Abécédaire

Affections/affectations

DOI : 10.54390/modespratiques.764

p. 405-419

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Text

« Berowne :
Oh ! jamais plus je ne me fierai aux compliments apprêtés
Ni aux mouvements de langue d’un écolier ;
Je ne viendrai plus jamais voir mon amie sous un masque,
Ni la courtiser en rimes, comme un ménestrel aveugle.
Phrases de taffetas, mots de soie raffinée,
Hyperboles à trois poils, précieuse affectation
Et figures pédantes : ces mouches d’été
M’ont pourri d’asticots et boursouflé de vanité :
Je les abjure ; je le jure ici
Par ce gant blanc – combien blanche est ma main, Dieu le sait ! –
Que désormais mon humeur amoureuse s’exprimera par des oui de bure et des non de laine rugueuse.
Et pour commencer, fille, que Dieu m’assiste !
Mon amour pour toi est un acier sans faille ni fêlure. »
Shakespeare, Peines d’amour perdues, Acte V, scène II, Édition NRF, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », p. 806-807.

Leaving room, 2020

Leaving room, 2020

Crédits : Winnie O. Reilly.

Leaving room, 2020

Leaving room, 2020

Crédits : Winnie O. Reilly.

Leaving room, 2020

Leaving room, 2020

Crédits : Winnie O. Reilly.

Leaving room, 2020

Leaving room, 2020

Crédits : Winnie O. Reilly.

A

Affect

« Nom qui signifie sentiment, émotion. À ne pas confondre avec “effet”. »
Ursula K. Le Guin, Conduire sa barque, Antigone 14 Éditions, 2019.

Afterwords – fall-winter 2000 collection et défilé

Partir en catastrophe de chez soi avec pour seule richesse les quelques nippes que l’on a sur le dos, le strict nécessaire pour ne pas crever. Afterwords est le nom d’une collection automne-hiver du créateur d’origine chypriote Hussein Chalayan et son défilé est particulièrement célèbre : on y voit une famille, puis un groupe de mannequins habillés de vêtements qui s’hybrident avec le mobilier – une jupe table, une housse de fauteuil qui devient manteau, un fauteuil qui se plie pour devenir valise… Chalayan conçoit des vêtements-maison au sens strict, avec lesquels les acteurs du défilé partiront de scène, emportant avec eux ce qui pouvait apparaître comme un salon posé aux yeux des spectateurs. Le moment et sa poétique étrange évoquent les départs précipités, l’exil contraint. La scène évoque aussi, de manière surréaliste, le souvenir d’un home sweet home que l’on ne reverra plus, mais dont on ne peut nostalgiquement, vitalement se déprendre. L’habit comme enveloppe protectrice revêt dans Afterwords une puissance affective existentielle. Chalayan dit s’être inspiré des déplacements incessants liés à l’instabilité inhérente à l’île de Chypre, prise entre influence turque et grecque ; mais revoir Afterwords aujourd’hui, au hasard des vidéos disponibles sur le net, résonne encore avec la tragédie actuelle des migrants.

Anthropologie (voir phénoménologie du vêtement)

L’anthropologie serait-elle la part en creux qui manque à l’indiscipline mode pour structurer l’autre pente, hors de l’historiographie, de sa pensée : du processus, des procédés, de ce que peut nommer de cette conception ou cet esprit du temps que la mécanique du design permet. Dans la culture matérielle, tant s’en faut, le vêtement et ses agencements sont une aventure événementielle. Anthropologie et mode, deux sœurs jumelles nées sous le signe du gémeau ?

Arlequin (maillot d’)

« “Je vous aime !” leur lançai-je tandis qu’ils étaient encore à portée de voix. Ils se retournèrent, ils firent signe et Caracole lança pour toute réponse d’un long geste fluide son boo par-dessus le gouffre dans ma direction. Son boomerang cintra derrière moi en amorçant un S, puis il boucla sur lui-même en dessinant un O et repartit en angle fermé, V, avant de retomber en feuille morte dans ma main… Je ramassai alors le maillot d’arlequin et je l’enfilai en pleurant. »
Alain Damasio, La Horde du Contrevent, Folio SF, p. 126.

« son maillot est tissé en vif. Chaque bout d’étoffe est un fragment du vif de toutes les personnes qu’il a croisées et qui lui ont offert un éclat, un éclat vivant de ce qu’elles étaient. »
Alain Damasio, op. cit., p. 62.

Aventure, aventurier, aventurière, Agamben

« Becker appelle “aventure” la condition d’une existence comme celle de l’artiste “entre l’extrême insécurité de l’être jeté et l’absolue sécurité de l’être porté, entre l’extrême problématicité de ce qui est historique et le non-problématique de tout être naturel” »
Georgio Agamben, L’aventure, Édition Rivages Poche, 2016, p. 52-53.

« Il est aisé de reconnaître ici les caractères de l’aventure, qui implique toujours et immédiatement le chevalier qui la vit. Si, en tant qu’e-ventus, elle arrive inopinément en provenance d’on ne sait où, en tant qu’ad-ventus, elle arrive toujours à et pour quelqu’un et en un certain lieu. Comme l’écrit Diano, “l’événement est toujours hic et nunc”. Il n’y a événement que dans un lieu précis où je suis et dans l’instant où je le perçois. En arrivant, l’aventure exige un “qui” auquel elle arrive. »
Georgio Agamben, op. cit, p. 63.

B

Pierre Bergé

Grand manitou, tyran sans complexe mais génial entrepreneur, l’un va-t-il sans l’autre d’ailleurs, le personnage Bergé accompagna YSL dans son essor et élan international, cofondateur de tout ce qui caractérisa l’univers de Yves. Maisons et appartements royaumes pendant presque un demi-siècle s’organisèrent progressivement en un patrimoine, que le couple structura en ensembliers pugnaces, beau miroir de l’art de vivre d’une aristocratie créative. Tel un style Louis XIV ou Empire ? De Fondation parisienne en musée marocain, Bergé accompagna la redistribution et la pérennité de leurs collections particulières et intimes, autant que les trésors iconiques de Saint Laurent côté mode. Faire l’histoire ? Un grand événement du marché des maisons de vente, second marché s’il en est, donnant l’occasion, en 2009 au Grand Palais, aux fanatiques d’acheter les reliques amassées, de posséder un bout du goût de ces deux antiquaires, fantasques amateurs, de curiosités et merveilles que les époques charrient et déposent sur les rives du présent.

Bijoux (de sentiment ou de deuil)

Bien sûr les diamants sont éternels. Et seul un diamant peut en rayer un autre, altérer ce petit extrait de carbone pur qui orne et fait scintiller le corps des humains si périssable. Transmettre un bijou est bien regarder au-delà de cette putrescence, qu’il s’agisse de pierre ou de métal. Quoique le corps humain possède aussi ses secrets d’immortalité. Ainsi le cheveu, qui persiste bien après la mort de son propriétaire, alors qu’il en recèle la signature ou l’ADN. On conserve aussi avec une tendresse inquiète les premières mèches d’un enfant, on s’échange les cheveux comme un serment d’amour entre promis, on prélève avec chagrin ceux d’un être défunt. Et l’on tresse et tisse avec virtuosité, jusqu’au xixe siècle, les cheveux par amour ou pour mémoire : bijoux d’amour ou de sentiment, bijoux de deuil. Alors les cheveux, lorsqu’ils ne sont pas conservés dans un médaillon, se font dentelles arachnéennes, et se mêlent à l’or et ses chaînes, aux perles fines, aux cadenas… réinventant toutes les typologies du bijou : broches, bagues ou colliers. Ces créations fines à l’aura quelque peu morbide pour celui qui les découvre aujourd’hui ont progressivement disparu avec l’avènement de la photographie.

