Se vêtir, partir et revenir

Les habits de l’exilé au xixe siècle

DOI : 10.54390/modespratiques.750

p. 344-353

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Cargo

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Photographie © Lucille Strobbe : Cargo est un projet de fiction d’anticipation qui explore les thèmes de la communauté (en tant qu’identité et fonctionnement), mais aussi de l’environnement (son effondrement et sa survie) et de la vérité (dans toute son ambiguïté). Ainsi, la Communauté INO fait l’objet d’un reportage déguisé en mission d’espionnage, dont les nouveaux disciples ont fui la sécurité et fraîcheur d’un gouvernement souterrain pour venir s’exiler à la surface d’une Terre brûlante, envahie par les algues et a priori hostile à toute forme de vie.

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Photographie © Lucille Strobbe.

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« Nous n’avons que les vêtements que nous avons sur nous ». Cette phrase est fréquemment prononcée par les réfugiés à leur arrivée souvent clandestine dans le pays, le camp, sur le rivage qui les accueillent, avec plus ou moins de bienveillance. Aujourd’hui comme hier, ils n’ont pas de bagages contrairement à leurs contemporains que sont les émigrés économiques du xixe siècle, débarquant à Ellis Island et photographiés avec leurs nombreux ballots. Les anthropologues, géographes et bien d’autres chercheurs en sciences sociales se sont récemment intéressés à la matérialité du voyage, aux papiers, aux objets usuels ou précieux que l’on emporte. Il s’agit souvent, grâce à eux, de créer un contact avec les migrants et de connaitre aussi les parcours de vie de ces réfugiés et exilés1. Comment faire parler ces objets et ces vêtements dans le passé ? C’est par leurs traces éparses qu’ils peuvent raconter les trajectoires de quelques proscrits et bannis des révolutions du xixe siècle. Ils ont rarement traversé le temps et c’est plus par les souvenirs, les correspondances, les images, les archives de la répression et de l’accueil que nous y avons accès. Longtemps négligés par les historiens, les habits de l’exil s’insèrent dans une histoire sociale et matérielle, souvent quotidienne de la vie des réfugiés politiques.

Si la précipitation était moins grande et le voyage plus préparé, les conditions du départ, celles du passage de la frontière, la précarité du statut et des ressources entrent en résonance avec le présent. Tout d’abord parce que le vêtement est là pour cacher et se cacher. L’argent, les papiers, les photographies et médaillons sont souvent dissimulés, comme aujourd’hui les smartphones, dans la doublure et cousus dans les vêtements. Le vêtement est aussi un déguisement et un travestissement qui dit bien des choses sur le processus d’arrachement politique, économique et social de l’exil. Que l’exilé soit un civil ou un militaire, une femme ou un homme, un religieux ou un laïc, la fuite engendre des métamorphoses vestimentaires qui font partie de la narration classique de l’exil2. Ce vêtement qui a traversé la frontière est aussi ce qui reste du passé quand on a perdu son statut. Plus qu’une cachette, il devient une véritable relique qui construit et préserve la mémoire de ce traumatisme. Il est aussi porté pour affirmer la continuité d’un combat. Il faut enfin imaginer ce voyage comme un retour3. Rapporte-t-on alors de l’exil ses nouveaux vêtements, symboles d’autres luttes parfois ? Quel est finalement l’effet sur la société d’accueil ? Cas peut-être particulier, mais que l’on peut relier aux nombreux étrangers qui font la mode, il existe au xixe siècle une mode française qui s’exporte par l’exil. Exemples d’inconnus et de personnages plus célèbres permettent d’observer la pluralité des interactions entre l’exil et le vêtement.

« L’exilé est nu »

Les représentations de l’exilé le présentent souvent en haillons. C’est le cas notamment dans le tableau d’Antonio Ciseri, L’Esule, et dans les dessins de Daumier4. Cette représentation issue de la tradition romantique a pour but de souligner par la pauvreté et le dénuement, l’arrachement à la patrie. L’habit est perçu comme un stigmate du déclassement produit par l’exil.

