Moi & Arnys

Entretien avec Philippe Trétiack

DOI : 10.54390/modespratiques.709

p. 102-113

Text

En 2019, Philippe Trétiack a publié Arnys & moi (Éditions Plein Jour). Longtemps grand reporter à Elle, architecte de formation, il a publié des centaines d’articles dont quelques-uns ont servi de matrice à son roman De notre envoyé spécial (Éditions de l’Olivier, 2005). Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui vont de la politique comme Bienvenue à l’armée rouge (Lattès, 1985) à l’architecture Faut-il pendre les architectes ? (Seuil, 2000). Retour sur un vestiaire littéraire.

Couverture du livre Arnys et moi

Couverture du livre Arnys et moi

Source : Arnys et moi, Philippe Trétiack, éditions Plein Jour, septembre 2019.

Vous démarrez votre enquête après la fermeture d’Arnys ?

Je suis passé de nombreuses fois devant la boutique Arnys mais n’y suis jamais entré. J’aurais dû en pousser la porte, cela m’aurait aidé pour écrire mon livre. À l’origine de son écriture, il y a le scandale Fillon en 2017 [des costumes coûtant entre 2 et 5 000 euros offerts à François Fillon par l’avocat Robert Bourgi, incarnation de la « Françafrique »] Le nom d’Arnys apparait dans la presse. J’ai trouvé curieux que rien n’ait été écrit sur cette maison. J’avais le sentiment qu’en racontant son histoire j’obtiendrais une coupe sociologique des élites françaises. J’aimais l’idée de l’unité de lieu. Je n’avais pas réalisé que derrière Arnys, il y avait tout Saint-Germain-des-Prés et qu’à travers les collections successives d’Arnys, l’évolution de la société serait lisible.

J’en ai parlé avec ma femme qui travaille dans l’édition. Lors d’une soirée, elle avait rencontré Sybille Grimbert, elle-même éditrice. Elle était accompagnée de son père, l’un des propriétaires de la maison Arnys. Sybille Grimbert rêvait qu’un livre soit écrit sur la maison de sa famille. Nous nous sommes entendus. J’ai commencé à travailler sur l’histoire d’Arnys grâce aux témoignages du père et de l’oncle de Sybille, Michel et Jean. Michel est un conteur extraordinaire. Pourtant, au bout de huit mois j’en ai eu soudain assez… Finalement, je m’en moquais un peu de cette histoire. De toute manière, Arnys n’était pas mon style. Je ne me serais jamais habillé en Arnys. Et c’est dans ce creux, dans ce manque d’appétit pour mon sujet qu’est remontée, à mon insu, l’histoire de la boutique que ma mère avait tenue. Télescopage. J’ai alors dit à Sybille Grimbert que « j’allais exploser l’histoire de son père et d’Arnys ». Et parce que Sybille est une véritable éditrice, et une écrivaine, elle m’a dit : « formidable ».

J’ai toujours eu de l’appétence pour les vêtements. J’ai travaillé pendant trente ans à Elle, comme grand reporter. Bien que marginal par rapport aux pages mode, je baignais tout de même dedans. J’ai fait de nombreux reportages autour du monde en me concentrant sur des questions visuelles, sur l’apparence, souvent jugées superficielles. Je m’apercevais qu’en tirant ce fil, on abordait vite des questions politiques. Mon sujet sur la mode chez les Mollahs m’a valu le prix Louis Hachette. Aujourd’hui, si je regarde un mollah chiite, je sais, rien qu’à ses vêtements, quelle est son obédience politique. J’ai enquêté sur les mannequins en Biélorussie, sur la guerre des miss en Bolivie, indiennes et blanches. Autant d’histoires qui réapparaissent dans mon livre L’architecture à toute vitesse (Seuil 2016). Journaliste à Elle, j’aimais attaquer ces questions lourdes par des angles qu’on pourrait croire futiles. Cela collait à l’étiquette du journaliste léger estampillé Elle. J’avançais masqué.

Vos liens familiaux avec le Sentier ont-ils joué dans cette sensibilité à la mode ?