Bottine (voir fétichisme, et fuck me stilettos)

« Voilà : chaque soir quand vous viendrez me voir je vous ferai mettre ces bottines. Cela m’évoque des souvenirs vous comprenez. Pendant la journée ce n’est pas la peine, mais le soir… Vous me feriez plaisir. »
Monsieur Rabour à sa nouvelle femme de chambre Célestine, dans le film Le Journal d’une femme de chambre de Luis Buñuel, sorti en 1964.

Boudoir

Les lieux des créateurs et saints patrons font l’objet d’une dévotion fétiche – et l’on pense alors à la maison Lanvin et au bureau éternellement moderne de Jeanne dans la rue du Faubourg Saint-Honoré faisant face, dans la même rue, au navire amiral de la Maison Hermès et les bureaux et terrasse mythiques des Dumas, on pense au bureau fumoir de Saint Laurent avenue Marceau, à l’atelier d’indépendance de la fondation Alaïa rue de la verrerie, à la bâtisse scolastique de Margiela rue Saint-Maur… Temple ou boudoir de la création, dont l’intensité essentielle sera de conserver l’esprit des lieux, avec ses bons génies ou ses fantômes, avec une aura qu’il ne faudra pas étioler. Le charme de ces pièces, aux éclats d’un art de vivre consacré s’agrège de la patine délicate du temps révolu… Un temps retrouvé ?

C

Collectionneur, collection et collectionner, moment collatif

Le goût du collectionneur apparaît comme l’expression d’une série d’obsessions qui lui sont propres, rétroactivement. Et cependant qu’au départ, la bizarrerie d’amasser, d’accumuler ne donne pas la qualité, pour un temps seulement d’ailleurs, de l’idée que l’on devienne collectionneur, les gestes répétés et compulsifs écument le présent en vue d’une trouvaille ad hoc. Celle-là, celle de plus, celle qui manquait. Indéfiniment, quand la mer lèche un estran rocheux et découvre des cailloux et coquillages oubliés, le glaneur interloqué mais précis, coriace au divers y fixe son œil. Il cherche à nourrir la typologie, prend un seau et une pelle et creuse sitôt, encore et encore, dans les sillons du réel. Insatiable.

La collection de mode présentée : défilé, fashion film ou sur d’autres modes d’ailleurs c’est une hypotypose ; « c’est l’énumération de détails concrets à tel point qu’on peut dire qu’elle franchit les conditions de forme propres à une figure du style. En effet, la figure peut aisément dépasser le cadre de la phrase pour se développer sur plusieurs phrases voire plusieurs pages. » CNRTL. Collectionner c’est faire la réunion d’un ensemble d’éléments choisis selon des critères qui intègrent et excluent. Collectionner suppose alors un auteur qui initie et détermine ces règles, qu’il s’agisse de goût, de rareté, de quantité, d’un protocole, d’une raison objectivée, qui définit sciemment un thème, les termes et les choix de cette collection. La collection augure d’une série, d’une multiplication des éléments qui bien que semblables font la démonstration de variations ou de fines différences.

Alors Monsieur Rabour, qui dans le Journal d’une femme de chambre de Luis Bunuel collectionne secrètement les bottines dans le garde-meuble de sa chambre et les fait porter avec autorité par toutes les délicieuses soubrettes qui se risquent à travailler dans sa maison, ne serait-il pas comme une parodie torve du créateur de mode ? Ce dernier initie certes jusqu’à quatre fois par an des collections de vêtements et d’accessoires, mais Monsieur Rabour connait chacun de ses modèles à la perfection, les nomme, et en goûte précisément chaque détail et nuance : la hauteur d’un talon, le toucher ou la brillance d’un cuir, le dessin d’un laçage… Dès lors celle qui les porte n’a plus qu’à bien se tenir. Et elle se tient, avec la grâce de Jeanne Moreau, qui défile en chambre avec la morgue suffisante, chaussée d’une « fleur de printemps » qui ne sied peut-être pas tout à fait à son humeur sombre.

Confort

Une fois la taille féminine libérée de son carcan corset, une fois la panoplie des activités de jours et de nuits réduite à peau de chagrin dans l’art de paraître, non content de gagner en loisirs de tous sports, saisons et mobilités d’auto, de trouver des boutiques même dans les stations balnéaires éloignées de la grande capitale, et sans doute avec l’essor de techniques industrielles, le vêtement se proposa de confort. Doux, extensif, facile, souple, stretch. Alors, même si les appellations « sportwear », « casual-wear », « friday » ou « week-end wear »… ne couvrent pas tout, l’idée d’une vie easy et sans entrave, pratique et sans fioriture bouscule totalement la conception même de ce qu’est un vêtement attaché à nos modes d’existence. À défaut de l’allure, dans un grand spleen de jersey gris chiné, le mou.

Couple

« Au départ, on était quand même très loin l’un de l’autre. J’étais mariée, j’avais une fille, Scarlett, même si je ne vivais pas une vie classique. Pour moi, ça va toujours de fil en aiguille, je ne sais pas comment les choses se déroulent, je suis mes instincts et les gens que je rencontre, et on s’est retrouvés à vivre ensemble. C’était très étonnant. J’étais la vieille dame indigne et lui le petit garçon sage. »
Les égéries de la mode : Michèle Lamy, muse du créateur Rick Owens, Nelly Kaprélian pour les Inrockuptibles, 2014.

D

Dégoût

« Un jour, ma mère n’est plus allée au Monoprix, lieu de toutes les convoitises. Elle n’a plus envie de rien. “C’est trop loin”, dit-elle, et j’entends que c’est elle qui s’éloigne. »
Jane Sautière, Dressing, Paris, Gallimard, coll. « Verticales », 2013.

Démode

Alors que le vêtement que l’on achète est le sujet d’un amour fou, sur l’instant, d’un coup de foudre assouvi, que dire de celui qui reste planté là, entassé ici, dans un recoin d’oubli. Est-ce l’usure, le trop d’habitus qui nous fait désaimer une sape, une nippe, un trésor parfois cueilli à grands frais. La démode, dans le fameux système décrit par Simmel, Barthes et tant d’autres, c’est le mouvement de la mode qui repose sur l’idée d’un changement, d’un principe de renouvellement comme aussi le pose Daniel Roche dans la culture des apparences. Que l’humain ait une vision du temps linéaire et continu, impérialiste dans sa conquête du futur, du demain, le vêtement porteur ou marqueur du temps devient aussi tôt l’oripeau d’hier. Faut-il pour autant que l’objet se démode. Une histoire de style se décline, d’ajustement avec l’époque, d’un air du temps ou du zeitgeist en question, oui da. Ainsi, le style accordé aux modes de l’existence se déploie ; style vivant avec les vivants. Quoi, le vintage et son collectionneur seraient-ils amnésiques partiellement ou fétichistes des reliques du temps ? Le neutre du démodé serait-il l’intemporel, le vêtement poncif, transhistorique, celui dont on dit qu’il ne bouge pas, qu’il passe avec tout, qu’il signe la silhouette d’une fameuse certitude ? La démode est aussi possiblement tout une autre attitude, la position de se tenir hors mode précisément, de ne pas se soucier du langage sociétal des signes des temps. Ringard diriez-vous, non pas tant, provocation d’un style sans style ou d’une affectation à affecter le regard. Punk frictionneur ?

