Une vie de vêtements au Congo (1971-2019)

DOI : 10.54390/modespratiques.712

p. 118-127

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Séverin Mouyengo habite à Madibou, banlieue de Brazzaville, au-delà des rapides de Kintambo sur le fleuve Congo. Dans sa maison de plain-pied, Séverin a écrit ses mémoires. Deux fois, son premier manuscrit ayant été perdu du côté de Munich en 2003. Un ami à qui il les avait confiées y est mort et ses affaires ont été perdues. La deuxième version rédigée sur ordinateur à partir de 2017 a été achevée fin 2019.

Séverin né en 1955 se souvient de l’après-midi où il a débuté ses mémoires. Il est un homme qui conserve photographies, coupures de presse, magazines de mode masculine, invitations… Il regardait les photographies de ses parades dans les années 1970 quand il entra dans le club aussi qu’informel que sélectif de la S.A.P.E., acronyme ambigu de la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes. Comme tous ses membres, Séverin a consacré une bonne part de ses revenus et de son temps à s’habiller de marques de prêt-à-porter françaises, italiennes ou japonaises, célèbres ou confidentielles. Chaque moment de sa vie est associé à des histoires de vêtements.

Une partie de la garde-robe de Séverin Mouyengo

Une partie de la garde-robe de Séverin Mouyengo

Source : Séverin Mouyengo, Madibou, banlieue de Brazzaville, septembre 2018.

Photographie : Manuel Charpy.

Une partie de la garde-robe de Séverin Mouyengo

Une partie de la garde-robe de Séverin Mouyengo

Source : Séverin Mouyengo, Madibou, banlieue de Brazzaville, septembre 2018.

Photographie : Manuel Charpy.

« Mon entrée dans la Sape »

Séverin se souvient ainsi du moment où, âgé de seize ans, il a quitté le statut de Ngaya, celui qui va chez le tailleur de quartier, pour devenir un Sapeur participant aux parades urbaines.

Le mercredi je m’étais fait un petit devis dans lequel se trouvait tout ce que je devrais porter ce samedi-là à la fête, avec les prix réels relevés un peu plus tôt dans les magasins d’habillement de la place. Il s’agissait de :

– un pantalon (combinaison) Mohair bleu céleste genre Cesare Paciotti à 12 500 francs CFA : magasin d’acquisition : Behar.

– une chemise fleurie fond coquille d’œuf genre Brunello Cucelli à 4 975 francs CFA, elle était la plus chère de toutes les chemises exposées à l’étalage : magasin d’acquisition : Athene.

– une paire basse (chaussures cartoufle1) de couleur blanche lunaire genre Christian Louboutin à 13 500 francs CFA : magasin d’acquisition : Chaussures de France.

– un paquet de cigarettes « Benson & Hedges » à 975 francs CFA : magasin d’acquisition : Kiosque prestigieux au rond-point de la coupole2.

Le tout revenait à trente et un mille neuf cent cinquante (31 950) francs CFA. Où donc trouver cette colossale somme d’argent en deux jours ? Seule ma mère qui tenait un petit commerce de poisson salé au marché Total à Bacongo pouvait faire face […].

Toute la journée du vendredi je restais à monter la garde à la maison, de peur qu’un cambrioleur ne vienne me causer du désastre [et] je palpais avec enthousiasme un à un le contenu de mon carton rouge cardinal. […] Au réveil, c’était samedi matin, le jour J, à six heures trente minutes, […] je commençais par brosser les quelques articles de mon père que j’avais soutiré un peu plus tôt dans sa garde-robe pour agrémenter ma tenue et donner un léger coup de fer sur la chemise et le pantalon que j’avais achetés pour faire disparaître tous plis indésirables, couper les bouts de fil qui pendaient par-ci, par-là, jeter un dernier coup d’œil sur l’ensemble de la tenue […]. Les dernières retouches étaient faites par yâ Koubala, notre célèbre couturier du quartier, en raccourcissant la longueur du pantalon à cent deux centimètres, la longueur qui me convient le mieux, et le tourne-talon3 de cinq centimètres de large.

