Histoire d’une robe de bal, 1871, Ludovic Halévy

Quand un vêtement fait son autobiographie

DOI : 10.54390/modespratiques.698

p. 56-65

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Histoire d’une robe de bal

Histoire d’une robe de bal

Source : Ludovic Halévy, Madame et Monsieur Cardinal. Le Rêve. Le Cheval du trompette. Le Dernier chapitre. Quand on attend ses messes. Histoire d’une robe de bal. Antoinette. Niniche. La Petite caille plucheuse. L’Insurgé. Mistingue et Lenglumé…, Paris, Michel-Lévy, 1883.

Et si les vêtements, eux aussi, avaient des émotions ? S’ils parlaient pour dire leur joie de sortir un soir de bal ou leur tristesse de n’être pas choisis ? S’ils avouaient l’intimité passionnée qui les lie au corps qu’ils parent ? S’ils racontaient leur exil malheureux dans la réserve où s’entassent les vêtements que l’on ne porte plus ? S’ils se plaignaient d’être tâchés et malmenés ? S’ils racontaient l’histoire et ses soubresauts, vécus dans leur étoffe ?

C’est toute la trame de la nouvelle écrite par Ludovic Halévy en juillet 1871, où la vie et le monde sont relatés par la robe de bal, sensible, d’une jolie petite baronne. La vie est d’abord pour elle tourbillante et enjouée, rythmée par les innombrables bals du Second Empire : bals officiels des Tuileries, organisés par Napoléon III et Eugénie, bals dans les ambassades et les ministères ou chez la princesse Mathilde. L’histoire, ensuite, malmène la légèreté de cette robe conçue pour la fête impériale : guerre franco-prussienne, proclamation de la IIIe République et Commune de Paris, viennent en effet changer le cours de sa vie.

Cette histoire mouvementée, Ludovic Halévy (1834-1908), librettiste, auteur dramatique et romancier, la connut intimement. Entré dans l’administration en 1852, il devient successivement rédacteur au secrétariat du ministère d’État, chef de bureau au ministère de l’Algérie et des colonies et enfin secrétaire-rédacteur au Corps législatif (1861), présidé par le duc de Morny. En 1865, il interrompt sa carrière administrative pour se consacrer exclusivement aux lettres. Sa carrière d’écrivain est marquée par sa collaboration avec Henri Meilhac pour de nombreux vaudevilles et comédies, mais également pour des opérettes de Jacques Offenbach : La Belle Hélène, La Vie parisienne, La Grande Duchesse de Gérolstein. Il est également l’auteur, avec Henri Meilhac, du livret de Carmen, dont Bizet composa la musique.

« Histoire d’une robe de bal »

Quand les femmes du xviie et du xviiie siècle écrivaient leurs mémoires, elles commençaient par se présenter hardiment elles-mêmes au lecteur : « J’ai la bouche bien découpée, dit la marquise de Courcelles, les lèvres admirables, les dents de couleur de perle, le front, les joues, le ton du visage beaux, la gorge bien taillée, les mains divines, les bras passables, c’est-à-dire un peu maigres, mais je trouve de la consolation à ce malheur par le plaisir d’avoir les plus belles jambes du monde. »

Et moi je fais comme la marquise de Courcelles. Voici mon portrait : tablier en tulle illusion blanc garni d’un bouillonné1 et de trois volants de blonde2 alternés de bouillonnés ; manteau de cour en faye3 cerise entouré d’un haut volant de blonde blanche que surmonte un bouillonné rattrapé4 en satin Marie-Antoinette5; deux autres volants en blonde espacés sont disposés derrière ; au-dessus, de chaque côté, partant de la taille, des revers composés de petits volants de blonde alternés, rattrapés de satin ; gros pouf derrière retenu par un volant de blonde blanche. Petit corsage blanc, le devant et les bretelles en satin garni de blonde. Ceinture en satin rouge avec gros papillon rouge.

Le monde a été fait en six jours et moi en trois.

