Sur le tournage de Frau im Mond [La femme sur la Lune, 1928] qui dresse l’un des premiers portraits cinématographiques d’une aventure dans l’Espace, Fritz Lang s’offre les conseils d’Herman Oberth, pionnier allemand de l’astronautique. Grâce à ce dernier, plusieurs des propositions avancées dans le film quant au déroulé de la mission lunaire et à l’aspect d’un véhicule capable de quitter l’atmosphère sont construites sur des bases plausibles, en phase avec les connaissances les plus pointues de l’époque. Sur les costumes pourtant, le réalisateur n’entend pas transiger. Oberth sait que l’absence d’atmosphère, le manque d’oxygène et les températures extrêmes qui règnent sur la Lune imposeraient à tout explorateur terrien de revêtir un vêtement spécial. Mais Lang, qui tourne un film muet, ne peut se résoudre à couvrir le visage et le corps de ses acteurs. Ainsi commence l’histoire d’une aventure sur la Lune où l’équipage visite les sols et atmosphères sélénites en pantalon de coton, chemisette et veston.
Entre la diffusion des premières thèses sur la possibilité d’un vol habité pour une mission extraterrestre et un certain goût pour la vulgarisation spectaculaire à destination du grand public, les illustrateurs européens tâtonnent depuis la fin du xixe siècle sur les contours à donner au vêtement spatial. En France, les planches illustrées dans les romans destinés à la jeunesse tels que Voyage dans la Lune avant 1900 d’Arthur de Ville-d’Avray ou De la Terre à la Lune de Jules Verne [image 1 & 2], affirment avec candeur que, s’il est évident qu’un voyage vers la Lune nécessite un certain nombre de préparatifs, un changement de vêtement ne semble pas en faire partie. Au même moment pourtant, quantité de fabricants s’échinent à inventer des vêtements coloniaux pour affronter les tropiques. Mais si l’exploration des mondes terrestres doit attiser la curiosité romantique des lecteurs, la visite des autres mondes, dans le cadre des ouvrages de science populaire, est souvent présentée comme une expérience d’avant-garde se voulant presque raisonnable, à rebondissements, mais jamais trop effrayante. Sur la Lune, d’ailleurs, l’habit terrien paraît suffire, qu’il soit un accoutrement complet de gentilhomme dans le cas de Monsieur Baboulifiche chez Ville-d’Avray, ou un costume bourgeois pour Michel Ardan, le héros de Verne. Ce dernier, pourtant, ne sortira pas de son obus pour descendre sur la Lune, l’histoire ne précise donc pas si Jules Verne, très au fait des sciences spatiales, avait prévu un vêtement spécial pour son héros en cas de sortie de son véhicule. L’écrivain, qui se souciait très sérieusement de la plausibilité de son récit, ne s’est jamais risqué à décrire une telle hypothèse.
1 Coucher de terre sur la Lune. Voyage dans la lune avant 1900, A. de Ville d’Avray, Jouvet & Cie Éditeur, Librairie Furne, 1892.
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2 Montaut, Henri de, « L’intérieur du projectile », dans Jules Verne, De la Terre à la Lune, 1868.
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Avec le soutien de Camille Flammarion, célèbre chantre de la vulgarisation astronomique, Guillaume Le Faure et Henri de Graffigny sont restés moins prudents. En témoignent leurs Aventures extraordinaires d’un savant russe sur la Lune, qui, en 1888, après Lucien de Samosate, Cyrano de Bergerac ou encore Edgar Poe, s’inscrivent dans la lignée du roman scientifique tout entier basé sur l’idée d’un voyage dans l’espace.
