L’amant du bonnet de nuit

Alfred Binet et le fétichisme amoureux

DOI : 10.54390/modespratiques.965

Plan

Texte

Colombine et Séraphin, 2023.

Colombine et Séraphin, 2023.

© Photographie Roxane Missé.

Dans l’histoire des sciences, Alfred Binet a été associé à la mesure de l’intelligence, mais son œuvre est bien plus éclectique et touche à de nombreux domaines. En témoigne son article sur le « Fétichisme amoureux », paru initialement dans la Revue philosophique de France et de l’étranger en 1887 et réédité un peu abrégé un an plus tard dans ses Études expérimentales chez Doin. Né à Nice en 1857, ce fils de médecin est d’abord licencié en droit et admis au barreau de Paris en 1878, mais il démissionne assez vite pour entreprendre des études de médecine, puis de sciences, couronnées par une thèse ès science en 1894 sur le « Système nerveux sous-intestinal des insectes ».

Dans les années 1880, Alfred Binet s’emploie à consolider la psychologie expérimentale naissante. Grâce à Théodule Ribot, fondateur de la psychologie en France, il découvre les travaux associationistes anglais (Stuart Mill et Spencer) et publie ses premières recherches dans sa Revue philosophique de France et de l’étranger dès 1880, tandis que, dans le laboratoire de la Salpêtrière, il s’initie aux côtés de Jean-Martin Charcot et de Charles Féré, à l’étude expérimentale de l’hypnotisme et de l’hystérie. Son article est remarquable en ce qu’il signale l’émergence d’une psychologie sexuelle faisant la synthèse de l’associationnisme et de la psychopathologie bien avant que les idées de Freud ne pénètrent en France.

Dérivé du portugais feitiço (artificiel, sortilège), lui-même venu du latin facticius (factice), le terme de fétichisme apparaît en France au milieu du XVIIIe siècle pour désigner une forme religieuse dite primitive, telle « l’adoration du sauvage ou du nègre pour des arêtes de poisons ou pour des cailloux brillants » résume-t-il avec ce racisme très commun chez les savants de son temps. Il transfère cette notion dans la vie sexuelle en lui donnant un sens très large : c’est le mécanisme qui préside, dans les cas normaux (petit fétichisme), à l’attrait sexuel ou amoureux et, dans les cas pathologiques (grand fétichisme), à la forme particulière que prend la perversion sexuelle.

La psychopathologie consiste à étudier les cas anormaux dans l’espoir d’apporter quelques lumières sur le fonctionnement normal. Mais il souhaite raisonner en psychologue et non en neurologue ou aliéniste, ce qui l’intéresse n’est pas l’étiologie (en l’occurrence la dégénérescence) mais l’étude du symptôme lui-même, de sa formation et de son évolution. Comme il n’est pas médecin, Alfred Binet n’a pas d’observations cliniques en propre, il les emprunte à la psychopathologie sexuelle qui connaît alors un grand essor. Les amants des bonnets de nuit, des clous de soulier, des tabliers blancs et l’inverti distingué proviennent de l’article « Inversion du sens génital » que Jean-Martin Charcot, chef de clinique à la Salpêtrière, détenteur de la chaire des maladies du système nerveux et membre de l’Académie de Médecine et Valentin Magnan, médecin chef du bureau d’admission de l’asile Sainte-Anne ont publié en 1882 dans deux livraisons des Archives de neurologie. Cet article fait entrer les perversions sexuelles et notamment « l’inversion sexuelle » (traduction française du conträre Sexualempfindung énoncé par le psychiatre berlinois Karl Westphal en 1869) dans la psychiatrie française, plusieurs autres publications suivront. Alfred Binet puise à de nombreuses autres sources : l’amant de l’œil vient de l’article de Benjamin Ball « La folie érotique » paru dans L’Encéphale en 1883 et 1887 ; l’amant de la rousseur lui a été communiqué par
Charles Féré, ceux de la main et du costume, respectivement médecin et magistrat, comptent parmi ses relations, il cite aussi les italiens Paolo Mantegazza ou Cesare Lombroso et le russe Benjamin Tarnowski . Mais il emploie aussi une littérature philosophique ou romanesque : Descartes et son goût des « yeux louches », Rousseau et la fessée de Mlle Lambercier ; la « Femme gênante » embaumée de Gustave Droz ; les amants des cheveux ou des mouchoirs décrit par le commissaire Gustave Macé ; l’amant de la bouche d’Adolphe Belot, autant d’hommes poursuivant des femmes de leur assiduité. Seule exception féminine : l’amante de la voix, peinte par Alexandre Dumas fils dans La maison du vent.

