Räsymatto

Les tapis du souvenir en Finlande

DOI : 10.54390/modespratiques.758

p. 386-395

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Crédits : Wilhelmina Lou.

C’est une drôle de sensation pour une Finlandaise que de se trouver face à cet objet si familier dans une boutique parisienne au raffinement épuré. Combien de fois, dans mon enfance, ai-je pu fixer les rayures, caresser du bout des doigts la surface irrégulière ou jouer à une espèce de jeu de marelle en sautillant pieds nus sur les bandes de couleurs d’une pièce similaire ? La tendance qui, il y a quelques années déjà, a conduit ce tapis traditionnel, souvent caché aux confins des maisonnettes de campagne finlandaises, à réintégrer les intérieurs contemporains et urbains a donc atteint Paris.

Il s’agit pourtant d’un objet d’origine plus que modeste, qui incarne à lui seul une économie de pénurie et une douce nostalgie. Un textile de maison qui, peut-être plus que tout autre linge, éveille des souvenirs affectueux chez un grand nombre de Finlandais – et de Suédois pour qui il est aussi cher. Appelés notamment räsymatto – les dénominations varient selon les régions –, ces tapis sont faits de chiffons eux-mêmes faits notamment avec des vêtements familiaux. Ils ont fait leur première apparition sur le sol des habitations finlandaises à la fin du xviiie siècle lorsque la Finlande faisait encore partie du royaume suédois. Contrairement aux peuples de l’Orient pour lesquels la fabrication de tapis noués à la main remontait à plusieurs milliers d’années, les Européens n’utilisaient guère de tapis avant le xixe siècle, à l’exception de la royauté et de la noblesse. D’abord adoptés par les bourgeois, les tapis sont devenus plus courants au sein des foyers paysans finlandais des régions les plus prospères vers la fin du xixe siècle, au même titre que les rideaux, les nappes ou les lampes à l’huile. Ce n’est pourtant qu’au début du xxe siècle, voire dans les années 1920-1930, que leur usage fut généralisé, y compris dans les régions les plus pauvres, grâce à la croissance générale du niveau de vie et à la disponibilité de matières textiles industrielles qui, à terme, devenaient de bons et solides chiffons.

Riepumatto, chanson interprétée par Ragni Malmstén, paroles Asser Tervasmäki,1962

Uusi riepumatto tuotiin lattialle. Monta pientä jalkaa sillä piipertää.
Monta kysymystä tehtiin kutojalle: ‟Äiti, mistä saatiin raita tää ja tää?”
Vastas äiti, että kun hän maton loi, joka mattotilkku hälle tarinoi.
Paljon vanhaa, hiukan uutta, monen muiston kirjavuutta yhteen riepumattoon kätkeytyä voi.

Tää on paita meidän ensimmäisen vauvan. Kuopus-kulta repi viimein rikki sen.
Tuossa kuultaa kuva leikkipuvun hauvan. Myöskin se on ollut perinnöllinen.
Tuokin lappu vihdoin viimein hyljättiin, ennen tärkeä on ollut, niinpä niin:
ettei muuten toimeen tultu, lasten oma äidin kultu siinä vihjaa kaurapuurolautasiin.

Meidän häistämme on kuva albumissa. Sulhon vihkifrakki vihdoin viheriöi.
Mummo silkkiänsä säästi piirongissa, kunnes silkki itse itseänsä söi.
Mummo lähti pari vuotta taaksepäin. Teille äiti jäi, mut äidittä mä jäin.
Tuossa tumma suruhuntu, siinä yhä surun tuntu. Riepumattokin on musta hetkittäin.

Tästä tällaisesta uusi riepumatto pirtin lattialla maaten rupattaa.
Joskus katsojilta naurun kuulee matto, joskus huokauksen vain se kuulla saa.
Jos nuo tummat raidat ottaisimme pois, ei noin kirkkaita nuo vaaleatkaan ois.
Huomaahan sen tämän tästä, ett´ on elo värikästä. Kuinka riepumatto muuta olla vois.

Riepumatto [Räsymatto, tapis de chiffons, ou lirette] Traduction du finnois, par Pirjo Capel

Un nouveau tapis de chiffons a été posé sur le plancher. De nombreux petits pieds le foulent. La tisseuse a reçu de nombreuses questions : Maman, d’où vient cette rayure-ci et d’où celle-là ? La mère répond que pendant qu’elle tissait le tapis, chaque morceau de tissu lui racontait une histoire. Une multitude colorée de souvenirs, beaucoup d’anciens, un peu de récents, se cache dans un seul tapis de chiffons.

