La mode sans la voir

Entretien avec Marion Doé

DOI : 10.54390/modespratiques.337

p. 8-21

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Merci à Estelle Girard.

Marion Doé a trente-quatre ans. À vingt-trois ans, elle est devenue aveugle. Elle aime dire qu’elle a toujours été coquette. Entre le monde d’hier, qu’elle a de ses yeux vu, et le monde d’aujourd’hui, qu’elle se représente sans le voir, elle raconte sa conquête des apparences.

Marion Doé

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© Frédérique Plas

Modes pratiques Dans quelles circonstances avez-vous perdu la vue ?

Marion Doé Je suis diabétique, on dit insulino-dépendante, depuis l’âge de six ans. Comment dire ? J’ai fait ma crise d’adolescence par rapport au sucre. Il y en a qui sèchent les cours, qui se droguent. Moi, je buvais du coca sucré. Je mangeais plein de sucre, je me foutais des piqûres. C’était entre quinze et vingt ans, sauf que le mal était fait et, entre vingt-deux et vingt-trois ans, j’ai perdu la vue. J’ai perdu un œil en une nuit et l’autre en un an. Ce n’était pas héréditaire. C’était tout à fait évitable.

MP Que faisiez-vous à ce moment-là ?

Marion J’étais en maîtrise de français langue étrangère. J’ai fait ensuite un an de rééducation, puis j’ai repassé et terminé le master 2, pour la gloire. C’est assez rare, le niveau d’études des personnes avec un handicap n’est pas terrible. Et j’ai dégotté un boulot, pendant deux ans dans une grosse société, D***, qui voulait des handicapés pour ses quotas. J’ai appris ce que c’était et j’en suis sortie en me disant que je ne travaillerai plus dans une entreprise. J’ai décidé alors d’étudier le japonais, ça me plaisait. Et, là, j’ai découvert que des gens faisaient des thèses. De drôles de personnes, des chercheurs. J’ai trouvé ça bien, je suis allée à l’École des hautes études en sciences sociales, j’ai abandonné le japonais et je suis restée à l’École. Aujourd’hui, je suis en thèse, j’ai découvert la sociologie et j’ai monté un projet autour des parents handicapés. Il a été accepté et j’ai un financement.

MP Durant votre adolescence « sucrée », quelle place tenaient les vêtements ?

Marion Je suis d’une famille middle class, on s’habille bien mais sans plus. Par exemple, je n’avais pas de baskets de marque.

MP Vous étiez où ?

Marion Dans le 93. Pas le 93 des cités, mais une petite banlieue gentille avec ses petits pavillons, à Livry-Gargan. Je n’ai jamais manqué de rien, mais je rêvais d’avoir des Doc Martens et je ne les ai jamais eues, c’était trop cher. Mais je m’habillais, même si on ne se fringuait pas au sens marques. Dans mon souvenir, j’ai toujours été coquette, je me suis toujours maquillée, j’ai toujours fait attention à tout cela. Et j’ai toujours dessiné. J’associe le maquillage au dessin. Je dessinais beaucoup, donc je me suis maquillée très tôt, pour le plaisir, pour les couleurs. Je maquillais mes copines, ma mère, j’avais quatorze-quinze ans et, au lycée, j’étais la mieux maquillée.

MP Ah oui ?

Marion Mais pas la mieux fringuée ! Je n’étais pas à la mode.

MP Votre mère faisait attention à elle ?

Marion Oui, mais je fais dix fois plus, dix mille fois plus attention à moi qu’elle ne le faisait à elle. Je suis beaucoup plus coquette et je suis restée coquette, encore plus quand j’ai eu de l’argent, quand je pouvais disposer de ma carte bleue ! Mais je n’ai jamais acheté des choses trop chères. Quand j’étais à la Sorbonne à Paris, c’était Zara !

MP Plutôt Zara qu’H&M ?

Marion Oui, j’me suis embourgeoisée ! J’ai commencé chez H&M, bien sûr.

MP Vous avez quel âge ?

Marion Trente-quatre ans.

MP Vous appartenez à une génération qui est née dans les marques. Vous étiez sensible aux marques ?

Marion Oui, Adidas, Reebok. Mais je n’en avais pas ! Mes amies en avaient un peu. Des jeans Cimarron, des Levis. Et il y avait les Reebok. Mais, moi, je n’en avais pas. J’ai eu mon premier Levis en 3e, parce que je travaillais bien. Si, j’avais quand je travaillais très bien.

