à lui l’histoire d’une petite fille de 5 ans qui « parvenait à insinuer son orteil entre la plaque de la ceinture et les parties molles, et pratiquait ainsi la masturbation55 ». La littérature médicale insiste donc davantage sur les stratagèmes mis en place par les filles. Les auteurs l’expliquent par le fait que les appareils de contention seraient plus efficaces chez les petits garçons parce qu’ils emprisonnent totalement la verge, mais aussi par le fait que les femmes « n’ont pas besoin du secours des mains pour s’irriter voluptueusement : le mouvement d’une cuisse sur l’autre, le simple contact des parties externes de la génération sur le coin d’une chaise ou d’une table suffisent, pour se masturber, à celles qui en avaient l’habitude56 ». À lire ces observations médicales, on ne peut toutefois s’empêcher d’analyser cette focalisation sur la masturbation féminine en termes de genre : si cette dernière attire autant l’attention des médecins, c’est sans doute qu’elle fascine et interpelle davantage que son équivalent masculin. Elle va en effet à l’encontre des normes sociales et morales qui pèsent sur les femmes et qui leur imposent pudeur, vertu, discrétion et désintérêt vis-à-vis de la sexualité57.
Si certains médecins considèrent que la ruse des masturbateurs et des masturbatrices leur permet de venir à bout des vêtements et accessoires anti-onanistes, ils les déconseillent également au motif que ces dispositifs pourraient avoir des effets psychologiques incitatifs. Le Dr Pouillet rapporte ainsi en 1876 qu’un certain nombre d’hygiénistes « croient que l’application d’une semblable méthode fait plus de mal que de bien, en faisant éclore ou en irritant l’instinct de la révolte58 ». C’est également, d’après le Dr Caufeynon, l’opinion du Dr Blanc, qui affirme que « les entraves mécaniques peuvent occasionner un véritable danger en éveillant, chez les enfants, cet instinct de résistance et de révolte qui est au fond de notre nature59 ». Les ceintures anti-onanistes, par la contrainte qu’elles exercent sur le corps, risqueraient donc de renforcer chez les enfants le penchant pour le vice. En outre, portées dans les espaces collectifs comme les collèges ou les pensionnats, elles risqueraient de devenir « l’objet d’une curiosité dangereuse60 » de la part des autres élèves : on craint qu’en voyant ce dispositif et en comprenant son but, les autres jeunes gens ne découvrent la masturbation et ne se mettent à la pratiquer eux aussi.
Si ces accessoires se révèlent donc bien souvent inutiles, voire contre-productifs, certains médecins vont même jusqu’à suggérer qu’ils puissent être détournés par les masturbateurs à des fins de satisfaction sexuelle. Le soin porté par Guillaume Jalade-Lafond à la conception de sa ceinture en témoigne. Il précise que le canal destiné à recevoir le pénis « doit être fixé invariablement et ne faire qu’une seule pièce avec l’écusson » qui s’applique sur le pubis, faute de quoi « les moindres mouvements que pourrait exécuter l’enfant, entretiendraient l’éréthisme et feraient manquer le but qu’on se propose d’atteindre61 » : en clair, l’étui conçu pour rendre le pénis inaccessible deviendrait lui-même un instrument de masturbation62. Le Dr Gellé rapporte en 1866 le cas d’une enfant soumise à l’appareil Irvoy : non seulement celle-ci parvient, en fléchissant sa cuisse, à passer sa main entre la ceinture et son corps, mais elle utilise également le bec de l’instrument lui-même comme support de masturbation. Le Dr Goupil juge également ces moyens de coercition « plus nuisibles qu’utiles », dans la mesure où « les masturbateurs effrénés auxquels on les applique trouvent toujours moyen d’éluder ces obstacles ; ils se masturbent en frottant les parties sexuelles par des mouvements du corps contre les engins eux-mêmes63 ». Le vice des masturbateurs serait donc poussé jusqu’à détourner l’objet coercitif pour en faire un accessoire érotique.
La ceinture anti-onanisme, un accessoire érotique ?
Ces observations très détaillées en disent sans doute bien plus long sur l’obsession des médecins pour l’onanisme que sur la réalité des pratiques sexuelles solitaires des individus. Le détournement par des enfants de ces ceintures à des fins masturbatoires est lui aussi sans doute davantage une élucubration médicale qu’une réalité effective. Mais force est de constater que le contexte culturel et marchand dans lequel ces dispositifs sont vendus laisse penser que ces accessoires ont pu nourrir un univers fantasmatique qui débordait largement la seule préoccupation médicale.