Jusque-là pourtant, « c’était l’imagination qui jouait le plus grand rôle – presque le seul – dans les excursions idéales. Désormais, la science, plus avancée, peut servir de base solide pour de telles compositions [si] les faits révélés par les merveilleuses découvertes télescopiques de notre temps [encadrent] l’affabulation ingénieuse des auteurs1 ». Cependant, les récentes découvertes convoquées par Flammarion concernent principalement la géomorphologie de notre satellite et n’empêchent pas les auteurs de ce roman de jeunesse d’imaginer une capitale sélénite sur la face cachée de la Lune (Maoulideck) où une salle est mise à disposition des voyageurs dans l’attente d’un congrès local. Ici patiente Séléna, seule femme de l’équipage, pendant que les débats vont bon train sur la suite des opérations à mener [3]. Presque en pleine page, l’illustration qui présente l’héroïne a de quoi interpeller le lecteur, puisque dans l’ouvrage elle est la seule image à ne pas être en format paysage. Séléna y est représentée assise sur une banquette, sans qu’aucun autre élément que le ciel étoilé ne précise le lieu dans lequel elle se trouve. Une partie des vêtements et des accessoires qu’elle porte soutiennent en revanche le récit, en signifiant de manière explicite l’étrangeté de l’environnement dans lequel elle se trouve et qui l’oblige à porter un masque scellé à son vêtement et couvrant l’ensemble de sa tête et de son cou. Elle ne respire que par l’intermédiaire d’un tuyau relié à l’arrière de son corps. Si ces accessoires semblent décrire les difficultés à respirer dans le milieu spatial, le reste de sa mise correspond aux tenues ordinaires des femmes de l’époque que les illustrateurs de l’ouvrage lui attribuent dans les petits dessins des pages précédentes : une robe et un long manteau boutonné, de petits bas couvrant les mollets et une paire de souliers à légers talons.
3 Georges Le Faure et Henry de Graffigny, Aventures extraordinaires d’un savant russe, Vol. I, La Lune, Dessins de L. Vallet, Henriot, etc., Edinger, 1888.
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Avec cette illustration se manifeste toute l’ambiguïté du vêtement spatial fictif à l’aune des découvertes en astronomie. Comment concilier le goût du récit et l’attachement de la science-fiction à extrapoler le monde contemporain et ses découvertes2 ? L’espace est un environnement extrême par excellence, façonné à la fois par les projections que l’on peut y concevoir en se basant sur des hypothèses plausibles, et par les fictions que l’on peut imaginer. Il devient évident au début du siècle que l’Homme, s’il entend se rendre dans le vide spatial ou sur les autres planètes, devra affronter des conditions climatiques extrêmes, des atmosphères irrespirables et des reliefs modelés par des climats extraordinaires. Le costume terrien se raréfiera dans les illustrés, en particulier dans les pulp magazines de science-fiction lancés au début des années 1920 par Hugo Gernsback3. « Every inventor must be a prophet4 » affirme l’éditeur dès 1923 sur la couverture d’un numéro spécial de la revue Science and invention consacré à la science-fiction, où un spationaute voyage en antigravitation dans un ciel tout de fiction, flottant entre Saturne, des petites lunes, une éclipse et une myriade d’étoiles [4]. Dans la lignée de Le Faure et Graffigny, son habit est, quant à lui, encore inspiré par des tenues terriennes. Il fait écho aux habits de voyageurs : un pantalon à pince et une veste avec des bottes de couleur beige orangée. Il porte cependant une paire de moufles contre les grands froids du vide intersidéral et sa tête est couverte d’un scaphandre vitré, harnaché à un système métallique encadrant son buste. Les années 1930 consacrent l’uniforme comme norme vestimentaire de l’aventurier des mondes de l’espace, peu importe le climat qu’il affronte [5, 6, 7]. Mais dès 1939, la science-fiction gernsbackienne, en écho aux élaborations savantes du milieu astronautique, se penche sur la question du Space suit et s’attache à décrire avec sérieux les outils et technologies nécessaires à la constitution d’un costume efficace pour une aventure d’exploration spatiale [8]. Écrivains et chercheurs adoptent et fixent définitivement le principe d’une combinaison, qui couvre le corps dans son entier pour le protéger des conditions extrêmes, et qui contient les outils nécessaires à son voyage [9]. Sur les images de supports culturels vernaculaires, elle est tantôt métallique, tantôt dans un tissu épais, mais elle sied autant à celui qui affronte les mondes des grands froids [10], au spationaute en pleine sortie extravéhiculaire au cœur du vide spatial [11 & 12], qu’au mystérieux serviteur des pompes funèbres interplanétaires [13] et au bagnard de l’espace [14]. En témoigne aussi cette étrange image de deux spationautes se préparant des œufs au plat sur Mercure : à gauche, le gris bleuté du froid glacial, à droite, les chaleurs rougeâtres d’un climat désertique et aride, tandis qu’au centre, nos deux héros semblent idéalement à l’abri de tout excès climatique grâce à leurs combinaisons [15]. L’idée même que des saisons puissent exister sur les autres planètes semble rarement soulevée dans les récits d’exploration illustrés. L’astronomie balbutiante entreprend d’abord de dégager les caractéristiques principales de chaque planète et de ses satellites, mais dans de rares images comme celle-ci, la dualité entre les faces ensoleillées des objets célestes et leurs faces cachées permet d’imaginer une alternance climatique.