MP Vous parliez de mode avec vos amies au collège, au lycée ?

Marion Au collège, oui, on commençait. Avec le goût qui va avec, le goût des troize à quatorze ans. On mettait des bandanas ! Rose et tout !

MP Vous n’avez jamais été « gothique » par exemple ?

Marion Non, je n’ai jamais eu d’appartenance. En seconde, j’ai essayé d’être un peu « bohème ». Vous voyez, les Puma ! J’ai eu quelques tuniques des Puces. Mais j’écoutais du Rn’B, ça n’allait pas. Du coup, j’ai arrêté. Ça a duré quoi ? Un trimestre ! Par contre, j’étais entourée de gens comme ça. C’était très clivé. J’espère que pour ma fille ça se passera pas comme ça. Elle a quatre ans.

Premiers émois à monoprix

MP Ensuite, vous arrivez à la Sorbonne pour commencer vos études…

Marion Oui. Paris 4 ! On se fait bien pour aller en cours… C’est Paris ! Les gens sont mieux habillés qu’en banlieue. Tout est né un peu là. Avec mes copines, on se fringuait un peu plus, comme des petites femmes. Pas forcément des talons ou des trucs comme ça, mais on avait le bon sac qui allait bien. Ça commençait bien quand même, là ! À cette époque, je m’habillais toute seule, je me maquillais, j’étais indépendante à ce niveau. Les premiers magasins, même de lingerie, ça a commencé alors, à la vingtaine.

MP Tout à l’heure, vous parliez de votre goût du maquillage et d’une sorte de savoir-faire que vous possédiez…

Marion Oui, je pense, enfin, sans faire de…

MP Vous aviez des goûts particuliers, des marques préférées ?

Marion Au collège, j’ai démarré avec Yves Rocher ! On a un billet de cinquante francs, on va chez Yves Rocher ! Nos maquillages étaient mal faits. Quoique, en troisième, ce n’était déjà pas si mal. Au lycée, je suis allée aux Galeries Lafayette avec ma mère et j’ai eu mon premier mascara Dior. J’avais quinze ou seize ans, je m’en souviens comme d’un truc de fou ! Quand j’étais toute seule, je passais aussi des heures au Monoprix à côté du lycée, dans les rayons, à explorer la gamme des rouges, des roses, mais je ne mettais pas encore de rouge à lèvres. Mes premiers émois, ça a été Monoprix. Il y avait L’Oréal, Bourjois. C’est très joli, Bourjois ! Résultat, je retournais en cours maquillée, pas comme un sapin de Noël, mais avec des couleurs bien exposées.

MP Vos goûts en maquillage étaient très affirmés ?

Marion Au lycée, oui ! Les « smoky eyes », les yeux très noirs, les sourcils bien faits On part du noir anthracite, puis on passe au gris…

MP Charbonneux…

Marion En fait, c’est un maquillage de soirée.

MP Et que vous portiez le jour.

Marion Oui, en jeans, en baskets, tranquillement. C’était joli, franchement. Mais je le faisais bien.

MP Vous faisiez le dégradé ? Cela suppose un tour de main, quand même ?

Marion Comme je vous l’ai dit, je dessinais beaucoup, du fusain, de la sanguine. C’était lié pour moi. Pour les fonds de teint, je me faisais des contours.

MP Ce qu’on appelle le « Contouring » aujourd’hui ?

Marion Oui, mais pas à l’époque.

MP Vous aviez des modèles ? Des chanteuses, des actrices ?

Marion Il n’y avait pas encore YouTube. Je regardais les clips de Beyoncé. C’était l’âge. Elle est belle, Beyoncé. Mais je n’ai jamais été fan d’une chanteuse. Par contre, j’étais fascinée par la beauté. Ces trucs très travaillés, ces clips qui s’imposent au regard même si on n’aime pas. Ça, je regardais. Comment une fille doit faire ou ce qu’il ne faut pas faire. Ça, ça fait trop « pétasse », etc. On se jauge un peu par rapport à cela.

MP Vous lisiez des magazines ?

Marion Un petit peu. Ma mère achetait le Elle de temps en temps. 20 ans, peut-être. Jeune et Jolie, au collège. Mes frères n’aimaient pas du tout que je lise ça. Ils me vannaient : « La vieille meuf ! » En fait, je n’étais abonnée à aucun magazine, c’était pas un truc culte pour moi. Mais je regardais les catalogues Yves Rocher ou La Redoute, pour voir comment les filles étaient maquillées.