D’abord, si l’on s’intéresse à la sociologie des auteurs d’ouvrages sur l’onanisme, on remarque une nette évolution au fil de la période étudiée : au XVIIIe siècle et dans la première partie du XIXe siècle, ce sont d’éminents médecins, auteurs de nombreuses publications dans des revues scientifiques et membres de prestigieuses sociétés savantes, qui prennent la plume pour dénoncer les dangers de cette pratique, à l’instar de Jacques-Louis Doussin-Dubreuil, de Léopold Deslandes ou encore de Jean-Baptiste Fonssagrives64. Ils sont ensuite rapidement épaulés par des seconds couteaux de la profession qui s’adonnent à la vulgarisation médicale, comme les docteurs Auguste Debay ou Pierre Garnier65. À la Belle Époque, l’onanisme ne semble guère plus susciter d’intérêt chez l’élite de la profession médicale : les ouvrages qui paraissent sur le sujet sont en général des opuscules mêlant vulgarisation médicale et anecdotes érotiques, écrits par d’obscurs polygraphes qui se spécialisent sur les thématiques sexuelles, à l’instar de Thésée Pouillet ou du « Dr Caufeynon66 ». Les ouvrages sur l’onanisme côtoient alors ceux sur l’hygiène conjugale, sur les perversions sexuelles, la prostitution ou le tribadisme : la masturbation est devenue moins un motif de véritable anxiété sanitaire qu’un prétexte à l’évocation d’anecdotes sexuelles croustillantes.
Conséquence de ce changement de perception de la masturbation, le regard porté sur les dispositifs anti-masturbatoires se transforme. Les bandages contre l’onanisme sont de manière croissante assimilés aux ceintures de chasteté. Le Dr Pouillet voit par exemple dans les ceintures de chasteté utilisées pour s’assurer de la fidélité des épouses les ancêtres des appareils utilisés à son époque pour guérir l’onanisme67. Le Dr Garnier note également que dans les catalogues commerciaux, les bandages contre l’onanisme sont fréquemment appelés « ceintures de chasteté », « en souvenir des bandages métalliques avec cadenas que les anciens chevaliers appliquaient sur leurs dames en partant pour de longues campagnes ou de lointaines excursions68 ». Certains catalogues commerciaux utilisent en effet indifféremment les deux termes pour désigner leurs appareils : les ceintures promues dans un catalogue d’articles orthopédiques et de bandages édité autour de 1900 par la maison Claverie le sont ainsi sous le titre « ceintures contre l’onanisme & de chasteté69 ».
Or, le siècle qui voit se multiplier ces dispositifs anti-onanisme est également celui d’une recrudescence de l’intérêt pour les ceintures de chasteté : c’est en effet au XIXe siècle que se construit le mythe autour de cet objet, dont l’origine est tantôt attribuée au Moyen-Âge occidental70, tantôt à diverses régions d’Afrique, dont les savants français sont prompts à dénoncer la lascivité féminine et la jalousie masculine maladive71. De nombreux médecins, s’intéressant à la valeur donnée à la virginité féminine dans les différentes parties du monde72, décrivent ainsi longuement les dispositifs matériels utilisés par « les Orientaux » – qu’il s’agisse de ceintures de chasteté73 ou bien de « corset[s] de cuir bien cousu[s]74 » – et dénoncent cette pratique jugée excessive et arriérée75.
J. Cazanova, La Ceinture de chasteté, Paris, Librairie des publications nouvelles, 1883.
Archives de Paris, D4U9 27 (Wormus).