Par ici, la brassière du premier né. Le bébé chéri a fini par la déchirer. Ici brille la barboteuse avec son petit chien. Elle était une tradition dans la famille. Ce bavoir-là a fini par être délaissé, même s’il a bien servi en son temps : il était indispensable et nous remémore les assiettes de bébé remplies de gruau d’avoine.

Il y a une photo de notre mariage dans l’album. Le costume du marié commençait à changer de couleur. Grand-mère gardait jalousement son carré de soie dans la commode jusqu’à ce qu’il soit rongé par le temps. Grand-mère nous a quittés il y a deux ans. Vous avez toujours votre mère mais moi j’ai perdu la mienne. Voici le voile de deuil, il rappelle la tristesse. Même le tapis de chiffons porte le noir par endroits.

Voilà les histoires que raconte le tapis de chiffons posé sur le plancher. Parfois le tapis tire les rires des spectateurs, parfois que des soupirs. Si nous enlevons les rayures sombres, nous perdrons la brillance des rayures claires. Les multiples couleurs de la vie s’imposent à nous, le tapis de chiffons ne pourrait donc être autrement.

Un intérieur typique d’une maison rurale finlandaise avant le grand exode rural des années 1960-1970

Un intérieur typique d’une maison rurale finlandaise avant le grand exode rural des années 1960-1970

Source : Collection des images ethnologiques, Direction des musées de Finlande.

Photographie : Ritva Nikkanen, 1961.

Dans la veine d’une longue tradition de textiles de maison variés tissés à partir de chutes de tissus, les tapis de chiffons étaient réalisés sur un métier à tisser à partir de vêtements usagés, découpés en longues bandelettes pour former la trame, et de fil de lin ou de coton en guise de chaîne. Tous les textiles, même les plus usagés, avaient alors de la valeur. Les vêtements en coton, lin ou laine mélangés, souvent déjà portés par plusieurs personnes, ainsi que le linge de lit comme les vieux draps, trouvaient ainsi un nouvel avenir, parfois pour des décennies. Ces tapis étaient d’abord quasiment toujours unis, de tons sombres – noir, gris et marron –, les vêtements et donc les chiffons de couleur étant rares. Par ailleurs, les tissus utilisés étaient, en plus d’être souvent très usés, de qualités et d’épaisseurs différentes, ce qui donnait au tapis une surface irrégulière. Peu à peu, cependant, des rayures horizontales de couleur firent leur apparition, et différentes régions ou maisons se sont mises à développer leurs propres modèles. De fait, en dehors de leur fonction isolante et protectrice, ces tapis ont été dès le départ appréciés pour leur caractère décoratif, pour la capacité à créer une ambiance dans les maisons.

Le tissage était un travail de femme et le savoir-faire du tissage se transmettait de mère en fille avant qu’il ne se transmette ensuite des tisserandes expérimentées aux novices dans des cours donnés par des organisations de femmes.

Vihtori Herttua et sa femme chez eux à Ylistaro dans les années 1930. Le nombre de tapis était une indication de la prospérité de la maison

Vihtori Herttua et sa femme chez eux à Ylistaro dans les années 1930. Le nombre de tapis était une indication de la prospérité de la maison

Source : Collection des images ethnologiques, Direction des musées de Finlande.

Photographie : Aarne Pietinen.

Une femme découpe des vêtements pour la fabrication d’un tapis à Halsua. Tous types de matériaux étaient minutieusement recyclés en tapis de chiffons

Une femme découpe des vêtements pour la fabrication d’un tapis à Halsua. Tous types de matériaux étaient minutieusement recyclés en tapis de chiffons

Source : Collection des images ethnologiques, Direction des musées de Finlande.

Photographie : Matti Poutvaara, 1963.

Les tapis étaient au départ tissés chez soi, pour les besoins de chaque maison qui étaient pour la plupart équipées de métiers à tisser. Les tisserandes se servaient de leur bras et de leurs mains comme instruments de mesure, avec pour principe général « une coudée de fond, un empan de rayures », soit l’équivalent d’environ 45 à 65 centimètres de fond plutôt uni et environ 15 centimètres de rayures de couleur, répété jusqu’à la longueur souhaitée. La largeur des tapis, elle, était régie par la taille du métier à tisser qui, chez les particuliers, ne permettait généralement pas de tisser de tapis de plus de 70 à 80 centimètres de large. En plus des motifs et des harmonies de couleurs, les détails – comme les bords bien droits et serrés – étaient les signes d’un tapis bien fait.