Pas du tout. Quand j’ai publié aux Éditions de L’Olivier De notre envoyé spécial qui regroupe des reportages retravaillés avec Olivier Cohen, je me suis rendu compte que j’avais inconsciemment écrit un livre sur mon père. Et là, je réalise que j’ai écrit un livre sur ma mère. Quand j’étais étudiant en architecture, j’avais plutôt honte du métier de ma mère, de cette boutique, parce que je ne la trouvais pas très à la mode justement et puis, je sentais que ma mère s’y ennuyait. Mon père a longtemps travaillé dans la pub. Je considérais qu’il faisait de la réclame. Il m’a fallu du temps pour réaliser qu’il exerçait un métier plutôt innovant… Adolescent, on appréhende mal le métier de ses parents.

Vous pouvez nous parler de la boutique de votre mère ?

À l’origine, c’était une boutique dans le Faubourg Saint-Antoine, située face au square Trousseau. Créée par le père de mon père, elle s’appelait Femina. Je l’ai connue puisqu’enfants nous allions rendre visite à mon grand-père. C’était une boutique démodée, « alt madish » comme on dit en Yiddish. Au premier étage, mon grand-père avait son atelier de sculpteur sur bois. Il était habillé comme un dandy russe, avec une chaîne de montre, une cravate posée sur son pull… Je le revois assis devant une espèce de colonne corinthienne dans des tons vert et jaune… mais il se peut que je télescope ces souvenirs avec ceux de mon école communale. De toute manière, ça n’était pas grandiose.

Je crois que mon grand-père dessinait des patrons. Il avait un fond artiste. Il faisait fabriquer des vêtements à partir de ses dessins et Golda, sa femme, la mère de mon père que je n’ai pas connue parce qu’elle a été déportée, allait les vendre au Carreau du Temple. J’ai retrouvé des papiers, signés par son mari, où il apparaît qu’elle possédait une patente de « brocanteur ambulant ». Nous sommes dans les années 1925. Puis il y a la guerre. Durant l’Occupation la boutique a dû rester ouverte. Mon grand-père avait placé dans sa vitrine une plaque avec son numéro d’ancien combattant et ses nombreuses décorations. Il avait sauvé la vie d’un soldat sous la mitraille – j’ai les témoignages de descendants de ce miraculé. Il a été blessé plusieurs fois. Il était avec Schwartzbard [Sholem Samuel], le fameux assassin de Petlioura [leader nationaliste ukrainien tenu responsable des pogroms]. Je possède des photos d’eux ensemble dans le même escadron que j’ai souvent prêtées pour des expositions.

Dans les années 1964-1965, lorsque j’avais onze ou douze ans, ma mère a décidé de reprendre cette boutique parce qu’elle s’ennuyait, ses enfants étaient autonomes. Une négociation difficile s’est ouverte avec son beau-père, et pour finir elle a repris la boutique. Elle s’en est occupée pendant près de vingt ans.

Vous dites dans votre livre que votre mère était « couturée » dans cette boutique ?

C’est peut-être un parallèle audacieux, mais de même qu’il y avait chez les Grimbert la volonté de maintenir un lieu où la famille s’était soutenue sur trois générations, il y avait aussi dans la boutique de ma mère ce projet grégaire d’un lieu où elle se retrouvait avec sa mère et ses sœurs. Il y avait dans cela un petit aspect « ghetto », la volonté de rester ensemble et de se protéger. Mon père était très indépendant, il n’était pas là de la journée, il travaillait dans un autre monde. Ma mère sortait à deux moments de la boutique : quand elle allait dans le Sentier faire ses achats, ce qu’elle n’aimait pas, et tous les matins pour se rendre marché d’Aligre, à côté, pour acheter des antiquités, de la « broc ». Tous les jours, au point de transformer son magasin en magasin d’antiquités. Des gens entraient pour les acheter, or elle ne les vendait pas. Beaucoup de gens lui ont proposé de monter une affaire d’antiquités mais elle n’a pas osé sauter le pas. Quand ces amateurs discutaient antiquités avec ma mère, les clientes qui entraient avaient de fortes chances d’être sèchement éconduites.

Au rez-de-chaussée, on trouvait à l’arrière de la boutique une pièce minuscule où se tenait une retoucheuse et au premier étage le stock de vêtements. On devait y monter pour aller quérir la bonne taille de robe ou de pantalon réclamée par une cliente. Elle était aidée par sa sœur, Ida, qui vient de mourir à quatre-vingt-dix-huit ans. Être l’employée de sa sœur n’est jamais simple. Mais, ancienne vendeuse, elle gérait les relations avec les clients, ce que ma mère ne savait pas faire. Lors d’un régime drastique à l’hôpital, ma mère avait perdu vingt ou vingt-cinq kilos, conséquence, elle ne supportait pas qu’une cliente qui faisait un 44 ou un 42 se trouve grosse… Elle ne supportait pas grand-chose.