Démode, des modes, démons, un vestiaire qui s’évapore à la vitesse de la fast fashion ou une garde-robe qui s’arme de belles matières ajustées, quel qu’en soit le niveau de gamme.

Désamour, destin

« S’en débarrasser comment ? La déchirer, la couper en morceaux, la brûler aurait été comme une profanation sur quelqu’un. La jeter dans une poubelle ? Est-ce qu’un beau soir, dans la rue, quelqu’un, du même gabarit, ne viendrait pas à sa rencontre, portant cette relique, une pocharde éméchée édentée, étrange double en robe de scène, marmonnant, éructant ou chantant des paroles obscènes, inquiétant avant-coureur de la mort ? Alors, aller la jeter très loin, comme on jette un cadavre ? Dans une autre ville ? Dans le fleuve ? Le morceau d’étoffe noir reviendrait la hanter quand même dans ses rêves, velours souterrain.

Elle eut l’impression de penser à mal, de trahir une vieille complice avec laquelle elle avait traversé bien des aventures, échecs et succès mêlés, et dont on veut à présent se débarrasser, l’oublier, un double soudain gênant, témoin des temps anciens, elle la trouvait se jour-là démodée, ressortant d’une époque disparue, diva déphasée. Et s’il s’agissait d’autre chose que la robe ? »
Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Paris, Gallimard, p. 109-110.

E

Eckhaus Latta

Duo sinon couple new-yorkais horizontal et marque de vêtements homme femme et plus si affinités, formés par Mike Eckhaus et Zoé Latta, deux créateurs passés respectivement par le département sculpture et arts textiles de l’École de design de Rhode Island où ils se sont rencontrés. La marque new-yorkaise Eckhaus Latta esquisse un vestiaire hybride qui oscille entre forme basique et vague arty, banalité et excentricité, création ex-nihilo et upcyclée, industrie et artisanat, structure et mollesse, jean peint et tricot, lilas ou fluo, escarpin et sabot. En fait tout est possible, pourvu que les corps soient lestes et singuliers.

Ensorcellement

Velours frappés, soieries taffetas sur-teintées, cachemire sérigraphié, cuirs refendus embossés, broderies d’ors et de sequins fanés ; ahhhh la magie de l’ennoblissement. La matière ensorcelée, exhaussée, paroxysme de la métamorphose de la fibre en un épiderme irréel qui agit comme un phénomène inouï, c’est-à-dire non déjà-vu et irrépressiblement désirable. Bien avant l’architecture, l’esprit nouveau, de l’époque moderne, c’est le suprême textile vendu aux bonheurs des dames. L’ennoblissement, c’est la joie puissante de la volte textile, quintessence du geste et des caprices du créateur à la surface des choses molles ou souples.

Enveloppe

Parfois un vêtement nous rappelle qu’il est en son essence, avant d’être corset ou parade sociale, habitacle et seconde peau vitale, parure intime, enveloppe. Ainsi, depuis un passé traumatique à Hiroshima qu’il n’évoque pas ou peu (on sait toutefois que sa mère est morte quelques années après l’explosion, la peau brûlée à plus de cinquante pour cent), le designer Issey Miyake aura rêvé toute sa vie des carapaces souples et mobiles, dont l’amplitude et les plissés sont une réserve d’espace, des interstices à l’intérieur desquels se mouvoir tout en étant protégé, se conforter en son fort intime.

Exposition(s)

« Elle se prépare en coulisse, il faut l’imaginer hésitante devant la grande psyché, essayant des accessoires, des bijoux. La séance commence, et c’est le grand numéro de l’apparition de la Femme. Elle va tenter de rassembler un éparpillement de gestes et de sentiments pour en faire une image et une seule en un moment et un seul, faire tout un récit. Attention, attention ! Allez ! Dans les mêmes années, l’illustrissime Robert-Houdin écrivait dans son manuel de prestidigitation : “Bien que tout ce que l’on dit dans une séance ne soit, tranchons le mot, qu’un tissu de mensonges, on doit se pénétrer assez de l’esprit de son rôle pour croire soi-même à la réalité des fables que l’on débite” ».
Nathalie Léger, L’Exposition, Éditions POL, 2019, p. 36-35.

« Je désire être habillée après ma mort dans ma grande robe de velours noir corsage montant avec une collerette de dentelle de Venise. Être enveloppée dans une pièce de tulle blanc formant voile à plis aussi longs que la robe attachée haut sur la tête comme un voile de mariée. On le rabaissera sur la figure dans le cercueil. »
Archives nationales, carton AP/101 (II)/1, Testament de la comtesse Greffulhe rédigé le 6 avril 1892.

F

Famille…

Cela fait belle lurette que les pull-overs ne sont plus tricotés par l’amour patient des mères et grand-mères, mais fabriqués en Chine ou ailleurs au gré des tendances mises au point par les bureaux de professionnels dédiés. Ledit pull-over acheté, rien n’est moins sûr qu’il aille d’un aîné à un cadet ; les tendances passent vite, le marché est pléthorique, le marché de la seconde main exponentiel, la trouvaille à porter de clic, et la transmission comme le désir désormais immédiats. D’autres, des inconnus, hériteront temporairement de vos frusques, nippes et autres pelures glanés, quatre sous glorieux dans le cadre d’un vide-dressing.

Lorsqu’elles accaparent la famille et son vestiaire, les marques de prêt-à-porter déploient un harmonieux cliché, avec la globalité du lifestyle. À un point tel que toutes les allures se ressemblent avant de s’assembler : le garçonnet arbore déjà les bottes rock, le jean légèrement slim et le sweat à slogan ironique que revêt l’adolescent et que convoite le père ; les filles adoptent l’allure des mères à moins que les mères ne vampirisent la grâce de leurs filles… Les générations s’annulent dans une connivence de façade, et produite. Alors, râler en faveur d’un ordre ancien ? Gare ! Au regard des hivers sanitaires et climatiques qui lugubrement s’annoncent, le tricot autarcique risque d’opérer un retour fracassant.

Ahhh la famille, éditoriale et médiatique. La famille Armani, la famille Ralph Lauren, la famille Mendes… histoire de succès, récit d’une puissance créative. Ohhhh la famille, hiératique et injonctive décrite par le comptoir des cotonniers, la famille Benetton, la famille Burberry. Toute image qui constitue la forme établie d’un modèle familial caractérisé sinon caricatural, et feignant de s’étendre de manière inclusive et mondialisée. Ouuuuuh mignons les Baby Dior et Baby Lanvin accompagnés d’une presse de dents de lait et consort… qui sur une autre pente, déclinent les produits charmants d’enfants charmants copycat de leurs dignes parents. De bons tons, of(f) course.

Faux

Depuis la conception du monogramme du malletier Louis Vuitton jusqu’aux super industries du factice et notamment des toiles ciglées, le faux est l’enjeu d’un combat entre modèle déposé, griffe signée et contrefaçon organisée. Le faux ici, c’est l’équivalent de loin qui n’opère plus de près, lorsque le logo donne le change optique et invite à la presbytie. L’authenticité remplaçant alors l’originalité dans le déploiement du sériel. Sinon à entretenir un rapport déçu ou amusé face au spectacle de cette duperie. Ici, la contrefaçon, duplice ou doppelganger, est la pente affectée d’une affectation du modèle premier.