4 Scientific Fiction Number, Science And Invention, 1923.
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5 Wonder Stories Quarterly, v4 #2, hiver 1933.
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6 Wonder Stories Quarterly, v5 #6, janvier 1934.
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7 Kolonien auf der Venus? Die Woche, 24 février 1934, illustration Oswald Voh.
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8 Amazing Stories, v13 #6, juin 1939. Illustration Frank. R. Paul
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9 Space Suit, John Chuckman non-sports trading cards Topps Space (aka, Target Moon) n°13, 1957
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10 Couverture de Les premiers hommes sur la lune, H. G. Wells, Mercure de France, 1964. Illustration d’après l’affiche du film par Nahtan Juran.
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11 Richard von Grünberg, sans titre, dans Otto Willi Gail, Hans Hardts Mondfahrt, Stuttgart, Union, 1928. Source : archive of Hermann-Oberth-Raumfahrt Museum.
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12 Murray Leinster, Space Tug, Pocket Books 1037, 1954, couverture par Robert Schulz.
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13 Fantastic, Octobre 1955.
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14 The Magazine of Fantasy And Science Fiction, mars 1954.
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15 Mercury’s Amazing Climate, Topps Space Cards n°77, 1957.
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Ainsi, dans la mode spatiale, il suffirait de décliner en une variation de couleurs et de tailles un équipement vestimentaire d’un seul tenant, systématisé par le principe d’une combinaison. Entre la fin du xixe siècle et les années 1960 qui consacrent la mission Apollo et transforment la projection populaire des autres mondes, les images imprimées destinées au grand public montrent cependant que des modes vestimentaires, parfois bizarres, peuvent s’inviter dans l’aventure de l’affrontement entre le terrien et les environnements inhospitaliers d’autres mondes [16]. En retraçant dans ses grandes lignes l’histoire de la combinaison spatiale comme uniforme protégeant de tous les climats, on constate une variation à partir d’un motif répété, qui s’explique autant par la provenance culturelle du vêtement choisi que par ses adaptations diverses aux mondes dépeints. Souvent donc, le costume spatial est sobrement inspiré de la tenue des aviateurs du début du xxe siècle ou, tel qu’il se développe dans le champ de la recherche, dessiné au gré des inventions à destination des records de vitesse en vol et d’altitude, et, lorsqu’elle est normée, certains poncifs se répètent dans la mode spatiale. À travers les images, le lecteur plonge dans la culture visuelle de l’alpiniste ou du scaphandrier marin qui, ensemble, ont créé depuis xixe siècle, le parangon de l’aventurier éclairé, capable de prévoir des excursions dans un milieu hors du niveau zéro de la Terre, hors des sentiers domestiqués où l’air se respire différemment et où nos corps modifient leur effort. Mais, au cœur des images publiées dans les récits et magazines destinés au nouveau jeune public, il admire tout autant des personnages portant sur leur combinaison un slip de superhéros que la science-fiction a propulsé sur les autres planètes [17], il affronte les conditions climatiques extrêmes des autres mondes en peau de bête, en toge romaine, ou à moitié nu, pourvu que l’esthétique vestimentaire exalte le récit d’aventure. Reste donc que le rapport entre la mode spatiale et l’environnement climatique, auquel les spationautes sont confrontés durant la longue histoire de la science-fiction, ne relève pas de l’évidence ou d’une logique systématique. Le costume s’harmonisera dans les space-fictions télévisuelles au début des années 1950 et jusqu’à la fin des années 1960 en s’inspirant de l’uniforme d’un cadet de la police devenue interstellaire dans les magazines imprimés. Au début du xxe siècle, il disparaît des ouvrages de science populaire et s’épanouit dans le registre de la science-fiction, à travers une grande diversité de tenues qui caractérisent plus la personnalité des héros et les péripéties qui l’attendent que le climat qu’ils affrontent.