Pour créer la surprise, Séverin fait croire qu’il ne se rendra pas à la parade au dancing-bar le Bel Air.

Il était déjà quatorze heures trente minutes quand je prenais mon petit repas de bouillon de chèvre boucanée, histoire de blinder mon ventre pour que la ceinture tienne bien [puis] je suis allé me faire coiffer dans la rue Ampère, précisément chez ta Façon, un coiffeur pas comme les autres, très célèbre à cette époque à Bacongo. […] Il me fallait arriver au lieu de l’événement un peu plus tard, à seize heures trente minutes, afin d’être bien vu, bien remarqué, bien apprécié de tout le monde. […]

Maintenant, je vais vraiment m’habiller, je m’habille, oui, je m’habille. J’ai mis mes sous-vêtements blancs flambant neuf que ma tante Albertine Nzoumba venait de m’offrir il y a trois jours à l’occasion de mon baptême, ensuite ma chemise à manchettes genre Brunello Cucinelli fleurie à fond couleur de coquille d’œuf, col Indien qui s’adaptait bien à mon visage rond et mon cou à tendance court, les poignets fermés par des manchettes thermo-rétractables Rask-c bronzées et mon pantalon combinaison Mohair bleu céleste genre Cesare Paciotti. Après avoir mis mes chaussettes en soie coquille d’œuf genre Neil Barrett et enfin porter mes chaussures de couleur blanche lunaire (paire basse cartoufle) genre Christian Louboutin, à tout ceci, j’y avais greffé tous les accessoires que j’avais pris sans permission dans la garde-robe de mon père et déposés directement chez Makani le blanchisseur, quarante-huit heures avant l’événement, notamment :

– un feutre Borsalino coquille d’œuf ;

– un anorak en satin blanc lunaire ;

– un cardigan en laine bleu céleste et une cravate en daim blanc lunaire que j’avais pris soins de remettre à tâta Sita, un ancien blanchisseur à l’époque coloniale pour bien me la nouer au style croisé avec un nœud appelé « nœud de cravate Christensen », crochu comme le bec d’un perroquet, qui s’adaptait très bien au col indien de ma chemise. […] Je me suis rapproché du miroir pour bien enfiler ma chemise fleurie genre Brunello Cucinelli et ajuster mon ceinturon, cela me donnait bien une allure à la Charles Spencer Chaplin dit « Charlie Chaplin » […].

Je me suis aspergé du parfum « Vétiver » de la haute gamme de Guerlain que mon père utilisait. J’ai pris ensuite mon paquet de cigarettes (Benson & Hedges) et mon carton d’invitation sur lequel était écrit ce qui suit : « Les Stars prient Mr : Séverin Mouyengo, de bien vouloir prendre part au rendez-vous de ces beaux garçons qu’ils organisent le 7 juin 1971 à partir de 14 h 30 minutes au dancing-bar Bel Air. N. B. : En cas d’absence, manque de gamme (kwena buma ko)…

Je suis allé pour la deuxième fois et la toute dernière devant le miroir […] car en fait c’est lui, le miroir, qui apprécie en premier lieu le Sapeur dans son accoutrement euphorique, la rue n’intervient qu’en second lieu. J’étais très content et très imbu de moi-même par rapport au verdict du miroir qui me certifiait que j’étais bien mis et me rassurait que plus jamais je ne serais pris pour « ngaya ». […]

Voici que commence mon test […]. Je sors de chez moi, m’avance vers la rue et avant de démarrer, j’ai tiré mon pantalon vers le haut à la manière de Maleba Gondet Norton, de sorte que le ceinturon atteigne le nombril, réajusté ensuite l’enfilage dans le dos, placé la pochette en soie de couleur coquille d’œuf de Félix Potin dans la petite poche supérieure du côté gauche de mon Anorak de couleur blanche lunaire, fermé les trois premiers boutons en ivoire de mon cardigan bleu céleste, en laissant expressément les deux derniers ouverts pour juste mettre en évidence la boucle dorée de ma splendide ceinture marron en véritable cuir de chameau. J’ai ramené ensuite mon feutre Borsalino vers le front, les épaules en avant, et d’un pied ferme je démarrais avant de me relever en marchant élégamment. Je balançais mes épaules et mes jambes d’un mouvement simultané et cadencé tandis que les pieds tournés vers l’extérieur écrasaient les talons.