Fétichisme

Le galbe du mollet, le pied emprisonné dans une chaussure lacée et dorée, la forte cambrure suggérée par un très haut talon accaparent toute la convoitise du photographe de mode français Guy Bourdin, dont le regard ordonne avec une rigueur maniaque les images. De 1975 à 1981, toutes les chaussures de la marque française Charles Jourdan auront été à cet auteur épris de surréalisme et de série noire. Comme un Bellmer disséquant et réinventant l’anatomie féminine selon la seule règle de son désir, comme un Hitchcock facétieux échafaudant d’énigmatiques intrigues, où l’œil suspecte chaque détail et désire chaque objet. Avec Bourdin, les filles apparaissent moins que leurs jambes et leurs pieds, Charles Jourdan le lui autorise, rien n’arrive au hasard. Alors les escarpins, les salomés, les sandalettes, les compensées, les bottines et les mules exhalent leur mystérieux pouvoir d’attraction, de campagne en campagne et de saison en saison. Il faut encore évoquer, chez Guy Bourdin, avec l’art du cadrage et de la découpe cruelle, l’attrait pour le rouge vermillon cosmétique, et la couleur irradiante en général qui fige net les corps et les accessoires, sur un même plan fantasmatique. Pour les campagnes de 79, Bourdin exacerbe son dispositif et la fille se volatilise au profit de deux jambes plastiques seules, qui évoluent en chaussures dans des paysages urbains déserts. Vous avez dit trouble fétichiste ?

Fuck me stilettos

« … but I love you in your fuck-me pumps And your nimble dress that trails », grince David Bowie, dans la chanson en forme de conte macabre et descente aux enfers We are the Dead, sur l’album Diamond Dogs. Les expressions fuck me pumps ou fuck me shoes ou fuck me stilletos sont de fait ambiguës, et émanent soit d’une critique féministe sur l’objectivation du corps féminin dès lors qu’on juche ce dernier sur des talons aiguilles vertigineux, avec la cambrure fatale qui en résulte… soit d’un désir à la brutalité toute punk pour le même accessoire et la transgression des convenances qu’il déploie.

Géniale catégorie donc que l’expression subversive de la fuck me shoes, programmatique projet sinon objet désir de passer une belle soirée, outil fantasmagorique et parabole ou prothèse d’une Vénus à la fourrure.

G

Garde-robe

Qu’est-ce qu’une garde-robe, sinon la collection particulière d’un être particulier. De ses recettes et sortilèges, de ses amas et refoulés aussi qui distribueront, à l’avenir, les allures et les looks offerts au spectacle de la mondanité, quotidienne autant qu’exceptionnelle. La garde-robe, c’est le fond de commerce des hyperboles et allitérations, répétitions et bégaiements d’un style défini et de ses déjà-vus.

Côté espace, lieu de stockage, ledit dressing, comme un fond muséal, est l’architecture d’un fantasme de classification, l’antichambre d’un ordre divin cosmétique, le trou noir d’une singularité esthétique à l’horizon des événements arrivants, la constellation des étoffes et de la mécanique du bal en préparation. Le dressing, c’est le coin dressé en hommage à la parure, le lieu du prélude de la parade. Autrement dit et avec certitude : sans dressing point de salut.

Grotesque

Chez les créateurs, le geste grotesque est le retour du refoulé de la gravure de mode, l’envers subversif de l’implacable maîtrise ordonnée par le dessin et les agencements vestimentaires de nos parades sociales. Le corps de mode grotesque, porté par l’avant-garde anglaise et japonaise notamment, est celui de tous les débordements, corps et allure traversés par la puissance contradictoire des affects. Alors l’outrance, la fantaisie bariolée, la déconstruction des formes, des goûts et des genres, ou le pullulement intempestif de bourrelets, reliefs et autres protubérances impraticables forment des créatures qui défient les normes de manière pathétique, poétique et spectaculaire.

H

Habit

« … je ne crois pas aux habits, je crois qu’il n’y a qu’une seule chose qui existe ce sont les déguisements. De même, je ne crois pas que la personnalité existe, ce qui existe ce sont les rôles ou les emplois. Sous tous nos costumes, il y en a un autre : je pense que le corps lui-même est un costume. »
Retranscription des propos de Jeanne Balibar à Marie Richeux pour l’émission Par les temps qui courent du 07/01/2020.

« Il m’arrive souvent de rêver à d’anciens vêtements, je vais et viens dans ces histoires peu cohérentes avec des habits que je croyais oubliés. Ils me paraissent être tout autant moi-même que ma peau, mes cheveux, mes ongles. Finalement, ils tombent dans l’oubli et les poubelles, déchus ou usés, de la même façon qu’on jette les rognures d’ongles ou la pelote des cheveux que la brosse a arrachés. »
Jane Sautière, Dressing, Paris, Gallimard, coll. « Verticales », 2013.

Héritage

Dans son ouvrage La culture des apparences, Daniel Roche pointe l’importance de la valeur financière du vêtement en héritage, une garde-robe qui est un pactole enregistré sur les cahiers des actes notariés jusqu’au xixe siècle, et que le prêt-à-porter du xxe siècle réduira définitivement à peau de chagrin, tant le vêtement sera alors pensé dans une saisonnalité sans retour, rythme nihiliste qui annule le précédente dans un temps âprement raccourci, le vêtement devenant sans matière, semble-t-il aussi, quand on se rappelle l’importance autant que la valeur des étoffes, même pour le chiffonnier récupérateur des rues du xixe siècle. En héritage, le métrage consacré et réemployable du tissu. L’héritage comme potentiel, en voilà une idée.

« C’était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d’employés. Elle n’avait pas de dot, pas d’espérance, aucun moyen d’être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l’Instruction publique. Elle fut simple ne pouvant être parée, mais malheureusement comme une déclassée, car les femmes n’ont point de caste ni de race, leur beauté, leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct d’élégance, leur souplesse d’esprit, sont leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus grandes dames. »
« La parure » de Guy de Maupassant (nouvelle parue dans Le Gaulois le 17 février 1884)

I

Ineffable

Ou « Je-ne-sais-quoi » qu’énonce un regardeur attentif, qui pourtant peine à décrire d’à quoi tient le charme d’une attitude, la magie d’une élégance, la grâce d’une mise. Est-ce le charme du temps, de la manière ou de l’occasion ? L’expression d’une liberté qui demeure un mystère, pour paraphraser Vladimir Jankélévitch.

Intuition

Sans doute ce que l’on pourrait dire avoir du style, être passé maitre dans l’art des élégances et des parfaits accords, fussent-ils l’audace, le transgressif ou le précaire. D’avoir du chien, de se l’accorder, d’en faire l’exercice, d’en avoir la volonté, non sans raison, et de l’exprimer sans le théoriser. Avoir le nez creux. Sentir l’époque. L’aventurier suit son chemin, sur la crête, le magicien déroule son sortilège, en plein vol de balai, le styliste assemble et métamorphose l’allure d’un chant d’étoffes. Au présent.

Irritation

« Est-ce que quelqu’un peut lui expliquer pourquoi les fabricants de vêtements cousent des étiquettes qui grattent au niveau de la taille ? C’est à croire qu’ils font des études pour trouver la matière qui t’irritera le plus possible. Et même si tu découpes le truc avec des petits ciseaux, au plus près du tissu, en te concentrant à fond – ça gratte quand même. Xavier aimerait trouver le salaud qui s’amuse à faire ça, et lui péter les deux jambes, pour voir si ça le fait toujours autant rigoler de pourrir la vie des gens qui achètent ses fringues. »
Virginie Despentes, Vernon Subutex, Paris, Grasset, tome 3, 2017.

