Les « invisibles » de la cité grecque antique

À l’écart de la mode, pauvres, rustres et dépendants à Sparte et Athènes

DOI : 10.54390/modespratiques.361

p. 370-379

Outline

Text

Sans titre

Image

© Pablo Grand Mourcel

La cité grecque antique est constituée de populations diverses aux statuts différents. Les lignes de fractures sont multiples : celle du genre, celle de l’urbanité, celle de la grécité, celle de la liberté, la plus forte sans doute. Si les citoyens, mâles et adultes sont, dans nos sources, ceux qui donnent le mieux à voir leur apparence, multipliant par leurs codes vestimentaires, leur allure, leurs gestes, les signes d’appartenance au groupe dominant, d’autres catégories de population (les pauvres, les dépendants ou les rustres) sont minorées par leur statut juridique et social, mais aussi caché, travesti par l’invisibilité de leur mise.

Dans cette « société du regard », c’est d’abord le corps lui-même1 (entretenu, entraîné, nourri, en bonne santé, possédé, moqué, violenté, etc.) qui indique l’identité. Mais il est enrichi de tout ce que l’on peut y apposer (vêtements, bijoux, marques…) ou de la façon dont il peut se tenir2. Toutefois ce sont principalement les vêtements (matière, forme, longueur…) qui qualifient, valorisent ou discriminent. Le modèle de référence est masculin, citoyen et aristocratique. Sa mise, son attitude, ses gestes et ses manières déterminent un idéal corporel (musculature, stature), d’apparence et de comportement.

Comment dès lors apercevoir ceux qui n’appartiennent pas à ce cercle restreint ? Ceux qui n’ont pas le droit de se vêtir et de se tenir comme des citoyens, ceux qui n’ont pas les moyens ou ceux qui ne savent le faire. Tout est affaire de statut (libre ou esclave, citoyen ou non), de niveau social (riche ou pauvre) et de savoir-vivre. Ces hommes, généralement au bas de l’échelle sociale, sont très majoritaires numériquement dans la cité. Pourtant, les sources leur accordent peu de place, encore moins quand il s’agit de leur apparence, toujours stigmatisante. L’invisibilité de ces hommes est celle du regard que la cité porte sur eux. Certes leur nombre les rend omniprésents mais leur mise les disqualifie, les gomme en quelque sorte, les rend « invisibles », rappelant qu’ils ne peuvent quitter le rôle qui leur est assigné, qu’ils sont toujours inférieurs au groupe de référence, particulièrement celui des citoyens les plus fortunés. Ce sont des « invisibles » sociaux qui se perçoivent par des codes vestimentaires autres, la domination dont ils sont victimes s’inscrivant alors dans et sur leur corps. Qu’ils soient pauvres, rustres ou dépendants, leur apparence doit les distinguer en les éloignant du modèle, la ségrégation étant visible immédiatement, faite d’un mélange de déclassement et de dévalorisation.

À l’époque archaïque et classique, du vie au ive siècle av. J.-C., seules deux cités, Sparte et Athènes, sont bien documentées, tant pour leur hiérarchisation sociale que pour la façon de se vêtir, de se parer, de s’afficher. Ce sont deux modèles politiques et sociaux opposés qui utilisent tous deux l’apparence comme affichage identitaire. Qu’ils soient esclaves, soumis à l’autorité du maître, économiquement défavorisés ou méconnaissants des usages, il va s’agir de contourner l’immédiat et l’apparent pour deviner en creux, le manque, l’ombre, la contrainte.

Amphore attique à figures noires, datée vers 510 av. J.-C., peintre d’Antimenès. Collection du musée de Boulogne-sur-Mer

Image

© Photographie de Xavier Nicostrate.

Les dépendants : ceux à qui on refuse la mode

Il existe plusieurs formes d’esclavage selon les lieux et les périodes mais on les réunit sous le terme générique de « dépendants3 », c’est-à-dire les individus privés de liberté, sans reconnaissance sociale. Utiles avant tout pour leurs capacités physiques, ces hommes sont des forces de travail. S’il existe nombre de moyens coercitifs pour marquer la domination, la tenue que leur imposent les dominants, citoyens le plus souvent, les uniformise et les tient dans une certaine forme d’infériorité. Deux types de dépendants apparaissent dans les sources permettant de repérer ceux à qui l'on refuse la mode et les modalités de cette discrimination : les hilotes à Sparte et les esclaves à Athènes.