Et cependant, moi aussi, je suis un monde, tout un petit monde, très-compliqué de soie, de satin, de tulle, de blonde, de rattrapés et de bouillonnés. Dieu se reposait-il la nuit pendant qu’il était en train de faire le monde ? Je ne sais ; mais ce que je sais, c’est que les ciseaux qui me taillaient et les aiguilles qui me cousaient ne se sont reposés ni jour ni nuit, depuis le lundi soir 24 janvier 1870, jusqu’au jeudi matin 27. Coups de ciseaux et piqûres d’aiguilles me causèrent d’abord une douleur très-vive, mais bientôt je ne fis plus aucune attention à la douleur. Je commençais à me rendre compte de ce qui se passait, à comprendre que je devenais une robe et à découvrir que cette robe serait une merveille. De temps en temps M. Worth6 venait lui-même me rendre de petites visites. « Diminuez le corsage, disait-il, augmentez le bouillonnement, développez la traîne, grossissez le papillon, etc., etc. »

Une seule chose me tourmentait : à qui étais-je destinée ? Je savais le nom, rien de plus : la baronne de Z***. Princesse eût été mieux, mais enfin baronne était quelque chose. J’avais des goûts élevés ; je redoutais le théâtre ou le demi-monde. Restait à savoir si cette baronne était jeune, jolie, capable de me porter hardiment, et de tournure à me faire valoir. J’avais une peur horrible de tomber entre les mains d’un laideron, d’une provinciale ou d’une vieille coquette.

Comme je fus tout de suite rassurée dès que j’aperçus la baronne ! Petite, fine, svelte, élégante, une taille de fée, des épaules de déesse et, avec tout cela, un certain petit air audacieux, provocant, effronté, mais dans une mesure exquise. On m’étala sur un grand canapé de satin gris-perle et je fus accueillie avec tous les témoignages de la plus franche admiration. M. Worth avait eu la bonté de m’apporter lui-même et il ne se dérange pas pour toutes les robes, M. Worth !

— Très-original, s’écria la petite baronne, très-nouveau, mais très-cher, n’est-ce pas ?

— Mille cinquante francs.

— Mille cinquante francs !… et j’ai fourni la blonde !… Ah ! comme je vous quitterais, si je ne vous devais pas tant d’argent, car je vous dois beaucoup d’argent.

— Oh ! très-peu, madame la baronne, très-peu !

— Si fait, beaucoup, beaucoup ! Enfin nous causerons de cela un autre jour. Le soir même, je faisais mon début dans le monde et je commençais par les Tuileries. Nous eûmes toutes les deux, la petite baronne et moi, le plus incontestable succès. Quand l’impératrice traversa le salon de Diane, distribuant des mots aimables à droite et à gauche, elle eut la bonté de s’arrêter devant nous et de nous dire cette phrase, qui me parut étonnamment spirituelle : « Ah ! baronne ! quelle robe ! quelle robe ! C’est un rêve ! » L’impératrice, ce soir-là, portait une robe de tulle blanc pointé d’argent sur un dessin vert nuageux à épaulettes de martre. C’était bizarre, non sans effet, mais d’un goût douteux.

Nous fûmes très-entourées, la baronne et moi ; on nous présenta le nouveau premier-ministre, M. Émile Ollivier7; nous le reçûmes froidement ; la petite baronne n’approuvait pas, je crois, les réformes libérales et n’en attendait rien de bon.

Nous causâmes longuement dans une embrasure de fenêtre avec le maréchal Lebœuf8 ; il ne fut guère question, dans cette très-intéressante conversation, que de l’exécution de Troppmann9. C’était le grand événement de la semaine.

À deux heures nous partions, la baronne, moi et le baron. Car il y avait un mari, lequel pour le moment, blotti dans un coin de la voiture, disparaissait sous l’amas de mes jupes et de ma traîne rejetées sur lui, d’un seul bloc, en monceau.

— Avouez, Édouard, dit la petite baronne, avouez que j’étais jolie ce soir ?

— Ravissante !

— Et ma robe ?

— Oh ! délicieuse !

— Vous dites cela mollement, sans entrain, sans élan… Je vous comprends bien… Vous croyez que j’ai fait des folies ; eh bien, pas du tout. Savez-vous ce qu’elle m’a coûté, cette robe ? Quatre cents francs, pas un sou de plus. »

Nous arrivâmes à l’hôtel, qui était à deux pas des Tuileries, place Vendôme. Monsieur rentra chez lui, Madame chez elle, et pendant qu’Hermance, la femme de chambre, adroitement et prestement, dénouait toutes mes rosettes et enlevait toutes mes épingles, la petite baronne ne cessait de répéter :

— Ah ! que cette robe me va bien et comme il me semble que je lui vais bien ! Je la mettrai jeudi soir, Hermance, pour aller à l’ambassade d’Autriche. Attendez un peu que je voie l’effet de mon papillon dans le dos… Approchez la lampe… Plus près… Oui, c’est cela… Ah ! comme il est gentil ! Je suis folle de cette robe, Hermance, vraiment folle.

