Texte

Merci à Salomé Dudemaine, Nina Copon, Mélanie Telle, François Hurteau-Flamand et Alexia Fontaine pour leur témoignage passionné, à Gaspard de Massé et à la maison Balenciaga

Nuit et mémoire s’arbitrent elles-mêmes : nous errons en elles désorientés car elles refusent souvent de confirmer notre vision. Avares, capricieuses, elles libèrent les choses peu à peu.

Etel Adnan, Nuit.

Longtemps, l’historiographie de la mode ne l’a associée qu’à la lumière. De la scène aux flashs des catwalks, l’histoire du costume inventait la mode à l’époque du roi Soleil, entre fastes et élites. Il a pourtant fallu la nuit à la mode pour traverser le temps. La fragilité des textiles nécessite en effet que les archives de mode soient, toujours, des espaces dont la lumière solaire comme artificielle est bannie. Reléguées en sous-sol pour laisser une trace durable, les créations d’un jour dorment paisiblement dans des lits sur-mesure fabriqués par des régisseur·euses, restaurateur·ices et autres spécialistes en conservation préventive des départements Patrimoine et Archives des maisons de mode. Affaiblis par leur passé vivant, les vêtements se distinguent des autres antiquités en ce qu’ils ont été portés, usés par les corps qui les ont essayés, ré-essayés et lavés. Sous terre, à la faveur de la nuit, ces passionné·es assurent la continuité du créateur glorifié. La nuit prolonge l’existence - crée l’héritage de la mode. Le vêtement, mis à l’ombre dans ces chambres froides, poursuit sa vie dans le cadre pseudo-statique de presque-musées. Entre ombre et lumière, l’histoire de la mode oscille ; son héritage, encore plus, omet nombre de ses acteurs·ices. Plongée dans les abysses de la plus flamboyante des modes, au cœur des cryptes animées par ces passeur·euses d’âmes, prolongeant le rêve et sur lequel nous fermons, trop souvent, les yeux.

Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

© Marikel Lahana.

La nuit altère tous les sens1. Les espaces de réserves, nuits factices, aussi. Les portes, blindées, s’ouvrent sur des racks entiers de housses étiquetées. Mais encore faut-il avoir franchi les différentes barrières de badges et d’autorisations préalables. Si l’on ne débloque pas l’alarme en temps et en heure, du gaz est parfois diffusé, pour éviter toute intrusion malvenue. Il faut faire ses ablutions pour accéder au mausolée, pureté exigée : mains propres, sans bijoux, ni vernis. Le temps aussi reste derrière les portes. Une fois à l’intérieur, tout est suspendu. Le climat, d’abord : quelle que soit la saison, la température est toujours la même : 18 degrés, hygrométrie réglée à 55 %. La pratique induit des précautions. Les descriptions de fiches de postes pour travailler dans les archives de mode le mentionnent toujours : « une grande partie de la mission s’exerce en sous-sol » ; « un jour de congé supplémentaire est accordé tous les six mois », car le code du travail considère le fait de ne pas voir la lumière du jour comme une circonstance atténuante. La seule lumière qui s’introduit entre les rayons est artificielle : celle des néons, recouverts d’un film « anti-UV ».

Chaque expédition souterraine ne peut durer trop longtemps, on ne peut pas toujours bien y respirer : munie d’un bipeur qui sonne lorsque le taux d’oxygène, intentionnellement baissé, est trop bas, Mélanie consulte son médecin après quelques jours de mission, inquiète de séquelles irréversibles sur le long terme. Pas d’inquiétude, si elle ne ressent rien les premiers jours c’est que son corps « doit être habitué » ; après tout, elle fait du ski tous les hivers, elle connaît le mal des montagnes. Ces conditions empêchent certes les risques d’incendie, la propagation d’insectes et autres catastrophes ; mais l’hiver, c’est dur – « on rentre la nuit, on ressort la nuit, on n’a pas vu le soleil de la journée ». Alors elle regagne la surface pour « voir le ciel ». En profite pour boire un café, proscrit en bas, le temps de sa décompression, altitude 0.