À Sparte, les hilotes ou dépendants communautaires sont réduits à la condition servile, objets de raillerie, méprisés, humiliés, éventuellement battus ou mis à mort, considérés comme des « moins qu’humains4 ». Leur corps est la marque de leur appartenance collective à la cité et de leur statut inférieur. Les hilotes portent un « véritable uniforme, symbolique de l’appartenance à une population inférieure, méprisée, tenue à l’écart5 ». Myron de Priène, auteur de la fin du iveou du début du iiie siècle av. J.-C., dans ses Messéniaka insiste sur leur apparence physique et vestimentaire :

Ils imposent aux hilotes toutes sortes de conduites empreintes de violence et entraînant une dégradation complète. Ils sont obligés de porter une coiffure en peau et de se vêtir de la dépouille d’une bête (diphthera) ; ils doivent recevoir chaque année un nombre déterminé de coups sans avoir commis aucune faute, pour ne jamais oublier leur esclavage. En outre, s’il en était qui s’élevaient au-dessus de l’apparence physique qui convient aux esclaves, ils étaient punis de mort, et leurs maîtres frappés d’une amende pour n’avoir pas empêché leur croissance6.

Infériorisés par leur statut, la cité spartiate veille à inscrire sur leur corps des marqueurs qui les différencient des homoioi, les citoyens appelés aussi les Semblables. En effet ceux-ci se reconnaissent à l’uniformité de leur apparence, signe politique : leur stature, résultant d’un entraînement depuis l’enfance, les préparant à être des soldats au service de leur cité, leur chevelure, longue et soignée, signe tangible de leur puissance et de leur virilité et enfin le port d’un vêtement simple le tribôn, manteau court, souvent en laine grossière. Un « uniforme » citoyen se retrouve d’ailleurs sur le champ de bataille. Plutarque rapporte que « À la guerre, ils portaient des tuniques de pourpre ; car ils pensaient d’une part, que cette teinte avait quelque chose de viril et, d’autre part, que sa ressemblance avec le sang effrayait davantage ceux qui n’étaient pas instruits de la chose7 ». Un corps maîtrisé à la puissance visible marque l’appartenance au groupe des guerriers valeureux. Au contraire, les hilotes doivent se couvrir la tête d’un bonnet de peau qui cache leur chevelure. La peau de bête rappelle leur proximité avec la condition animale. Ce sont la matière et la forme des vêtements qui importent. Sans apprêt ni confection, la dépouille animale dévalorise celui qui la porte en affichant sa proximité avec la nature et le dénuement. Rien ne rappelle la culture, le tissage, la couleur. Ces parures simples et primaires uniformisent le groupe des dépendants qui ne peut s’individualiser et exprimer une quelconque autonomie de personnalité ou de goût. Les sources montrent d’ailleurs que cette apparence n’évolue pas au cours des siècles, comme le statut dans lequel la cité les enferme malgré des velléités récurrentes de révoltes. Groupe majoritaire démographiquement, il devient en quelque sorte « invisible » en se fondant dans le paysage de la cité.

À Athènes, les dépendants sont objets de circulation commerciale, ce sont des esclaves-marchandises asservis individuellement, propriétés de la cité ou de particuliers. Comme à Sparte, leur mise les identifie au premier regard et les fond dans l’« anonymat » de leur condition. Ils portent un vêtement spécifique, la katonake ou une tunique (chiton) courte8. La katonake, pièce de vêtement de laine épaisse et grossière bordée de fourrure, renvoie là encore à l’animalité, en protégeant à minima le corps tout en le laissant libre de mouvements. La tunique courte a le même avantage, celui d’être pratique et fonctionnel, permettant de ne pas entraver l’action. Ces pièces de vêtements sont à la fois utilitaires et adaptées. Sans apprêt, elles affichent la condition première de ces hommes : être des forces de travail. Bien qu’asservis individuellement, leur costume fait d’eux un groupe tout aussi anonyme que les hilotes à Sparte. Séduction, mise en valeur de soi et reconnaissance sociale leur sont refusées.