C’est une image qui ne correspond cependant pas toujours à la réalité comme le montre le portrait au vitriol de l’exilé à Paris qui paraît dans le livre Los españoles pintados por sí mismos (1843-1844), ouvrage collectif inspiré par Les Français peints par eux-mêmes. La version espagnole, contrairement à la française, contient un chapitre sur « l’émigré », signe de la prégnance de l’exil dans l’histoire de l’Espagne au xixe siècle. Eugenio de Ochoa, auteur du chapitre, reprend certes le motif traditionnel de l’exilé en haillons pour évoquer les réfugiés espagnols dans les dépôts du centre de la France où ils sont internés : « J’ai connu dans un dépôt que je ne veux pas nommer, sept émigrés qui n’avaient pour eux tous qu’un pantalon troué et trois vestes ; chacun s’habillait alternativement un jour par semaine, et passait les six autres au lit5 ». C’est là, au dire des exilés des dépôts qu’il interroge, une pratique très fréquente ; il faut bien sûr y voir une exagération de l’auteur qui insiste sur la distinction conceptuelle qu’il convient de faire entre l’exilé pauvre contraint à l’enfermement et l’exilé riche qui vit en ville.

C’est ce dernier qui fait l’objet de l’ironie mordante de l’écrivain espagnol, celui que l’on trouve « dans une pièce délicieusement meublée de l’hôtel de Castille, devant une cheminée de marbre blanc couverte de velours cramoisi à franges de soie6 », « vêtu avec la dernière élégance7 » et qui, pour sortir se promener sur les avenues bourgeoises de Paris « substitue à l’élégant peignoir de l’hôte une redingote fourrée de riches peaux8 ». Les origines sociales sont ici déterminantes ; les exilés, qui sont souvent des migrants issus des élites, ne se distinguent pas par leur vêtement des classes supérieures du pays d’accueil. Ochoa en vient même à considérer que cette uniformité des pratiques et des vêtements retire à ces riches proscrits leur statut d’exilés.

Ils ne portent pas non plus les habits folkloriques dont on les affuble souvent, ce qui constitue un autre cliché de la représentation de l’habit de l’exilé au xixe siècle, une autre façon commune de le reconnaître au premier coup d’œil. C’est ainsi par leur costume particulier, dont ils sont « pittoresquement accoutrés », que le jeune volontaire pro-carliste Étienne-Marie Péroz, en route vers le champ de bataille de la Seconde Guerre carliste (1872-1876), identifie au Pays basque la provenance des réfugiés espagnols comme il le raconte dans « Débuts de soldat9 ».

Honoré Daumier, Le réfugié politique

Honoré Daumier, Le réfugié politique

Source : série les « Bohémiens de Paris », Chez Bauger et Cie, Imprimerie Aubert et Cie, 1842. Collection Modes pratiques.

Passer les frontières

Victor Hugo a longuement décrit dans Histoire d’un crime, dans le chapitre consacré à ceux qu’il nomme alors les expatriés, les divers stratagèmes employés pour traverser la frontière et échapper à la surveillance de la police. Le déguisement est varié : Victor Schœlcher traverse ainsi en soutane, grâce à l’aide d’un prêtre, la frontière belge au lendemain du coup de Louis-Napoléon Bonaparte en 185110. Le républicain De Flotte se présente en domestique à Bruxelles. C’est le récit du passage de Préveraud qui met le mieux en scène la bêtise des gendarmes français qui paraît toujours plus grande que la ruse employée. Déguisé en femme, celui-ci doit, selon le récit qu’en donne Hugo, subir les assauts d’un gendarme qui tente d’attenter à sa vertu durant le voyage en train11. Le constat est le même chez Charles Dembowski qui voyage en Espagne pendant la Première Guerre carliste et s’apprête à entrer dans le pays avec quelques Espagnols réfugiés en France : « Le marquis ** est déguisé en prêtre mexicain, et nous l’appelons don Manoel ; le vicomte *, son gendre, passe pour son pupille ; don Miguel *, je ne sais pour quel personnage, et il n’y a que moi qu’on appelle de mon vrai nom et qui le conserve en toutes lettres sur mon passeport français12 ».