Mon allure n’échappait pas aux regards admiratifs de tous ceux qui me croisaient. […] Arrivé au milieu de la piste, je m’arrêtais un moment regardant autour de moi, puis d’une main je retirais mon paquet de cigarettes Benson & Hedges et, de l’autre je sortis mon mouchoir de poche pour m’essuyer le visage. Avant d’aller prendre place aux côtés de Jean Loko, Freddy Ibara, Alain Nono Ngando, Lhoni serge et Alexandre Nkrétéla, j’avais remis mon paquet de cigarettes Benson & Hedges dans ma poche, tapé d’un pied le sol à plusieurs reprises puis, de deux mains j’avais tiré de nouveau mon pantalon au niveau de nombril. Une fois assis, les jambes croisées mettant bien en évidence mes chaussettes de couleur coquille d’œuf en soie de Neil Barrett, et mes chaussures (paire basse cartoufle) blanche lunaire, genre Christian Louboutin. Je portais les mains sur les genoux avant de me mettre à tourner agilement les pouces d’un mouvement coordonné au balancement du pied gauche. Tout au long de la fête je ne cessais de réitérer ces attitudes et comportements qui en effet n’étaient pas de moi, je ne plagiais que Maleba Gondet Norton mon frère germain, Lony Djerto, Nick Mounh, Guy Édouard « Simplex » et maître Alexandre Mouanga « Mbachi ». […] « C’est bien, c’est de telle sorte que tu devras t’habiller dorénavant quand tu voudras bien aller dans ces endroits-là pour les mêmes circonstances », conclurent-ils en partant. Quant aux badauds […] leurs impressions circulaient déjà de bouche à oreille à travers tout Bacongo sur l’ambiance qui y avait régné et sur les Sapeurs qui avaient le plus brillés. […] En conclusion, les résultats du test d’intégration étaient satisfaisants et c’est à compter de ce jour-là que […] je suis devenu par conséquent membre à part entière de la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes. Mon nom était cité en troisième position sur la liste des dix meilleurs Sapeurs de la fête qu’on affichait chaque lundi devant le cinéma Rio.

En chemin pour la capitale de la mode

Fort de ce succès, Séverin abandonne l’école pour se consacrer à la Sape, d’autant plus facilement que les horizons sont bouchés pour la jeunesse dans le Congo du régime à parti unique de Marien Ngouabi au pouvoir de 1968 à 1977. Le Parti Congolais du Travail goûte peu la sape : les miliciens de la J. M. N. R. (Jeunesse du Mouvement National de la Révolution), puis de l’U. J. S. C. (Union de la Jeunesse Socialiste Congolaise), interdisent les clubs de Sapeurs et les traque. Séverin est arrêté alors qu’il sort « très bien gammé » du cinéma Rio et jeté en prison.

L’année suivante, en 1972, âgé de dix-sept ans, Séverin part pour Pointe-Noire. Il y travaille durant quatre années comme docker pour amasser argent et vêtements. Il a un horizon : rejoindre Paris, « capitale de la mode », pour devenir un « Sapeur accompli ». Ceux qu’on appellera ensuite les « Parisiens » s’appellent encore les « Aventuriers ». De fait, le voyage par bateau est périlleux. Après sept mois d’attente, Séverin et deux de ses camarades repèrent le navire le Jean Mermoz qui doit partir le mardi 15 juin 1976. Il s’agit de se cacher dans les cales puis de se rendre à l’équipage en espérant ne pas être passés pardessus bord.