Sur les vases et sur les reliefs attiques, l’iconographie montre les esclaves aux cheveux courts, imberbes, de petite taille, avec des vêtements simples. La coiffure traditionnelle de l’esclave est la coupe « au bol » (skaphion) ; son visage est imberbe marquant bien l’éloignement avec le citoyen aux cheveux entretenus, parfois portés longs et la barbe fournie, signes de son statut, de son âge (celui où l’on peut combattre), de sa puissance physique et de sa virilité9. Aux vie et ve siècle av. J.-C., les peintres athéniens, dans des scènes d’armement et de départ à la guerre, donnant à voir les différents statuts de la cité (citoyens d’âges différents, avec leurs mères ou leurs épouses, étrangers, esclaves10). Ainsi sur cette amphore à figures noires du peintre d’Antimenès11, un serviteur – nu et de petite taille – construit la symétrie entre deux citoyens. Tourné vers la droite, il tient le foie d’un animal sacrifié qu’il tend à l’hoplite de droite, afin que celui-ci puisse observer les signes et connaître son avenir. L’homme en armes (cnémides et lance) est dans la force de l’âge, celui où le citoyen combat pour défendre sa cité et sa famille. Son casque relevé laisse voir sa chevelure épaisse et sa barbe fournie. Le bouclier rond (hoplon) se substitue en quelque sorte au corps du soldat ; l’homme et son arme défensive ne font plus qu’un. Le corps du citoyen est entraîné, rompu aux exercices, aisément identifiable à sa stature et sa musculature. À gauche, un homme plus âgé lui tend la main, en signe de salutation mais aussi de lien, sans doute familial. Marqué par ses cheveux blancs et son crâne dégarni, l’homme est un citoyen âgé, pour qui le temps du combat hoplitique est passé. Il salue et encourage sans doute son fils qui, lui, peut encore partir à la guerre. Son statut est marqué par sa posture et sa tenue. Il est vêtu d’un manteau (himation), drapé autour de son corps, laissant son épaule droite dénudée. Son bâton identifie son statut social. Au centre, la petite taille du garçon n’indique pas des mensurations réelles ou la jeunesse, mais renvoie plutôt au statut, à l’opposé du corps citoyen. C’est sans doute un esclave dont la nudité dit aussi le rituel. Point d’himation ou de bâton pour lui, encore moins d’armes. Sa participation au sacrifice marque son appartenance à l’oikos, la maisonnée, mais à une place de subalterne.

Les sources mentionnent plus rarement la possibilité de marquage pour identifier le statut servile12. Ces marques (sphagis, egkauma, stigma) ont des significations variées pouvant révéler l’origine géographique ou suggérer le changement de statut par la trace imposée à un corps symbolisant la prise de possession. Le traitement du corps et de ce qui le pare vise à naturaliser les différences statutaires. L’esclave est réduit à n’être qu’un corps (sôma), une force physique exploitable par celui qui en est le maître, particulier ou collectivité. Il faut que cette domination soit visible : par des vêtements modestes et frustres, par une pilosité contrôlée, par des marquages, une apparence dépréciée, voire animalisée qui renvoie à une identité assignée.

Pauvres et mendiants : ceux qui ne peuvent suivre la mode

La pauvreté (ptocheia) est malaisée à définir13, elle se distingue difficilement de la mendicité, son corollaire. Parfois volontaire comme pour les philosophes, elle touche une part variable des populations, souvent en fonction de la conjoncture. Ceux qui apparaissent dans nos sources sont surtout des citoyens déclassés par les aléas de la vie, un revers de fortune, un héritage dilapidé, des intempéries qui raréfient les récoltes… S’il est peu question de trajectoires individuelles car peu de textes les mentionnent, plusieurs critères identifient les pauvres et les mendiants. Le niveau de fortune entre rarement en jeu, par contre le rapport au corps semble premier. Le pauvre se reconnaît à son physique et à son apparence : il manque de nourriture, il est maigre et faible, il est mal ou peu vêtu, sale aussi. Les vêtements et l’aspect général du corps exposent leur dénuement. D’ailleurs, quand les sources mentionnent des dons faits aux pauvres ou aux mendiants, deux éléments sont récurrents : la nourriture et les vêtements, particulièrement des manteaux (himatia).

