Chemise dite conjugale, milieu du XIXe siècle, musée Joseph-Vaylet, Espalion (Aveyron).
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Toutes les chemises de nuit ne furent pas des nuisettes sexy ou de vieux T-shirts recyclés. Le musée Joseph-Vaylet à Espalion (Aveyron) expose cette simple chemise de toile de chanvre, punaisée sur le fond d’un lit alcôve rouergat [fig. 1]1. Sur celui-ci, le mannequin d’une femme alitée supporte celui d’un nourrisson emmailloté, posé dans un petit lit à potence. La scénographie du musée associe ainsi la chemise au sommeil et à la maternité. Brodée au fil rouge, l’inscription « Dieu le veut » encadre sur la chemise une fente verticale énigmatique située à hauteur du pubis.
« Une fente bien placée »
Ce type de chemise reste rare dans les collections patrimoniales et il est l’apanage des collections ethnographiques de type « arts et traditions populaires », comme celui d’Espalion, ou des écomusées. Celui d’Esparron-de-Verdon (Provence) par exemple, en possède une qui porte la même devise brodée que la chemise rouergate2. C’est néanmoins cette dernière qui illustre des blogs et forums d’amateurs d’objets insolites, des tableaux Pinterest ou encore des écrits universitaires3. Elle est sans doute une des curiosités du musée fondé en 1974 par Joseph Vaylet au point que ce promoteur de la culture occitane, druide et poète, collectionneur d’objets hétéroclites, y trouva prétexte deux ans plus tard à la publication d’un opuscule consacré à La chemise conjugale4. Cette « promenade humoristique en même temps que folklorique parmi les us et coutumes d’autrefois », illustrée de dessins facétieux, répertorie les appellations données à ce type de chemise (chemise pudique, à chatière, à trou, à ouverture parisienne, à faire un chrétien…) et quelques témoignages de son usage. L’auteur associe la « fente bien placée » de la chemise à la « pudibonderie » chrétienne des XIXe et XXe siècles quant à la sexualité entre époux.
Toute la littérature exploitant l’exemple de cette chemise fendue focalise sur cette particularité qui témoigne du contrôle social et moral des corps durant la nuit et particulièrement de la sexualité au creux des lits. D’aucuns attribuent son invention à la sévère théologie chrétienne du XVIIe siècle5, d’autres à la pudibonderie des religieuses, au XVIIIe siècle6, qui faisaient ainsi percer les chemises du trousseau de leurs pensionnaires destinées au mariage. La fonction de la fente serait de permettre les relations sexuelles entre époux sans que la femme ait à se dénuder. La devise brodée rappelle l’injonction divine de soumission au désir marital. La sexualité doit rester chaste, se limiter à la fonction reproductrice et non à la satisfaction des sens. Tel est le message.
Du fait de cette fameuse fente verticale, les auteurs tiennent en outre pour acquis l’attribution féminine de la chemise d’Espalion. On pourrait ajouter que l’épaisseur de l’ourlet de la fente ainsi que la largeur de l’ouverture peuvent faire penser aux lèvres d’un sexe féminin. Joseph Vaylet publia d’ailleurs dans son livret le patron prélevé sur la chemise [fig. 2]7. La fente mesure 16 cm de long dans une chemise de 98 cm de haut depuis l’épaule, qui devait donc arriver au niveau des genoux ou plus bas. Elle caractériserait, selon le collectionneur, la chemise féminine par rapport à la chemise conjugale masculine d’autrefois qui aurait porté, à hauteur du pubis, un pont-levis ou une petite trappe8. La pudeur s’impose aussi au corps masculin dans la morale de l’époque. Pourtant, mécaniquement, rien n’empêche que cette fente soit celle d’une chemise masculine.
Patron de la chemise conjugale du musée d’Espalion.
Publié par Joseph Vaylet, La chemise conjugale. Historique et anecdotes (1976), s. l., éditions Subervie, p. 8. / Espalion, Musée Joseph Vaylet des Arts et Traditions Populaires, 16-LI28-948.