Dans cette grande famille de la perversion sexuelle sont toujours à l’œuvre deux éléments : l’hérédité qui constitue un terrain névropathique selon la théorie de la dégénérescence alors en vigueur, et un accident fortuit associé à une excitation génitale, le plus souvent apparu dès la petite enfance. Par la suite, l’individu se livre à des « ruminations ou des rêveries érotiques », soit tout un travail mental associatif pour reproduire l’excitation. Autour de cet accident excitant, viennent se greffer d’autres associations secondaires et le fétiche évolue dans diverses directions : abstraction, généralisation, divinisation. Les préférences sexuelles peuvent ainsi prendre des formes très variées, au gré des circonstances de l’enfance. Ce faisant Alfred Binet relativise considérablement la frontière entre le normal et le pathologique, « tout le monde est plus ou moins fétichisme en amour » ; il invite d’ailleurs chacun à « s’interroger, se disséquer et examiner ce qu’il éprouve ».

Par la suite, Alfred Binet s’engagera plus avant dans la psychologie expérimentale aux côtés de Henri Beaunis qui lui confie en 1890 la direction adjointe du laboratoire de psychophysiologie de la Sorbonne et avec lequel il fondera en 1894 L’année psychologique. Bien que sa contribution sur les perversions se limite à ce seul article, elle joue un rôle fondamental dans l’élaboration de la psychologie sexuelle. Sa théorie offre en effet une alternative à l’explication par la lésion du système nerveux ou la dégénérescence et pose les fondements d’une psychologie sexuelle autonome, attachée à la seule histoire psychique de l’individu. À ce titre, elle nourrit de nombreux débats et rares sont les auteurs qui ne s’y réfèrent pas par la suite. Côté allemand, elle est discutée par Richard von Krafft-Ebing, Albert von Schrenck-Notzing ou Albert Moll, en Belgique ou en France, elle est reprise ou critiquée par Jules Dallemagne, Julien Chevalier, Émile Laurent, Paul Garnier, Emmanuel Régis, Charles Féré ou Henri Legludic. Pourtant le terme de fétichisme a vite perdu le caractère global et explicatif de toute perversion et choix sexuel que lui donnait Alfred Binet pour ne désigner qu’une perversion attachée à un objet ou une partie du corps.

Aujourd’hui, si le vocabulaire de la psychopathologie sexuelle fin-de-siècle demeure (fétichisme, masochisme, sadisme, homosexualité, voyeurisme, etc.), il n’est plus associé à la pathologie.

ARCHIVES

Charcot et Magnan, « Pathologie mentale – Inversion du sens génital », in Archives de neurologie, n°7, janvier-février 1882.

« Observation IV. – Famille d’excentriques : père halluciné, s’essuie le visage avec une peau de lapin ; sœur refusant longtemps le mariage, veut un jour épouser un comédien vieux et laid ; frère mal équilibré, – L…, à cinq ans, érection devant un bonnet de nuit, une coiffe. Plus tard éjaculation au contact du bonnet de nuit. – Frigidité à la première nuit des noces ; devoirs conjugaux remplis à révocation de l’image d’une tête de vieille femme ridée couverte d’un bonnet de nuit. – Émotivité ; crainte des lieux élevés, idées mélancolique, tendance au suicide.