Une émigration se prépare. Séverin réunit l’essentiel, des habits et de la nourriture :

Pour les besoins du voyage, j’avais prévu un polo à col roulé, une paire de chaussures « clochard » en forme de basket en cuir naturel très souple se fermant avec des lacets, deux chemises, deux pantalons dont un jean et l’autre en laine vierge, mis dans mon petit sac noir de voyage. Nous avions tenu au secret des mois durant notre projet de voyage, personne ne savait rien de ce qu’on mijotait tout ce temps-là, vraiment personne, ni les parents, les amis ou les connaissances. Le soir à la veille de notre voyage, nous avions acheté trois pals de rats boucanés, des grenouilles bien assaisonnées cuites à l’étouffée, cinq roussettes fumées, trois petits maniocs appelés « mpiala » chez nous, cinq pains et trois boîtes de conserve. C’est ce qui devait constituer notre repas aussi longtemps que nous resterions blottis sous la cale avant de nous rendre à l’équipage le moment opportun. Car en fait si nous traversions les frontières Congo-Gabon, il n’y avait plus de risques de refoulement. En ce moment-là on pouvait se présenter à l’équipage. S’il était bon, il nous garderait pour les petits boulots de marmiton, buanderie, graissage ou peinture. Une fois arrivés dans un pays qu’on estimait bon vivre, on s’évaderait. Et si par malheur c’était une « nef de fous » avec un équipage méchant, dès que nous nous rendrions, alors là, se serait très compliqué et très amer pour les Aventuriers » que nous étions, aussitôt balancés sans autre forme de procès en mer pour servir de repas aux habitants de l’océan. Et si nous étions retenus, alors ce serait dans les conditions d’esclavagisme les plus insupportables.

Vite découverts, ils sont ramenés à terre et emprisonnés quelques jours. De retour à Pointe-Noire, Séverin trouve travaille et « sape, et sape toujours à outrance ». La deuxième tentative n’est pas plus fructueuse. Séverin reprend les études. Constamment pris pour un professeur du fait de ses tenues, il s’en tient, dit-il, au « triptyque Église-Études-Sape. »

L’entrée aux Eaux et forêts

Le bac en poche, il intègre l’administration des Eaux et forêts :

Le premier jour où l’on s’y était rendu pour la prise de service, des cinq recrues que nous étions, j’étais le seul à être bien parfumé, bien sapé en costume gabardine jaune impérial de Golden Goose, très bien « gammé » à la manière de John Rockefeller.

Le chef du personnel après avoir entretenu les quatre autres, me demandait par la suite en quoi il pouvait m’être utile. [Mais] ayant jeté un bref coup d’œil à l’arrêté, il s’était rendu compte que mon nom y figurait bien, occupant le quatrième numéro. Sans plus rien me dire, il ne lui restait plus qu’à promener légèrement son regard tout le long de mon corps, des pieds à la tête et de la tête aux pieds, comme l’avait fait il y a quelques années un certain surveillant Général du collège à une rentrée scolaire. Convaincu, il nous plaça tous les cinq au service du personnel, chacun avec une tâche spécifique à remplir. Moi au bureau du personnel, chargé des mouvements du personnel (avancements, affectations et congés). Depuis le premier jour de la prise de service, lorsque les usagers venaient pour des renseignements, directement ils s’adressaient à moi car du fait de mon accoutrement ils pensaient que j’étais le chef de service.

Quand mes salaires commençaient à passer, je faisais des petites économies qui me permettaient impérativement d’acheter un nouveau costume tous les deux mois. Aussi, j’ai englouti tout mon rappel de huit mois de salaires impayés dans l’habillement, rien que dans l’habillement. Les dix nouveaux costumes achetés d’un coup étaient d’une valeur avoisinante le prix d’achat d’une parcelle de terrain à cette époque en plein quartier de Bacongo. […] Ainsi, depuis le premier jour de ma prise de service jusqu’au dernier jour de cessation suite à mon admission à la retraite, je n’ai porté que des costumes, pas les moindres, et surtout sans jamais les porter successivement deux fois, si ce n’est avec un espace de six ou neuf mois. Cela a suscité des interrogations et suspicions de plusieurs de mes collègues ainsi que de mes chefs hiérarchiques. »

À cause de ses tenues, la sécurité d’État interpelle Séverin pour « détournement de deniers publics », alors même qu’il n’a accès à aucune caisse et ne gère que des tâches administratives.