Entre les allées de cette ville souterraine, le silence est renforcé par le calfeutrage des vêtements rassemblés. Le textile absorbe le son – d’où les tentures habituellement aux murs des studios de musique. La voix se fait alors particulièrement claire entre les archives ; d’ailleurs, on y baisse toujours, spontanément, le ton. Mais ce n’est pas tout à fait le silence. La neutralisation du climat mise en œuvre implique le mouvement d’une quantité d’hélices, d’aspirateurs et d’aérations au bruit sourd.

Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

© Marikel Lahana.

À chaque entrée ou déplacement d’une pièce, Salomé constate l’état de chaque détail, dépouille la carcasse. L’autopsie réalisée servira avant l’envoi d’une de ces grandes robes de haute couture de l’autre côté du globe pour une exposition. En attendant, elle procède à la mise en bière ; soulève ce corps lourd, parfois avec l’aide d’un·e collègue : le pire, ce sont les robes à crinolines, alourdies, encore, par le poids du papier de soie ajouté entre les plissés. Difficile de masquer l’organique de ces vies passées : traces de maquillage, d’urine, de menstruations, maculent les pièces. Alexia raconte même que les brodeuses « brodaient toujours un de leurs cheveux sur les robes de mariée » ; laissaient leur sang couler, en se piquant, entre autres prophylaxies d’atelier. Certaines déformations des pièces, à la poitrine, certaines marques d’usure aux genoux, racontent, encore, le corps ou la silhouette de l’ancien·ne propriétaire.

François aime passer des heures dans les caves de collectionneurs ; lieux « rassurants », il s’y est toujours senti bien. Que l’on croit aux esprits ou non, une chose est sûre : la solitude ne l’a jamais gagné dans ces endroits chargés. Chargés des fantômes de vies passées, qui circulent entre les compactus au moindre mouvement ; les traces d’un vieux parfum, souvent épicé, Shalimar de Guerlain d’une ancienne propriétaire dont la robe, intégrée aux réserves, est trop fragile pour passer par le pressing. Parfois, l’odeur « de vieilles fripes » est pseudo-neutralisée par l’ensemble des matériels de conservation ; l’odeur du neutre, du synthétique non-tissé Tyvek, du film transparent Melinex et autres plastiques – l’odeur « de la rentrée des classes », madeleine de Proust de Salomé. Parfois, certaines pièces, en décomposition, sentent le moisi – mais ça, il faut l’éviter à tout prix. Une moisissure, c’est un champignon pullulant à exclure immédiatement. Le parfum d’une mort assurée, le signe d’une putréfaction que l’on réfute en ces lieux clos.

Il faut prévenir les dégradations, retenir le temps. Ici, le neutre règne en maître : les tiroirs découvrent des boîtes de polypropylène pour les vêtements les plus fragiles, conservés de préférence à plat. Les archivistes mettent parfois des heures à fabriquer, à la main, sur mesure, des cercueils où se figent les traces de ces enveloppes d’existence passées : comme celle de ce corset de cuir particulièrement biomorphique. Des formations spécifiques sont dédiées à l’apprentissage de la conservation préventive, à l’enrobage de mousse blanche et aux roulages de papier de soie, au dépoussiérage des pièces. Puis il faut broder, sur chaque pièce, une étiquette et apposer sur la housse, ou sur la boîte, une fiche attribuant un nom. Une photographie doit suffire à les identifier sans les manipuler – réalisée par un·e photographe, généralement spécialisé·e en natures mortes.

Les spécificités propres à chaque pièce nécessitent une adaptation. Plus la pièce est délicate, plus le sommeil est prolongé et le lit confortable. Pour les pièces en matériaux synthétiques, l’embaumement relève du casse-tête, car elles dégagent des gaz néfastes avec le temps. Dans une boîte à la conception savamment étudiée, soumises à plus forte climatisation, les pièces « instables » sont immédiatement isolées et échappent au rangement traditionnel des numéros d’inventaire. Elles sont triées par matière, jusqu’aux types de peaux, et non par ordre chronologique ou typologique (taille, formes, genre…).