On notera que ces travestissements renversent souvent classes sociales et sexe. Au-delà du déguisement qui empêche d’être reconnu, les femmes et les domestiques sont moins inquiétés car ils ne sont pas soupçonnés. Charles X quitte Paris puis la France dans des habits bourgeois, le pape Pie IX se déguise en curé pour fuir à Gaëte. Quitter ses vêtements militaires, trouver des vêtements civils, se fondre dans la masse est souvent synonyme d’une liberté de mouvement retrouvée. Le médecin catalan Ramon Nolla i Marti, réfugié en France en 1875 du fait de son engagement royaliste aux côtés des carlistes, souligne bien ce changement dans sa trajectoire d’exil. Après son entrée en France, il est traité comme un militaire, est logé en caserne ou en dépôt de mendicité jusqu’à son arrivée à Limoges où le préfet l’autorise, ainsi que ses compagnons, à s’habiller en civil. Il ne tarde pas à en profiter, et trois jours plus tard, il s’enfuit de la ville où il était interné avec deux autres Espagnols. Deux jours plus tard, il est de retour en Espagne13.

Habiller l’exilé

L’exemple de ce carliste le montre : le vêtement est aussi une préoccupation des autorités dans la gestion des réfugiés. Il dépend des dispositifs étatiques d’accueil. En mai 1870, le déserteur espagnol Francisco Abaud est arrêté à La Cabanasse, dans les Pyrénées-Orientales, et le maire de la commune dépense 8 francs 75 auprès du tailleur Joseph Christophel pour fournir à ce réfugié un pantalon, une blouse et une casquette, facture qu’il transmet ensuite aux services préfectoraux14. C’est là un cas fréquent : il s’agit pour l’État qui accueille les proscrits de les forcer à quitter leur uniforme pour qu’ils ne conservent pas de signe distinctif de leur origine nationale et politique, et qu’ils cessent de représenter une source potentielle de troubles15. Cette question peut être épineuse et poser problème dans les relations diplomatiques : qui habille les réfugiés, et avec quel argent ? C’est ce que souligne le ministre des Affaires Étrangères français auprès de l’ambassadeur d’Espagne à Paris en juin 1876, après que celui-ci s’est plaint du fait que les officiers carlistes en exil continuent d’arborer leurs uniformes : « Pour éviter que des gens qui pour la plupart n’ont pas de chemise ne portent leur uniforme, il faudrait que M. l’ambassadeur leur fournisse des vêtements16 ».

Les contraintes budgétaires relatives à l’accueil des réfugiés conduisent souvent les autorités à abandonner à la charité publique la question du vêtement des réfugiés, qui devient ainsi un champ d’engagement à la frontière entre politique et humanitaire. Commentant la situation des Espagnols internés dans le dépôt de Poitiers, le préfet de la Vienne écrit en 1876 au Ministre : « ce ne sont pas seulement les subsides qui ont pu les faire vivre mais encore la charité publique organisée sous le patronage d’un comité catholique puissant qui, dès le début, s’est constitué et a trouvé dans des concerts, des souscriptions volontaires et dans la haute société des sommes considérables qui ont été distribuées, soit en numéraire, soit en vêtements. […] Les enfants, au nombre de 18, qui séjournaient à Poitiers ont été ainsi complètement habillés et il en a été de même pour les soldats et officiers malheureux. C’est encore le comité qui s’est occupé du placement des internés comme domestiques ou comme ouvriers17 ».