Ce n’est qu’avec mon revenu mensuel que je m’achetais les nippes et pas d’autres sources encore », ai-je déclaré à la sécurité d’État. Les autres habits, je les recevais comme dons de mes amis de Paris lors de leur descente à Brazzaville, ou de mes chefs, pour ne citer que monsieur Ossébi-Mbila qui m’avait fait cadeau d’un costume couleur fraise écrasée en Alpaga très couteux genre Domenico Tagliente. Aussi, de temps à autres, je les recevais de mon frère. Ayant constaté la véracité de mes propos, la sécurité d’État me remit en liberté provisoire trois jours après.

Cet acte avait grièvement blessé mon amour-propre et me mit dans un état « d’irritabilité sapologique sans limites ». Et comme pour leur torturer de plus belle la cervelle, avec certains de mes collègues Fulgence Baniékouna « Bani » et Fidèle Souza, nous avons sapé de plus belle. Pour leur prouver que vraiment j’étais le « Salopard » de la sape, je venais avec mon sac en peau véritable de diplodocus de couleur caca d’oie, genre Derek Lam, et un costume de rechange que je mettais en début d’après-midi, alors qu’on fonctionnait à plein temps. J’étais changeant comme un caméléon « lungwenia » qui a été mon sobriquet pendant un bon bout de temps. La matinée, j’avais un costume d’une certaine couleur et, en début de l’après-midi, je mettais un autre, de tissu, de couleur et de coupe très différents de celui porté dans la matinée. Alors ils ne comprenaient plus rien, ne savaient plus quoi dire encore et que faire ensuite.

Le tombeau d’une vie

En 1997, lorsqu’une guerre civile éclate, Séverin habite encore à Bacongo, le quartier de la Sape, dans une parcelle louée. La guerre oppose Pascal Lissouba, le Président élu en 1992, à Denis Sassou Nguesso à la tête du pays entre 1979 et 1992. Leurs milices – les Zoulous et Cocoyes de Lissouba et les Cobras de Sassou Nguesso – s’affrontent. Après une première guerre entre 1993 et 1995, le calme revient mais le conflit redémarre en 1997 : Lissouba est rejoint par les Ninjas du maire de Brazzaville, Bernard Kolélas, alors que Sassou Nguesso, de retour de son exil en France, est appuyé par l’armée angolaise. En octobre 1997, Denis Sassou Nguesso l’emporte et s’autoproclame président. Mais en décembre 1998, la guerre civile reprend et fait à nouveau de Brazzaville un champ de bataille. Cobras et Angolais campent au nord de la ville ; Cocoyes et Ninjas s’installent dans le Sud de la ville. Séverin se souvient d’avoir vu le matin du 18 décembre les Ninjas partir vers le centre-ville, jeunes hommes en habits déchirés, armés de fusils et de pieux, martelant des couvercles de marmite. Suivent des combats. Les habitants se claquemurent mais les balles perdues fusent. Le 19 décembre 1998, les Ninjas demandent à la population d’évacuer plusieurs quartiers populaires, dont Bacongo. Les Cobras et les Angolais lourdement armés entrent dans le quartier. Entre les balles perdues des deux camps et les violences des Cobras et des Angolais soupçonnant les habitants d’être des soutiens de Lissouba et Kolélas, la population du sud de Brazzaville fuit. En quelques heures, Séverin et sa famille réunissent leurs affaires pour éviter les pillages et partent. Ils décident de se réfugier sur une parcelle que Séverin a achetée à Madibou, un quartier excentré. Le long des dix kilomètres de route jusqu’à Madibou, Séverin se souvient des malades et des infirmes dans des brouettes et des corps fauchés par les balles. Mais les combats gagnent tout Brazzaville. Le 21 décembre, la famille décide de partir pour Kimpalala, le village natal de Séverin à plus de cent kilomètres à l’Ouest. Séverin n’emporte qu’un pantalon gris en laine vierge, une marinière noire et des sandales en caoutchouc.

