De ma grand-mère paternelle, j’ai hérité de grandes boîtes recouvertes d’un tissu de coton écru, égayé de rayures et de fleurettes, bleues, vertes, roses et jaunes. Certaines sont garnies de satin vert, tels de grands écrins, et flanquées de délicates poignées en métal ; les autres sont doublées du même tissu qui évoque les papiers peints des maisons de campagne. À l’intérieur, un fouillis de linge : mouchoirs, culottes fendues, caracos, layette, manchettes ; rubans de dentelles ou de passementerie soigneusement enroulés sur leur carton. Grandes boites, petites boites : les plus vastes accueillent des pièces plus importantes, des nappes, des draps, des jupons, quelques robes d’époques diverses.
J’aime beaucoup la grande valise de carton noir, avec ses coins ferrés et ses étiquettes déchirées : « Grand Hotel Fas… / Cardone-Rivier… / Lago di Garda », « Hotel-Pension Huldi / Adelboden », « Excelsior Hôtel Gallia / Milano/ Stazione Centrale ». Elle porte les initiales de mon arrière-grand-père R.M.B. et évoque les villégiatures de la première moitié du xxe siècle. À l’intérieur, le plus précieux : une robe de dentelle bordeaux, forme chasuble, portant une étiquette « Gabrielle Chanel » ; la dentelle est usée et la soie du fond de robe est cuite, comme on dit dans le métier. Trois paires de chaussures de femme à talons bobine recouverts de satin de soie : des salomés bleu saphir, très abîmées, d’un chausseur situé « 9, bd de la Madeleine », deux paires de mary -jane noires, dont l’une rebrodée de paillettes noires et grises. Deux bourses de soirée en velours noir brodé de perles de métal ; on trouve toujours à l’intérieur la petite pochette de velours protégeant un miroir ovale dont le dos et les bords sont recouverts de satin gris. Beauté capitonnée. Cette robe, ces chaussures et ces sacs des années 1920 doivent être les épaves de la garde-robe élégante de mon arrière-grand-mère Marthe, née en 1880, l’épouse du R.M.B. propriétaire de la valise, Rolland Boris. Après les voyages et les villégiatures, les soirées, à Paris ou ailleurs. Il faudrait pouvoir relier ces reliques avec la collection de petites pièces de fourrure contenue dans une autre boîte : des cols, surtout, destinés à garnir des manteaux ; une étole de renard argenté. Les manteaux, eux, ont disparu depuis longtemps.
Un carton, moderne celui-là – je l’ai acheté – contient les déguisements. Voici un petit « paysan breton », avec son pantalon de coutil, sa blouse froncée bleue et son chapeau de paille garni du traditionnel ruban de velours : dans l’entre-deux-guerres, la France des petites patries s’invitait dans les appartements de la bourgeoisie parisienne. Deux robes de « Colombine », la plus grande de satin de coton jaune, l’autre de coton rose, rehaussées de trois ronds noirs sur le devant ; elles sont assorties de larges collerettes de tulle noire et des petits bonnets de coton, noir également. Je connais leur histoire : ce sont des déguisements qui avaient été fabriqués pour ma grand-mère Christiane et sa sœur Toinon. J’ai moi-même porté vers l’âge de huit ans la robe jaune pour ne je sais plus quelle fête déguisée, on m’avait passé le visage au blanc et dessiné des mouches avec du khôl noir. Les deux sœurs devaient aussi avoir des costumes dans le goût chinois, car je retrouve deux chapeaux de paille plats et ornés d’un décor de plantes et de fleurs brodées en laine. Mais ma préférence va au costume de « nurse anglaise », que j’ai aussi porté le mercredi après-midi quand j’allais jouer chez ma grand-mère. Un véritable vêtement miniature celui-là, composé d’une jupe évasée de lainage gris et d’une petite cape du même lainage garnie d’un petit col de coton blanc, très frais, doublée d’une soie jacquard à fleurs et fermée par une petite attache retenue par deux boutons ouvragés en métal. C’est un déguisement de grande fille : il faut au moins avoir dix ans pour porter une jupe aussi longue, l’âge où l’on pouvait apprendre à faire des bandages avec du crêpe et des épingles à nourrice. Ce déguisement a appartenu à ma grand-mère. Sur le grand carré de coton blanc qui devait servir à faire une coiffe, elle a brodé son nom, « Ch. Boris », et cousu une petite croix rouge. Ainsi, ce n’était plus la France des petites patries qui s’invitait à l’heure du goûter, ni les gracieux personnages de la comédie italienne, mais le souvenir de la Première Guerre mondiale. Christiane Boris était née en 1919.
De toutes ces boites monte une odeur qui m’enchante, odeur légèrement poussiéreuse de vieux tissu et de ce que je crois retrouver du parfum des armoires de ma grand-mère : lavande et poudre de riz. Mais le parfum s’estompe inexorablement et bientôt aucun nez ne pourra plus y reconnaître un souvenir d’enfance. Les dentelles jaunissent, les cotons et les soies se déchirent, les fourrures durcissent et perdent leurs poils. Les déguisements sont maintenant trop fragiles pour être portés, et je ne suis pas sûre de souhaiter qu’aucune petite fille d’aujourd’hui ne fasse, comme je l’ai fait, le type d’apprentissage féminin associé au rôle d’infirmière de guerre. Ces boîtes sont les reliques textiles de l’histoire d’une famille bourgeoise : souvenirs de vacances en Suisse (j’apprends sur le site de l’hôtel Huldi, à Adelboden, qu’il a ouvert ses portes en 1914, mes arrière-grands-parents ont dû le fréquenter après la Première Guerre), de soirées, de fêtes d’enfants. Trace aussi du prix des choses : on gardait soigneusement le linge, les draps, les rubans et les garnitures dans des boîtes doublées de tissu, c’était une ressource – on trouve d’ailleurs dans certaines boîtes des listes manuscrites de leur contenu. Trace de travaux manuels pris dans un ordre social sexué : apprentissage de la broderie pour les petites filles, labeur des couturières dont on reconnaît le point régulier aux ourlets des déguisements.
D’autres boîtes conservent des photos, des cartes postales, des médailles ; d’autres encore des écrits, des papiers de famille. À ceux-là va d’habitude toute mon attention d’historienne : beaucoup ont été copiés, photographiés, déposés pour certains dans des fonds d’archives. D’autres attendent. Mais ils ont le temps : soigneusement enfermés dans des pochettes de papier neutre, ils peuvent patienter encore un moment. Même s’il jaunit et se déchire lui aussi, le papier est moins fragile que le tissu. Et puis il suffit d’une photo pour sauver l’essentiel. Mais les tissus ? Le temps attaque d’abord la dentelle, puis la soie, enfin le coton. Les couleurs et les odeurs passent, et avec elles les souvenirs de la vie ordinaire, celle qui ne laisse pas de trace dans les papiers. On connaît le jeu : pierre-feuille-ciseaux ; la pierre émousse les ciseaux, qui coupent la feuille, qui enveloppe la pierre, etc. La feuille gagne toujours. Il faut sans doute s’y résigner, et transmettre ces fragiles souvenirs textiles dans une écriture, qui n’en retiendra pourtant pas même le parfum.
Les boîtes reçues en héritage
Les boîtes reçues en héritage
Les boîtes reçues en héritage
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