Les sources mentionnant les démunis sont peu nombreuses, toutefois chez Homère et au théâtre les mendiants sont des personnages qu’on fait figurer sur scène. Ils sont facilement identifiables par leur apparence générale miséreuse et par les objets caractéristiques de leur condition. Dans la littérature, les pauvres ne le sont pas toujours réellement ; les héros peuvent se travestir un temps, enfilant ainsi une sorte de panoplie aisément reconnaissable. Les multiples transformations d’Ulysse en mendiant, à Troie et à Ithaque, permettent de dessiner une allure et un comportement. Le déguisement14 insiste sur les particularités distinctives d’un déclassement social suffisamment stigmatisant pour qu’elles ne permettent pas de reconnaître le héros. Ainsi pénètre-t-il à Troie pour espionner et préparer la prise de la ville :

« Il s’était tout meurtri de coups défigurants ; il avait, sur son dos, jeté de vieilles loques ; on eût dit un valet dans la foule ennemie. Le voilà dans la ville et dans ses larges rues : il se contrefaisait, jouait le mendiant ; ce n’était pas son rôle au camp des Achéens ! En cet accoutrement, le voilà dans la ville. Tout Troie s’y laisse prendre ; moi seule (Hélène), en cet état, je l’avais reconnu et vins l’interroger15. »

Le travestissement est toujours temporaire, il lui suffit d’un bain offert par Hélène pour reprendre son apparence héroïque. De retour dans sa patrie, le même stratagème est utilisé : ce sont des vêtements qu’il enfile « de tristes habits revêtaient son corps16 », « de mauvais habits (eimata) sur la peau17 » et qui lui permettent de mendier. Pourtant, il est une chose qu’il ne peut travestir, son corps, celui d’un héros à la force physique typique. Arrivé dans son palais, les prétendants de Pénélope qui ont investi les lieux en son absence sont troublés par ce mendiant qui lorsqu’il retrousse ses « loques » (rakesi) dévoile de « grandes et belles cuisses », de « larges épaules », une « poitrine et des bras musclés18 ». La pauvreté d’Ulysse n’est que temporaire, c’est la dernière ruse du héros pour retrouver sa place.

Un petit relief de terre cuite, daté du milieu du ve siècle av. J.-C., provenant de l’île de Mélos19, illustre le retour d’Ulysse à Ithaque et la rencontre avec Pénélope. À gauche, Pénélope est assise, jambes croisées, tête inclinée ; elle est vêtue d’un chiton long et d’un himation, ses cheveux sont retenus dans un foulard (cécryphale). Sous le tabouret, un panier à laine l’identifie comme une épouse, une maîtresse de maison. Face à elle, Ulysse se tient debout, son manteau court (chlamyde) découvre un corps amaigri et ployé par les épreuves, ses muscles saillants renforcent l’émaciation. La tête penchée de Pénélope montre sa tristesse face à cet homme qui apparaît comme un voyageur, un mendiant reconnaissable à son chapeau (pilos) d’où s’échappent ses cheveux longs mal entretenus et son bâton, sa gourde et sa besace. Si son bras est aujourd’hui perdu, on aperçoit cependant sa main qui saisit le poignet de Pénélope en signe de supplication et de reconnaissance.