16 Fantastic Universe, mars 1959.
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17 Space Happy, livre de coloriage, 1953.
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Un scaphandre aux couleurs des autres mondes
L’environnement spatial est caractérisé par un vide presque total et des températures extrêmes. Le scaphandre y est porté par les astronautes lors de sorties dans l’espace ou sur la surface des autres mondes pour permettre leur survie et assurer leur protection thermique. Il apparait comme un micro-climat lui permettant d’affronter des milieux a priori peu favorables dont les illustrations dressent un album exubérant, ainsi ces planètes glaciales où le vêtement souple de l’alpiniste est associé au scaphandrier. Un tissu de couleur vive, souvent rouge, qui tranche avec la pâleur du sol enneigé de blanc, servira aux héros pour se reconnaître et symbolise la vigueur des marcheurs [18-19]. D’autres fois pourtant, un peu de fourrure ou une bonne paire de skis peuvent sembler plus utiles pour servir la narration [20-21]. Dans nombre de cas, le dynamisme est accentué par un dispositif de propulsion intégré à la tenue des explorateurs de l’espace.
18 Couverture de Pour les diamants de la Lune, H. de Graffigny, Paris, Hachette, Bibliothèque illustrée, 1930.
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19 Couverture de Une mission internationale dans la Lune, Jean Petithuguenin, Paris, Édition Jules Tallandier, 1933.
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20 Galaxy Magazine, septembre 1958.
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21 Thrilling Wonder Stories, décembre 1946.
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Captatio benevolentiae, la couverture des ouvrages ou des magazines de science-fiction a pour fonction d’attirer le chaland en proposant une intrigue visuelle, un synopsis aguicheur. Bien souvent l’effet prime sur le rationnel, les maquettistes jouant sur les contrastes, ou au contraire, la confusion entre vêtement et climat. L’environnement devenu paysage porte la charge dramatique et dicte la palette chromatique : des combinaisons aux couleurs tendres répondent aux tons pastels des reliefs écharpés [22], ou, jouant sur des reliefs bleutés, elles font écho à la pleine planète qui figure en arrière-plan [23]. D’autres fois encore, la scène entière est dépeinte en un quasi-monochrome et affirme définitivement la souveraineté d’une esthétique maîtrisée et harmonieuse, devenue le terrain de jeu le plus favorable à toutes les déclinaisons dramaturgiques [24].
22 Science et Vie, l’Astronautique, 1952.
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23 Next Stop The Moon, Collier’s, 7 septembre 1946.
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24 Russi vinceranno la corsa alla luna? Oltre in cielo, no°9, janvier 1958.