J

Joli(e)

« Tout ce que je fais porte vraiment sur le fait de questionner les règles : pourquoi est–ce que les seins d’une femme doivent être remontés et sa taille soulignée ? Pourquoi doit-on se conformer à ces stéréotypes de la féminité quand il existe d’autres facettes de la beauté ? Pourquoi doit-on encore se conformer à cette définition étroite du “joli” ? Cela m’énergise en fait, car cela me donne envie de proposer des alternatives, de montrer qu’on a d’autres options, qu’on n’est pas obligé de se conformer à ces règles standards et infantiles. Quant à la critique à mon égard, s’il y en a, je l’ignore. Car je n’accepte pas l’autorité esthétique des gens qui me critiquent. Ça semble très impérial, mais la raison pour laquelle je suis ce que je suis, c’est que j’ai été beaucoup critiqué quand j’étais jeune. »
« J’ignore la critique car je n’accepte pas l’autorité esthétique des gens qui me critiquent. » Entretien avec Rick Owens, menswear designer of the year aux CFDA 2019, par Nelly Kaprièlian, 4 juin 2019 pour Vogue Hommes.

K

Kleptomanie

« Tendance pathologique à voler, caractérisée par un désir obsédant, une lutte angoissante contre ce désir, l’exécution du vol avec conscience, avec soulagement consécutif ; le vol est habituellement sans précaution, l’objet volé est sans utilité » propose de façon ramassée le site CNRTL pour décrire ce phénomène. Éprise de nouveautés, de sources et de ressources, la mode et ses studios auraient possiblement cette tendance, d’un emprunt de pie pour ce qui brille ou ce qui se fait chez les autres, au présent comme au passé. Sur un autre versant, plus politique celui-là, la kleptomanie poserait la question de la ré-appropriation culturelle, celle des signes et signaux de cultures par d’autres. Grand récit ambigu que trace la pluralité des cultures mondiales, des incidences et appartenances. D’affect ou d’affectation ?

L

Lacer-délacer (voir Lingerie)

« Le corset est, ou était, le vêtement le plus en contact avec la peau. Par exemple, la mariée était traditionnellement corsetée. Le jour du mariage, le marié se réjouissait à l’idée de dénouer les lacets du corset nuptial, acte qui était aussi une métaphore de l’union du mariage et de la liberté acquise de vivre en intimité. Le corset véhicule donc aussi tout ce symbolisme. Les baleines que taillaient les marins pour les offrir à leur bien-aimée symbolisaient l’espoir qu’ils avaient que celle-ci resterait chaste et attendrait leur retour. Ces baleines portées sur la poitrine avaient une signification sentimentale. J’aime penser aux ornements en fonction de leur symbolisme inhérent. Mais aujourd’hui, nous avons perdu cette façon de penser. »
Mr Pearl sur les plaisirs du corset, une conversation avec Stephen Jones, catalogue de l’exposition Mode 2001 : Landed/Atteri, éditions Merz avec l’Institut de la mode de Flandre, p. 92.

Likes

Sur un registre contemporain, où la question de l’audience voire de l’audimat semble existentielle, les likes <3 <3 <3 ;) sont le signe d’une attention portée à l’autre ou du moins d’une communication établie. L’information semble être passée si l’on reçoit depuis les plateformes digitales Instagram, Facebook, Tik Tok ou… un signe électif, validant ou répondant au message proposé à compte d’auteur, ou presque. Alors liker, c’est admonester un affection pour un contenu, sur ces nouveaux médias, c’est valider une éditorialisation et faire partie du réseau de savoir connecté autour de cette personnalité. C’est aussi affecter d’avoir vu, de marquer d’un signe sans laisser une réponse vide qui signifierait, elle, sinon le mépris ou le désintérêt, au moins une affectation. Avoir à liker suppose aussi que l’on se connecte à l’offre diffusée de ces plateformes sociétales, dont le libre échange est relatif. De nouvelles catégories de métiers de la mode sont ici inventées, community manager, blogueur, influenceur, comme autant de digital brand content provider and player, ouvreurs de robinets des flux médiatiques et bateleurs des adhésions que ces contenus proposent. To like or not to like, that is the answer.

Lingerie (voir lacer-délacer)

« Elle pose une miche de pain sur le comptoir, elle se dresse sur la pointe des pieds pour fouiller dans le placard où elle se souvient que les vieilles confitures sont rangées, mais sentant le regard de sa mère, elle tourne la tête et regarde par-dessus son épaule.

— Quoi ?

C’est la lingerie : le fait qu’elle se promène en sous-vêtements, mais c’est aussi la lingerie elle-même, dépourvue de modestie, le fait que sa fille soit devenue une femme qui se plaît à dépenser beaucoup d’argent en lingerie. Impudique, c’est le mot. Tout ce que demande Ruth, c’est un peu de solennité, ce jour entre tous, un peu de nervosité ou même de crainte, qu’elle pourrait ensuite trouver le moyen d’apaiser. Une dernière manifestation de dépendance. Mais non : elle a compris depuis plusieurs semaines qu’il ne s’agissait pas pour sa fille de quelque rite de passage c’est une fête, une grande fête pour elle et tous ses amis, elle et Warren n’étant là que pour payer l’addition. »
Jonathan Dee, Les privilèges, Paris, Éditions Feux Croisés, Plon, 2011, p. 12.

Logo

« Comme on n’avait pas les moyens de s’offrir des grandes marques, et puis en plus je suis originaire d’une région où il n’y avait pas beaucoup de boutiques, il fait moins trente l’hiver… C’est une forme incongrue que je sois passionné de mode en venant de là-bas : de Pontarlier, qui est à côté de la Suisse… Et je me souviens très bien que ma sœur achetait des morceaux de tissu en crêpe et elle me demandait de lui copier les logos d’Yves Saint Laurent ou de Dior, que je faisais au feutre ou qu’on brodait nous-mêmes. Et ça le faisait très bien […] il y a deux griffes dans le vêtement : il y a celle qui gratte le cou et il y a celle que l’on met dans le vêtement. » Retranscription des propos d’Olivier Saillard à Laure Adler pour l’émission de radio L’Heure bleue du mardi 29 octobre 2019 sur France Inter.

M

Machine à coudre

Accompagnant la révolution industrielle textile, une évolution plus discrète est celle de l’apparition de la machine à coudre. Est-ce l’échelle réduite ou disons modeste de sa technologie, et des manufactures qui alignèrent lesdites piqueuses animées d’un mouvement mécanique qui l’invisibilisèrent ? Quoiqu’il en soit, elle démocratisa dans un premier temps l’idée d’une confection sérielle. De la machine à coudre domestique, à mouvement de pédalier puis électrique, qui poursuivit de donner au vêtement le fait maison, jusque dans le milieu du xxe siècle, et de constituer un objet d’héritage familial, une culture matérielle.

Le prêt-à-porter met un terme relativement radical à la confection vernaculaire, laissant place très vite et très fort au déploiement de l’industrie de la mode dite ready-to-wear, sans retouche ni tache, sans peur ni reproche. Un comeback sérieux de la domestique machine signe-t-elle un changement d’époque comme le retour au tricot ? Incidemment, sommes-nous prêts ?