M. L..., âgé de trente-sept ans, d’une bonne constitution, est issu d’une famille d’excentriques. Le père, fort original, très extravagant, très irrégulier dans ses habitudes, mange à toute heure du jour, fait jusqu’à cinq repas, passe souvent ses nuits à lire des romans ou des journaux ; parle avec vivacité, crie dans ses discussions ; et se fait souvent remarquer par des singularités, c’est ainsi qu’il s’essuie la figure avec une peau de lapin. À plusieurs reprises et à des époques différentes, il a eu des hallucinations pénibles la nuit, sans que l’on ait pu les attribuer à l’alcoolisme. La sœur du malade, âgée de trente-huit ans, demeure avec le père, elle n’a jamais eu de disposition pour le mariage, elle a refusé deux partis fort convenables, et un jour étant allée au théâtre, elle a témoigné le désir d’épouser un acteur vieux et très laid qu’elle avait vu jouer, mais qu’elle ne connaissait pas autrement. Un frère, âgé de trente-deux ans, d’une santé physique excellente, est resté rebelle à toute discipline, a fait des études très incomplètes, après avoir essayé vainement de plusieurs métiers, a fini par se faire cocher et a épousé la cuisinière. M. L... était studieux, mais il apprenait avec difficulté. N’ayant pas acquis l’instruction suffisante pour embrasser une profession libérale, il se fit d’abord tapissier, puis imprimeur, plus tard coiffeur, pour devenir enfin clerc d’huissier, clerc de notaire et commis dans une maison de commerce. De tout temps, il a eu la fantaisie d’acheter des bibelots, des objets d’art, et pour satisfaire ses goûts, il se privait des choses les plus indispensables et faisait des économies sur la nourriture et sur les vêtements. Il est d’une timidité extrême, il se trouble et balbutie devant les clients, il est incapable d’écrire devant ses parents ; dès qu’on l’observe, il ne peut plus former les lettres et trace des caractères illisibles. À l’âge de cinq ans, ayant couché pendant cinq mois dans le même lit qu’un parent âgé d’une trentaine d’années, il éprouva pour la première fois un phénomène singulier, c’était une excitation génitale et l’érection, dès qu’il apercevait son compagnon de lit se coiffer d’un bonnet de nuit. Vers cette même époque, il avait l’occasion de voir se déshabiller une vieille servante, et dès que celle-ci mettait sur sa tête une coiffe de nuit, il se sentait très excité et l’érection se produisait immédiatement. Plus tard l’idée seule d’une tête de vieille femme ridée et laide, mais coiffée d’un bonnet de nuit, provoquait l’orgasme génital. La vue du bonnet de nuit seul n’exerce que peu d’influence, mais le contact d’un bonnet de nuit provoque l’érection et parfois l’éjaculation. Par contre, il se souvient qu’à sept ans il était resté absolument réfractaire aux tentatives de masturbation faites sur lui par un de ses camarades d’école. Il n’a jamais recherché les rapports anormaux ; il affirme que la vue d’un homme ou d’une femme nus le laisse absolument froid. Jusqu’à trente-deux ans, époque de son mariage, il n’aurait pas eu de relations sexuelles ; il épouse une demoiselle de vingt-quatre ans, jolie et pour laquelle il éprouvait une vive affection. La première nuit des noces, il reste impuissant à côté de sa jeune femme ; le lendemain la situation était la même lorsque, désespéré, il évoque l’image de la vieille femme ridée, couverte du bonnet de nuit ; le résultat ne se fait pas attendre, il peut immédiatement remplir ses devoirs conjugaux. Depuis cinq ans qu’il est marié, il en est réduit au même expédient, il reste impuissant jusqu’au moment où le souvenir rappelle l’image favorite. Il déplore cette singulière situation qui le force, dit-il, à la profanation de sa femme. Quelquefois, mais à de très rares intervalles, il a des hallucinations la nuit, celles-ci ont déjà fait leur apparition à l’âge de dix ans et il en a eu encore l’année dernière : il voit plus habituellement une bête noire qui veut le saisir au cou. Dès son enfance, il a eu également des accès passagers de profonde tristesse avec des idées de suicide, plus particulièrement de submersion et de pendaison ; il a songé aussi quelquefois à s’empoisonner ; mais il n’a pas le courage, dit-il, de le faire ; il hésite aussi à cause de l’affection qu’il éprouve pour sa femme. Il éprouve également des craintes vives quand il monte sur l’impériale d’un omnibus ; il est pris de vertiges et de nausées, il se voit très élevé, il s’imagine n’avoir rien pour se soutenir et il lui semble qu’il va tomber. Il ne peut, sans de grandes appréhensions, regarder par la fenêtre d’un troisième ou d’un quatrième étage. En passant à côté d’une maison élevée, il craint qu’elle ne s’écroule sur lui.