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Poncifs des climats cosmiques chauds/Tropiques cosmiques
Dans les pulps et comics, le vêtement spatial présente bien des variations pour n’être jamais monotone. La combinaison d’un seul tenant peut être souple, rigide ou même blindée, et les casques protecteurs, plus encore, présentent de nombreuses formes souvent surprenantes. Ni le scaphandre, ni même le casque ne sont obligatoires. Dans les climats cosmiques chauds, très fréquemment représentés, les hommes sont parfois affublés d’un simple slip, d’un short, d’un pagne, d’une blouse, d’une cape. Les femmes quant à elles évoluent en soutien-gorge, en robe, jupe, voile, déshabillé… Les représentations ne sont toutefois pas totalement chaotiques : plusieurs figures visuelles sont récurrentes.
Vêtement primitif
Le costume de l’exploration spatiale n’est pas toujours avant-gardiste ; il peut même être assez « primitif » : veste en peau de mouton, en cuir, vêtements déchirés, en loque, en lambeaux… L’environnement spatial étant fréquemment dangereux, les armes utilisées par ces personnages modestement vêtus sont volontiers futuristes. Sur une couverture du pulp Planet Stories datant de 1943 [25], la veste en peau de mouton, le poignard ancestral à la ceinture, les assaillants munis de lances et boucliers d’une part, et le pistolet futuriste et le vaisseau spatial en arrière-plan d’autre part, suggèrent un héros habitant deux temporalités ou deux mondes différents, unifiés sous un même climat chaud. L’image figure en outre l’un des tropes visuels les plus communs à l’époque des pulps, celui de la « demoiselle en détresse » (damsel in distress) représentant une jeune femme menacée et sauvée in extremis par un intrépide héros, quelquefois se débattant, et le vêtement défait laissant entrevoir ses formes.
Voyage dans l’espace, voyage dans le temps
La collision de deux temporalités s’exprime dès la fin des années 1920, lorsque l’espace représenté dans les pulps est investi par les dinosaures. Deux raisons principales expliquent ce choix visuel étonnant. Pour la science-fiction, les voyageurs spatiaux peuvent rencontrer des mondes plus évolués, certes, mais aussi des mondes plus primitifs, telle que la Terre était il y a des millions d’années, peuplée d’espèces disparues. Le thème du voyage dans le temps vient visuellement côtoyer celui du voyage dans l’espace. Dès lors, difficile pour les illustrateurs de distinguer les dispositifs qui permettent de voyager dans l’espace (les tenues spatiales) des dispositifs qui permettent de voyager dans le temps (les scaphandres temporels). L’environnement des mondes extraterrestres peuplés de dinosaures rappelle presque toujours la végétation luxuriante et le climat chaud du Jurassique terrestre [26]. Poursuivant cet imaginaire, les écrivains et illustrateurs évoquent aussi des mondes où les dinosaures, dotés de combinaisons avec un appendice caudal, auraient évolué jusqu’à devenir explorateurs de l’espace.
Combat
Non seulement l’espace est un environnement hostile, mais les rencontres peuvent y être conflictuelles. Pourtant, les tenues ne sont pas toujours appropriées aux combats. Ici [27], les deux rivaux, probablement un humain et un alien, ne sont guère protégés que par leurs casques. Leurs vêtements ajourés, qui semblent en plastique, ne les protègent pas. C’est un duel sur une planète chaude à l’atmosphère respirable. Les adversaires comptent uniquement sur leur rapidité et leur habilité à utiliser leurs armes sophistiquées.
Sexy
Les pulps et les comics regorgent d’images de jeunes femmes sexy évoluant, dénudées, dans un environnement cosmique ou planétaire hostile. Ces figurations qui défient la vraisemblance font à l’évidence écho au succès des pin-ups. L’image [28] montre un autre combat dans des tenues peu adéquates. Une jeune femme déshabillée, mais néanmoins protégée par un casque globulaire relativement classique, affronte un ennemi probablement extraterrestre sur fond de cratères lunaires. Si elle a conservé d’élégantes chaussures de ville accordées à son vêtement léger, elle a pourtant enfilé de lourds gants pour manipuler son arme, une sorte de sabre laser.