Magie (Ursula K. Le Guin)

Au coin du feu, Ged le vieil archimage retourné à la vie temporelle, déambule dans ses rêveries, proche de sa compagne Tenar, dans leur rustique nid domestique. Ici la puissance l’a quittée, lui le héros, cependant qu’il aura découvert la vie sensuelle, amoureuse, sexuelle après la vie magique, solitaire et chaste. La géniale Ursula K. Le Guin interroge les archétypes, les dessoude dans l’intégralité de son univers monde récit Terremer, et offre la liberté comme condition d’existence et d’équilibre, au féminin, au masculin, à l’Autre, fût-il dragon. Au-delà des manichéismes balourds, le genre est ouvert, la fantaisie construit ce monde, ce vent d’ailleurs qui propose un corps émancipé, une allure émancipée, un goût transgressif, et de toute chose que l’on peut considérer présente dans la culture humaine et matérielle similaire si l’on pense la pente anthropologique du vêtement, et qui sait de la mode, dans ses meilleurs jours.

« Ses songes prirent alors un cours bien sombre, qu’ils avaient par trop souvent emprunté toutes ces années : comme il était étrange que chaque sorcier ait connaissance de cet Équilibre, de cet échange entre les pouvoirs, le sexuel et le magique, que chaque personne ayant eu affaire à la sorcellerie le sache, mais que nul n’en parle. On ne le décrivait pas comme un échange, ou une négociation. Ce n’était pas un choix. On n’en parlait pas. C’était tenu pour acquis.

Les sorciers et sorcières de village se mariaient, avaient des enfants – preuve de leur infériorité. L’infertilité était le prix payé par les véritables sorciers, en toute conscience, pour obtenir leurs plus grands pouvoirs. Mais la nature de ce prix, son anormalité, cela ne déteignait-il pas sur les pouvoirs ainsi acquis ?

Tout le monde savait que les sorcières faisaient commerce avec l’impur, les Puissances Anciennes de la Terre. Elles confectionnaient des remèdes pour réunir hommes et femmes, satisfaire leur lubricité, nourrir leur vengeance, ou employaient leur don à de plus basses besognes encore apaiser de petits maux, rebouter, retrouver des objets disparus. Les sorciers en faisaient tout autant, malgré le dicton affirmant “faible comme un sortilège de femme ; méchant comme un sortilège de femme” ».
Ursula K. Le Guin, Terremer, Paris, Le Livre de poche, 2018, p. 1759-1760.

Maison

L’idée de maison, celle fondée par Poiret, Patou, Lanvin, Hermès, Chanel, Fortuni, Margiela, MacQueen, qu’elle soit survivante, réanimée ou monitorée porte les fondamentaux d’un héritage, d’un corpus, d’une empreinte matriarcale ou d’un faisceau patrimonial. L’idée de maison dessine les bords d’un style, d’un protocole industrieux, d’une diffusion particulière, en toute logique d’une cohérence avec l’époque d’avec laquelle elle se co-fonde. Sans conteste, la maison c’est le lieu d’un système construit où les règles de conduite, les bonnes manières témoignent des marottes d’une singularité, de la couleur des rideaux au motif dans le tapis. L’écho d’une maison, au présent, éloignée qu’elle est de son moment de création, dit l’acuité contemporaine et forcenée de son propriétaire et créateur. La gageure est alors de faire soudre le futur avec le passé. Que les rebonds de directions artistiques ne soient pas qu’un exercice de chaises musicales mais le terreau sourcé et sensible d’une production circulaire.

Maman

Maman est gigantesque, d’acier et de bronze ; son ventre est un cocon, ses pattes acérées au nombre de huit. Signée de la sculptrice et plasticienne Louise Bourgeois en hommage à sa propre mère, Joséphine Bourgeois, qui avec son mari réparait des tapisseries dans leur atelier de restauration en région parisienne, Maman est l’arachnée : la fileuse ultra douée et patiente qui tisse sa toile dans un coin de la maison et protège cette dernière de tous les parasites. Maman est aussi la menaçante revanche offerte par la fille à la mère à l’encontre d’un père trompeur, moqueur et tyran, qui les aura fait souffrir toutes deux, perturbant l’équilibre domestique en y imposant ses maîtresses. Chez Bourgeois, lorsqu’ils sont présents, les travaux d’aiguilles et de fil trament le drame domestique et son impossible réparation.

Manie (toc créatif)

Les grands couturiers, grands designers, les directeurs artistiques sont épris, avec le temps, de tocs. Une longueur de robe, une ligne d’épaule, une matière, une couleur ou un motif fétiche. Obsession répétée qui caractérise finalement en dernier ressort un grand style, c’est-à-dire aussi l’invention d’un poncif, un langage nouveau dans sa propre langue.

Mannequinage

Poser une étoffe sur un stockmann. Ajuster un look sur un corps. Faire d’un mannequin cabine sa muse et son étalon. Coordonner comme « fiter » les ensembles à la veille d’un show.

Le mannequinage, mot suranné, parle de sculpture, entre toile et structure corporelle, réelle ou irl. Il s’apparente dans la tradition muséale et patrimoniale à proposer une version du vêtement bien mis sur un mannequin fantôme en vue d’être montré ou regardé comme un modèle, exemplaire. C’est aussi la capacité à faire paraître les vêtements comme animés sinon vivants. De faire apparaître les allures vernaculaires, de modeler l’affaire et de faire l’étal même. Ici, l’on ne peut que renvoyer à l’admirable The Mechanical Smile de Caroline Evans qui défriche le genre du mannequin de papier ou de chair aux débuts de xxe siècle et qui fonde la pratique sinon le métier dès lors.

McQueen (Alexander)

Fameux designer et couturier anglais, mort brutalement par pendaison peu après la mort de sa mère. Rarement l’allure des femmes ne sera apparue autant travaillée par les affects les plus forts chez un créateur. Les défilés exaltent une femme gazelle, une femme sirène, une femme licorne, une reine fée ou une sorcière romantique, une folle internée, ou une amazone aux épaules aiguës… Les fictions féminines de toutes sortes se succèdent en une série de contes souvent violents et cruels. Car au-delà de leurs fantastiques atours, les héroïnes de Lee Alexander McQueen sont malmenées, entravées, violentées, en lambeaux, éclaboussées par des prédateurs mécaniques, poursuivies par des oiseaux de cauchemars… ce au gré des passions dangereuses et contradictoires de leur pygmalion. Les formes vestimentaires elles-mêmes, avec l’ennoblissement comme l’art de la parure extrême, restent de toute beauté quoi qu’il arrive.

Mémoire

« Les jeunes créateurs, ou les créateurs, auraient un meilleur travail s’ils avaient, comme en histoire de l’art, la responsabilité du passé. On ne peut pas faire une chose qui a déjà existé. »
Olvier Saillard pour le magazine Libération Next, 28 octobre 2019.

« Le stylisme est un vœu ou une malédiction qui projette les vêtements et celle qui les porte dans le passé à travers des périodes historiques, comme une chute brutale dans des fouilles archéologiques […] Le vêtement est un fantôme de toutes les vies multiples qu’il peut avoir eues. Rien n’est brillant et nouveau ; tout a une histoire… Ainsi, une robe des années 1960 est découpée pour révéler son passé de robe médiévale ; ou, à l’inverse, un corset victorien est découpé pour révéler une veste moderne en jersey ; une robe des années 1930 est découpée pour dévoiler son passé de robe édouardienne. »
Hussein Chalayan à propos de la collection « Medea », Printemps-été 2002.

« Love, let me sleep tonight on your couch
And remember the smell of the fabric
Of your simple city dress »
Jeff Buckley, So Real, 1994.