Vous traîniez souvent dans cette boutique ?

Pendant quelques années, j’ai eu ma chambre au-dessus. Je pouvais y accéder par un escalier extérieur ou en passant par la boutique. Après huit heures du soir, j’étais seul. Je pouvais descendre dans la boutique. C’était très étrange d’observer la rue depuis l’intérieur de la boutique. De nuit, cela prenait un aspect magique, à la Arsène Lupin. Je cherche des photographies, ne serait-ce que de la vitrine mais je ne retrouve rien.

Pourquoi tisser votre histoire avec celle d’Arnys ?

Je peux dire les choses différemment. Aujourd’hui j’ai le sentiment qu’Arnys était mon objet transitionnel. Inconsciemment, pour raconter quelque chose me concernant, je suis passé par Arnys. Mais je ne le savais pas, et je dois dire que dans la réception d’Arnys & moi, j’ai été surpris de voir combien les gens semblaient émus par le surgissement de mon histoire personnelle et familiale. Je pensais autrefois que tout cela n’intéresserait personne. Mais mis en parallèle, les deux récits s’enrichissent mutuellement.

J’ai toujours pensé que pour réussir une scène, il fallait parler d’autre chose pendant qu’elle se déroule. Chez Melville, dans L’Armée des ombres, quand Ventura s’échappe d’une prison allemande et se réfugie chez un coiffeur joué par Reggiani, ceci est poussé à son paroxysme. Reggiani coupe les cheveux de Ventura et pendant ce temps-là, on entend des chiens aboyer, des Allemands courir, des portières claquer et tout cela sans les voir. C’est extraordinaire. Deux films en un et de la tension. C’est la même chose dans L’Horloger de Saint-Paul de Bertrand Tavernier quand le personnage joué par Noiret va voir son fils qui a tué un vigile d’usine. Il ne lui parle pas du crime mais d’une chose dont il a eu peur. Il lui dit : « C’est marrant, cette nuit j’ai fait un rêve, je me suis souvenu que pendant la guerre on s’était réfugiés dans une maison qu’un obus avait frappé. L’adjudant qui jouait du violon – ou le sergent – m’a dit : “Allez chercher mon violon” et j’ai refusé. Pendant toute la guerre, j’ai eu peur d’avoir des ennuis à cause de ça. » C’est extraordinaire. On a deux histoires pour le prix d’une, une morale, et tout l’amour d’un père pour son fils. C’est ce qui s’est passé avec Arnys. Je ne savais pas que j’allais écrire une part de mon histoire de famille. Elle s’est écrite toute seule.

Comment avez-vous enquêté sur Arnys ?

J’ai eu la chance de parler avec Michel Grimbert. On s’est vus d’abord à la Closerie des Lilas et il a trouvé que j’étais bien habillé. J’avais fait attention ! Une veste verte, un peu anglaise. On a sympathisé et ensuite il m’a reçu. Il pouvait parler pendant cinq heures d’affilée, et tout était intéressant. Je devais lui demander d’arrêter parce que j’étais fatigué…

Il a débuté par l’histoire de sa famille, marquée par la question de l’émigration juive, bien que sa mère ne soit pas juive. Le grand-père Jankel avait ouvert Arnys pour son fils Léon bientôt rejoint par son frère Albert et ce sont leurs enfants, Michel et Jean, qui ont poursuivi et développé l’affaire en épousant dans leurs créations l’évolution de la bourgeoisie intellectuelle. D’ailleurs, ils insistent moins sur leur réussite économique que sur leur réussite esthétique. On sentait bien chez Michel autant que chez Jean, une frustration intellectuelle : ils auraient aimé être peintres, écrivains… Ils parlaient de leur histoire comme d’une œuvre culturelle. Ils parlaient matières et couleurs comme s’ils parlaient de styles littéraires. Ils ont vraiment tenté de créer un style français – toute la complexité de l’intégration, de l’assimilation, traverse leur production.