MP Vous en parliez avec vos amies ? Vous vous échangiez des tuyaux ?

Marion Ma meilleure amie, aujourd’hui encore, bizarrement, elle ne se maquille pas. Elle a la peau très blanche, un peu rousse, les yeux très cristallins. Mais elle adorait me regarder faire. Elle validait ! « Non, tu t’es trop maquillée » ou « T’es pas… » Mais sur elle, ça ne rendait pas bien. Je ne pouvais pas mettre du rouge rouge sur sa peau toute blanche. En tout cas, à l’époque. Par contre, j’avais d’autres copines, que je maquillais, trop même ! Je les shootais ! Je les maquillais style « mignon » pour aller au lycée. Mais je n’étais pas conseillère en beauté ! Sauf pour ma mère, de temps en temps, pour choisir un fond de teint.

MP Elle vous demandait des conseils ?

Marion Non, je les lui donnais quand même. Elle ne se mettait pas de fond de teint et je trouvais que c’était moche.

De quoi t’as besoin ?

MP Vous avez perdu la vue brutalement…

Marion Oh, ça été violent. Je me suis réveillée un matin avec un œil qui ne voyait plus. Des fois ça peut être un vaisseau sanguin qui lâche. Je suis allée quand même travailler, c’était la rentrée des 6e, j’étais surveillante dans un collège. J’ai paniqué parce qu’au moment de faire l’appel, je ne pouvais plus lire avec l’autre œil. Pour celui-là, je me suis fait opérer neuf fois, ils ont tenté de le sauver. Aujourd’hui, il ne perçoit rien, juste la lumière. C’est très compliqué. C’est comme si vous aviez un trou de serrure et que vous mettiez devant trois voiles de collants beiges. C’est très opacifié. Donc ça ne me sert à rien. Vous comprenez ?

MP Oui, oui.

Marion Doé

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© Frédérique Plas

Marion Un des premiers trucs, quand j’ai perdu la vue, ça été de me remaquiller. Ce n’était pas une démarche volontariste. Quand on ne voit pas et qu’on se met du mascara, on sent que… Je me suis d’ailleurs tout de suite démaquillée et ma mère m’a corrigée. J’ai expérimenté. Quant aux vêtements, je les ai retrouvés tout de suite. Ah, ça, c’est mon T-shirt, je le reconnais au toucher. Je demandais à ma mère si je n’étais pas sûre. Ah oui, c’est le vert rayé ! Ah, il est comme ça, d’accord ! Je redécouvrais par l’expérience, par l’empirisme, des choses que j’avais vues. La même chose pour mes rouges à lèvres. Je n’avais pas trente mille rouges, donc je reconnaissais les tubes. Ah oui, le rouge framboise, finalement, il est comme ça. Les fards à paupières, c’était compliqué parce qu’il faut retenir leur place sur la palette. Aujourd’hui, j’apprends par cœur. Ça commence par le blanc et…

MP À un moment, vous avez aussi commencé à renouveler votre garde-robe…

Marion C’est là que commence la galère. Je ne passe pas ma vie dans les magasins. Mais c’est sympa de s’arrêter. Tiens, je vais voir, même si j’achète rien. On a cette liberté. Maintenant, je n’ai pas de solution. À l’époque, j’étais encore chez mes parents et j’avais encore les copines. On était toutes différentes. Je n’avais pas de style propre mais je n’avais pas leur style non plus. Pourtant, il fallait bien que je passe par leur regard. On apprend la dépendance et c’est assez désagréable. D’ailleurs, je n’allais pas tant que ça dans les magasins avec elles. J’essayais avec une, puis une autre, et une autre. Mais je n’ai pas alors ce qu’on appelle une « référente ». J’ai même essayé avec ma mère.

MP Mais vous achetiez au cours de ces sorties ?

