Garde-robe de jeunesse

Une histoire à travers les vêtements de ma mère

DOI : 10.54390/modespratiques.701

p. 46-55

Texte

Sophie Gagne à seize ans

Sophie Gagne à seize ans

Source : Archives personnelles.

Il y a une dizaine d’années, je découvrais la garde-robe de jeunesse de ma mère rangée dans une pièce de la maison familiale. Plus d’une centaine de tenues datant de ses quinze ans pour les plus anciennes. En 2017, lors de mon projet de diplôme à l’École Duperré, je présentais une édition rassemblant séries photographiques et écrits sur l’histoire de sa jeunesse à travers cette garde-robe retrouvée. Née en 1959 à Angers, Sophie Gagne, ma mère, y a vécu jusqu’à ses vingt-huit ans. École, collège et lycée de filles chez les sœurs, puis école d’infirmière. Elle a par la suite rencontré mon père. Mariage et grand départ pour la banlieue parisienne, dans un quartier pavillonnaire.

C’est dans ce pavillon où nous vivions que j’ai découvert sa garde-robe emportée lorsqu’elle a quitté Angers. Il s’agissait de la quasi-totalité des vêtements qu’elle avait possédés et portés pendant sa jeunesse, les plus usés n’ayant pu être conservés, comme elle me l’expliqua plus tard. Lorsque je découvris tous ces cartons, cela faisait des années qu’elle n’y avait plus touché.

Ils étaient annotés : « Jupes Automne/Hiver », « Vêtements Tennis », « Pulls tricotés », « Chemisiers été »… À travers ses goûts d’autrefois, je découvrais qui avait pu être ma mère lorsqu’elle avait le même âge que moi. Son goût pour la couleur, les motifs, les beaux ensembles ton sur ton. C’étaient des vêtements de prêt-à-porter de moyenne gamme – Cacharel, Daniel Hechter, Lacoste – mais aussi de marques tombées dans l’oubli. Le reste des vêtements qui constituait la grande majorité de cette garde-robe était des jupes et robes longues aux motifs Liberty confectionnées par sa grand-mère. Elle les lui avait commandées après en avoir vu de similaires portées par les jeunes modèles des photos de David Hamilton qu’elle collectionnait. Plus tard, elle me montra comment elle avait eu l’habitude de composer ses tenues. Sa manière était en tous points différente de celle à laquelle j’avais été initiée au début des années 2000. Là où elle accordait et harmonisait entre elles les couleurs de ses vêtements – tel pull-over allant avec tel pantalon du même tissu – j’avais appris qu’il n’y avait aucune limite dans les combinaisons de vêtements. Dans le cas de sa garde-robe, il y avait des règles. Elle n’assortissait une même tenue que sous trois formes différentes tout au plus. Elle était experte du total look jean, total look ton automnal, total look rouge… Ainsi, sa garde-robe était organisée, harmonieuse et, de par la grande présence de motifs Liberty, de tissus satinés, de blouses blanches amples et brodées, avait un côté très romantique.

Édition Sophie Gagne, diplôme, École Duperré, 2017

Édition Sophie Gagne, diplôme, École Duperré, 2017

Extrait de la série Journées d’hiver. La modèle porte des vêtements de la garde-robe de Sophie Gagne.

Extrait de la série Journées d’hiver. La modèle porte des vêtements de la garde-robe de Sophie Gagne.

Source : Sophie Gagne.

Portraits de Sophie Gagne à l’âge de dix-neuf ans

Portraits de Sophie Gagne à l’âge de dix-neuf ans

Source : Sophie Gagne.

J’avais l’habitude de voir mes parents conserver beaucoup d’objets et collectionner diverses choses. Je n’étais pas tellement étonnée que ma mère ait pu garder tout cela, d’une façon aussi systématique. Et je pense que peu de personnes de son âge ont fait la même chose.