Si la petite baronne était folle de moi, j’étais, moi, folle de la petite baronne. Nous faisions, à nous deux, le ménage le plus tendre, le plus intime, le plus uni, le plus étroit. Nous nous comprenions, nous nous entendions, nous nous complétions si gentiment. Je n’avais pas affaire à une de ces poupées mécaniques bêtement et brutalement sanglées dans un corset capitonné.

Entre la petite baronne et moi, rien, absolument rien que de la dentelle et de la batiste. Nous pouvions toutes deux, en pleine confiance, en sécurité, nous reposer l’une sur l’autre. La beauté de la petite baronne était une beauté vraie, sérieuse, solide, sans garniture, sans escamotage, sans tricherie.

Et le jeudi suivant j’allai à l’ambassade d’Autriche, et, huit jours après, chez la princesse Mathilde ; mais hélas ! le lendemain matin, la petite baronne dit à sa femme de chambre :

— Hermance, vous monterez cette robe à la réserve. Je l’adore, je la mettrais tous les soirs… mais elle a été suffisamment vue cet hiver. Hier, plusieurs personnes m’ont dit : « Ah ! c’est votre « robe des Tuileries, c’est votre robe de l’ambassade d’Autriche. » Il faut la remiser jusqu’à l’année prochaine. Au revoir, ma chère petite robe.

Et, après avoir dit cela, elle plongea au hasard ses lèvres charmantes dans mes dentelles et m’embrassa le plus gentiment du monde. Ah ! que je fus heureuse et fière de cette enfantine et tendre gaminerie ! Je me rappelai que, la veille au soir, en rentrant, la petite baronne avait embrassé son mari, mais le baiser qu’elle lui avait donné était un baiser sec et rapide, un de ces baisers pressés, qui ont hâte d’en finir, tandis que mon baiser à moi avait été prolongé, voluptueux, passionné.

On avait de l’amitié pour le baron et de l’amour pour moi. La petite baronne n’avait pas vingt ans, et la coquetterie était le fond de son âme. Je dis cela pour l’excuser d’abord et ensuite pour donner de son caractère une idée parfaitement exacte.

Donc à midi, dans les bras d’Hermance, je fis mon entrée à la réserve. C’était le dortoir des robes, une immense pièce, au troisième étage, immense et tout entourée de grandes armoires en chêne blanc bien soigneusement fermées. Au milieu de la pièce, un grand pouff sur lequel Hermance me déposa ; après quoi, elle fit glisser sur leurs rainures, l’une après l’autre, les dix ou douze portes des armoires. Que de robes, mon Dieu, que de robes ! je n’en saurais dire le nombre. Toutes accrochées en l’air, par des cordons de soie, à de grandes tringles. Hermance, cependant, paraissait fort embarrassée.

— À la réserve, murmurait-elle, à la réserve, cela est facile à dire, mais de la place, où en trouver ? Et il en faut de la place pour celle-là.

Enfin Hermance, après avoir donné beaucoup de petits coups de poing à droite, beaucoup de petits coups de poing à gauche, réussit à pratiquer une espèce de fente dans laquelle j’eus toutes les peines du monde à me glisser. Hermance nous distribua encore quelques petits coups de poing à mes voisines et à moi pour nous tasser, puis la porte se referma, l’obscurité se fit. J’étais remisée entre une robe de velours gros bleu et une robe de soie mauve.

Vers la fin du mois d’avril, visite de la petite baronne et, à la suite de cette visite, grand remue-ménage. On remonta les robes d’hiver, on descendit les robes de printemps. Au commencement du mois de juillet, nouvelle visite ; nouveau remue-ménage. Rentrée des costumes pour les courses. Départ des costumes pour les eaux. Je perds ma voisine de droite, la robe mauve. Je garde ma voisine de gauche, la robe bleue, personne maussade et revêche, qui ne cessait de gémir, de se lamenter et de me dire :

« Eh ! ma chère, vous tenez une place !… rangez vous donc un peu… » Il faut avouer que cette pauvre robe de velours bleu était fort à plaindre ; elle avait trois années d’existence, ayant fait partie du trousseau de la petite baronne, et jamais elle n’avait été mise. « Une robe de velours gros bleu montante, à mon âge, avec mes épaules, avec mes bras ! s’était écriée la petite baronne, j’aurais l’air de ma grand’mère ! » Et sur cet arrêt, la malheureuse robe bleue n’avait fait qu’un saut de la corbeille à la réserve. Huit ou dix jours après le départ des robes pour Bade, nous entendons du bruit, des voix de femmes, toutes les portes s’ouvrent. C’était la petite baronne qui nous amenait son amie la comtesse de N***.