Traditionnellement longs et étroits, les tapis étaient posés au sol côte à côte, voire les uns sur les autres, leur nombre donnant une indication de la prospérité de la maison. Dans les foyers moins fortunés, il arrivait que l’on empruntât des tapis dans des maisons avoisinantes pour des occasions spéciales comme les funérailles. Cette pratique a disparu dans les années 1950-1960 lorsque de plus en plus de fêtes familiales ont été organisées en dehors de la maison, dans des espaces publics. Dans les premières décennies du xxe siècle, de nombreux villages et centres de travaux manuels associatifs ont été équipés de métiers à tisser plus larges pour un usage mutualisé, permettant ainsi la réalisation de grands tapis. En parallèle, le métier de tisserande professionnelle est apparu, permettant notamment à des femmes de gagner leur indépendance en vendant leurs tapis au marché ou en les réalisant sur commande.

Avec le temps et le développement de l’industrie textile, les motifs et les matières des tapis se sont diversifiés, ceux-ci devenant plus colorés et complexes. À partir des années 1920-1930, des concours et des expositions de tapis ont été organisés, des modèles de tapis ont été présentés dans des magazines et des designers textiles ont commencé à concevoir des collections de tapis. Désormais, les modèles n’étaient plus uniquement transmis d’une femme à l’autre au sein de la famille ou du village.

Pendant la dépression des années 1930 et la Seconde Guerre mondiale, les matières textiles étaient si rares qu’il fallut faire preuve d’imagination pour continuer à tisser ces tapis : le papier sulfurisé, les filets de pêche, les sacs de fourrage, tout devenait matière à tisser. Dans les années 1960 et 1970, les sacs en plastique, et notamment les packs de lait en plastique souple, et les collants trouvent leur place parmi les chiffons à tapis, tant on a pris l’habitude de tout recycler.

Bien que le concept même du tapis à chiffons soit intimement lié au manque et à la récupération méticuleuse de matières existantes, leur fabrication a toujours eu un volet créatif. Quels que soient les matériaux utilisés, les tisserandes pouvaient mettre beaucoup de temps à composer les rayures de leurs tapis, à la manière des artistes.

Ces beaux tapis ont été source de souvenirs pour tous ceux qui y posaient leurs pieds. Comme le disent les paroles d’une chanson populaire du début des années 1960, Riepumatto (1962), une des grandes joies procurées par les tapis consistait à reconnaître dans leurs rayures l’origine des chiffons utilisés : « par ici un bout de la chemisette du premier-né, par là une coupure du costume du grand-père »… Les enfants, notamment, étaient intéressés et pouvaient demander à leur mère ou à leur grand-mère d’où venait telle ou telle couleur, ce qui déclenchait des histoires sur l’origine des vêtements familiaux. On les parcourait à la manière des albums de photographies de famille.

Le rituel annuel du lavage des tapis en été, au bord des rivières et des lacs, auquel les enfants participaient souvent, a également été source de souvenirs sensoriels forts pour beaucoup et nombreux sont ceux, du moins dans les générations plus âgées, qui peuvent toujours sentir le parfum du savon à l’huile de pin à l’évocation des tapis de chiffons.

Même la vague d’urbanisation de la Finlande durant les années 1960 ne mit pas un terme à la fabrication et à l’usage des tapis de chiffons, bien qu’il n’y eût pas de place pour des métiers à tisser ni pour les paniers à chiffons dans les appartements des villes. Les tapis de chiffons, récupérés dans la famille, pouvaient alors représenter un lien avec la campagne que l’on avait quittée. Cependant, tandis que le niveau de vie des foyers augmentait et que les modes en matière de décoration intérieure évoluaient, les tapis de chiffons ont été de plus en plus souvent remplacés par d’autres types de tapis de fabrication industrielle, considérés comme plus sophistiqués.

Si les tapis de chiffons étaient autrefois réalisés pour répondre à un besoin et que les secrets de leur fabrication faisaient partie des savoir-faire de chaque maison, l’urbanisation a fait du tissage de tapis un hobby pratiqué comme loisir créatif. Le travail fut considérablement facilité à partir des années 1980 avec l’apparition sur le marché des fils de trame prédécoupés, notamment en jersey de coton. Le principe de l’économie circulaire restait pourtant toujours présent, ces fils de trame tout prêts étant généralement issus du surplus de l’industrie textile, comme les lisières de tissus d’habillement. Pour les puristes, le supplément d’âme d’un véritable räsymatto vient néanmoins justement des chiffons de récupération que l’on a pris le temps de trier et découper. Ils font de chaque tapis, forcément unique, un objet de transmission des souvenirs familiaux. Une allégorie, avec ses rayures parfois sombres, parfois vives, de la vie elle-même.