Une chemise pour la nuit
Mieux que la présence de la fente voire même de la devise brodée, ce sont la structure et la forme la chemise qui identifient, me semble-t-il, son appartenance féminine. Joseph Vaylet date la chemise d’Espalion du milieu du XIXe siècle mais sans relever que la forme de celle-ci correspond à un type de chemise si commun au XVIIIe siècle, que François Alexandre de Garsault en publia le schéma et le commentaire dans les planches de L’Art de la lingère (1771), ouvrage qui témoigne de l’intérêt du Siècle des Lumières pour les arts mécaniques9. À moins qu’elle n’ait été issue du réemploi d’une chemise plus ancienne, la chemise rouergate pourrait donc témoigner du peu d’évolution, en plein XIXe siècle, des formes de ce basique du vestiaire féminin, du moins dans les milieux ruraux.
Elle correspond au modèle dit à la françoise décrit par Garsault. Elle est l’assemblage de deux corps (bandes rectangulaires avant et arrière) sur lesquels sont montées des manches plates, sous lesquelles sont cousues deux paires de bandes latérales taillées en pointe [fig. 3]. Celles-ci donnent de l’ampleur à la chemise féminine alors que le la chemise masculine n’est constituée que de deux simples corps rectangulaires, verticaux et droits10. Deux petites pièces carrées servent de goussets d’aisance sous les aisselles et absorbent la transpiration. Autre particularité des chemises féminines : l’échancrure du col, « plus ou moins profonde », relève Garsault, qu’elles ont toutes. « Il y a des nourrices qui font fendre le milieu de l’échancrure comme le jabot des hommes », ajoute-t-il11. La chemise rouergate comporte bien à l’encolure cette deuxième fente, suffisamment profonde pour permettre le passage d’un sein pour l’allaitement, sans devoir dénuder davantage le corps, et ceci de jour comme de nuit.
Chemise à la françoise.
Chemise B de la planche II de François Alexandre de Garsault, L’Art de la lingère (1771) (détail) / Bibliothèque nationale de France / Gallica et département Estampes et photographie, PET FOL-LA-41
Le port d’une chemise au lit la nuit ne justifiait sans doute pas une forme et des matériaux spécifiques, différents de ceux de la chemise de jour, surtout dans les milieux modestes. La distinction entre la chemise de jour et celle de nuit se généralise au XVIIIe siècle, explique Guillaume Garnier, auteur d’une Histoire du sommeil12. À condition de posséder suffisamment de chemises, il devint d’usage entre 1700 à 1850 de ne pas porter la même de jour et de nuit. La chemise dite de nuit fut dès lors un élément indissociable du repos nocturne. « Cela ne serait pas le fait d’une femme d’ordre », expliquait un cours d’éducation du XIXe siècle13. Jusqu’alors, si dormir nu est attesté par diverses sources, il ne s’agissait pas d’un comportement dominant. Au XVIe siècle, l’expression être « nud en chemise » témoigne d’ailleurs de l’ambiguïté de la perception de la nudité dans l’histoire par rapport à la nôtre14.
Toujours est-il qu’au XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle, l’usage est de porter une chemise au lit, pour l’homme et pour la femme, est désormais établi. La honte du corps se conjuguant alors à l’aura peccamineuse de l’acte sexuel, « la nudité totale renvoie à des pratiques érotiques qui sentent le bordel et dégradent ceux dont on l’exige », écrit Anne Carol15. La sexualité est non seulement incompatible avec la nudité mais aussi avec la lumière qu’elle soit du jour ou artificielle16, ce qui renvoie celle-ci au monde de la nuit et de l’obscurité, du moins dans les normes d’une sexualité considérée comme honnête. Notre chemise fendue rouergate concentre donc à elle seule l’essentiel des tabous et interdits en matière de corps et de sexualité en relation avec la nuit jusqu’à une période avancée du XXe siècle.