C’est lors de ma dernière année d’études à l’École Duperré que j’ai repensé à cette garde-robe pour plusieurs raisons. J’affectionnais beaucoup l’œuvre autobiographique et sociologique d’Annie Ernaux. Dans son livre La femme, elle raconte les différents moments de l’existence de sa mère tout en constituant le portrait plus ou moins universel d’une femme ayant vécu dans un contexte social spécifique. La garde-robe de ma mère fut alors l’élément qui me donna envie de faire son portrait mais aussi plus généralement de celui d’une femme de son époque. Elle avait eu une vie a priori classique, une vie « sans histoires », mais elle avait eu la curiosité de conserver presque l’intégralité de ses vêtements de jeunesse et c’est cette singularité qui m’intéressait.

À cette période, je commençais à être attentive aux directrices et directeurs artistiques ou agences créatives exerçant dans la mode sur des projets à 360e en mêlant plusieurs disciplines. J’avais découvert Peter Knapp qui était un des premiers à avoir revendiqué ce statut pluridisciplinaire dans les années 1960-1970, en se considérant comme étant à la fois photographe, peintre et graphiste. J’avais par ailleurs effectué un stage à l’atelier de Franck Durand, agence qui travaille à la fois sur des projets d’identité visuelle, des campagnes photographiques, des projets architecturaux, mais qui possède également sa marque de vêtements, son magazine ainsi qu’un restaurant. Ce qui m’intéressait était cette façon très ouverte de travailler, avec un regard qui traverse tous les champs de création, sans frontières. À plus petite échelle, j’ai voulu travailler de façon libre en explorant plusieurs disciplines comme la photographie, le stylisme, l’édition, l’écriture mais en proposant une vision artistique globale. La garde-robe était une matière riche pour amorcer ce projet et mettre en pratique ces diverses envies.

L’édition a donc pris la forme d’une biographie romancée qui rassemble onze chapitres sur des instants de sa vie. Dans ses nombreux textes manuscrits, ma mère développe les moments précis ou elle a porté chacun de ses vêtements aujourd’hui archivés. On y découvre les souvenirs qui y sont liés. Elle y raconte des souvenirs de vacances, l’école chez les Sœurs, ses premières soirées dansantes, ses rencontres… Cinq séries photographiques ont été réalisées à partir de ces écrits. On y retrouve les vêtements de la garde-robe, portés par des modèles d’aujourd’hui. Le livre est à la fois documentaire, biographique et romanesque.

Aujourd’hui, je travaille pour une maison de mode en tant que graphiste, mais je continue parallèlement de réaliser des projets photographiques avec des vêtements de seconde main que je chine. J’ai développé ainsi une passion pour les pièces vintage et particulièrement pour celles de la maison Courrèges que je collectionne. Selon moi le grand défi de notre époque est de construire la nouveauté à partir de l’ancien, pour des raisons écologiques et éthiques.

Portrait de Sophie Gagne à vingt-quatre ans. Elle porte une robe aux motifs fleuris confectionnée par sa grand-mère

Portrait de Sophie Gagne à vingt-quatre ans. Elle porte une robe aux motifs fleuris confectionnée par sa grand-mère

Portrait de Sophie Gagne à dix-sept ans. Elle porte une robe aux motifs fleuris confectionnée par sa grand-mère

Portrait de Sophie Gagne à dix-sept ans. Elle porte une robe aux motifs fleuris confectionnée par sa grand-mère

Source : Sophie Gagne.

Extrait de la série Le Béguin pour Jean

Extrait de la série Le Béguin pour Jean

Source : Le Béguin pour Jean

Portrait de Sophie Gagne à vingt-six ans. Elle porte un trench Ted Lapidus.

Portrait de Sophie Gagne à vingt-six ans. Elle porte un trench Ted Lapidus.

Extrait de la série Journées d’Hiver

Extrait de la série Journées d’Hiver

Source : Journées d’Hiver

Illustrations

Citer cet article

Référence papier

Clémentine Dean, « Garde-robe de jeunesse », Modes pratiques, 4 | 2020, 46-55.

Référence électronique

Clémentine Dean, « Garde-robe de jeunesse », Modes pratiques [En ligne], 4 | 2020, mis en ligne le 02 juillet 2024, consulté le 16 octobre 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.701

Auteur

Clémentine Dean

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