Que disaient-ils de la dimension « terroir français » d’Arnys ?

Ils ont rapidement pioché dans le patrimoine culturel français. La fameuse veste « forestière » dont la légende dit qu’elle aurait été demandée par Le Corbusier, cette veste qui fera leur fortune, est inspirée de celle des gardes-chasse solognots vues dans Goupi Mains rouges (Jacques Becker, 1943). Ensuite, ils se sont souvent rendus au Musée de l’Armée, aux Invalides, pour éplucher les catalogues de costumes militaires. À la différence du drap anglais, ils ont tenté de renouer avec l’époque de la soie en replongeant dans les vêtements de cour. Ils ont pénétré le terroir par la culture française : Balzac, Proust, Le Grand Meaulnes… Leur ancrage est parisien. Pendant la guerre, ils ont fui en province mais ils n’ont jamais eu l’idée d’acheter une maison de campagne. Ils ne tenaient pas un discours du genre : « On s’est inspiré de ce qu’on voyait quand on était en Auvergne ou en Normandie ». Non, leur inspiration venait des livres, des films, des peintures… À la différence de leur grand-père, Jankel, qui après avoir fait fortune dans la chemiserie et s’être installé près du Bois de Boulogne, s’était meublé en faux Louis xvi, exactement comme mes parents d’ailleurs. Jankel n’aurait jamais acheté des meubles d’architectes ou de décorateurs. Seule une fraction de la bourgeoisie éclairée sautait le pas.

Ils ont créé une sorte de salon littéraire, leurs catalogues étaient accompagnés de textes d’écrivains…

Pour un certain nombre de personnes, la tournée du Quartier latin c’était le Flore, Les Deux Magots, le Divan, la Hune et… Arnys. J’ai écrit qu’Arnys était une librairie où les livres étaient suspendus à des cintres. Serge Moati et d’autres y allaient pour discuter, souvent politique. Maël Renouard, l’une des plumes de François Fillon m’a cité un professeur qui disait à ses élèves l’ENA : « Ne perdez pas votre temps dans la Salle des Quatre Colonnes, allez plutôt chez Arnys, vous en apprendrez plus sur la politique française. »

Que sait-on de l’entreprise du grand-père, Jankel ?

À Paris, il ouvre « La Grande Chemiserie universelle ». On sent là le projet socialiste, universaliste. Avant cela Jankel s’était installé à Belleville. Il était casquettier. Ensuite il a créé sa première chemiserie rue du Faubourg-du-Temple puis a ouvert quatre boutiques. Les Grimbert ont même eu une petite usine où Jean et Michel fabriquaient encore leurs chemises, mais je ne sais pas si elle avait été créée par Jankel, ou par ses fils, Léon et Albert. Eux sont les vrais créateurs d’Arnys. La genèse de cette boutique est extraordinairement romanesque. Léon, le fils de Jankel après des études à Janson de Sailly, entame des études de médecine. Et voilà qu’il attrape la poliomyélite. Or, dans ces années-là, avoir la poliomyélite vous interdit d’être médecin car être médecin c’est monter des escaliers. C’est hitchcockien. Dans tous les films d’Hitchcock les hommes sont invalides : l’un a le vertige parce qu’il est tombé d’un toit, l’autre dans Fenêtre sur cour a une jambe dans le plâtre… Bref, Arnys est né d’un handicap. À l’époque, c’est un tailleur, il n’y a pas de prêt-à-porter. Comme me disait Michel, on trouvait au mieux quelques « vestes de dépannage ». Cela aussi est romanesque. Dans quelles circonstances, un type a-t-il besoin d’une veste de dépannage ?

Vous avez une idée de la clientèle ?

Les premiers clients de Léon ce sont ses anciens camarades de l’École de médecine et ce sont eux qui entraineront les professeurs de médecine. L’étrangeté de cette boutique sise au milieu de boutiques de bondieuseries dont regorge alors le quartier fait que des gens de Montparnasse commencent à s’y intéresser, des artistes, des clients de l’hôtel Lutetia, le seul grand hôtel de la rive gauche. La rue de Sèvres à cette époque c’est encore la province, le territoire de la noblesse en déshérence du Faubourg Saint-Germain. Tout se passe rive droite. Bientôt, à la suite des artistes, arrivent les écrivains et les hommes politiques, parce que la boutique est idéalement située à mi-chemin du Sénat et de l’Assemblée nationale et à proximité de toutes les maisons d’édition… Aprèsguerre, Arnys bénéficiera de toute la vague existentialiste.