Marion Oui, j’arrivais à acheter. J’ai toujours acheté. Des trucs qui m’allaient, d’ailleurs, mais qui ne correspondaient pas forcément à ce que j’aurais peut-être choisi. Je comprenais le vêtement, c’est gris, c’est V, c’est une tunique, il y a une ceinture. N’empêche que c’est présélectionné par quelqu’un qui voit. Peut-être que le T-shirt d’à côté, il était bien aussi. Et la fameuse question : « De quoi t’as besoin ? » Mais j’ai besoin de rien et je sais pas ce qui existe. C’est encore ainsi aujourd’hui : « De quoi vous avez besoin ? » Alors, quand t’as besoin d’un pantalon, bon ! Mais parfois, je ne sais pas pour les hommes, mais pour les filles, quand on va dans un magasin, on n’a pas forcément « besoin » de quelque chose. Il y a le coup de cœur ! Mais le coup de cœur, pour moi, ça n’existe plus. J’ai rencontré alors le père de ma fille. Il adore les vêtements. J’étais bien tombée, il avait bon goût, je lui ai fait une confiance absolue et après on me disait : « Oh, mais c’est bien ! Qui c’est qui t’a choisi ça ? » Par contre, avec lui, c’était : « Laisse, je choisis. » C’était lui qui m’habillait, quoi ! C’est charmant, et aussi très pénible ! En plus, il ne sait pas bien décrire. En tant que fille, quand je me fais décrire un vêtement par un homme ou par une fille, ce n’est pas la même chose.

MP Ah oui ?

Marion Par exemple, mon père, c’est « marron » ! Alors que la fille va dire : « caramel », « café au lait », « praline ». Le père de ma petite fille dit : « violet ». Une fille, elle, va dire : « lie-de-vin », « violine », « parme », « aubergine ». Je caricature, mais c’est ce qu’on transmet aux filles et aux garçons. En tout cas, le père de ma fille avait très bon goût, c’était féminin comme j’aime, mais j’étais complètement dépendante. Parfois, je me mettais en colère dans les magasins parce que je voulais voir et je ne pouvais pas voir. Je voulais être maîtresse de mon choix. J’ai eu de gros coups de blues dans les magasins.

MP Il vous arrive d’y aller seule ?

Marion Quand je vais acheter des vêtements à ma fille. J’ai plaisir à y aller seule. Il y a un côté empowerment. D’ailleurs, s’il y avait un Zara près de chez moi, c’est mon budget, j’irais plus souvent seule, je pense qu’à force… Mais Zara, il faut prendre le métro, aller rue de Rivoli, c’est juste pas possible. À Vincennes, où j’habite, il n’y a que des boutiques. Des manteaux à 500 €, je ne peux pas ! Le père de ma fille, on n’est plus ensemble, est plus âgé que moi et lui-même a une première fille qui a presque mon âge. Elle est vendeuse chez « Bel Air ». Ça, c’est une robe que j’ai achetée chez elle.

MP Celle que vous portez ? C’est une robe-tunique avec des poches ?

Marion Oui. Je l’ai payée moins 50 %. Il y a tout ça dans cette histoire ! J’ai aussi une très bonne copine que j’ai connue au centre de rééducation. Elle est non-voyante, un peu moins que moi, mais rien, quoi. On était les deux jeunes et, tout de suite, on s’est dit : « Mais tu te maquilles, toi ? » On a échangé des combines, on a noué une relation, cela fait dix ans qu’on se connaît et on ne se voit, « physiquement », pratiquement jamais. Mais on se parle régulièrement. « Et toi, tu fais comment ? » Bref, elle est devenue une de mes références. Le truc, c’est de trouver la bonne personne qui peut nous conseiller. Elle, elle fait du shopping avec une de ses belles-sœurs. Alors on a monté une sorte de stratagème. Elle va chez Zara, elle relève les références des vêtements que la fameuse belle-sœur a repérés, elle me les envoie et, si je ne peux pas le faire, j’appelle ma mère pour qu’elle passe la commande. Tout cela pour avoir un chemisier !

MP Donc vous-même n’avez pas touché ce chemisier commandé en ligne ?

Marion Non. C’est de l’hyper-description. Ma copine aveugle a touché le vêtement, sa belle-sœur le décrit bien, elles sont obsédées par la mode, et elles m’appellent. C’est une ressource inépuisable, mais parfois je dis : « Non, là, c’est trop ! » La belle-sœur trouve aussi des bons plans sur Internet, les Black Friday, les ventes privées. Il y a quinze jours, elle m’a acheté une robe sur le net sans que je comprenne vraiment bien. « Vite, vite, vite, avant minuit ! » Je donne mon numéro de carte bleue, je reçois la robe et j’aime pas ! Ce n’est pas grave, je me fais rembourser.

MP Vous n’aimez pas sur quels critères ?

Marion Elle ne m’allait pas. C’était une robe en jean avec une jupe plissée trop longue. Le haut était joli et elle coûtait 145 €. Trop cher. J’essaie, moi aussi, de faire un peu la « référence ». Sur les conseils de ma belle-fille, j’ai acheté par exemple deux manteaux pour ma copine non-voyante qui ne peut pas se déplacer, je les lui ai apportés en taxi, quand on est aveugle, on ne se déplace pas facilement. Des trucs zinzins, quoi. Et après, on a un manteau qui ne va pas.