Chez ce malade, véritable héréditaire, les troubles psychopathiques sont nombreux. Dès l’âge de cinq ans, sans nulle préparation, passivement en quelque sorte, L... est envahi par l’idée maladive et devient l’esclave de l’obsession la plus étrange ; le bonnet de nuit à partir de ce jour, va peser sur toute son existence. Qui peut se douter d’une situation aussi profondément triste, en dehors du malade et du médecin, à qui il fait ses confidences ? Et cependant que de symptômes révèlent chez cet homme la prédisposition morbide qu’il tient de ses parents : hallucinations, obsessions de toute nature, impulsions, craintes imaginaires, émotivité extrême, tendances mélancoliques, idées de suicide ; rien n’y manque. À un examen superficiel, cet homme ressemble à tous les autres, il vit de la vie commune, tandis qu’au contraire tout est chez lui lutte, artifice et contrainte ; chaque minute voit naître un motif nouveau d’angoisse et de perplexité. Voilà l’état maladif. Comment pourrait-on le soupçonner si, partant de l’étude des facultés de l’âme, on s’en tenait aux simples spéculations psychologiques ?

Alfred Binet, « Le fétichisme dans l’amour », La Revue philosophique, juillet 1887.

« Parfois, la perversion de ces sujets est si accusée qu’elle ne laisse pas place à des rapports sexuels normaux. L’amant du bonnet de nuit reste impuissant auprès de sa jeune femme jusqu’au moment où il se représente fortement l’image d’un bonnet de nuit. (p. 163)

[…] Recherchons donc l’accident qui a joué un rôle si grave dans l’histoire pathologique de ces sujets. Le plus souvent, les sujets interrogés ne savent à quelle cause rapporter l’origine de leur aberration, soit que le souvenir du fait ait été effacé par le temps, soit que le fait n’ait jamais été remarqué, soit enfin que le médecin n’ait pas songé à diriger son interrogatoire dans ce sens. Cependant quelques-unes des observations renferment sur ce point des détails de la plus grande importance, qui comblent les lacunes des autres observations.

D’après une remarque faite par tous les médecins, les débuts de la perversion sexuelle sont toujours précoces, et c’est une raison à ajouter aux autres pour expliquer comment tant de malades ne se rappellent pas exactement ce que j’appellerai brièvement l’accident.

Le jeune amant du bonnet de nuit raconte qu’à l’âge de cinq ans il couchait dans le même lit qu’un de ses parents, et que lorsque celui-ci mettait son bonnet de nuit, il avait une érection persistante. Vers la même époque, il voyait se déshabiller une vieille servante, et quand elle se mettait sur la tête une coiffe de nuit, il se sentait aussi très excité et avait une érection. De ce témoignage, il résulte clairement que l’obsession dont il s’agit a une origine très ancienne, puisqu’à cinq ans la vue du bonnet fatidique produisait déjà son effet. Mais on peut en conclure aussi un autre fait, moins bien prouvé, mais très vraisemblable : c’est que l’enfant sentait vers le soir des phénomènes d’excitation sexuelle, et que ces phénomènes se sont associés à la vue d’une vieille femme se coiffant d’un bonnet de nuit, parce que les deux faits ont souvent coïncidé. Une coïncidence de deux faits, une association mentale formée à la suite, à un âge où toutes les associations sont fortes, et chez un enfant dont le système nerveux est déséquilibré, voilà la source de l’obsession. » (p. 166).

Illustrations

Citer cet article

Référence électronique

Sylvie Chaperon, « L’amant du bonnet de nuit », Modes pratiques [En ligne], 5 | 2023, mis en ligne le 08 septembre 2026, consulté le 16 octobre 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.965

Auteur

Sylvie Chaperon



Sylvie Chaperon est professeure d’histoire contemporaine du genre à l’Université de Toulouse Jean Jaurès et membre senior de l’Institut universitaire de France. Elle est spécialiste de l’histoire de la sexualité et de l’histoire du féminisme. Elle a publié récemment : avec Odile Fillod, Idées reçues sur le clitoris Anatomie politique et historique d’un organe méconnu, Paris, Cavalier Bleu, 2022. Avec Adeline Le Grand-Clément et Sylvie Mouysset (dir), L’histoire des femmes et du genre. Historiographie, sources et méthodes, Paris Armand Colin, collection U, 2022. Identifiant Orcid : 0000-0002-4614-7054.

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