Comment traversent-ils la guerre ?

Difficilement. Un client allemand qui est un de leurs amis vient les prévenir que la situation va s’aggraver et qu’ils ont intérêt à partir. Ils fuient Paris, la maison est aryanisée, elle est donnée à plusieurs personnes qui vont la gérer, certains d’ailleurs vont la gérer très bien et envoyer de l’argent aux Grimbert pendant toute la guerre. Leurs descendants bénéficieront toujours après-guerre d’une réduction chez Arnys. Ils se réfugient dans le Sud de la France. Jankel et sa femme sont eux arrêtés et déportés à Auschwitz.

Votre livre est aussi une histoire de la diaspora

Jankel et sa femme venaient d’une ville d’Ukraine. Ils étaient sept frères et dans la maison d’en face il y avait sept sœurs. Eh bien oui ! Les sept frères ont épousé les sept sœurs ! Par la suite, quand l’un des descendants venait à la boutique, la première demi-heure consistait à essayer de savoir de quel frère il était issu. Il faut croire qu’à l’époque, on osait les familles nombreuses en dépit des l’exiguïté des appartements. Ma mère avait trois sœurs et sur le marché d’Aligre et dans le faubourg Saint-Antoine on appelait ma grand-mère « Madame Quatre-filles ». Dans ma famille aussi, les parcours des uns et des autres sont étonnants. Un de mes grands-oncles a ouvert un bar Yiddish topless à Cincinnati dans l’Ohio. Quand les fils de ce tenancier du Fidle on the roof (le violon sur le toit) sont venus à Paris comme GI pendant la guerre, celui qui s’appelait Stanley a passé son temps à peloter ma mère. Dans notre famille on était assez coincés, eux étaient très délurés. J’ai d’ailleurs le projet d’aller les voir et j’aimerais en faire un livre qui s’appellerait Ma famille américaine. Je ne les connais pas et ils savent sans doute des choses sur ma famille que j’ai oubliées ou jamais sues.

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Comment avez-vous collecté les informations sur votre famille ?

Il y a ce que je savais depuis toujours, beaucoup des souvenirs personnels. Mai 68, le Sentier, le Festival du chemisier… Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir collecté plus d’informations auprès des témoins encore vivants. Je suis par exemple incapable de savoir ce qu’il est advenu du magasin de mon grand-père pendant la guerre. Je ne sais même pas s’il a été obligé de le fermer, s’il a été aryanisé… On me conseille d’aller consulte la cote AJ38 aux archives, mais je ne suis pas un homme d’archives, je n’en ai pas l’envie.

Après quelques pages de votre livre, on se perd entre les deux histoires familiales. Ce flou volontaire transforme des histoires individuelles en histoire collective.

Dès le départ, j’ai rendu confuse la distinction entre l’histoire des Grimbert et la nôtre. Et d’autant plus qu’eux-mêmes ont des doutes sur un certain nombre de choses, et moi aussi. Les deux histoires se répondent, se tressent, se tissent.

Le Sentier, le « Festival du chemisier », Mai 68… C’est aussi un livre de souvenirs personnels.

Récemment un ami écrivain, Valentin Retz, me disait « on écrit toujours un peu sur son adolescence. » Je le crois volontiers. C’est une période charnière. J’ai le souvenir des années 1970, d’un Paris qui n’existe plus, où, sans téléphone portable, il fallait se déplacer pour aller voir les choses. C’est aussi la période du « Trou des Halles ». J’accompagnais ma mère dans le Sentier. À l’époque, c’était encore très juif, et puis il y avait du monde, c’était bruyant, bruissant. Ça ressemblait à Istanbul, c’était très populaire et ça n’existe plus.

J’accompagnais ma mère pour porter ses ballots et trouver un taxi. Mon frère se souvient lui de l’avoir attendu dans sa bagnole, à lorgner les prostituées. Ce monde de rescapés juifs de la guerre et de prostituées, côte à côte, c’était quand même bizarre. Il y avait probablement des maquereaux juifs, mais peut-être pas dans le Sentier.