MP Et avec les vendeuses ? Les vendeurs ?

Marion Avec les vendeurs… Chez Sephora, ça se passe bien. J’ai ma petite vendeuse, quand elle est là. C’est à Vincennes, j’y vais à pied. C’est appréciable ce côté balade, flânerie. Je n’ai pas ça pour les vêtements. Si, pour les chaussures. Je suis allée trois ou quatre fois dans un magasin où la vendeuse m’a toujours reconnue. Et puis, les chaussures, c’est souvent marron, noir, gris.

Mes petites robes « Bel Air »

MP Vous parlez des vêtements. Comment percevez-vous la mode elle-même ?

Marion La mode au sens temporel ? Il y a eu cette époque du slim, ça existe encore du reste. Mes copines étaient toutes voyantes. Moi, je n’arrivais pas à visualiser. Elles avaient des slims avec des tuniques et des Converses, une silhouette qui n’existait pas tellement quand j’avais la vue. Donc, je bloquais. Elles portaient leurs slims avec des bottes par-dessus et me disaient : « Mais vas-y, mets tes bottes ! » Je ne voulais pas. Un jour, on m’a prise en main et j’ai mis mon slim, par mimétisme. Récemment, chez Zara, je voulais acheter un jean et je me suis rendu compte qu’il n’y avait que des slims. Bon… Et c’est très bien en fait.

MP Vous faites à chaque fois un travail pour vous représenter une silhouette ?

Marion Pour le coup, ce truc-là, oui, ça a été un travail. J’avais beau toucher, je trouvais que cela faisait des grosses cuisses, ce n’était pas valorisant. Mes copines me disaient : « Mais si c’est bien, ça affine. » Je ne comprenais pas. En ce moment, c’est pareil, il y a beaucoup de filles qui ont des chaussures compensées. Peut-être que je suis trop vieille, mais je ne comprends pas. Je trouve que ça fait de gros pieds. Donc, je fais un travail, j’essaie de construire une image. Mais quand j’ai affaire aux vêtements, c’est complexe. À moins que quelqu’un comme le père de ma fille me dise : « Ça, c’est superbe, prends-le ! » Mais s’il y a des imprimés, c’est difficile. Un imprimé, parfois, c’est indescriptible. Donc je n’aime pas les imprimés. Je préfère les vêtements unis. J’ai l’impression qu’avec les couleurs je n’ai pas de problèmes.

MP Comment choisissez-vous votre tenue le matin ?

Marion Avec la mémoire des mains. Au début, je classais mes vêtements par groupes de couleurs : marron, écru… noir, gris, blanc… rose, rouge, violet… Ça n’a pas tenu, il fallait être rigoureux. C’est agréable de sortir un vêtement bien rangé mais après il faut le ranger au même endroit ! Donc, je choisis au toucher. Il n’y a pas deux vêtements qui se ressemblent. Là où je peux avoir des problèmes, c’est avec des vêtements type tops, petits débardeurs tous de la même forme. Avant, je cousais des boutons. Sur ce qui était blanc, un bouton. Pas de bouton quand c’était noir. Maintenant, ma fille est là. Si c’est un top moutarde, elle va me dire : « Il est jaune. » Je sais que c’est le moutarde.

MP Vous gardez les vêtements que vous n’avez plus envie de porter ?

Marion Je fais le tri tous les ans et je ne balance pas les vêtements. Quand je me débarrasse de quelque chose, je donne à mes parents qui ont une grande maison et j’ai deux nièces et une belle-sœur plus mince que moi, ça peut servir. Les vêtements sont toujours là. Je les retrouve portés par quelqu’un d’autre. Donc je n’ai pas l’impression de gaspiller.

MP Et les vêtements qu’on vous a offerts et qui ne vous plaisent pas ?

Marion Ça, oui. Par exemple, j’ai un manteau que m’a offert toujours le père de ma fille. C’est une espèce de chiné vert-de-gris, un peu intemporel, classique. Mais il est oversize ! Je me déteste dedans, j’ai l’impression de faire 120 kilos. Et il coûte 140 €. Je ne veux pas le porter et cela me culpabilise.

MP Vous aimez les vêtements qui vous dessinent le corps ?