— Asseyez-vous là, ma chère, sur ce pouff, dit la petite baronne, je viens voir un peu mes robes, je suis horriblement bousculée. J’arrive à l’instant de Bade et je repars ce soir pour l’Anjou. Nous pourrons très-bien causer pendant qu’Hermance me montrera des robes. Ah ! ces Prussiens, ma chère, les monstres ! Nous avons dû nous sauver, Blanche et moi, comme des voleuses ! Des robes très-simples, Hermance, des robes de fatigue, des robes pour aller à pied, en bateau. Oui, ma chère, comme des voleuses ! Ils nous ont jeté des pierres, de vraies pierres, dans l’avenue de Lichtental, en nous appelant : « Coquines de Françaises ! canailles de Françaises ! » Comme l’Empereur a bien fait de déclarer la guerre à ces gens-là10 !… Des robes de cheval, Hermance… Mon amazone marron… D’ailleurs nous pouvons être bien tranquilles. Mon mari a dîné hier avec Guy… Vous savez, le grand Guy, qui est officier d’ordonnance de Lebœuf… Eh bien ! nous sommes prêts, admirablement prêts… et les Prussiens pas du tout… Très-simples, je vous dis, Hermance… Vous me montrez des robes de bal… Je n’ai pas l’intention de danser pendant qu’on se battra… Et puis, ma chère, il paraît que cette guerre était absolument nécessaire au point de vue dynastique. Je ne sais pas trop pourquoi, mais enfin je vous dis ça comme on me l’a dit… Ces douze robes-là, Hermance, ce sera très-bien… Il y en a treize… Oh ! jamais treize !… Ôtez la verte… ou plutôt non, ajoutez-en une… cette bleue-là… Maintenant c’est, parfait. Redescendons, ma chère…

Là-dessus elle s’en alla. Ainsi la guerre était déclarée et la guerre avec la Prusse… Je fus très-émue. J’étais une robe française et une robe bonapartiste. J’avais peur pour la France et peur aussi pour la dynastie… mais les paroles du grand Guy étaient si parfaitement rassurantes…

Pendant deux mois, aucunes nouvelles ; mais, dans les environs du 10 septembre11, la petite baronne arrive avec Hermance ; elle était très-pâle, la petite baronne, très-pâle et très-agitée.

— Des robes de couleur sombre, Hermance, dit-elle, des robes noires. Tenez, tout ce qui reste du deuil de ma tante Pauline… Il doit rester pas mal de choses, du deuil de ma tante Pauline… Vous comprenez, je suis trop triste…

— Cependant si madame la baronne compte rester longtemps en Angleterre ?

— Oh ! tant que durera la République !

— Alors cela peut se prolonger…

— Comment se prolonger ? Quelles idées avez-vous donc, Hermance ? Qui peut vous dire des choses pareilles ?

— Il me semble que, si j’étais madame la baronne, j’emporterais, par précaution, quelques robes d’hiver, quelques robes habillées.

— Des robes habillées ! Mais où avez-vous la tête ? Mais je n’irai nulle part, Hermance, seule, en Angleterre, sans mon mari, qui reste à Paris pour la garde nationale.

— Cependant si madame la baronne va voir Leurs Majestés en Angleterre ?

— Oui certainement, Hermance, j’irai.

— Oh ! c’est parce que je connais les sentiments et le cœur de madame la baronne.

— Vous avez raison. Mettez quelques robes pour le soir.

— Si madame la baronne emportait sa dernière robe de satin blanc.

— Oh non, pas celle-là, ce serait un souvenir douloureux pour l’impératrice qui l’avait remarquée, au dernier bal des Tuileries. Et puis la robe ne supporterait pas le voyage. Ma pauvre robe de satin blanc ! La remettrai-jamais ?