Plus décisive que la question de savoir comment on entre dans la nuit est celle de savoir comment on en sort2. Dès lors, c’est le conservateur·ice qui possède toutes les clés : gardien·e de nuit de ces traces de vies antérieures, qui choisit leur vie après la mort. Car les vêtements sortent, parfois, de leur ombre. Olivier Saillard a longuement décrit les « costumes chauve-souris3 » dont il a eu la charge au Musée de la Mode de la Ville de Paris, jusqu’en 2018, et aujourd’hui, parmi les réserves de la Fondation Azzedine Alaïa. Dès 2012, il inaugure alors une nouvelle forme artistique : le défilé des pièces historiques. Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, il présente la performance The Impossible Wardrobe durant laquelle l’actrice Tilda Swinton défile en portant à bout de bras cinquante-sept accessoires et pièces vestimentaires4. Et si la nuit se meurt à cet endroit où l’on a trouvé des limites5, à trop la restreindre à l’ombre et au sommeil, on n’en oublie la lumière parfois retrouvée, la vie d’après. La lumière dans la nuit, celle des tableaux de Caspar David Friedrich qui figure l’âme mélancolique revêtue d’un clair-obscur jamais monochrome6.

Le noir, espace sans centre de gravité, révèle, parfois, la lumière. Le sommeil est une fausse mort ou l’on fait travailler nos souvenirs – nos rêves – pour les ramener au jour. Les vêtements sont-ils morts, ou vivants ? Les politiques des maisons diffèrent en ce point de celles des musées. Dans ces derniers, les pièces sont rarement sorties et ne se prêtent pas pour un film ; elles pourront seulement servir d’inspiration. En revanche, le musée est tenu de partager sa collection, qu’il conserve à des fins de partage des connaissances7. Du côté des collections privées, les vêtements sont plutôt dans des caves ; ne sont pas régis par des normes, mais restent « des vêtements morts ». Selon les maisons de mode, l’attitude observée est plus complexe : on peut prêter en interne ou à des musées ; faire parfois porter les pièces pour un événement. Le secret est toutefois bien gardé sur ce que comportent leurs archives, par crainte des vols, principalement. La seconde vie des pièces dépend fortement du département auquel est rattaché le patrimoine de la marque – des communicants à la direction artistique, les politiques diffèrent – les trajectoires des vêtements aussi, selon les profils des hiboux8.

Le phénomène de patrimonialisation des maisons de mode a toutefois pour incidence d’orienter les prises de décision vers le fonctionnement de musée : des espaces dédiés à des créateur·rices obtiennent la mention « Musées de France9 » par l’État, des marques placent le patrimoine au cœur de leur visual merchandising jusqu’à inaugurer, dans le cas de l’historique boutique Dior de l’Avenue Montaigne, 2000 m2 « d’espace muséal » accessible aux client·es pour la somme de douze euros. Certaines en viennent, enfin, à créer des pièces directement de pair avec des restaurateur·rices pour « prolonger la durée de vie10 » de chacune. Alors après une période d’exposition, l’objet a de plus en plus droit à sa période de « repos ». Trois mois contre quatre années statiques – bref sursaut de vie. À la différence des musées, les maisons de mode préfèrent montrer l’original pour inspirations. Lors d’un prêt, tapis rouge ou exposition, les pièces sont remises en forme avec un maquillage. La toilette mortuaire a pour but de faire reprendre vie en estompant les stigmates11. Réanimateur·rices, restaurateur·ices spécialisé·es reprennent les coutures, soignent les matières, crèment les cuirs, dépoussièrent subtilement les mailles et comblent les failles, camouflent les cicatrices mais gardent aussi les traces.

Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

© Marikel Lahana.

Entre plongée sous-marine et randonnée de haute-montagne, les réserves sont un lieu où rien ne bouge, et où l’on lutte contre le temps, la lumière et l’humidité pour que chaque chose reste comme elle rentre le plus longtemps possible. La danse macabre de la nuit et des archives est une chanson de gestes, polyphonique ; son rituel est fait de soin et de mains. De la nuit à la mort, de la mort au neutre, les oiseaux de nuit rendent hommage aux pièces. Il faut l’ombre et ses invisibles à la mode pour qu’elle dure. Rêveur·euses d’éternité, la sachant impossible, les archivistes manient les pièces comme des fleuristes avec leurs tiges. Mais c’est en raison de leur mortalité que les choses existent12, écrivait Etel Adnan. Les archives diffèrent de la nuit car elles meublent un environnement bien plus hermétique et où peu de choses se meuvent. Mode et nuit ont de commun l’expérience qu’elles procurent. La nuit n’est pas un objet devant moi, elle m’enveloppe, elle pénètre par tous mes sens (...)13, disait Maurice Merleau-Ponty. Une altération des sens, certes, mais surtout du temps – entre extension et extraction.