Les souvenirs d’un autre réfugié espagnol en France en 1876, Rufino Peinado y Peinado, soulignent combien le vêtement est objet de nombreux tracas dans la vie quotidienne du réfugié : difficulté pour s’en procurer, pour les laver, nécessité de compter sur l’aide de la société d’accueil. Avec la nourriture et le logement, il s’agit de la principale préoccupation des réfugiés, en particulier lorsqu’ils appartiennent aux catégories populaires18. Ces difficiles conditions sont souvent mises en avant par les acteurs locaux qui leur viennent en aide, notamment pour susciter la participation du public à des souscriptions :

« Actuellement sortis, il est vrai, de la dure saison de l’hiver, les pauvres internés sont sans pain, sans vêtements, sans abri où reposer leurs têtes. Ils ont extrêmement souffert malgré les généreux efforts, dignes de reconnaissance, qui ont été faits pour soulager leur détresse dans les villes des dépôts où ils sont agglomérés en état d’internement, ce qui devient pour ces localités une charge inéquitable et disproportionnée à leurs ressources, tandis que s’ils étaient libres d’aller où ils voudraient, dispersés dans toute la France ou réunis en plus nombre sur les points qui leur sont le plus favorables, ils ne seraient une charge nulle part », écrit Marie de Kergorlay en 1870 à propos du sort des exilés espagnols les plus pauvres alors présents en France19.

Habiller les réfugiés est ainsi un objectif de la solidarité envers les réfugiés. Si l’on en juge par les dépenses qu’il a effectuées au cours de ses quatre premiers mois d’existence entre février et mai 1832, le comité d’Avignon étudié par Delphine Diaz a utilisé les sommes qu’il avait recueillies pour cinq postes de dépenses : frais d’habillement des réfugiés (31,3 % des dépenses), qui viennent quasi à égalité avec les vivres attribués aux sous-officiers et aux soldats (30,8 %), soins donnés aux malades (10,9 %), aide matérielle apportée aux femmes et aux enfants (9,5 %), enfin, avances faites aux officiers polonais sur les secours reçus du gouvernement (6,3 %20). Comme l’écrit l’historien Valentin Guillaume, « en enfilant les vêtements issus des donations de l’État français ou de la générosité publique, les Polonais n’avaient pas seulement enlevé leur tenue militaire, synonyme d’un conflit passé et parfois encore espéré, ils avaient endossé l’habit et le “statut” de réfugié dans la France du xixe siècle21 ».

Le costume de la lutte

Tous les réfugiés ne suivent toutefois pas cette trajectoire. Le vêtement a aussi un rôle politique comme symbole de la lutte continuée, raison pour laquelle on peut refuser de s’en dépouiller. Certains militaires conservent ainsi leurs uniformes, continuent à le porter. C’est le cas des Polonais lors des réceptions de l’hôtel Lambert à Paris dans les années 183022, ou des carlistes en 1876, comme s’en plaint le consul d’Espagne à Bayonne qui déplore de voir circuler, dans les rues de Bayonne, de Saint-Jean-de-Luz et de Biarritz des officiers de don Carlos portant encore leur uniforme et leur sabre. À l’en croire, ils n’hésitent pas à se réunir dans des cafés coiffés de leur béret rouge, symbole vestimentaire du carlisme, pour y porter des toasts à la chute du gouvernement espagnol23. La dimension subversive de tels actes, tout à fait communs, est évidente, tout autant que leurs conséquences politiques et diplomatiques, ce qu’explique le souci des gouvernements de déshabiller les militaires réfugiés en France aussi vite qu’ils les désarment.