Marion Oui, je suis un peu gironde, j’ai de la poitrine et quand ils sont trop larges, j’ai l’impression que ça fait un peu femme enceinte. J’ai déjà une bonne base ronde, alors je ne voudrais pas en rajouter.

MP Comment percevez-vous les manières de s’habiller des amies que vous vous êtes faites depuis que vous ne voyez plus ?

Marion Mes copines voyantes qui ont des enfants, on se voit au parc, elles me conseillent, mais franchement… je me trouve bien mieux habillée qu’elles. Voilà, c’est dit ! Elles, c’est plutôt : « Oh, t’es bien. T’as acheté ça où ? » À la limite, j’suis un peu la bourgeoise, la bourge de service, avec mes p’tites robes « Bel Air » ! La blague, c’est que j’ai quitté le 93 pour Vincennes ! Mais ce n’est pas plus que ça. Après, il y a un temps avant que je touche quelqu’un. Il faut qu’on se connaisse bien. Il y a une fille à l’École que j’aime beaucoup et qui est doctorante aussi. Cela fait quatre ans qu’on se connaît, on ne s’est pas beaucoup vues pendant deux ans, mais un jour j’ai découvert qu’elle avait les cheveux crépus. Elle est métisse et jamais on n’avait parlé de ça. Dans ma construction, elle avait les cheveux tout lisses. En fait, elle a un gros machin sur la tête ! J’entends qu’elle a des talons. Et elle me dit : « Ouais, j’suis en jupe ! » Et on se parle. Ça a été long d’en arriver là. On ne se fait pas une nouvelle copine comme cela. Avec les autres filles qui sont en doctorat, on n’en est pas encore là. J’entends, je perçois des petits bruits de bracelets, je sens du parfum, un petit grelot parfois sur le sac à main, le bruit des talons. J’entends le bruit des cheveux aussi.

MP Ça induit des images de mouvements…

Marion Oui. Que je valide ou pas. « Ah, t’as mis un bracelet. » Je m’infiltre dans la relation. « Je peux le toucher ? » Ma copine de l’École, à force de sentir son sillage, de l’entendre marcher d’une manière très droite avec ses talons, je m’en suis fait une image très coquette. Et on me l’a confirmé, elle est belle, très apprêtée. Je l’avais perçu. J’ai l’impression d’être dans une quête d’indices.

Bijoux, talons, rouge à lèvres

MP Vous, vous portez des bracelets, des…

Marion J’aimerais bien, mais les bijoux c’est compliqué aussi. Je suis plutôt boucles d’oreilles. Plutôt de très grosses, des trucs qui brillent, à deux francs. Si je pouvais mettre des sautoirs, j’adore ça aussi, mais c’est quand même visuel, je trouve. Et j’ai du mal avec les colliers.

MP Mais, en même temps, c’est sonore. Vous pourriez faire du bruit.

Marion Oui, bien sûr (rires). J’adore le bruit des bijoux. Mais je ne sais pas trop par exemple ce qu’il faut mettre avec une robe lie-de-vin. Je me prends la tête, j’ai peur de faire une faute de goût ou de faire la fille qui veut trop en faire et qui ne sait pas faire. Du coup, je n’en mets pas forcément.

MP C’est un trait de caractère ? Avant, vous étiez comme cela ?

Marion Oui, un peu. Où est le handicap ? Où est la personnalité ?

MP Vous avez les ongles faits. Cela a des incidences sur la manière de vous habiller ? D’autant que vous semblez aimer les choses raccord…

Marion Sur ce sujet, je me suis détendue. Il n’y a pas longtemps, j’ai découvert que ma belle-fille n’avait pas le rouge à lèvres de la même couleur que les ongles. Alors que, pour moi, c’était l’évidence absolue. Elle m’a dit : « Mais, il faut que t’arrêtes, là ! T’en fais trop ! » Les ongles rouge-vin que je porte aujourd’hui avec cette robe lie-de-vin, il y a six mois ou un an, je ne l’aurais pas fait. En plus, le raccord parfait, ce n’est pas forcément parfait.

MP Vous portez toujours du rouge à lèvres ?

Marion Toujours. Un rouge à lèvres dans la même gamme que les ongles en un peu plus clair, mais foncé quand même. C’est comme ça que je me pilote, que je pilote mon affaire. Si je ne suis pas sûre, je fais pas. Mais la couleur des ongles, c’est rouge rouge, rouge marronné, rouge bordeaux, et je m’habille finalement souvent en gris, noir, blanc et beaucoup de marron… Et l’été, je passe au fuchsia pour les ongles.