La ceinture de chasteté devient ainsi au tournant des XIXe et XXe siècles un objet de fascination bien présent dans les imaginaires. Elle s’impose notamment dans la pornographie : en 1883, on voit par exemple apparaître aux devantures de plusieurs libraires et marchands de journaux des opuscules signés par un certain J. Cazanova et vendus en plusieurs épisodes sous le titre La Ceinture de chasteté : un roman érotique relatant l’histoire de la baronne de Roujan, à qui son époux impose, juste après le mariage, de revêtir une luxueuse ceinture pour préserver sa fidélité76 [Fig. 10]. La ceinture est ensuite mise en scène dans plusieurs chansons grivoises – à l’instar d’un titre écrit en 1884 par Émile Duhem77 – et devient également un motif récurrent de dessins humoristiques de presse78 [Fig. 11]. Plusieurs romans de la fin du XIXe siècle mettent en scène également une ceinture de chasteté, d’après le Dr Caufeynon, cité plus haut pour son ouvrage sur l’onanisme, et qui publie en 1904 La Ceinture de chasteté, son histoire, son emploi autrefois et aujourd’hui79. En 1902, c’est au tour du théâtre de s’emparer de la thématique, avec l’opérette La Ceinture de Chasteté d’Aimé Ducrocq, jouée au Théâtre-Rabelais, 43 boulevard de Clichy80. Cet objet s’impose donc comme une thématique grivoise de prédilection et nourrit nombre de fantasmes, comme le suggère sa présence dans de nombreuses photographies pornographiques, un support érotique alors en pleine expansion81, ou sur des objets érotiques divers [Fig. 12]. Cette érotisation de la ceinture de chasteté s’inscrit plus largement dans un mouvement de transformation des imaginaires sexuels, qui fait de la Belle Époque un moment d’affirmation de fantasmes reposant sur la coercition, la violence ou les rapports de domination82.
« La Ceinture de chasteté », Carlège, t. 1 : Défets d’illustrations de périodiques, 1909, p. 105.
Bibliothèque nationale de France / Collection Jaquet, dessinateurs et humoristes.
Coquillage serti en argent renfermant une miniature sur laquelle un homme est en train de déverrouiller la ceinture de chasteté d’une femme. (Europe, fin XIXe siècle.)
Wellcome Collection.
En utilisant, pour désigner leurs bandages anti-onanisme, le terme de « ceinture de chasteté », qui jouit à l’époque d’une aura érotique importante, les fabricants jouent donc sur un imaginaire fantasmatique et contribuent à brouiller le rapport de ces dispositifs à la sexualité. Les trajectoires commerciales des ceintures anti-onanisme confirment cette ambiguïté. Tout au long de la période étudiée, ces dispositifs sont vendus par des bandagistes et des marchands d’articles en caoutchouc, donc aux côtés d’accessoires comme des corsets orthopédiques, des ceintures abdominales, des bandages herniaires, des bas à varices ou encore des tétines pour biberons, comme c’est par exemple le cas dans le catalogue illustré de la maison Aubry en 190083 [Fig. 9]). Mais les ceintures anti-onanisme semblent progressivement disparaître de ces catalogues de bandages pour se retrouver plutôt dans des prospectus consacrés uniquement aux objets et accessoires de la sexualité. Dans un catalogue général des années 1890 publié par la maison Auguste Claverie, sise au 234 rue du faubourg Saint-Martin et célèbre pour ses corsets orthopédiques, on retrouve des bandages herniaires, des ceintures ventrières, des appareils d’orthopédie ou encore des instruments d’hygiène… mais pas de ceinture anti-masturbation84. Celles-ci sont en revanche présentées dans un autre catalogue de la maison, spécifiquement dédié à la présentation des « appareils pour usage intime ». La ceinture anti-onanisme se retrouve donc au milieu de divers contraceptifs (préservatifs masculins et féminins en caoutchouc et baudruche, éponges contraceptives), de stimulants sexuels (crème excitante, accessoires texturés en caoutchouc, dispositif pour remédier à l’impuissance sexuelle) et d’instruments d’hygiène intime (ceintures périodiques, injecteurs vaginaux)85. De plus en plus, c’est dans les catalogues de vendeurs spécialisés dans le domaine sexuel que l’on retrouve ces dispositifs : ainsi de la maison Richardse et Cie, 17 rue Laferrière à Paris, qui propose à la vente des ceintures contre l’onanisme86 et vante aussi à grands renforts de publicité ses préservatifs87, ses abortifs88 et même ses reproductions réalistes de sexes masculins et féminins89. L’American-Hygien, une boutique située 18 boulevard Beaumarchais au début du XXe siècle, propose de même dans son catalogue toute une panoplie d’accessoires sexuels, parmi lesquels on retrouve des ceintures anti-onanisme. Si celles-ci y sont présentées comme des « ceintures de chasteté pour hommes ou femmes », dont l’emploi serait « indispensable contre l’onanisme, ce vice fatal de la jeunesse qui déséquilibre tant de cerveaux et désorganise tant de constitutions90 », leur présence aux côtés de produits à caractère sexuel, manifestement destinés à des adultes, ne peut qu’interroger. La possibilité d’en personnaliser le matériau – la ceinture est généralement déclinée en nickel, en argent ou en or – ainsi que le prix très élevé de ces accessoires en comparaison des autres produits proposés – de 90 à 320 francs pour la version la plus luxueuse, quand la plupart des articles ne coûtent que quelques francs – laissent supposer que ces ceintures sont devenues, au début du XXe siècle, un objet de curiosité et de fantasmes davantage qu’un moyen sérieusement envisagé pour lutter contre l’onanisme infantile. Le Dr Caufeynon, dans son ouvrage consacré aux ceintures de chasteté, affirme d’ailleurs que « l’appareil contre l’onanisme est fréquemment employé dans le même but que la ceinture de chasteté91 ». La proximité de la ceinture anti-onanisme avec la ceinture de chasteté semble donc l’avoir progressivement dévoyée de son objectif initial pour en faire un support érotique à part entière, dans un contexte culturel où s’affirment des imaginaires érotiques reposant sur la contrainte et la violence.