Le jeu du travestissement dessine ainsi la silhouette des plus pauvres qui échappe aux sources : un corps abîmé et affaibli par un mode de vie précaire, vieilli avant l’heure, crasseux, privé de parure et de soin de soi, d’apparence misérable. Si la condamnation morale n’est pas toujours associée à l’indigence, les maux qui les affligent sont souvent mis en avant comme par Aristophane, dans sa pièce Ploutos, qui oppose à la richesse les traits caractérisant les démunis :

Chrémyle. […] Et toute la flopée des poux, des moustiques, des puces. Ah, n’en parlons pas, ils sont trop, qui nous bourdonnent autour des oreilles, nous harcèlent et nous réveillent pour leur refrain : « tu vas avoir faim ; allons lève-toi ». Et par-dessus le marché, pour vêtements une guenille ; pour lit, une paillasse pleine de punaises qui nous empêchent de dormir ; pour tapis une natte pourrie ; pour oreiller un gros caillou sous la tête ; comme nourriture : au lieu de pain, des pousses de guimauves, au lieu de galette, des fanes de radis ; pour escabeau, le cul d’un cruchon cassé, pour pétrin, le creux d’un baril, démantibulé lui aussi. Le voilà présenté par mes soins, l’étalage de tous les bonheurs fait que les hommes te [Pauvreté] sont redevables.

Pauvreté. — Ce n’est pas ma vie à moi que tu viens de décrire pour la démolir, c’est celle des clochards.

Chrémyle. — Et bien naturellement, n’est-ce pas de la mendicité que nous disons la pauvreté sœur20 ?

Comme dans l’épopée, le corps des pauvres définit la misère : affamé, affaibli, couvert de vermines, vêtements usés, n’ayant pas toujours un logis pour s’abriter ou alors insalubre. Les critères qui définissent leurs habits sont la matière (simple et peu coûteuse, sans doute de la laine ordinaire facile à acquérir), l’état (élimé, vieux, usé, rapiécé), l’absence de couleur. La forme n’est pas toujours précisée (chlaina, himation) que l’on peut traduire par manteau, qui semble servir aussi de couverture, de protection contre les intempéries mais qui abrite aussi toutes sortes de parasites.

Deux éléments distinguent le pauvre du mendiant, du vagabond : le bâton et la besace, marques de la mobilité21. L’un n’est plus le critère distinctif du citoyen, il est à la fois appui pour la marche et arme éventuelle ; l’autre sert à protéger les maigres biens de celui qui est privé de domicile. Si cette panoplie simple (manteau, bâton, besace) permet de reconnaître certains philosophes qui affichent ainsi leur détachement face aux possessions, elle est aussi dans les sources les éléments caractéristiques de la misère.

La pauvreté s’inscrit sur le corps par le manque : de soin, de nourriture, de vêtements. Privés de l’essentiel, même d’être recensés par les textes ou représentés sur les reliefs ou les vases, les mendiants ou les démunis affichent une détresse que le corps traduit en faiblesse, en privation, en ombre. Point de mode non plus pour eux, le manteau, simple pièce de tissu rectangulaire, le bâton, la besace ont toujours la même forme, la même matière et la même couleur, celle de la poussière. Ces laissés-pour-compte de la cité sont en quelque sorte indémodables.

Ulysse déguisé en esclave pour apparaître à Pénélope. Plaque de Milo : Ulysse et Pénélope, milieu du ve siècle av. J.-C., île de Mélos, terre cuite. Musée du Louvre.

Image

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/Hervé Lewandowski.

Les rustres : ceux qui ne savent pas

Il existe une dernière catégorie d’individus que nos sources minimisent mais se plaisent à moquer, les rustres. Citoyens ayant généralement les moyens de se parer, ils n’adoptent pas les manières communes de leur groupe. Leur apparence recoupe alors celle des déclassés sociaux, pauvres ou dépendants. C’est avant tout une absence de savoir-faire et de savoir-être qui les caractérise : ils ne savent pas se tenir ou draper leur vêtement, ils le portent d’ailleurs trop court ou trop long, sale ou usé. Au ive siècle av. J.-C., Théophraste dresse une galerie de portraits dont La Bruyère s’est inspiré. Des éléments sont récurrents pour brosser ses Caractères : vêtements, parures, posture, sociabilité. Ainsi, le Rustre « En s’asseyant, il retrousse son manteau au-dessus du genou, sans souci de laisser apercevoir sa nudité22. » Si se montrer nu en public est autorisé en certains lieux – la palestre et le gymnase – et à certaines occasions – les concours athlétiques –, ici la grossièreté des agissements du rustre les méconnaît.