Miroir

« I’ll be your mirror
Reflect what you are in case you don’t know
I’ll be the wind, the rain and the sunset
The light on your door to show that you are home
When you think the night has seen your mind
That inside you’re twisted and unkind
Let me stand to show that you are blind
Please put down your hands
’Cause I see you. »
The Velvet Underground and Nico, I’ll be your mirror, 1967.

Mondialisation

Mais de quoi parle-t-on ?

Modèle

« Les toilettes de ma mère me paraissaient parfaites, d’une très grande élégance. Les tailleurs à longues basques soulignant la ligne du corps, les chemisiers en crêpe boutonnés dans le dos, la robe en tulle appliquée de motifs en velours, celle en toile rayée à larges bretelles, les pantalons corsaires, les robes de cocktail qu’elle ne portait que lorsque nous étions à l’étranger, dans cette vie d’Occidentaux expatriés si éloignée de notre existence en France, j’avais l’impression que ma mère se transformait en citrouille lorsque nous rentrions. »
Jane Sautière, Dressing, Paris, Gallimard, coll. « Verticales », 2013.

Musc

Cette fragrance du règne animal et végétal, cet état primordial de l’odeur, ravivant le plus organique de l’esprit de la forêt si l’on pense à Hayao Miyazaki et du dieu maître des forêts de princesse Mononoké (1997) décrit des notes sombres, sourdes et touchant aux origines. Le musc, fruit d’une glande de cervidé, d’un rat musqué ou d’une graine d’hibiscus, est une puissance d’évocation faite d’obsessions que le musc blanc, synthétique arrime à la modernité et ses mécaniques de diffusions. L’affection certaine que l’on porte à cet égard pour le musqué est à l’égal d’un grand refoulé d’un modèle de réalité hors de l’artificiel.

Mythomanie

Aux songes d’une nuit d’été, et comme il vous plaira, la mode est le territoire d’une distinguée distinction ascensionnelle et cruelle, le jeu des illusions et des vêtures fabriquées qui composent et alternent le merveilleux, dans un monde de comédies et de fantaisies où la séduction est le la. Mythomanes d’un soir, le DA comme le styliste narrent et racontent ces mondes de fées cramées, de princes fantoches, de corps changeants et de vies rêvées. États de genre et genre d’états, une métamorphose sociétale que le vêtement exprime et dont ces créateurs dépeignent les tableaux de mode. La mythomanie du prêt-à-porter consistera à proposer des variations saisonales, des nouveautés industrielles. La fast fashion organisera la grande duperie, de copie en copie en faisant passer des vessies pour des lanternes. Diable.

N

Nude

La couleur peau, son nuancier, galbant la jambe d’un voile nylon, cachemire, lycra, rayonne, soie, fait du bas ou du collant le dégagé d’une cuisse lisible mais invisible. Peau, comme le voile cosmétique qui lisse et unifie les variations du grain de la peau. Nude comme la problématique de la carnation et des représentations, de la couleur politique. Nude comme la dénégation du nu.

Nudité

« Sur le fil de la crête, Caracole était toujours en mouvement, bien en vie, il avançait en dansant vers moi. Il fit un pas léger puis un autre et ses chevilles commencèrent à disparaître avec des bouts de visage et d’épaule, effacés par le vent, de larges morceaux de hanches et bientôt, il fut devant ses vêtements, qui restèrent à flotter un instant derrière lui, comme s’il avait décidé de les traverser enfin… Il s’approcha d’un furtif bond sans plus de pieds à moins de cinq mètres désormais et c’était lui encore, dans la malice du regard, dans le reste de joue froncée par le rire persistant, lui dans la touffe vivace de cheveux blondissants qui s’accrochaient encore à la forme humaine qu’il avait si longtemps adoptée et reconduite. »
Alain Damasio, La Horde du Contrevent, Folio SF, 2015, p. 122.

O

Obsession(s)

D’être à la mode, de faire un coup médiatique, de brûler la chandelle par les deux bouts, d’exulter quoiqu’il en coûte, dans un geste sublime ou dans une dépense immodérée, au risque de l’apocalypse, du grotesque, ou de l’outrance.

Obsession comme la flamme, lumière éternelle ou bucher rougeoyant, sans détour nous pensons au film Lux Aeterna, sorti en salle en septembre 2020 mais présenté à Cannes en mai 2019, de Gaspard Noé, format expérimental d’une façon de montrer et renouveler un genre, entre deux industries, cinéma et mode, et de l’être hybride, bizarre et pesant, précis et bavard – oxymoron à soi seul. Aux flambeaux des stroboscopes, Béatrice réalisatrice convoque Charlotte actrice à jouer la sorcière, parée des atours Saint Laurent façon Vaccarello. Accompagnées d’une bande de jeunes gens qui jouent leurs propres rôles, un chaos progressif s’installe. Le producteur est pourri, le chef opérateur est boursouflé godardien, les mannequins mannequinent, Paul assiste la styliste, Clara accompagne Charlotte… Une cacophonie énervée s’engage très rapidement, prise dans la gouaille dallienne et la détestation des autorités présumées comme des jeux de rôles. Le format est efficace, 51 minutes, un film moyen métrage donc, intense à la Noé. De mise en abîme en mise en abîme, la perfide séduction féminine est mise au ban, devant un parterre de veaux virils. Des salopes en somme, brûlées d’avoir enfreint la bienséance pudique et d’avoir porter trop haut les bijoux de la subversion. Transgressives sorcières.

Obsession de la nouveauté, parfum sulfureux, chasse aux sorcières et muses du temps présent ? Obsession comme zietgeist profanateur des bordures et du patrimoine.

P

Papa

Qui est-il ?

Le DA, le chef d’orchestre, le patrimoine, le marché, l’industrie, le commanditaire, l’héritage, le souvenir, le nom caché, le nom dit, le créateur, son monstre, sa chimère, l’autorité et son bon plaisir ? Le mécène ? Le pygmalion ? Le producteur ? Le réalisateur ? Le modeste ? Masculin ? Le tyran esthétique, l’obsessionnel compulsif, le phallique démiurge ? Est-il seulement, celui-ci, ici ou là ?

Patrimoine (Margiela et ses archives)

Dans le film qui lui est dédié, MM : In his own words, produit par Reiner Holzemer, Martin Margiela ouvre des boites d’archives blanches, des grands cahiers et livres recouverts de blanc conservés depuis l’enfance ou presque (sa maman ayant préservé amoureusement les traces de cette singularité prolixe). Chaque boite recèle un trésor, un geste sinon un patronage. Les mains de Martin déplient les boîtes comme les souvenirs. Sa voix posée expose. C’est avec un calme emprunt d’une certaine émotion que le créateur révolutionnaire et radical belge nous relate sa carrière jusqu’à la décision de la rupture, d’un arrêt, rare chez les démiurges de mode, de mettre fin à ses collections de vêtements pour se dédier à la peinture. La mode, grande coquette ici se dévoile dans sa plus grande intimité, sensibilité sans sensiblerie ni retour hâbleur. Patrimoine comme discours sur les sources et origines.

Peau d’âne (et autres capes d’invisibilité)

S’habiller pour disparaître ? La proposition semble paradoxale. À moins qu’il ne s’agisse d’un profond souhait. Les contes amplifient volontiers la dimension primitive du vêtement comme enveloppe seconde. Cette dernière se pare alors de pouvoirs magiques, au service des héros qui en héritent comme d’un talisman et bouclier.