Aussitôt que la guerre était déclenchée, les porteurs des « bouts de bois » demandaient à la population de « libérer », selon leurs termes, c’est-à-dire de quitter immédiatement nos habitations que nous devrions regagner trois jours après […].

Comme je ne pouvais pas amener avec moi toute ma cargaison vestimentaire et, croyant mieux la préserver des voleurs ou des pillards, de nuit j’avais creusé derrière ma case un très grand trou circulaire assez profond dans lequel j’avais placé « all my wealth ». À savoir :

– deux cent trois costumes de grandes griffes ;

– trente costumes de griffes moins onéreuses ;

– trois cent deux chemises ;

– vingt-cinq paires de chaussures (dont six paires J. M. Weston, onze paires John Foster et trois autres de marque française) ;

– des pulls ;

– des feutres de différentes couleurs ;

– des cardigans ;

– des smokings ;

– des queues-de-pie ;

– des cabans ;

– des boléros ;

– des bombers ;

– des bretelles ;

– des ceintures en cuir véritable ;

– des lavallières en nombre incalculable…

Malheureusement, au lieu de trois jours prévus, la guerre a duré pour plus d’une année. De retour à Brazzaville, voulant bien exhumer le contenu de ma cachette, comble de malheur, il n’y avait plus rien à récupérer là-dedans, sinon que ma montre-bracelet Citizen et ma gourmette en argent. Le reste des articles avaient perdu leur effet au contact de la terre, de la chaleur et des eaux d’infiltration. Tout était effrité. C’était pitoyable.

À Kimpalala, mon village natal où l’on s’était retranchés avec toute ma famille pour nous réfugier et nous protéger de cette folie meurtrière, j’avais perdu cinq de mes proches parents en moins de trois semaines, décédés à cause de la malnutrition. […] Voici encore un autre malheur qui venait de s’abattre sur moi. Où trouverai-je encore autant d’argent et combien de temps me faudra-t-il encore pour avoir tout ce que ce sixième caveau venait d’engloutir ? Je vous assure que mon cœur frissonne jusqu’à aujourd’hui à chaque fois que cela me revient à l’esprit ou quand, consciemment ou inconsciemment, mon regard rêveur se repose en ce lieu, qui devient pour moi un lieu sinistre, une tombe où j’ai enterré comme un être cher pour moi.

Derrière sa maison, après quelques manguiers, avocatiers, palmiers à huile, corossoliers et papayers, le tombeau entouré de plants de manioc est encore visible. Étrange écho aux pratiques anciennes selon lesquelles un chef est enterré enroulé dans des centaines de mètres de tissus4. Le retour à Brazzaville sans vêtement est difficile :

Ceux qui me riaient à la barbe pour avoir tout perdu pendant les tristes événements que je viens d’évoquer, ceux qui s’esclaffaient en me voyant débarquer le premier jour au bureau avec une vieille tenue en toile bleue des agents de la Société Nationale d’Électricité que j’avais trouvée abandonnée je ne sais pas par qui dans ma chambre, étaient très gênés de me revoir briller tout feu tout flamme et reprendre ma sape après vingt-quatre mois d’interruption. Les plus narquois de ceux-là n’avaient pas le courage de supporter mon regard à chaque fois qu’on se croisait.