MP L’été, vous osez plus de choses sur le plan vestimentaire ?

Marion Ah, l’été, je ne suis pas plus excentrique mais je suis tout le temps en robe. J’adore les robes. Le côté féminin, comme ça, j’aime bien.

MP Vous avez toujours aimé ça ?

Marion À quinze ans, on ne se mettait pas en jupe. On ne voulait pas montrer ses genoux. Au lycée, je n’étais pas en jupe. Et, vers vingt-cinq ou vingt-six ans, quand on commence à travailler, au début on met des robes avec des bottes, comme ça on ne voit pas les mollets. C’est joli et après…

MP Quand vous avez commencé à travailler chez D***, vous étiez non-voyante. Comment étiez-vous habillée ?

Marion J’étais en alternance, assistante de direction. Eux voulaient, c’est un peu cynique de dire cela, du handicapé. Une personne du service s’était portée volontaire pour créer un poste dont ils n’avaient pas besoin. Je me suis mise à Facebook, je n’avais rien à faire. J’allais au travail en voiture avec un transporteur pour personnes handicapées qui était pris en charge. Donc je mettais des talons ! On était boulevard Haussmann, au siège, les gens étaient chics, ou alors c’était une construction de mon esprit, mais quand même. J’ai commencé à me faire les ongles, à mettre du Guerlain. J’ai bien aimé l’embourgeoisement. Arriver en talons ! Le jean n’était pas vraiment autorisé, mais on laissait faire. Les femmes arrivent à accessoiriser un jean. En vérité, j’étais quand je voulais en jeans et talons ! Et puis ça m’amusait de me prêter au jeu ! J’avais vingt-cinq ou vingt-six ans, j’étais aussi dans un moment de changement. Je n’étais plus étudiante !

MP Vous aviez des discussions avec vos collègues de bureau sur ces sujets ?

Marion Oui, il y avait deux femmes qui étaient un peu maternantes avec moi. C’était plus une relation… comment dire ? « C’est joli ce que tu portes aujourd’hui, ma p’tite Marion. » C’était des femmes plus âgées. D’ailleurs, je vois toujours l’une d’entre elles, elle est devenue ma bénévole et une amie. Il y avait aussi une petite jeune fille en alternance comme moi. On faisait des descentes chez Sephora ! Elle était plus jeune que moi. Avec elle, on y allait carrément pour se maquiller. Elle me conseillait mais elle était plus France populaire, vous comprenez. Elle avait des goûts un peu lourdingues… D’ailleurs, elle s’est fait reprendre au boulot parce qu’elle était trop maquillée. Cela s’apprend, tout ça aussi. Je ne suis pas en train de dire que, moi, j’étais la classe incarnée, mais bon, voilà.

MP Maintenant que vous êtes entrée dans l’univers des chercheurs, vous vous habillez d’une manière « pratique » quand vous allez à l’École ?

Marion À la limite, je m’habille mieux. Parce que je sors ! Quand je vais à l’IRIS (Institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux), avenue de France, je m’habille ! Quand je vais à des séminaires, je m’habille. Je m’habille bien ! J’aime mettre ma petite robe, de belles bottes ou même un pantalon avec des chaussures un peu plus surélevées.

MP Stylées ?

Marion Oui, stylées ! Je n’aime pas que ce soit trop voyant non plus mais des chaussures à talons. Ou des bottines à talons, ce qui est déjà beaucoup pour moi… J’ai un beau trench, je me sens bien. Je suis classique, en fait.

MP Dans ces situations où vous savez qu’on va vous observer, avant de sortir, vous demandez à quelqu’un de regarder, de…

Marion C’est très angoissant. Mais, sur les vêtements, je suis sûre de moi. J’ai un très beau manteau gris, j’ai le trench camel, j’ai l’écharpe qui va avec. Ça va. C’est plutôt le maquillage qui est angoissant. Quand on ne voit pas, il faut se faire un complice. Le taxi que je prends, cela fait six ans qu’on se connaît, on se tutoie. Il ne m’a jamais dit que c’était raté. Peut-être une fois, pas grand-chose. De temps en temps, je me mets mon rouge à lèvres dans la voiture. Il me dit : « Mais t’en mets pas à côté ? C’est incroyable. » Je suis quand même assez sûre de moi maintenant. Enfin, presque sûre !

Revanche de la beauté

MP Est-ce que vous sentez le regard des autres ?