Voilà comment je n’ai pas émigré et comment je me suis trouvée bloquée dans Paris, pendant le siège12. D’après les quelques phrases que nous avions entendues de la conversation de la petite baronne et d’Hermance, nous pouvions nous faire une idée assez nette de la situation. L’Empire était renversé, la République proclamée… La République ! Il y avait parmi nous quelques vieilles dentelles de famille qui avaient vu la première République, celle de 93, la Terreur.

Ah ! quels récits elles nous faisaient ! La chute de l’Empire ne déplaisait pas cependant à ces vieilles dentelles qui étaient toutes légitimistes ou orléanistes. J’avais dans mon voisinage, sur une jupe de satin groseille, quatre grands volants de guipure qui avaient eu l’honneur d’assister au sacre de Charles X, et qui ne se tenaient pas de joie, et qui ne cessaient de nous répéter : « Les Bonaparte amènent l’invasion, l’invasion ramène les Bourbons. Vive Henri V ! » Nous avions toutes, d’ailleurs, une commune préoccupation. Resterions-nous à la mode ? Nous étions généralement éclatantes, et risquées, et tapageuses, si bien que nous étions fort inquiètes ; sauf trois ou quatre robes sérieuses, des robes de velours ou de drap foncés qui faisaient chorus avec les vieilles dentelles et nous disaient : « Ah ! voici la fin de ce carnaval, de cette mascarade de l’Empire… République ou monarchie, peu nous importe… Nous sommes le bon sens et le bon goût. » Nous sentions bien qu’elles avaient un peu raison de parler ainsi. Du mois de septembre au mois de février, nous restâmes enfermées dans nos armoires, à nous chamailler, à entendre le canon et à ne rien savoir de ce qui se passait.

Vers le milieu du mois de février, toutes nos portes s’ouvrent : la petite baronne, c’était la petite baronne !

— Ah ! s’écrie-t-elle, mes robes, mes chères robes, je les revois ! Que je suis contente !

Nous ne pouvions rien dire, mais nous aussi nous étions bien contentes de revoir la petite baronne.

— Voyons, Hermance, continua la petite baronne, cherchons un peu. Qu’est-ce que je vais pouvoir emporter à Bordeaux13 ? Après de pareils désastres, il faut des robes sérieuses, des robes graves.

— C’est que madame la baronne n’en a pas beaucoup…

— Je vous demande pardon, Hermance, j’ai des robes graves… Celle-ci… et celle-là… Cette robe de velours gros bleu… C’est une perfection que cette robe de velours gros bleu, et je ne l’ai jamais mise.

Et voilà qu’on décroche, ma voisine, la robe bleue qui allait enfin faire son entrée dans le monde. Cependant la petite baronne elle-même, avec beaucoup d’activité, furetait dans les armoires.

— Rien, rien, disait-elle, quatre ou cinq robes seulement. Tout le reste est impossible, et ne serait aucunement d’accord avec la politique qu’on va faire à Bordeaux. Allons, je vais être obligée de me faire faire des robes républicaines, républicaines très-modérées… mais républicaines cependant.

La petite baronne s’en alla, pour nous revenir un mois après, toujours avec Hermance, qui était une femme de chambre de beaucoup de mérite et très-écoutée par sa maîtresse. Nouvelle délibération.

— Hermance, demandait la petite baronne, qu’est-ce que je vais emporter à Versailles ? Je crois bien qu’on va pouvoir se lancer un peu. Il y aura des réceptions et des dîners chez M. Thiers14… puis les princes vont arriver… On peut risquer des robes de transition. Comprenez-vous bien, Hermance, ce que je veux dire par ces mots : robes de transition ?

— Parfaitement, madame, les gris-perle, les mauves, les violets, les lilas…

— Oui, oui, Hermance, les couleurs claires, mais les couleurs tranquilles. Vous êtes une fille précieuse, vous me comprenez à merveille.

La petite baronne se mit en route pour Versailles avec une pacotille de robes de transition. Il y en avait bien une vingtaine. C’était un gentil petit commencement et qui nous remplit d’espérance. On avait débuté à Bordeaux par les couleurs sombres, on continuait à Versailles par les couleurs claires. Versailles n’était évidemment qu’une étape entre Bordeaux et Paris. La petite baronne allait bientôt revenir à Paris et, une fois la petite baronne à Paris, nous pouvions être tranquilles, nous ne resterions pas longtemps dans nos armoires.