« Grâce à Dieu », dit Séverin, il surmonte la perte de toute sa « fortune acquise des années durant ». L’histoire ne se réécrit pas mais une garde-robe se remplace. Aujourd’hui dans une modeste chambre, sur des penderies suspendues au plafond le long des murs nus s’alignent des centaines de complets français et italiens, des queues-de-pie, des kimonos ramenés de ses invitations au Japon… Dans de grands sacs en nylon, des cravates, des foulards de soie, des chaussettes en fil d’Écosse, des hauts-de-forme, des chapeaux melon en feutre… Sur des meubles, des boîtes de boutons de manchette et d’épingles de cravate, des pipes, des peignes et dans les coins des parapluies et des cannes. Enfin des centaines de souliers en cuir, bas ou hauts, à boucles ou à lacets… Séverin a occulté les fenêtres pour éviter les vols et la lumière qui fanent les tissus.

Enterrement d'un chef batéké enroulé dans 500 mètres de tissu avec un prêtre spiritain. Vers 1905

Enterrement d'un chef batéké enroulé dans 500 mètres de tissu avec un prêtre spiritain. Vers 1905

Source : Archives des Spiritains, Chevilly-Larue.

Séverin Mouyengo devant le « tombeau » de ses vêtements enterrés lors de sa fuite pendant la guerre civile de 1998

Séverin Mouyengo devant le « tombeau » de ses vêtements enterrés lors de sa fuite pendant la guerre civile de 1998

Madibou, banlieue de Brazzaville, septembre 2018.

Photographie : Manuel Charpy.

Séverin Mouyengo dans la cour de sa maison

Séverin Mouyengo dans la cour de sa maison

Madibou, banlieue de Brazzaville, septembre 2018.

Photographie : Manuel Charpy.

Bibliography

Les mémoires complètes de Séverin Mouyengo seront publiées fin 2020 aux Éditions Petite Égypte.

Notes

1  NdE : Chaussures en cuir légères sans lacets et popularisées par Pierre Cardin. Return to text

2  NdE : Au centre-ville de Brazzaville, quartier des banques et de l’Ambassade de France. Return to text

3  NdE : Expression congolaise pour désigner un ourlet. Return to text

4  Voir L’Illustration, 3 novembre 1894, p. 36 ; Albert Jullien, Par monts et par vaux. Au Mayumbe, Bruxelles, J. Goemaere, vers 1895 et Cyrille Van Overbergh, Les Mayumbe, Collections de monographies ethnographiques, Bruxelles, A. de Wit, 1907, p. 282. Return to text

Illustrations

  • Une partie de la garde-robe de Séverin Mouyengo

    Une partie de la garde-robe de Séverin Mouyengo

    Source : Séverin Mouyengo, Madibou, banlieue de Brazzaville, septembre 2018.

  • Une partie de la garde-robe de Séverin Mouyengo

    Une partie de la garde-robe de Séverin Mouyengo

    Source : Séverin Mouyengo, Madibou, banlieue de Brazzaville, septembre 2018.

  • Enterrement d'un chef batéké enroulé dans 500 mètres de tissu avec un prêtre spiritain. Vers 1905

    Enterrement d'un chef batéké enroulé dans 500 mètres de tissu avec un prêtre spiritain. Vers 1905

    Source : Archives des Spiritains, Chevilly-Larue.

  • Séverin Mouyengo devant le « tombeau » de ses vêtements enterrés lors de sa fuite pendant la guerre civile de 1998

    Séverin Mouyengo devant le « tombeau » de ses vêtements enterrés lors de sa fuite pendant la guerre civile de 1998

    Madibou, banlieue de Brazzaville, septembre 2018.

  • Séverin Mouyengo dans la cour de sa maison

    Séverin Mouyengo dans la cour de sa maison

    Madibou, banlieue de Brazzaville, septembre 2018.

References

Bibliographical reference

Manuel Charpy, « Une vie de vêtements au Congo (1971-2019) », Modes pratiques, 4 | 2020, 118-127.

Electronic reference

Manuel Charpy, « Une vie de vêtements au Congo (1971-2019) », Modes pratiques [Online], 4 | 2020, Online since 02 July 2024, connection on 16 October 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.712

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Manuel Charpy

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