Marion Ça me met mal à l’aise, ça. Pas votre question. De pas savoir, non pas que je cherche absolument. Je ne sais pas en fait. Si on ne me parle pas, je ne sais pas.

MP Mais quand vous allez à votre séminaire, vous faites un exposé, vous parlez…

Marion Là, c’est clair. On sait qu’on va être regardée.

MP Est-ce que ces expériences d’exposition vous ont appris des choses nouvelles sur la perception de l’apparence ou sur ces questions-là ?

Marion C’est une très bonne question. En même temps, je ne suis plus la même. Entre vingt-deux et trente-quatre ans, je suis devenue une femme, je me sens plus féminine, plus réconciliée avec moi… C’est un peu de la psycho à deux balles mais c’est vrai. Je sais ce qui me va. Ou plutôt, je prétends savoir ce qui me va, c’est différent. Parce qu’en fait, je sais qu’il y a à côté un monde qui offre plein de choses et que je n’y ai pas accès. Donc je sais à peu près.

MP Vous pensez que, d’une certaine manière, votre handicap vous a aidée et vous aide ?

Marion Ce que je peux vous dire, et ma copine c’est pareil, c’est qu’il y a quand même, inconsciemment ou non, en fait assez sciemment… une sorte de revanche. Vous êtes un homme et je me dis : « Voilà, je suis handicapée mais je vais tout faire pour être la mieux possible. » Je ne sais pas comment expliquer. Je vais être très belle. Je ne dis pas que je suis très belle, mais je veux être très belle. Cela, c’est indéniable. Dans cette manière de nous prendre la tête pour nous faire nos maquillages, il y a une revanche.

MP On pourrait parler d’une fierté de l’apparence ?

Marion Oui. Après, cela peut cacher autre chose, parce que le handicap est quand même très stigmatisant. Vous avez une canne blanche dans la rue, c’est un autre monde. On vous parle bizarrement. Je caricature à peine. Voilà une femme avec une canne blanche, qui est bien habillée, qui porte du… C’est un peu déroutant. Mais ne croyez pas que je vis en me disant : « Je suis déroutante. » En même temps, j’aime bien ça !

MP Dans la rue, on vous fait des remarques sur votre apparence ?

Marion Pas sur mon apparence.

MP Ou sur le fait que vous êtes belle mais avec une canne blanche ?

Marion Alors ça ! « Ah, j’avais jamais vu quelqu’un comme vous, comme ça. » Un truc ! Quelqu’un, comme ça, qui s’embarque !

MP Mais, cela doit vous faire plaisir…

Marion Oui, bien sûr, c’est un compliment.

MP On vous aborde, on vous drague dans la rue ?

Marion Non, avec une canne blanche, on ne me drague pas. Avant, on me draguait. On me dragouillait. « Vous êtes ravissante ! » Si, c’est arrivé, une fois. C’est peut-être mon physique. Mais je pense que c’est aussi la canne blanche. C’est encore un autre sujet. Ce sont des choses qu’on partage avec ma copine. Elle est métisse, elle a un profil, elle est jolie comme tout. « Ah ! Elle est jolie, la dame avec la canne ! » On ramène ce truc-là, j’en ai bien conscience. La canne change le comportement des gens. Soit on vous parle d’une façon un peu neuneu, soit très condescendante, soit je suis « formidable ». Au tout début de ma cécité, les gens m’aidaient beaucoup et une rééducatrice m’avait dit : « Vous savez, vous avez la chance, dans votre malheur, d’être mignonne, d’avoir un physique. » Ce qu’elle voulait dire, c’est que je n’avais pas les yeux déformés, j’étais souriante. Parce que, en gros, si on est vilain, c’est dur, le handicap.

MP Oui.

Marion Cela dit, le matin, quand je me maquille, je ne me dis pas que je suis en train de me venger de la société. C’est mélangé…

MP En tout cas, quand vous allez à l’EHESS, vous vous mettez sur votre 31.

Marion Oui, j’aime bien.

Vincennes, le 29 novembre 2016.

Marion Doé

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© Frédérique Plas

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Marion Doé

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References

Bibliographical reference

Farid Chenoune, « La mode sans la voir », Modes pratiques, 2 | 2017, 8-21.

Electronic reference

Farid Chenoune, « La mode sans la voir », Modes pratiques [Online], 2 | 2017, Online since 01 March 2023, connection on 18 June 2024. URL : https://devisu.inha.fr/modespratiques/337

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Farid Chenoune

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