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Au cours d’un long XIXe siècle émerge donc tout un arsenal de dispositifs matériels toujours plus sophistiqués pour lutter contre la masturbation. Ceux-ci sont particulièrement recommandés la nuit, période de tous les dangers puisque le sommeil rend impuissante la volonté des onanistes, que l’obscurité et la solitude les dérobent à la surveillance parentale et que le confort de la chambre à coucher est perçu comme particulièrement propice à l’excitation sexuelle. Si certains stratagèmes de fortune sont d’abord imaginés – ligature des mains, objets pour bloquer les cuisses –, ce sont surtout les vêtements et accessoires qui sont mis à contribution pour empêcher la masturbation, qu’il s’agisse d’adapter des vêtements existants (caleçon, camisole de force ou chemise de nuit à coulisse) ou bien d’inventer des accessoires spécifiques (ceintures anti-onanisme).
Ceinture contre l’onanisme.
Vendue 3 500 € en 2014 lors d’une vente organisée par Delorme & Collin du Bocage à Drouot-Richelieu.
Ceinture contre l’onanisme
Vendue 3 500 € en 2014 lors d’une vente organisée par Delorme & Collin du Bocage à Drouot-Richelieu.
Dispositif de chasteté pour homme avec serrure (cage à pénis).
Offre 6 tailles de contrôle réglable. Marque : Anchao, modèle CB6000, matériau ABS, existe en rouge, noir et transparent. En vente sur Alibaba.
En prenant au sérieux ces dispositifs matériels, qui attisent la curiosité de nos contemporains au point de s’arracher pour plusieurs milliers d’euros dans des ventes aux enchères [Fig. 13 et 14], on peut pleinement prendre la mesure de l’obsession médicale pour la masturbation et de ses implications concrètes sur les corps et leur liberté. Pour autant, ces dispositifs ne rencontrent pas toujours leur but : ils peuvent être contournés par les individus qui les revêtent, créer par la contrainte qu’ils opèrent une érotisation particulière, ou encore être détournés par leurs porteurs au point de devenir des objets de stimulation sexuelle. Faire l’histoire matérielle de la lutte contre l’onanisme entrouvre donc aussi une fenêtre sur la manière dont les objets peuvent échapper à leurs déterminations initiales pour revêtir des usages nouveaux et des significations plurielles. Sam Bourcier a déjà souligné combien l’histoire des objets sexuels montre « comment ils participent à la fois des technologies de répression et de production de plaisir […] et comment celles-ci ont été par la suite transformées en technologies de résistances dans les sub-cultures sexuelles SM mais aussi gaies, lesbiennes ou queer92 ». Par leur parenté avec des accessoires érotisés comme la ceinture de chasteté et dans un contexte de développement de pratiques sexuelles fondées sur la coercition et les rapports de domination, les ceintures anti-onanisme ont ainsi pu intégrer la panoplie des marchandises érotiques vendues au tournant des XIXe et XXe siècles… et s’immiscer d’une manière nouvelle dans les nuits des individus [Fig. 15].















