« Jungle » de Calais, 2020
Crédits : Chloé Lavoisard.
Lorsque j’ai démarré une série d’enquêtes dans les campements de migrants à Calais, d’abord à l’époque du bidonville de la Lande en 2015-2016, puis dans les campements après le démantèlement en 2017-2019, j’ai été frappée par l’énergie que mettent les exilés à soigner leur apparence physique. Dans les situations de dénuement extrême, où la survie est menacée, l’importance d’éléments superficiels comme l’apparence, la mode ou le style semble impropre, déplacée, incongrue. Tenter d’écrire quelque chose à propos des vêtements des exilés qui survivent dans les campements qualifiés de « jungles » à Calais a-t-il un sens ? On ne s’imagine pas toujours l’importance du superficiel lorsqu’il s’agit non pas seulement de survivre physiquement, mais de résister à une politique qui met à mal l’identité. L’habit ne fait certes pas le moine, mais lorsqu’on est dépossédé de son identité civile, qu’on a dû renoncer à ses papiers et au nom de ses ancêtres, pour vivre dans la clandestinité, lorsqu’on n’existe plus que comme présence physique, corps qui perturbe l’ordre social et son régime de visibilité, corps que l’on tente d’invisibiliser, de réduire à une silhouette spectrale ; lorsqu’enfin, on est en transit, qu’on a perdu son identité sans en avoir encore conquis une nouvelle, l’habit, l’apparence, la surface deviennent essentiels, ultimes manifestations de la personnalité.
Pour les exilés bloqués à Calais, l’habit est un enjeu d’identité. Pas seulement d’identité psychologique et personnelle, mais d’identité politique. Dans le style trouvent refuge les derniers restes d’une agentivité broyée, d’une subjectivation niée, réduite au silence Le geste quotidien de s’habiller, de se coiffer, devient un geste politique de résistance aux dispositifs aliénants mis en place à Calais, qui ruinent les corps et les âmes : l’exclusion dans la zone industrielle périphérique, l’invisibilisation dans des campements dans la forêt, le refoulement en dehors du centre-ville, les interminables négociations pour avoir accès à l’eau et maintenir un minimum d’hygiène, les rafles récurrentes des vêtements, chaussures et effets personnels, la violence d’État qui s’abat sur les corps à grand renfort de gaz et de matraques…
Celle-ci se déploie en plusieurs directions : a) rester propre b) ne pas se laisser aller c) maintenir son style. Chaque fois ces tentatives sont prises dans la tension entre ce désir « superficiel » et la nécessité de la survie. Même dans de telles conditions où le vêtement manque et est indispensable à la protection du corps contre le froid et les intempéries, le « look » est retravaillé pour des raisons à la fois psychologiques et morales.
Lorsqu’on vit dehors, la propreté est un défi permanent. Non seulement, on se salit plus vite, en particulier dans le sable boueux de la lande, mais en plus, on n’a pas les moyens matériels de nettoyer ses habits. Depuis que des points d’eau ont été installés aux abords des campements, les exilés s’occupent de leur linge en fonction de la météo. Par beau temps, on trouve auprès des bénévoles du savon et des bassines, et on fait sa lessive. Les barbelés et innombrables grillages fournissent de nécessaires cordages pour suspendre et faire sécher le linge au vigoureux vent local. À l’aide des brosses à dents, on frotte les semelles des baskets maculées de boue. Régulièrement, on peut aussi porter son linge aux associations qui disposent d’une laverie tournant à plein régime. Et puis souvent, il pleut. Quand il pleut, il faut supporter ses vêtements trempés, lourds, qui ne sécheront peut-être qu’au bout d’une semaine, l’humidité à même la peau des jours et des jours. Ce n’est alors pas possible de se changer et de faire sécher ses habits : il n’y a pas de rechange et s’il y en a, il n’y a pas d’abri et les vêtements de rechange seront aussi détrempés, et il n’y a nulle lieu où les mettre à sécher.
Rester propre est un enjeu moral : c’est chercher à préserver sa dignité. C’est aussi lutter contre la clochardisation à laquelle l’État a assigné les exilés. Le soin de soi participe de l’impératif de tenir. Si on se laisse aller, on risque aussi d’abandonner le projet de passage, de laisser tomber ce pour quoi on s’est sacrifié et on a presque tout perdu. Ce serait une défaite impensable. Alors il faut prendre soin de soi dans le petit espace où cela est encore possible, des marges ténues mais réelles, pour ne pas sombrer et ne pas laisser ce corps devenir étranger. Parce que les conditions matérielles sont différentes, le corps se transforme. Ainsi, Remi, un jeune éthiopien, me montre des photographies de lui l’année précédente : « Regarde, c’est moi ! Je ne me reconnais plus. Ma peau est devenue sombre. Les conditions ne sont pas bonnes ici ». De même, Mame Nick, jeune Oromo, m’explique qu’il a pris plus de dix kilos depuis qu’il est à Calais. Ces changements intimes, qui mettent à mal le corps, bouleversent l’identité. Dans ces conditions, comment ne pas se perdre ?