Mais voici que, peu de jours après le départ de la petite baronne pour Versailles, nous entendons sous les fenêtres de l’hôtel (nous demeurions place Vendôme) une très-violente fusillade… Était-ce encore une émeute, encore une révolution ? Pendant une semaine, plus rien, le silence ; puis, au bout de cette semaine, la canonnade reprend de plus belle autour de Paris. Était-ce la guerre qui recommençait avec les Prussiens ? Était-ce un nouveau siège ?

Les jours se passent, la canonnade continue… Enfin, un matin, grand tapage dans la cour de l’hôtel. Des cris, des menaces, des jurons. Le bruit monte, monte… On se met à frapper à grands coups de crosse de fusil sur les portes de nos armoires. Elles se brisent et nous apercevons huit à dix hommes barbus, sales, débraillés ; au milieu de ces hommes, une femme, une petite femme brune, assez gentille, ma foi ! et singulièrement accoutrée : une robe noire à jupe courte, de petites bottes avec des bouffettes rouges, un chapeau rond en feutre gris avec une grande plume rouge et une espèce d’écharpe rouge en sautoir. C’était un drôle de genre, mais c’était du genre tout de même.

— Oh ! oh ! s’écria la petite femme, à la bonne heure, en voilà des robes ! Eh bien, enlevez tout ça, sergent, et portez ces nippes à l’état-major.

Alors tous ces hommes se précipitent sur nous avec une espèce de fureur. Nous nous sentons prises et déshonorées par ces mains noires et grossières.

— Ne les abîmez pas trop, citoyens, criait la petite femme ; faites des paquets et descendez ces paquets dans le caisson d’artillerie.

L’état-major, c’était l’appartement de la jeune dame à la plume rouge. Notre nouvelle maîtresse était la femme d’un général de la Commune. Nous étions destinées à rester robes officielles : officielles sous l’Empire, officielles sous la Commune. Le premier soin de la générale fut de nous passer en revue, et j’eus l’honneur d’être l’objet d’une attention et d’une admiration particulières.

— Ah ! regarde, Émile (Émile, c’était le général), regarde ; voilà ce qu’il y a de plus chic dans toute la boutique ; je la garderai pour les Tuileries, celle-là.

On me gardait pour les Tuileries ! Que de récits et de lamentations dans l’espèce d’alcôve où nous étions entassées comme des guenilles ! La générale allait tous les soirs dans le monde et ne mettait jamais deux fois la même robe. Mes pauvres camarades, le lendemain, me racontaient leurs aventures de la veille ; celle-ci avait dîné chez le citoyen Raoul Rigault, à la préfecture de police ; celle-là avait assisté à une représentation d’Andromaque, au Théâtre-Français, dans la loge de l’impératrice, etc., etc. Enfin mon tour arriva. Le 17 mai était le jour du grand concert des Tuileries.

Ô ma chère petite baronne, qu’étiez-vous devenue ? Où étaient-ils vos longs et souples jupons de mousseline, et vos doux corsages de satin blanc ? Où étaient vos transparentes chemisettes de batiste ? La générale avait de gros jupons de madapolam15 empesés ! La générale avait un corset ! La générale avait une crinoline ! Mes pauvres jupes de dentelle et de satin étaient abominablement roidies et ballottées par les durs cerceaux de la crinoline.

Quant au corsage, ce phénomène s’était produit que le corsage de la petite baronne, beaucoup trop étroit à la ceinture pour la générale, était au contraire au-dessus de la ceinture… il était… je ne sais véritablement comment faire comprendre de pareilles choses… enfin il était le contraire de trop étroit… si bien qu’il fallut capitonner le corsage… Des horreurs ! de véritables horreurs !

À dix heures du soir, je montais pour la seconde fois le grand escalier des Tuileries, au milieu d’une épaisse et ignoble cohue. Un des aides de camp du général cherchait vainement à nous ouvrir un passage.

— Place, place, criait-il, c’est pour la femme d’un général.

On s’en moquait pas mal, de la femme du général. De grosses bottes piétinaient sur ma traîne, des éperons aigus déchiraient mes dentelles, et les baleines du corset de la générale me faisaient un mal horrible.

À minuit je rentrais dans le taudis de la générale ; j’y rentrais en lambeaux, en morceaux, souillée, déshonorée, tachée de vin, de tabac et de boue… Une affreuse petite bonne m’arrachait brutalement des épaules de la générale et disait à sa maîtresse ;

— Eh bien, madame, était-ce beau ?