Le tableau le plus complet est sans doute celui du Répugnant que personne ne se plaît à fréquenter car :

Il ne craint pas, malgré sa lèpre, ses dartres, ses ongles tout noirs de mal, de se montrer en public […]. Il a les aisselles velues comme une bête jusqu’à mi-flanc, les dents noires et rongées […]. Il se mouche en mangeant. Dans un sacrifice, il s’éclabousse du sang de la victime. En causant, il vous asperge de salive. Après avoir bu, il vous rote au nez. Il va dormir dans un lit malpropre aux côtés de sa femme. Au bain, il se sert d’une huile rance. Une tunique épaisse (chitoniskos), un manteau léger (himation) et tout couvert de taches, voilà la tenue qu’il met pour se rendre sur l’agora23.

En creux, un système se dévoile : le corps privé de soins24, l’odeur douteuse, les vêtements mal entretenus, tout est à l’encontre des normes citoyennes et aristocrates. La pilosité mal maîtrisée, l’absence de contrôle rappellent l’animalisation des dépendants. Les mêmes éléments se retrouvent chez les Mesquins qui ne font aucune dépense pour leur parure comme les pauvres :

Ils portent des manteaux (himatia) qui n’arrivent que jusqu’aux cuisses ; un tout petit lécythe d’huile leur suffit pour leurs onctions ; ils se font tailler les cheveux ras, et ne se chaussent qu’à partir de midi ; et quand ils portent leur manteau (himation) chez le foulon, ils lui recommandent de n’y pas ménager l’argile, afin qu’ils prennent moins rapidement les taches25.

Comme le Mesquin, le Parcimonieux contrôle ses dépenses :

Il porte des chaussures toutes rapetassées et dit « cela vaut de la corne ! » À son lever, c’est lui qui balaie la maison et fait les lits. (Au théâtre) il s’assoit sur un vieux manteau, retourné à l’envers, qu’il a lui-même apporté26.

Le manteau lui sert à tout : vêtement, mais aussi coussin qu’il peut transporter lui-même, car il se passe aussi de l’aide d’un esclave. Ce n’est pas le dénuement subit qui contraint cet homme à la privation du confort et du bien-être mais son avarice. Toutefois, au niveau des apparences, la similitude est frappante, le vêtement ou les chaussures affichent le laisser-aller, la négligence ou le besoin. Difficile d’apercevoir ceux que les sources ignorent ou négligent. Laissés-pour-compte de la réussite, masse dépendante ou personnages qui ne se plient pas aux règles communes, ils ont portant en commun une apparence qui les distingue : leur corps ne porte pas les marques de l’entraînement sportif et de la guerre, mais au contraire les stigmates de la misère, vieilli avant l’heure, avili par le travail ou exposé par les mauvaises manières. Peu de parures pour les couvrir, toujours simples et utilitaires, pas de bijoux, pas de parfums. Si la présence de ces « sans mode » est essentielle au fonctionnement économique et social de la cité, ils sont rejetés à ses marges, infériorisés, minimisés, occultés par une esthétique normative des élites qui leur est refusée ou qu’ils refusent. L’invisibilité sociale se perçoit dans et sur les corps, elle s’y inscrit. Plus qu’une mode, celle de l’élite, c’est une uniformisation qui est imposée par les dominants ou par les conditions économiques.

1 J.-M. Bertrand, « À propos de l’identification des personnes dans la cité athénienne classique », dans Individus, groupes et politique à Athènes de

2 L. Bodiou, F. Gherchanoc, V. Huet, V. Mehl (dir.), Parures et Artifices, le corps exposé dans l'Antiquité, Paris, L’Harmattan, 2011.

3 J. Andreau, R. Descat, Esclave en Grèce ancienne et à Rome, Paris, Hachette, 2006, p. 13-27.

4 J. Ducat, Les hilotes, BCHsupplément XX, 1990, p. 111. Pour la mise à mort possible des hilotes lors de la cryptie, voir J. Ducat, Spartan

5 J. Ducat, Les hilotes, BCHsupplément XX, 1990, p. 112.

6 Myron, Messéniaka apud Athénée XIV, 657 d.

7 Plutarque, Apophtegmes, 238f, Institutions 24.

8 Cf. scholie à Aristophane, Assemblée des femmes, 724 « Katonaké : c’est un manteau (himation) bordé en bas de fourrure, c’est-à-dire de peau de

9 P. Brulé, « Bâtons et bâton du mâle, adulte, citoyen », dans Gestuelles, Attitudes, Regards. L’expression des corps dans l’imagerie antique,L. 