Pour rester soi-même, chacun veille à travailler son apparence pour exprimer son style. L’affirmation de soi, la réappropriation d’une identité malmenée commence par le travail créatif sur les vêtements donnés. En effet, les habits des exilés proviennent tous de dons collectés par l’Auberge des migrants, association locale de citoyennes et citoyens qui leur vient en aide. On choisit son habit en fonction de sa taille et on prend ce qu’il y a. La dimension de choix est quasi absente. À l’Auberge, les dons collectés sont triés : les vêtements abîmés sont jetés, certains sont reprisés, les autres sont classés par taille. Dans certaines parties de l’entrepôt, on trouve des bacs qui portent la mention ironique « Ugly jackets » ou « Ugly trousers ». Avec ces contraintes, les exilés s’ingénient à se construire un look à leur mesure, de la tête aux pieds.
Je me souviens de Faysel, blouson en cuir noir, pantalon en skaï noir, T-shirt à tête de tigre, cultivant son image un peu rock et me demandant de l’aider à lui procurer de la teinture rouge pour ses cheveux. Il y a aussi Abiy, chrétien orthodoxe, ravi d’une paire de bottes genre Timberland finalement mise de côté à cause d’un motif de croix sous les semelles : « Je ne peux pas piétiner des croix ! » Je me souviens encore de Capitan, Éthiopien d’une trentaine d’années, à qui on proposait plusieurs habits pour remplacer son T-shirt en lambeaux, refusant fièrement et pudiquement toutes les propositions parce qu’elles ne correspondaient pas à son style.
Mais le terrain privilégié n’est pas vestimentaire : il est capillaire. À Calais, c’est une compétition joyeuse pour la coiffure la plus baroque, dans le style « habesha ». Les jeunes garçons rivalisent de crêtes, de tresses, de brosses hautes en centimètres et en couleurs. Le même Abiy portait ses 10 cm de cheveux peignés bien droits sur le haut du crâne, rasé sur les côtés, petite mèche rousse au-dessus du front. Fouad, un adolescent érythréen de quinze ans paradait avec son incroyable crête iroquoise au milieu de son crâne rasé tout rond. Dawit, le lion éthiopien, exhibait sa crinière de fines tresses comme une gerbe mêlée de coquillages. Tout est osé, et rien n’est interdit, la liberté et la créativité s’exprimant à même le cheveu. Cela peut sembler bien dérisoire, mais c’est tout ce qui reste quand on vous enlève tout.
À Calais, la mode n’est pas un challenge élitiste au cœur d’une haute culture, mais une médiation dans l’entreprise globale pour rester soi-même. Celle-ci répond aux dispositifs politiques mis en place, qui visent à ce que les exilés finissent par se perdre et qu’ainsi, ils décampent.
Dans ce bref texte, je voudrais mettre l’accent sur deux choses : l’ironie et le désir. Car oui, il y a quelque chose d’obscène dans cette tentative pour écrire sur la mode dans la « jungle » de Calais, un relent d’ethnographie coloniale additionnée d’un iconoclasme factice. En réalité, ce n’est pas cela qui est obscène : ce qu’il faut effectivement mettre sur le devant de la scène, faire ressortir de manière irruptive ou intempestive de l’invisibilité de la « jungle », ce sont les conditions inhumaines que fabriquent les politiques actuelles, ce que j’ai ailleurs appelé la « politique de perdition1 ». En revanche, parler de mode dans ce contexte, ce n’est pas organiser une sorte de défilé carnavalesque des gueux, comme un geste politique subversif de contre-pouvoir ; c’est faire droit au désir. Ce désir des exilés de vivre comme tout le monde, la sensibilité à la mode incluse. Ce désir ne tenir bon et de ne pas être réduits à survivre, car « survivre, c’est mourir2 ».
Le goût esthétique, l’appétit manifesté par cet attrait pour l’habit et la coiffure sont des indices d’un plus large goût de la vie, même cette vie difficile dans la zone de transit de Calais. Parce que Calais est aussi considéré comme un tunnel, pas seulement celui de la Manche, mais un tunnel obscur et irrespirable au bout duquel il y a la lumière de l’Angleterre et la promesse d’une vie meilleure, comme-tout-le-monde où l’apparence, le style, et une certaine forme de souci et de soin de soi ont toute leur place.