— Non, Victoire, répondit la générale, c’était trop mêlé. Mais dépêche-toi donc, déchire, déchire, si ça ne vient pas. Je sais où en trouver d’autres au même prix. Et je fus jetée, comme une loque, sur un tas de chiffons. Ce tas de chiffons, c’étaient toutes les robes de bal de la petite baronne.

Trois ou quatre jours après, un matin, l’aide de camp arrive et s’écrie : « Les Versaillais ! Les Versaillais sont dans Paris ! » La générale aussitôt endosse une espèce de petit costume militaire, prend deux revolvers, les bourre de cartouches et les accroche à un ceinturon de cuir noir qu’elle avait autour de la taille. « Où est le général ? », dit-elle à l’aide de camp.

— Aux Tuileries.

— C’est bien, j’y vais avec vous. » Et là-dessus, la voilà partie avec son petit chapeau de feutre gris crânement posé sur l’oreille.

La canonnade et la fusillade redoublent, se rapprochent. On se battait évidemment très-près de nous, tout près de nous. Le lendemain, vers le milieu de la journée, nous les voyons revenir tous les deux, le général et la générale. Dans quel état !

Haletants, effarés, sinistres, les vêtements blancs de poussière, les mains et le visage noirs de poudre. Le général était blessé à la main gauche ; il avait, roulé autour du poignet, un mouchoir baigné de sang.

— Ton bras te fait-il mal ? lui dit la générale.

— Ça me pique un peu, voilà tout.

— Ils nous ont suivis ?

— Oui, je le crois.

— Écoute… ces voix… ces cris.

— Regarde par la fenêtre, sans te montrer.

— Les pantalons rouges16 !… les voilà !

— Ferme la porte à double tour… Les revolvers… Charge les revolvers… Moi, à cause de mon bras, je ne peux pas… C’est bête, cette blessure.

— Tu es pâle !

— Oui, je perds du sang, beaucoup de sang.

— Ils montent l’escalier.

— Dans l’alcôve… mettons-nous dans l’alcôve… sur les robes.

— Les voilà !

— Donne-moi le revolver.

La porte s’abîma violemment sous les coups de crosse de fusil. Une pluie de balles vint s’abattre sur nous et autour de nous. Le général, d’un seul coup, pesamment, tout d’une pièce, tomba sur le lit de soie, de mousseline et de dentelles que nous lui faisions. Trois ou quatre hommes à pantalons rouges s’étaient jetés sur la générale qui se débattait, mordait, criait : Assassins ! assassins !

Un soldat arrache un cordon de sonnette ; on lie solidement les mains de la générale et on l’emporte comme un paquet. Elle continuait à répéter d’une voix étranglée : « Assassins ! assassins ! » Les soldats s’approchèrent de l’alcôve, regardèrent le général : « Oh ! celui-là, dirent-ils, il a son affaire, il n’a plus besoin de rien. Allons-nous-en. »

Ils s’en allèrent. Nous restâmes là, pendant deux jours, écrasées sous ce cadavre et inondées de sang. Enfin, après ces deux jours, un homme arriva qu’on appelait « Monsieur le commissaire », et qui avait à la ceinture une écharpe tricolore :

— Ce cadavre a été oublié, dit-il, il faut l’emporter.

On voulut enlever le corps, mais, de ses doigts roidis par la mort, le général tenait mon grand papillon de satin cerise. Il fallut presque briser les doigts, pour les obliger à lâcher prise.

Cependant le commissaire examinait et fouillait curieusement ce tas d’éclatantes guenilles, sur lesquelles le général était venu mourir. Mon corsage lui tombe précisément sous la main.

— Voici une marque, dit-il à un de ses hommes, une marque à l’intérieur du corsage. Le nom du tailleur et un numéro. On pourra savoir d’où viennent ces robes. Enveloppez-moi ce corsage dans un journal. Je l’emporterai.

On m’enveloppa dans un vieux numéro du Journal officiel de la Commune. Le lendemain, nous nous en allions chez M. Worth, le commissaire et moi. La conversation ne fut pas longue.

— Cette robe a été faite par vous ? demanda le commissaire.

— Oui, oui ; voici la marque.

— Et pour qui a-t-elle été faite ?

— Numéro 18,223… Attendez, je vais consulter mes livres.