Ma mère était assez amie avec Jean-Claude Grumberg, celui qui a écrit L’Atelier. Elle était cliente chez lui – ou chez ses parents. Je me souviens qu’il y avait un certain nombre de vendeurs de gros avec lesquels elle entretenait de très bonnes relations. Il y avait des figures. Je me souviens d’un type qui s’endormait dès qu’il s’asseyait. Certaines boutiques de gros étaient un peu branchées avec des vitrines seventies, d’autres pas du tout, d’autres étaient en étages… Il y avait ceux qui réussissaient, ceux qui ne réussissaient pas… C’était du Balzac parfumé au pastrami.

Et le « Festival du chemisier » ?

Ma mère avait trois-quatre chemisiers minables à vendre. Mon père qui travaillait dans la publicité a eu l’idée de placer dans la vitrine un écriteau « Festival du chemisier » pour faire croire que nous en avions un stock énorme… C’est devenu un running gag. Dans la famille quand on voulait se débarrasser de quelque chose ou vendre, métaphoriquement, quoi que ce soit au-dessus de sa valeur on ressortait le festival du chemisier. Je me souviens aussi de l’étalagiste, une femme, qui venait faire les vitrines, pas géniales. Métier oblige, j’ai un peu forcé le trait en résumant l’aventure commerciale de ma mère en un échec patenté. Elle avait tout de même des clientes ! Comme elle se fournissait beaucoup chez le père de Nadine Vasseur, donc son beau-frère Guy [Siguy, rue d’Aboukir dans le quartier du Sentier] qui, lui, copiait avec enthousiasme de grandes marques, elle avait à vendre des vêtements plutôt dans le coup, en particulier du faux Ted Lapidus.

Vous achetiez des vêtements pour vous dans le Sentier ?

Ma mère allait y acheter des vêtements pour femmes mais nous avions des copains et même des parents qui fabriquaient et vendaient des vêtements masculins en gros. L’un d’entre eux s’appelait Foster, genre « jeune à l’américaine », rue de Turenne. Sa femme a ouvert un magasin à l’angle des rues Mazarine et de Buci, qui s’appelait Baxter. Par la suite, leur fils a, lui, ouvert un magasin baptisé Patmaster… Pour rire, on faisait comme si on jouait aux cartes et on criait belote, rebelote et dix de der ! en version shmatès : « Foster ! Baxter ! Patmaster ! » On s’habillait en gros à des prix défiant toute concurrence. Chez Foster, c’était bien : il y avait tout ce qui était à la mode à l’époque, les cache-poussières, les Shetland courts, les pantalons taille-haute, les imperméables avec la martingale serrée dans le dos…

À un moment, vous avez fait un pas de côté ?

Alain Finkielkraut m’a dit un jour : « On ne devient adulte que le jour où on échappe à sa génération. » J’y crois tout à fait et j’ajouterais qu’il faut aussi échapper à sa famille. J’ai commencé à m’habiller chez Marcel Lassance pendant mes études d’architecture. Quand j’ai commencé à faire des piges à Télérama dans les années 1980-1982, j’étais en Lassance. Et en 1984, quand j’ai sorti mon premier livre avec mon cousin Pierre Antilogus, nous sommes passés à Apostrophe. Dans la foulée j’ai été débauché par Elle. Je portais une veste verte qui avait la couleur de mes yeux et ça a plu… Ce fut mon meilleur argument. Comment me suis-je retrouvé chez Lassance ? Aucune idée. C’était un magasin plutôt cher. Nous sommes devenus de bons clients et nous avons sympathisé avec toute l’équipe de la boutique. Je dis « nous » parce que mon frère y allait aussi mais pour acheter des costumes plus « business ». Moi j’achetais des pièces plus à l’anglaise, plus décontractées, plus « tweed ».

J’ai porté un certain nombre de vêtements dont aujourd’hui j’aurais honte et pourtant je regrette de ne plus les posséder. J’ai porté par exemple un trench en cuir couleur acajou. J’aimerais bien l’enfiler. Dans mon enfance, vers dixonze ans, je me souviens d’une espèce de blouson genre k-way, jaune citrique. Il avait l’énorme inconvénient d’attirer les insectes. J’ai gardé le souvenir précis à la même époque d’un petit blouson en cuir sans col. Ensuite et durant mes études à l’école d’architecture, je n’ai pas le souvenir d’avoir été spécialement bien habillé. Mais c’est peut-être faux car je faisais attention aux foulards, aux écharpes, aux accessoires. Ma mère s’habillait très bien – mon père pas du tout –, elle avait un sens des couleurs remarquable.