Tantôt considérés comme trop communs, tantôt redevenus à la mode, les tapis de chiffons ont connu leur dernier regain d’intérêt dans les années 2010. Il combinait deux tendances majeures : le retour du fait-main et le souci environnemental. Le tapis de chiffon est en effet un objet de up-cycling par excellence dont la réalisation permet de réduire, ne serait-ce que symboliquement, les montagnes de vêtements à peine portés que nous accumulons.

Aujourd’hui, ces tapis sont toujours fabriqués à la fois par des professionnels, quelques designers et de nombreux amateurs partout en Finlande. Les cours de tissage se sont de nouveaux remplis de personnes enthousiastes et de tout âge et les tapis de chiffons ont réapparu dans les pages des magazines de décoration.

Helvi Kiiski tisse un tapis à Särkijärvi dans les années 1930. À la campagne, en Finlande, presque toutes les maisons étaient équipées d’un métier à tisser

Helvi Kiiski tisse un tapis à Särkijärvi dans les années 1930. À la campagne, en Finlande, presque toutes les maisons étaient équipées d’un métier à tisser

Source : Collection des images ethnologiques, Direction des musées de Finlande.

Photographie : Pekka Kyytinen.

Références bibliographiques

Hassi, Elina, Räsymatto : nostalgiaa ja nykyaikaa, Helsinki, Karisto, 2013.

Kaski, Heli, Räsymatoissa yhdistyy kaksi 2000-luvun megatrendiä [en ligne]. YLE Uutiset 19.6.2016. [consulté le 20.11.2019] Disponible sur : yle.fi/uutiset/3-8959036

Kaukonen Toini-Inkeri, Kyynärä pohjaa, kortteli raitaa, Helsinki, Akatiimi Oy, 1998.

Räsymaton kudonta [en ligne]. Elävä Perintö [consulté le 20.11.2019]. Disponible sur : wiki.aineetonkulttuuriperinto.fi/ wiki/R%C3%A4symaton_kudonta

Aydemir, Johanna, Maton monet muodot. Dans Aydemir, Johanna, Honkimaa, Outi, Kettula, Suvi, Toivanen, Pirkko (ed.) Suomalaiset käsityöaarteet. Silmukoita, sidoksia ja salusiineja. Helsinki : WSOY, 2012.

Illustrations

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    Crédits : Wilhelmina Lou.

  • Un intérieur typique d’une maison rurale finlandaise avant le grand exode rural des années 1960-1970

    Un intérieur typique d’une maison rurale finlandaise avant le grand exode rural des années 1960-1970

    Source : Collection des images ethnologiques, Direction des musées de Finlande.

  • Vihtori Herttua et sa femme chez eux à Ylistaro dans les années 1930. Le nombre de tapis était une indication de la prospérité de la maison

    Vihtori Herttua et sa femme chez eux à Ylistaro dans les années 1930. Le nombre de tapis était une indication de la prospérité de la maison

    Source : Collection des images ethnologiques, Direction des musées de Finlande.

  • Une femme découpe des vêtements pour la fabrication d’un tapis à Halsua. Tous types de matériaux étaient minutieusement recyclés en tapis de chiffons

    Une femme découpe des vêtements pour la fabrication d’un tapis à Halsua. Tous types de matériaux étaient minutieusement recyclés en tapis de chiffons

    Source : Collection des images ethnologiques, Direction des musées de Finlande.

  • Helvi Kiiski tisse un tapis à Särkijärvi dans les années 1930. À la campagne, en Finlande, presque toutes les maisons étaient équipées d’un métier à tisser

    Helvi Kiiski tisse un tapis à Särkijärvi dans les années 1930. À la campagne, en Finlande, presque toutes les maisons étaient équipées d’un métier à tisser

    Source : Collection des images ethnologiques, Direction des musées de Finlande.

References

Bibliographical reference

Salme Salokannel, « Räsymatto », Modes pratiques, 4 | 2020, 386-395.

Electronic reference

Salme Salokannel, « Räsymatto », Modes pratiques [Online], 4 | 2020, Online since 08 July 2024, connection on 16 October 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.758

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Salme Salokannel

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