Photographie d’ouverture
Crédits : Camille Verguin.
« Ma grand-mère1 s’appelle Rachel Cytron, de son nom d’épouse, et Welcman de son nom de jeune fille. Je ne sais pas grand-chose, en réalité, de l’histoire de ma grand-mère, et ce que je sais je l’ai appris par le biais de son témoignage, qui a été recueilli par les équipes de Spielberg en 1996. C’est un témoignage où elle fait un récit de sa vie de 1939 – quelques mois avant le déclenchement de la guerre – à 1947.
Elle est née en 1924, dans une ville de Pologne qui s’appelle Blaszki, et qui est près de la frontière allemande ; elle est issue d’une famille de 5 enfants, 3 garçons et deux filles, dont elle est l’aînée. Elle vient d’une famille très modeste, qui vit de la mercerie. Son père est mort trois mois avant le début de la guerre et quand la guerre éclate, la famille était donc déjà endeuillée. Sa mère se retrouvant veuve avec 5 enfants, l’un de ses frères lui avait proposé de prendre l’aînée, donc ma grand-mère, qui a alors quinze ans, à Lodz. Quand la guerre a éclaté, mon arrière-grand-mère ainsi que ses 4 enfants ont été déportés presque immédiatement. Ma grand-mère, elle, s’est retrouvée au ghetto de Lodz et y est restée jusqu’à l’évacuation du ghetto en octobre 1944. Elle y travaillait dans un atelier de confection où l’on fabriquait des nappes qui partaient en Allemagne. Elle aimait bien y travailler, l’ambiance était bonne et comme c’était un travail manuel, l’une d’entre elles, parfois, prenait un livre et accompagnait le travail avec une histoire. Il y avait aussi parfois de la musique. Elle se trouvait bien lotie avec ce travail, dans la situation très dure qu’était celle de la vie dans le ghetto…
“J’étais gâtée dans cet atelier et j’y suis restée jusqu’à la déportation2.”
On les rémunérait avec des portions de pain et des coupons pour manger et elle a fait le choix, à un moment donné, de revendre ces petits morceaux de pain. Des Juifs de Tchécoslovaquie étaient en effet arrivés au ghetto, qui étaient mieux vêtus que les autres… Avec ces petits morceaux de pain, elle achète donc des morceaux de tissu aux Tchécoslovaques avec l’idée de se fabriquer un manteau pour l’hiver. C’est ainsi que, quignon de pain après quignon de pain, elle se fabrique ce manteau3.
“Ce manteau a une histoire car grâce à ce manteau, je suis là. C’est vrai ce que je vous dis. Ce manteau m’a sauvé la vie4”.
Après beaucoup d’autres événements, tous malheureux, le ghetto de Lodz est liquidé à l’été 1944 ; ma grand-mère est alors déportée avec son oncle, l’une de ses cousines, la fille de sa cousine et les deux enfants d’un autre cousin. Les rafles successives qui avaient eu lieu dans le ghetto, elle appelle ça des « actions »… Son récit est vraiment une succession d’euphémismes, c’est assez frappant. Quand le ghetto est évacué, il reste à peu près 800 Juifs ; on les met 5 par 5 dans des wagons et elle part avec son manteau, mais aussi avec une housse en drap qu’elle avait confectionnée pour le protéger. Et là me reviennent tous les souvenirs de ma grand-mère après, parce qu’elle a eu une usine de bonneterie et toute ma jeunesse, j’ai vu et cela m’a marquée les pulls dans les sacs en nylon transparents, les vêtements dans les housses… Quoi qu’il en soit, elle a suspendu son manteau avec sa housse, dans le wagon où il y avait à peu près 70 personnes qui s’entassaient pour un long voyage vers Auschwitz, à une charnière de la porte5.
“On ne savait pas bien sûr où on allait. La destination était totalement inconnue.”
“On ne peut pas oublier ça, je ne peux pas vous le décrire à cause de mon français, et c’est peut-être mieux6.”
“Lorsqu’ils arrivent au petit matin à Auschwitz, ils sont poussés dehors7.”