Le tailleur revint cinq minutes après et dit au commissaire :

— C’est pour Mme la baronne de Z… que j’ai fait cette robe, il y a dix-huit mois, et elle n’est pas payée.

Juillet 1871.

Notes

1  Garniture constituée d’une bande de tissu froncé. Return to text

2  Une blonde est une dentelle légère, faite à l’origine de soie écrue. Return to text

3  Ou faille : étoffe de soie à gros grains, formant des côtes très fines à peine visibles à l’oeil. Return to text

4  Un « rattrapé » en couture désigne un pan d’étoffe relevé d’un vêtement féminin. Ici, cela signifie donc que le bouillonné est relevé. Return to text

5  Tissu à motif floral. Return to text

6  Charles Frédérick Worth (1825-1895) fonde en 1858 une maison de couture, rue de la Paix, qui devient très vite le rendez-vous du Tout-Paris : il y propose ses créations, fruits de son imagination, exposées sur les premiers mannequins de l’histoire. Il rompt ainsi avec les pratiques d’un métier jusqu’alors cantonné à l’exécution sur-mesure d’un costume dont le client apportait le modèle. À ce titre, il crée la tradition de la haute-couture. Return to text

7  Émile Ollivier (1825-1913), député républicain à partir de 1857, est appelé par Napoléon III pour former un gouvernement le 27 décembre 1869. Il s’entoure de personnalités libérales et reste au pouvoir jusqu’au 9 août 1870. Return to text

8  Edmond Lebœuf (1809-1888) est ministre de la guerre du 21 août 1869 au 20 juillet 1870. Return to text

9  L’affaire Troppmann est l’une des affaires criminelles les plus retentissantes et les plus médiatisées en particulier par Le Petit Journal du Second Empire. Les grandes plumes du temps, elles-mêmes, sont fascinées : Flaubert, Dumas, Tourgueniev (qui assista à l’exécution), Lautréamont ou Rimbaud. JeanBaptiste Troppmann est un jeune ouvrier mécanicien de dix-neuf ans qui, en 1869, assassine huit personnes – toute la famille de son patron, Jean Kinck – avant d’être arrêté rapidement. Ses mobiles, jusqu’à la fin, resteront obscurs. Il est guillotiné le 19 janvier 1870. Return to text

10  Le 19 juillet 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse, à la suite de la candidature d’un prince allemand à la tête du trône d’Espagne. Même si cette candidature a été retirée le 12 juillet, Guillaume Ier de Prusse refuse de s’engager pour un renoncement absolu à l’avenir. La dépêche d’Ems (13 juillet) dans laquelle Bismarck relaie la position du roi sert de prétexte à Napoléon III pour engager ce conflit. Return to text

11  Le 2 septembre 1870, Napoléon capitule à Sedan ; le 4 septembre, la République est proclamée. Return to text

12  Le siège de Paris par les troupes prussiennes et leurs alliés dure du 17 septembre 1870 au 26 janvier 1871. Return to text

13  À partir du 8 décembre 1870, le gouvernement s’est replié à Bordeaux ; il y reste jusqu’en mars 1871, date à laquelle le gouvernement Thiers décide de quitter Bordeaux pour s’installer à Versailles. Return to text

14  En février 1871, Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif ; le 31 août, il devient le premier président de la IIIe République et le reste jusqu’en mai 1873. Return to text

15  Le madapolam est une étoffe de coton employée en lingerie. Return to text

16  Ceux des troupes versaillaises chargées de la répression de la Commune. Return to text

Illustrations

  • Histoire d’une robe de bal

    Histoire d’une robe de bal

    Source : Ludovic Halévy, Madame et Monsieur Cardinal. Le Rêve. Le Cheval du trompette. Le Dernier chapitre. Quand on attend ses messes. Histoire d’une robe de bal. Antoinette. Niniche. La Petite caille plucheuse. L’Insurgé. Mistingue et Lenglumé…, Paris, Michel-Lévy, 1883.

References

Bibliographical reference

Corinne Legoy, « Histoire d’une robe de bal, 1871, Ludovic Halévy », Modes pratiques, 4 | 2020, 56-65.

Electronic reference

Corinne Legoy, « Histoire d’une robe de bal, 1871, Ludovic Halévy », Modes pratiques [Online], 4 | 2020, Online since 02 July 2024, connection on 12 September 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.698

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Corinne Legoy

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