Les monarques en exil prennent l’habitude de conserver les vêtements comme des reliques du passé. Au château de Frohsdorf en Autriche, où la branche aînée des Bourbons s’est installée en 1839, la légende veut que la duchesse d’Angoulême ait conservé la chemise ensanglantée de son père Louis XVI et le soulier perdu par sa mère avant de monter à l’échafaud, reliques enfermées à sa mort dans un coffret. La reine Marie-Amélie, épouse de Louis-Philippe, est enterrée en Grande-Bretagne ; elle aurait demandé à être inhumée dans la petite robe noire usée avec laquelle elle avait quitté précipitamment le Louvre en 1848. Le prétendant espagnol don Carlos de Bourbon et d’Autriche-Este a lui aussi son autel mémoriel dans son exil parisien, rue de Passy, à la fin des années 1870. La comtesse de la Ferronnays note ainsi : « Le grand salon où [Marguerite de Bourbon-Parme, la femme de don Carlos] se tenait avec ses invités s’ouvrait sur une pièce à peine éclairée où M. le duc de Madrid avait réuni tous les souvenirs de la dernière guerre : panoplies, drapeaux, uniformes, etc24. ». Lorsque ce dernier meurt à l’été 1909, il est enterré avec les précédents prétendants dans la cathédrale de Trieste, revêtu de son uniforme de la Seconde Guerre carliste, de sa Toison d’Or, de l’insigne de l’ordre de Saint Ferdinand et des médailles de Somorrostro et Montejurra, deux médailles créées par les carlistes pour célébrer des victoires militaires25.

Cette pratique n’est pas seulement celle des rois et des reines bannis. Hugo a conservé la casquette de Lanvin, l’ouvrier dont il a endossé l’identité lors de son passage de la frontière franco-belge en 1852. Le couvre-chef trône aujourd’hui encore dans une vitrine du musée Victor Hugo, place des Vosges, à côté du faux passeport établi à ce nom. La décoration de sa maison de Guernesey porte aussi l’empreinte du vêtement d’exil : le plafond de l’une des pièces de Hauteville House, « la galerie de chêne », est orné par le manteau très bariolé du réfugié polonais Teleki. Une ceinture d’apparat de cet ancien officier de l’insurrection de 1831 est aussi intégrée au décor de la cheminée du salon rouge.

Si conserver les habits avec lesquels on est parti en exil a souvent une signification avant tout patrimoniale, le geste pose aussi la question du retour d’exil : le vêtement avec lequel on est parti peut être celui avec lequel on souhaite revenir. Antonio Brea évoque ainsi, dans ses souvenirs de la guerre carliste de 1872-1876, le cas du général de brigade Domingo de Egaña qui revient à l’occasion de cette guerre d’un exil de trente ans au Mexique, refusant de rentrer en Espagne sans revêtir l’uniforme dans lequel il avait combattu pendant la guerre de 1833-184026.

Quand le réfugié fait l’habit

La robe Garibaldi

La robe Garibaldi

Source : Godey’s Lady’s Book, Philadelphie, juillet-décembre, 1862, p. 21.

Le cas français est peut-être particulier à double titre car l’exil y est à la fois présent sur la longue durée tout au long du siècle et marqué par la place de la mode et du luxe dans l’économie et la société. Les Français semblent destinés plus que d’autres à exporter à travers l’exil leurs goûts vestimentaires et leurs savoir-faire. Les mémoires de l’Émigration durant la Révolution française fourmillent de récits sur les activités des nobles français obligés de travailler pour survivre et qui exercent dans la mode. Le chevalier de Cosson, ancien écuyer de Marie-Antoinette, devient tailleur puis fabricant de chapeaux de paille27. Mme de Guerchy fait des fichus brodés. Plus généralement, les ateliers de mode, d’accessoires et bimbeloterie transposent sur le plan du gagne-pain d’anciens divertissements de cour ou de salon. Nombreux au xixe siècle sont les réfugiés, hommes et femmes qui reprennent ou apprennent en exil des professions qui touchent à l’habillement. Torcuato González, sergent carliste en exil, trouve ainsi une place en 1875 dans une chapellerie de Bordeaux, avant de s’installer à Angoulême où il se marie et crée un commerce prospère dans ce domaine28.