On n’avait pas le temps de réfléchir, tout le monde est sorti en vitesse, mais, moi, je suis restée dans le wagon parce que je voulais mettre sur moi mon manteau, je reviens à ce manteau que j’avais confectionné avec soin parce que je ne portais qu’une petite robe d’été et que j’avais été saisie par le froid. J’ai donc voulu prendre mon manteau que j’avais suspendu sur la charnière de la porte du wagon, avec sa housse que j’avais confectionnée avec de vieux draps pour le protéger. Et comme ils ont dit “Raus, Raus, schnell, schnell !”, j’ai voulu vite attraper ce manteau pour le mettre sur mon dos mais ce manteau n’était plus là. Quelqu’un l’avait pris à qui il n’a pas profité malheureusement. Mais moi, ce manteau m’a sauvé la vie. Et je vais vous dire pourquoi. En sortant du wagon, normalement, j’aurais été avec ma cousine et les trois enfants. Or, les hommes formaient un rang par 5, et les femmes et les enfants ensemble, par 5 aussi, un autre rang qui avançait vers la première sélection la chambre à gaz immédiate. J’aurais donc été sélectionnée immédiatement pour la chambre à gaz… Ils n’auraient pas vu si c’était mes enfants, j’aurais été avec Régine, ma cousine, sa fillette de huit ans et les deux enfants de mon cousin, Siskin Schiller. Mais comme je suis restée quand même dans le wagon, à chercher mon manteau, eux ont avancé sans moi pour la sélection. Je suis sortie du wagon sans mon manteau, mais j’avais trouvé par terre un vieux manteau d’homme, piétiné, vraiment sale, et comme je voulais me protéger du froid, j’ai voulu le mettre sur mon dos, ce que j’ai fait. Dehors, je me suis retrouvée séparée de ma cousine et des enfants, qui avaient été forcés de marcher vite. Alors, j’avançais et je pleurais. En avançant, j’entends la voix de mon cousin Siskin me disant d’aller à droite, là où Régine était partie avec les enfants. Mais comme j’étais seule, en arrivant vers la sélection où il y avait des SS qui éclairaient nos visages avec des torches – il faisait encore nuit –, l’un d’entre eux m’a envoyée à gauche. Moi, je ne savais pas ce que voulait dire aller à droite ou à gauche, je ne savais pas que je marchais peut-être vers la mort immédiate. Je sais seulement que je pleurais parce que j’étais séparée des derniers membres de ma famille. J’ai fait semblant de ne pas entendre l’ordre du SS et j’ai continué à droite. Alors il m’a pris par le col et m’a renvoyée à gauche d’un air de dire, ce n’est pas toi qui commandes ici. C’est ainsi que j’ai été sauvée, en sortant plus tard du wagon, à cause de mon manteau8.
De son arrivée à Auschwitz jusqu’à mai 1945, ma grand-mère a fait tous les camps de travail qui existent. En mai, ils évacuent le dernier camp de travail dans lequel elle est – et je ne sais plus lequel c’est – et elle embarquée par les Allemands pour aller travailler ailleurs. Elle part en train, dans un train qui est bombardé par les Alliés. Elle pense alors qu’elle va mourir, mais elle est ensuite cachée par des Polonais et des Français dans la forêt jusqu’à l’armistice. Ensuite, elle retourne à Lodz pour voir s’il y a des survivants et elle rencontre mon grand-père, venu également en quête de survivants. Mon grand-père était de Lodz, mais il avait décidé, avec son frère, de fuir du côté russe. Il se sont tout de suite fait arrêter et ont été envoyés directement en Sibérie. Ils ont été libérés en 1943 et mon grand-père s’est retrouvé à Moscou, où il était très heureux. Mais son frère est venu le chercher pour qu’ils partent tous les deux en France. C’est à ce moment qu’il est retourné à Lodz. Mon grand-père et ma grand-mère décident alors de faire leur alya en Israël. Elle est prise en charge par les mouvements juifs qui se sont organisés et partent en Allemagne pour la préparer. Mais ma grand-mère tombe enceinte de ma mère et décide, avant de partir en Israël, de rendre visite à la famille de son mari à Roanne. On est en juillet 1947, ma mère est née en octobre 1947, et ils ne sont jamais partis de Roanne. Ils ont ensuite monté une usine de bonneterie qui s’appelait “Tricot Simon” (du nom de mon grand-père) et ils en ont vécu jusqu’au début des années 80. Ils faisaient du tricot, de la maille – en particulier, mais pas seulement, des sous-pulls9. »