Et vous achetiez aussi des fripes ?

Quand j’étais au lycée, on allait évidemment aux puces de Saint-Ouen pour dégoter des parkas militaires dont on pouvait retirer la fourrure à l’intérieur et des espèces de gibecières, des musettes militaires. Je me souviens qu’en 1968 j’avais acheté aux puces une extraordinaire veste militaire à l’anglaise et mon cousin Antilogus une veste qui ressemblait à celle d’un gendarme camerounais. Après, je n’ai plus rien acheté aux puces.

Des vêtements de travail ?

Quand la France devient un film de Claude Sautet et qu’Arnys lance sa collection de salopettes et de vêtements de peintre, il n’y a pas qu’eux sur le coup… Nous aussi on en achetait mais dans les magasins de vêtements pour travailleurs, chez Adolphe Lafont, à côté de la Gare de l’Est. On les achetait tellement serrées qu’on ne pouvait quasiment pas bouger dedans… ce qui est le contraire même du vêtement de travail. J’achetais aussi au début des années 1970 des vestes chinoises, de charbonnier, de menuisier, ce que portaient des gens comme Paul Virilio, François Châtelet, toute une gauche de professeurs de fac qui s’habillait en ouvrier, en ouvriériste. Les vestes mao, je crois qu’on les achetait à la librairie Le Phénix [alors librairie maoïste, à côté des Arts et Métiers] avec les œuvres de Marx pour 1 franc 30.

Avez-vous archivé vos vêtements ?

Non, hélas. Il n’y a que des gens comme Balzac ou Zola qui peuvent concevoir à vingt-cinq ans qu’elle sera le projet de leur existence. Parfois je retrouve des photographies et ce qui est formidable c’est qu’autant que les vêtements, mon corps a changé. J’ai retrouvé il y a peu une photo en 1979 aux États-Unis en maillot de bain avec des tennis et des chaussettes montantes, une moustache, des lunettes rondes à la Trotski et des cheveux partout… Tordant.

Quand j’étais à Elle, une journaliste m’avait dit : « Trétiack, c’est un dandy coquet ». Même si la formule est vraiment ridicule, elle est marrante et elle m’est restée. Je me souviens d’Anne-Marie Périer, alors directrice du magazine, me croisant dans le couloir et me disant : « Toi, on voit bien que tu ne t’habilles pas dans le noir ». J’ai toujours aimé assortir les couleurs. Mais comme le font remarquer les Grimbert, il ne faut pas que ce soit parfait, il faut un accident, une dissonance. Comme le dit Evelyn Waugh : « la qualité de l’Anglais, c’est l’amateurisme ». Il faut savoir respecter ça.

Le costume m’a toujours intéressé. J’aime la manière dont Simenon, dans les Maigret, décrit les pardessus, la fatigue des vêtements. C’est d’une richesse extraordinaire. Je trouve que les chaussures des gens sont extrêmement émouvantes. Un vestiaire, c’est un journal. J’ai rencontré Alan Furst, le grand écrivain américain de polars. Il vit comme les espions de ses livres : il n’a pas de papiers sur lui et il arrache toutes les étiquettes de ses vêtements pour ne pas être identifiable…

Le vêtement est une carte d’identité avec laquelle on peut jouer. Alejandro Jodorowsky m’a dit un jour : « Quand vous répondez à une annonce pour un emploi, il faut y aller avec des vêtements qui ne sont pas les vôtres. La personne qui sera en face de vous sera déstabilisée parce qu’elle ne comprendra pas ce qui l’intrigue en vous. Vous serez différent des autres. » Mais ce n’est pas facile de porter les vêtements d’un autre, c’est comme de se glisser dans sa peau. Sont-ce les vêtements qui collent à la peau ou l’inverse ?

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Illustrations

References

Bibliographical reference

Manuel Charpy, « Moi & Arnys », Modes pratiques, 4 | 2020, 102-113.

Electronic reference

Manuel Charpy, « Moi & Arnys », Modes pratiques [Online], 4 | 2020, Online since 02 July 2024, connection on 16 October 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.709

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Manuel Charpy

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