Space bikini
Dans ces mises en scène de femmes dénudées, les jeunes femmes en bikini égarées dans l’espace forment un poncif spécifique. Les space bikinis sont fréquemment futuristes et métalliques, pourvu qu’ils soient seyants. Sur l’image [29], la jeune femme en mauvaise posture est un exemple typique de demoiselle en détresse qui sera, sans aucun doute, sauvée in extremis par le valeureux personnage au look de superhéros, grâce à son pistolet désintégrateur et son casque à antennes d’insecte.
Nu dans l’espace
Cette indépendance entre le vêtement et l’environnement est poussée à son paroxysme dans la nudité totale qui semble convenir aux conditions climatiques extrêmes dans leur version chaude. Elle n’est bien sûr jamais figurée frontalement à cette époque, et rares sont les hommes nus ou les couples nus [30]. L’image est rarement érotisée, si ce n’est par la détresse des demoiselles. Dans les années 1960, l’extravagante figure de la nudité dans l’espace sera exploitée au cinéma (Nude on the Moon, Doris Wishman and Raymond Phelan, 1961) et dans les publications pour adultes (Nude in Orbit, Gene Cross, Nightstand, 1968).
Identités terriennes dans l’espace
Les humains en pérégrinations cosmiques sont immédiatement reconnaissables. Mais loin de la Terre, ils peuvent éprouver le besoin de manifester une identité plus précise. Quelques sigles, symboles ou drapeaux – souvent américains – font l’affaire, mais l’appartenance à une communauté terrienne spécifique est parfois visible dans le vêtement spatial. Il existe ainsi des hommes en turban, en scaphandre spatial, des cow-boys célestes, et même des explorateurs en kilt [31] égarés sur une planète à l’ambiance froide mais au climat pourtant chaud, si l’on en croit les vêtements des protagonistes.
Les images de mode spatiale relatives aux climats chauds sont certainement plus nombreuses que celles situées dans les climats froids. Qu’ils arpentent une planète inconnue ou évoluent seuls dans l’espace, nos explorateurs sont le plus souvent échauffés et arborent des tenues variées, fantaisistes, et manifestement sans aucun rapport avec les conditions rigoureuses de leur environnement. Sur les hypothèses illustrées des mondes spatiaux dans la culture de science populaire, le climat est globalement considéré comme un élément défavorable au héros parmi d’autres, et le vêtement spatial y est plus que jamais un costume, un accessoire d’apparat, ou même un élément du décor au même titre que les reliefs des planètes hostiles visitées, ou les astres du ciel noir ambiant. Pour ne pas offrir une vision monotone de l’espace et des aventures qui s’y jouent, il incarne avant tout le récit visuel dont il participe à livrer un synopsis efficace pour les fictions, quitte à ne plus avoir de lien avec le climat alentour. Il est l’accessoire qui symbolise la force, le courage, ou le pouvoir avant de s’attacher à une relation quelconque avec un climat en particulier. Cela est d’autant plus vrai qu’à l’exception de la Lune, l’astronomie du xixe siècle et des premières décennies du xxe siècle, connaît mal, ou de manière très généraliste, les caractéristiques des mondes lointains. Ce n’est guère qu’à partir des années 1950, lorsque les voyages humains dans l’espace deviennent envisageables, que le costume spatial devient moins extravagant.
25 Planet Stories, automne 1943.
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26 Dinosaurs of Space, Tales of the Unexpected no°54, octobre 1960.
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27 Combat, Pattern for Conquest by George O. Smith. New York, Gnome Press, 1949. Illustration Edd Cartier
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28 The Magazine of Fantasy And Science Fiction, mars 1954.
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29 Cosmic Science Stories, 1940.
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30 Amazing Stories, Volume 26 no°6, juin 1952, Couverture Walter Popp.
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31 Star Ways, Poul Anderson, Cover by Ed Emshwiller, Édition Ace, 1963.
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