10 F. Lissarrague, « Autour du guerrier », La cité des images, religion et société en Grèce antique, Paris – Lausanne, 1984, p. 35-47 et L’Autre

11 Amphore attique à figures noires, datée vers 510 av. J.-C., peintre d’Antimenès, Musée de Boulognesur-Mer, 2003.2.39AN100.

12 L. Renaut « “Mains peintes et menton brûlé” : la parure tatouée des femmes thraces », dans L. Bodiou, Fl. Gherchanoc, V. Huet et V. Mehl (dir.)

13 E. Galbois, S. Rougier-Blanc, La pauvreté en Grèce ancienne. Forme, représentations, enjeux, Ausonius, Bordeaux, 2014 ; voir en particulier E. 

14 M.-C. Villanueva-Puig, « La pauvreté dans la culture visuelle des Grecs anciens », Ktèma, 38, 2013, p. 89-115.

15 Homère, Odyssée, IV, 244-248 (trad. CUF).

16 Homère, Odyssée, XVII, 203.

17 Homère, Odyssée, IX, 72-73.

18 Homère, Odyssée, XVIII, 66-69.

19 Paris, Musée du Louvre CA 860. Voir pour ce type de reliefs, V. Jeammet, « Le costume grec à travers les figurines en terre cuite. Reflet d’une

20 Aristophane, Ploutos,532-542 (trad. CUF).

21 P. Brulé, « Hipparchia prend l’habit de philosophe », dans Vêtements antiques. S’habiller et se déshabiller dans les mondes anciens, F. Gherchanoc

22 Théophraste, Caractères, 4, 7 (trad. CUF).

23 Théophraste, Caractères, 19, 2-8.

24 L’onction d’une bonne huile doit rendre la peau brillante et odorante, cf. L. Bodiou, V. Mehl, « À fleur de peau : anthropologie olfactive du

25 Théophraste, Caractères, 10, 14 (trad. CUF légèrement modifiée).

26 Théophraste, Caractères, 22, 11-13.

Notes

1 J.-M. Bertrand, « À propos de l’identification des personnes dans la cité athénienne classique », dans Individus, groupes et politique à Athènes de Solon à Mithridate, J.-C. Couvenhes, S. Milanezi (dir.), Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2007, p. 201-214.

2 L. Bodiou, F. Gherchanoc, V. Huet, V. Mehl (dir.), Parures et Artifices, le corps exposé dans l'Antiquité, Paris, L’Harmattan, 2011.

3 J. Andreau, R. Descat, Esclave en Grèce ancienne et à Rome, Paris, Hachette, 2006, p. 13-27.

4 J. Ducat, Les hilotes, BCH supplément XX, 1990, p. 111. Pour la mise à mort possible des hilotes lors de la cryptie, voir J. Ducat, Spartan education: youth and sociéty in the classical Period, Swansea, Classical Press of Wales, 2006, p. 319-329.

5 J. Ducat, Les hilotes, BCH supplément XX, 1990, p. 112.

6 Myron, Messéniaka apud Athénée XIV, 657 d.

7 Plutarque, Apophtegmes, 238f, Institutions 24.

8 Cf. scholie à Aristophane, Assemblée des femmes, 724 « Katonaké : c’est un manteau (himation) bordé en bas de fourrure, c’est-à-dire de peau de bête. D’où chiton servile, indigne d’un homme libre ».

9 P. Brulé, « Bâtons et bâton du mâle, adulte, citoyen », dans Gestuelles, Attitudes, Regards. L’expression des corps dans l’imagerie antique, L. Bodiou, D. Frère, V. Mehl, Rennes, PUR, 2006, p. 75-84.