Les petites annonces qui paraissent dans la presse des exilés témoignent de ces opportunités qui permettent de trouver des ressources alimentaires. L’épopée de la lingère Herminie Cadolle est certes singulière mais elle mêle clairement le politique et le vêtement. Herminie, mariée en 1860, est venue s’installer à Paris, avec son mari, et y travaille comme ouvrière corsetière. Durant la Commune de Paris de 1871, elle participe à l’un des premiers mouvements se réclamant du féminisme, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins des blessés. Elle devient, durant les quelques mois de l’insurrection parisienne, l’amie de Louise Michel, une des grandes figures féminines de ce mouvement et de l’anarchisme français. À la fin de l’insurrection, Hermine est arrêtée et emprisonnée à Rouen puis libérée six mois plus tard. Les années suivantes, elle s’implique dans un comité de soutien aux condamnés de la Commune qui ont été déportés en Nouvelle-Calédonie, elle en est la trésorière. Le 10 novembre 1880, elle fait partie des personnalités et amis qui accueillent Louise Michel de retour de sa déportation.

Elle décide de quitter la France au début de l’année 1887, soit seize ans après la Commune, alors qu’elle fait toujours l’objet de la surveillance policière et qu’elle est conduite à plusieurs reprises devant les tribunaux. Son départ correspond aussi à son parcours de femme : son mari est mort et son fils marié. Elle s’installe seule en Argentine et ouvre une boutique de lingerie à Buenos Aires. Elle ne se contente pas d’être une bonne commerçante, elle devient aussi une innovatrice. Elle a en effet l’idée de couper le corset en deux pour libérer le corps, de rajouter une armature, et crée ainsi le corselet-gorge, ou maintien-gorge, qui deviendra le soutien-gorge. Elle est de retour en France pour présenter ses créations lors de l’Exposition universelle de 1889. Elle dépose ensuite un brevet sur le corselet-gorge en 1898, et participe à nouveau à l’Exposition universelle de 1900. En 1910, elle décide de créer un atelier et une boutique à Paris et quitte définitivement l’Argentine. Outre l’invention de l’ancêtre du soutien-gorge, elle est l’une des premières à utiliser une méthode de vente novatrice pour l’époque et observée aux États-Unis, la vente par catalogue. Ainsi, au plus fort de son succès au tout début du xxe siècle, elle fait travailler plus de deux cents ouvrières dans ses ateliers parisiens, ouvrières qui fabriquent de la lingerie aussitôt expédiée à Buenos Aires, Londres, New York ou Saint-Pétersbourg… La success story est ici exceptionnelle mais dans nombre de parcours, moins spectaculaires certes, la mode est un des secteurs qui permet aux arrivants, qu’ils soient migrants ou réfugiés, de travailler vite et sans un long apprentissage. Les Polonais qui s’installent dans le quartier du Sentier étudié par Nancy Green y fuient à la fois la misère et la répression antisémite des pogroms russes.

Nous avons esquissé en quelques pages les principales fonctions que revêtait l’habit pour les exilés au xixe siècle dans un temps où l’habit révèle plus qu’aujourd’hui les distinctions sociales. Il a au départ une pluralité d’usages avant de devenir un lien avec la patrie et avec le passé. Mais il n’est pas seulement nostalgie et dans la seconde moitié du xixe siècle des vêtements ont incarné la capacité des exilés à mobiliser la mode dans leurs combats. C’est le cas célèbre de la chemise rouge et du poncho, deux attributs vestimentaires que Garibaldi rapporte de ses combats outre-Atlantique29. La camicia rossa devient le signe distinctif des garibaldiens en Italie. Hommes et femmes des deux côtés de l’Atlantique portent alors des chemises rouges, des tabliers et des blouses aux couleurs de son combat. Le poncho, sorte de manteau de lin à filets rouges, devient aussi emblématique. Les magazines de mode britanniques font dans les années 1860 la publicité pour le « Garibaldi overcoat30 ». Créateur de mode l’exilé ? Comment ne pas enjamber le temps et penser au parcours de Sami Nouri, afghan, qui dans sa première collection en 2017 ornait ses robes « de barbelés stylisés pour représenter les frontières ?