En voulant échanger l’âme de leurs pièces contre la vie éternelle, les archivistes luttent contre la mort, jouent de la mort – font un pacte avec le diable. L’odeur du papier neutre et du cuir ancien est semblable au mélange de sang et de javel émanant des boucheries. Nina rêvait de soigner les « morts vivants » dans des archives de mode. Végétarienne, elle a cependant douté de sa vocation le jour où elle s’est sentie en enfer entre les vestes en cuir, « tous ces animaux en fait morts, aplatis et séchés ». Puis elle a retourné le point de vue : autant s’appliquer à créer la plus belle urne possible, être la meilleure thanatopractrice. Pour leur offrir une plus belle mort.

Notes

1 Michaël Foessel, La nuit. Vivre sans témoins, Paris : Autrement, 2018. Retour au texte

2 « Chaque fois se pose le problème de la transition vers un autre régime de l’expérience sensible », Michaël Foessel, La nuit. Vivre sans témoins, Paris : Autrement, 2018, Épilogue « L’adieu à la nuit ». Retour au texte

3 Olivier Saillard, Le Bouquin de la mode, chapitre « La mode au musée », p. 699-710. Retour au texte

4 Morgan Jan, « Mode : le défilé comme performance artistique. Bibliographie sélective », BnF, 2016, URL : www.bnf.fr/sites/default/files/2018-12/biblio_mode_performance.pdf Retour au texte

5 Pierre Reverdy, Le Cercle ténébreux. Retour au texte

6 Voir le catalogue de l’exposition Peindre la nuit, Centre Pompidou-Metz, 2019. Retour au texte

7 Selon la définition de l’ICOM, établie à Prague, le 24/08/2022. Retour au texte

8 « Devenir hibou » est un des chapitres de Michaël Foessel, La nuit. Vivre sans témoins, Paris : Autrement, 2018. Retour au texte

9 Ainsi, le Musée Yves Saint Laurent à Paris et le Musée Christian Dior de Granville. Retour au texte

10 Lancelot Hamelin, « Stéphanie Ovide, Rebroder la transparence » dans Art Press, n° 496, février 2022. Retour au texte

11 Voir le catalogue de l’exposition « Anatomie d’une collection » et notamment la préface d’Olivier Saillard, « Pétales de vie », p. 8-10. Retour au texte

12 Etel Adnan, Nuit, Paris : Éditions de l’attente, 2017. Retour au texte

13 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris : Gallimard, 1945, p. 328. Retour au texte

Illustrations

  • Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

    Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

    © Marikel Lahana.

  • Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

    Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

    © Marikel Lahana.

  • Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

    Exposition Des robes, au-delà du temps, Maison Balenciaga, Journées du patrimoine 2022, siège de Kering, Paris.

    © Marikel Lahana.

Citer cet article

Référence électronique

Jeanne-Léopoldine Claustre, « De la lumière à l’ombre », Modes pratiques [En ligne], 5 | 2023, mis en ligne le 29 janvier 2025, consulté le 16 octobre 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.918

Auteur

Jeanne-Léopoldine Claustre



Jeanne-Léopoldine Claustre est étudiante en Fashion studies. Après un mémoire d’Histoire du Moyen Âge sur le vêtement dans les commentaires bibliques, elle travaille dans les archives du Festival de mode d’Hyères à la villa Noailles, puis au sein du Patrimoine de la maison Hermès dans le cadre du Mastère spécialisé de l’Institut Français de la Mode. Ses récentes recherches portent sur la mode des années 1990-2000 et les problématiques de dématérialisation des supports et d’accélération des temporalités.

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