10 F. Lissarrague, « Autour du guerrier », La cité des images, religion et société en Grèce antique, Paris – Lausanne, 1984, p. 35-47 et L’Autre guerrier. Archers peltastes, cavaliers dans l’imagerie attique, Paris, 1990.

11 Amphore attique à figures noires, datée vers 510 av. J.-C., peintre d’Antimenès, Musée de Boulognesur-Mer, 2003.2.39AN100.

12 L. Renaut « “Mains peintes et menton brûlé” : la parure tatouée des femmes thraces », dans L. Bodiou, Fl. Gherchanoc, V. Huet et V. Mehl (dir.), Parures et artifices, le corps exposé dans l’Antiquité gréco-romaine, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 191-216.

13 E. Galbois, S. Rougier-Blanc, La pauvreté en Grèce ancienne. Forme, représentations, enjeux, Ausonius, Bordeaux, 2014 ; voir en particulier E. Galbois, S. Rougier-Blanc, « La pauvreté en Grèce ancienne, un faux sujet de recherche ? », p. 13-23. J.-M. Roubineau, « Mendicité, déchéance et indignité sociale dans les cités grecques », Ktèma, 38, 2013, p. 15-36.

14 M.-C. Villanueva-Puig, « La pauvreté dans la culture visuelle des Grecs anciens », Ktèma, 38, 2013, p. 89-115.

15 Homère, Odyssée, IV, 244-248 (trad. CUF).

16 Homère, Odyssée, XVII, 203.

17 Homère, Odyssée, IX, 72-73.

18 Homère, Odyssée, XVIII, 66-69.

19 Paris, Musée du Louvre CA 860. Voir pour ce type de reliefs, V. Jeammet, « Le costume grec à travers les figurines en terre cuite. Reflet d’une société démocratique ? », dans Costume et société dans l’Antiquité et le haut Moyen Âge, Fr. Chausson, H. Inglebert (dir), Paris, 2003, p. 25-36.

20 Aristophane, Ploutos, 532-542 (trad. CUF).

21 P. Brulé, « Hipparchia prend l’habit de philosophe », dans Vêtements antiques. S’habiller et se déshabiller dans les mondes anciens, F. Gherchanoc, V. Huet (éd.), Paris, éd. Errance, 2012, p. 105-111.

22 Théophraste, Caractères, 4, 7 (trad. CUF).

23 Théophraste, Caractères, 19, 2-8.

24 L’onction d’une bonne huile doit rendre la peau brillante et odorante, cf. L. Bodiou, V. Mehl, « À fleur de peau : anthropologie olfactive du corps grec », dans Le corps, Ph. Guisard, Chr. Laizé (éd.), Paris, Ellipses, 2015, p. 76-100.

25 Théophraste, Caractères, 10, 14 (trad. CUF légèrement modifiée).

26 Théophraste, Caractères, 22, 11-13.

Illustrations

Sans titre

Sans titre

© Pablo Grand Mourcel

Amphore attique à figures noires, datée vers 510 av. J.-C., peintre d’Antimenès. Collection du musée de Boulogne-sur-Mer

Amphore attique à figures noires, datée vers 510 av. J.-C., peintre d’Antimenès. Collection du musée de Boulogne-sur-Mer

© Photographie de Xavier Nicostrate.

Ulysse déguisé en esclave pour apparaître à Pénélope. Plaque de Milo : Ulysse et Pénélope, milieu du ve siècle av. J.-C., île de Mélos, terre cuite. Musée du Louvre.

Ulysse déguisé en esclave pour apparaître à Pénélope. Plaque de Milo : Ulysse et Pénélope, milieu du ve siècle av. J.-C., île de Mélos, terre cuite. Musée du Louvre.

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/Hervé Lewandowski.

References

Bibliographical reference

Lydie Bodiou Véronique Mehl, « Les « invisibles » de la cité grecque antique », Modes pratiques, 2 | 2017, 370-379.

Electronic reference

Lydie Bodiou Véronique Mehl, « Les « invisibles » de la cité grecque antique », Modes pratiques [Online], 2 | 2017, Online since 28 March 2023, connection on 26 May 2024. URL : https://devisu.inha.fr/modespratiques/361

Author

Lydie Bodiou Véronique Mehl