Notes

1  Déborah Tant, « Objets et exil : une histoire des mémoires. Retracer les parcours de l’exil par le biais des objets des réfugiés », Master 1, Lille, 20 162 017 ; Olivier Thomas, « Les objets et la condition de migrant », Géographie et cultures [En ligne], 91-92 | 2014, mis en ligne le 5 novembre 2015, consulté le 17 octobre 2019. URL : http:// journals.openedition.org/gc/3420 ; DOI : 10.4000/gc.3420 Alexandra Galitzine-Loumpet « Exil (Objets) », Glossaire des mobilités culturelles, Z. Bernd et N. Dei Cas (eds.), Peter Lang eds. 2014, p. 188-202. Return to text

2  Anne Robin, « Le corps exilé dans le Décaméron », Arzanà [En ligne], 16-17 | 2013, mis en ligne le 16 juin 2015, consulté le 17 octobre 2019. URL : http://journals.openedition.org/arzana/225 ; DOI :10.4000/arzana.225. Return to text

3  Dans son mémoire de Master, Déborah Tant évoque aussi le rôle des objets regrettés : Déborah Tant, « Objets et exil : une histoire des mémoires. Retracer les parcours de l’exil par le biais des objets des réfugiés », M1, Lille, 2016-2017, p. 48. Return to text

4  https://asileurope.huma-num. fr/ressources-iconographiques/lesule-lexile ; https://asileurope.huma-num.fr/ ressources-iconographiques/honore-daumier-le-refugie-politiqueles-bohemiens-de-paris-1841 Return to text

5  Eugenio de Ochoa, « El Emigrado », in Los españoles pintados por sí mismos, Madrid. E. Boix, 1843-1844, vol. 2, p. 318. Nous traduisons. Return to text

6  Ibid., p. 321. Return to text

7  Ibid. Return to text

8  Ibid., p. 322. Return to text

9  Marie Étienne Péroz, « Débuts de soldat. La guerre carliste », La Revue de Paris, 1905, vol. 5, p. 853. Return to text

10  Hugo écrit : « Yvan, Pelletier, Gindrier, Doutre rasèrent leurs moustaches et leur barbe. Versigny arriva à Bruxelles avec un passeport au nom de Morin. Schœlcher s’habilla en prêtre. » Victor Hugo, Histoire d’un crime, partie IV : « La Victoire » ; Chapitre XII : « Les expatriés », coll. « Bouquins », Paris, Robert Laffont, 2002, p. 412. Return to text

11  Ibidem. Barthélemy Terrier, ex-représentant du peuple et proscrit, a obtenu un passeport spécial pour sa femme et lui. Mais son épouse est en réalité… son beau-frère Préveraud. Return to text

12  Charles Dembowski, Deux ans en Espagne et au Portugal pendant la guerre civile, 1838-1840, Paris, Librairie de Charles Gosselin, 1841, p. 2. Return to text

13  Pujol i Ros Joan, Ramon Nolla i Martí : dietari de guerra d’un metge carlí (1872-1876), Barcelone, s. e., 2011, p. 82-84. Return to text

14  Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 4 M 648. Return to text

15  Voir AN F7 12477, lettre du Commissaire spécial de la Police des Chemins de Fer au Ministère de l’Intérieur, 22 avril 1876. Le commissaire s’y plaint que les carlistes paradent en uniforme dans les villes du sud de la France et propose qu’on leur impose l’habit civil. Return to text

16  Archivo Histórico Nacional, Ministerio de Asuntos Exteriores, H 1522, despacho 416. Return to text

17  AN F7 12576, lettre du préfet de la Vienne au ministère de l’Intérieur, 29 août 1876. Return to text

18  Álvarez de Morales y Ruiz Rafael, Recuerdos de un carlista andaluz : un cruzado de la causa, Córdoba, Instituto de Historia de Andalucía, 1982, p. 97. Return to text

19  AN 372 AP 19, Marie de Kergorlay, « Lettre circulaire pour s’unir au vœu laissé par Mme la Duchesse de Madrid en quittant la France », 4 mai 1870. Return to text

20  Delphine Diaz « Un asile pour tous les peuples ? Proscrits, exilés et réfugiés étrangers en France : 1813-1852 », thèse soutenue en 2012, à l’université Paris 1 Panthéon–Sorbonne sous la direction de Christophe Charle et Gilles Pécout, p. 642. Return to text

21  Valentin Guillaume, L’autre exil : trajectoires migratoires et stratégies d’insertion de la Grande Émigration polonaise de 1831 dans I’Ouest de la France, Thèse de doctorat en Histoire, sous la direction de Nancy Green, soutenue en 2016, p. 149. Return to text

22  https://asileurope.huma-num. fr/ressources-iconographiques/jean-baptiste-madou-souvenirs-demigration-polonaise-1834. Return to text

23  Archivo Histórico Nacional, Ministerio de Asuntos Exteriores, H 1833, 1876, despacho 61. Return to text

24  La Ferronnays Guillelmine (de), Mémoires de Mme de La Ferronnays, Paris, P. Ollendorff, 1899, p. 258. Return to text

25  Miguel Ayuso et Francesco Maurizio Di Giovine, « La presenza carlista a Trieste », Tigor : rivista di scienze della comunicazione, 2009, no 2 (luglio-dicembre), p. 197. Return to text

26  Antonio Brea, Campaña del norte de 1873 a 1876, Barcelona, Bibliotheca Popular Carlista, 1897, p. 272. Return to text

27  Sylvie Aprile, Le Siècle des exilés, Paris, Éditions du CNRS, 2010, p. 38. Return to text

28  Álvarez de Morales y Ruiz Rafael, Recuerdos de un carlista..., op. cit., p. 98. Return to text

29  Mischa Honeck, « Garibaldi’s Shirt: Fashion and the (Trans)Formation of Revolutionary Bodies, 1848-1865 », In Transatlantic Revolutionary Cultures, 1789-1861, edited by Helena Toth et Charlotte Lerg, Leiden: Brill, 2017, 140-165. Return to text

30  Riall Lucy, Garibaldi invention of a Hero, Yale University Press, 2007, p. 335. Return to text

Illustrations

  • Cargo

    Cargo

    Photographie © Lucille Strobbe : Cargo est un projet de fiction d’anticipation qui explore les thèmes de la communauté (en tant qu’identité et fonctionnement), mais aussi de l’environnement (son effondrement et sa survie) et de la vérité (dans toute son ambiguïté). Ainsi, la Communauté INO fait l’objet d’un reportage déguisé en mission d’espionnage, dont les nouveaux disciples ont fui la sécurité et fraîcheur d’un gouvernement souterrain pour venir s’exiler à la surface d’une Terre brûlante, envahie par les algues et a priori hostile à toute forme de vie.

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    Photographie © Lucille Strobbe.

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    Photographie © Lucille Strobbe.

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    Photographie © Lucille Strobbe.

  • Honoré Daumier, Le réfugié politique

    Honoré Daumier, Le réfugié politique

    Source : série les « Bohémiens de Paris », Chez Bauger et Cie, Imprimerie Aubert et Cie, 1842. Collection Modes pratiques.

  • La robe Garibaldi

    La robe Garibaldi

    Source : Godey’s Lady’s Book, Philadelphie, juillet-décembre, 1862, p. 21.

References

Bibliographical reference

Sylvie Aprile and Alexandre Dupont, « Se vêtir, partir et revenir », Modes pratiques, 4 | 2020, 344-353.

Electronic reference

Sylvie Aprile and Alexandre Dupont, « Se vêtir, partir et revenir », Modes pratiques [Online], 4 | 2020, Online since 02 July 2024, connection on 16 October 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.750

Authors

Sylvie Aprile

Alexandre Dupont

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