Ainsi la vierge princesse de Charles Perrault se revêt-elle de la dépouille d’un âne, manteau repoussant et précisément bestial qui conjure la passion incestueuse d’un père égaré pour elle, et qui cristallise l’effroi que ce monstrueux désir suscite. Ainsi le jeune sorcier Harry Potter, dans la saga de J. K. Rolling, hérite-t-il d’une cape d’invisibilité mythique en pays fée, cadeau de la mort elle-même à ses aïeux et léguée par un père disparu mais âprement cherché, cape qui confère à son possesseur le pouvoir d’échapper aux regards ennemis.

On héritait autrefois des habits de ses ancêtres, lorsque ces derniers n’étaient pas usés jusqu’à la corde, et parce que le vêtement était un bien coûteux. Mais ces dépouilles hantées d’autres que soi ne recelaient-elles pas leur lot de sortilèges et autres secrets familiaux maudits ? Dans les deux exemples cités, le vêtement magique opère à rebours du vêtement usuel qui assigne une identité, un statut, un métier ; qui revendique une filiation. Au contraire il camoufle son porteur et le dérobe, protège son intégrité en l’émancipant radicalement de son monde.

Phénoménologie (du vêtement) – voir anthropologie

« La discipline vestimentaire pour ne pas dire la discipline de mode est une discipline à inventer, encore. Nous la pratiquons mais nous ne l’analysons pas. On peut décrire les vêtements, etc., mais cette relation que nous avons avec le vêtement, cette forme d’anthropologie que nous avons avec le vêtement, elle est encore très… mineure dans nos esprits. Une phénoménologie du vêtement, exactement. Je cois qu’on est encore loin d’avoir tout dit et je pense que les musées de mode hélas, et pour m’en être occupés pendant longtemps, n’ont pas mis les visiteurs sur la bonne voie, toujours. »
Retranscription des propos d’Olivier Saillard à Laure Adler pour l’émission L’Heure bleue du mardi 29 octobre 2019, France Inter.

Poche

Une poche dans un vêtement est toujours un secret, une réserve et une retraite ; le pli dans l’enveloppe qui autorise le quant-à-soi. Le geste nonchalant de celui ou celle qui met les mains dans ses poches évoque une attitude un rien effrontée, qui se tait, n’en pense pas moins et qui toise. Cette indépendance, la cinéaste Celine Sciamma l’a bien comprise lorsqu’elle pense l’allure de son personnage de femme peintre au xviiie siècle, émancipée et lesbienne, dans le film Portrait de la jeune fille en feu. À propos du costume de son héroïne principale, elle rapporte à la presse en 2018 « Le choix des coupes et des matières – leur poids notamment – engagent à la fois la sociologie du personnage, la vérité historique, le jeu des actrices physiquement contraintes. Je voulais absolument que Marianne ait des poches par exemple. Pour l’attitude, mais aussi parce que les poches féminines vont être sanctionnées à la fin du siècle et disparaître. J’aime l’idée de cette silhouette, si moderne, qui est réhabilitée, comme ranimée. »

Poupée

Figurine représentant bien souvent une femme en miniature que l’on habille et rhabille, manipule et malmène à loisir. Fétiche, objet transitionnel, la poupée est aussi poupée de mode, un premier équivalent du mannequin, qu’au xviiie siècle on coiffe et pare pour diffuser la mode française à travers l’Europe et donner à comprendre aux usagers, aux habilleuses et aux couturières, les agencements vestimentaires et leur complexité. Au début du xxe siècle, Madeleine Vionnet se fait faire des poupées de bois pour expérimenter directement son travail radical sur le volume. En 1997, Alexander Mcqueen livre un défilé comme une collection pour femmes intitulée La Poupée, en hommage au travail de l’artiste Hans Bellmer et son érotisme provocateur. Une performance y est notamment remarquée, et controversée, qui met en scène le mannequin noir américain Debra Shaw, le corps entravé par un rectangle de tige métallique conçu par Shaune Leane. Les poignets et les cuisses menottés à ce cadre, le mannequin défile les gestes saccadés et mécaniques, la silhouette cabrée, les bras et les mains oscillant de droite à gauche pour une danse inouïe… Shaw rapporte avoir refusé la difficulté supplémentaire des talons hauts pour l’exécuter.

Q

Quéquette

« Aux boutons, je préfère le zip, celui du 500Z, ancêtre du 501. La photographie signée d’Andy Warhol, apparentée à la série Torsos (des bites, en fait) représentant le bas-ventre de Corey Tippin (et non pas de Joe Dallesandro) emprisonné derrière le zip d’un jean, objet qui constitue la pochette originale de l’album des Rolling Stones Sticky Fingers, reste un sommet, je me souviens d’avoir baissé la Fermeture éclair et d’avoir été déçu de ne rien trouver à l’intérieur. Les traces d’éjaculation, de cyprine, ou de manière générale les taches douteuses sur les braguettes des jeans ou même sur les cuisses leur apportent beaucoup de charme. »
« Le fétiche bleu ou la mythologie du jean » par Simon Libérati Vogue France, décembre-janvier 2019.

Quilt (Susan Cianciolo)

Née à Providence à Rhode Island, Susan Cianciolo est une figure unique de l’histoire récente de la mode, et son travail à la croisée de l’art et du vêtement – aujourd’hui collectionné avec dévotion – elle a nourri aussi bien les pages pointues de la presse style des années 1990 que les galeries américaines. Qu’elle crée des couvertures, des tapisseries ou des vêtements, des parures ou des abris éphémères, des kits de couture ou de souvenirs, la manière de Cianciolo est un art de la fragilité, de l’humilité et du bricolage, tout contre l’arrogance et la puissance industrielle made in US.

Cianciolo évoque une éducation dans un milieu très pauvre sinon marginal où tout, du pain au mobilier en passant bien sûr par les vêtements, devait être fabriqué comme improvisé à la maison, artisanalement. Cette économie irrigue depuis son esthétique, qui use beaucoup du textile, et revisite les traditions vernaculaires ainsi que tous les travaux, précieux et méprisés, des fées domestiques et couturières expertes en kilt, patchworks, recyclages, reprises, retouches et autres ravaudages.

Longtemps le label de Cianciolo signant son éclectisme créatif était RUN, comme en son temps Schwitters signait MERZ. RUN parce que Cianciolo pratique la course : sport pauvre, réclamant peu de moyens, sinon l’endurance, la ténacité et le souffle. La trajectoire est bien celle du pionnier, une trajectoire américaine qui transcende ses origines et force le destin, quoiqu’ici avec une certaine nonchalance, et la cérébralité sensuelle de la côte Est. Aujourd’hui Cianciolo est artiste, et sa belle stature défile régulièrement pour le duo ami Eckhaus Latta.

R

Rouge

Le rouge est la couleur. D’autres diraient blanc, noir, bleu, orange. Qu’elle soit fétiche et répétée, quelle soit signature ou stigmate, la couleur est autant un panache qu’un apanage ; blanchisseuse (Margiela), orange (Hermès) ou bleu (Lanvin) sur une boite à chapeau ou sur un carré de soie… La couleur reste une héraldique imparable. D’ors et polychrome, Dior Monsieur, d’ors et de noir et blanc YSL Pilatti, de gris, Owens, de noirs pluriels Rei Kawakubo… Caricaturale un peu, tic ou manie, aussi.

« Les mains sagement le long du corps, on aurait dit une communiante en jupe plissée, on oubliait la longue robe de vamp. Mais le ton de la voix n’était ni une complainte, ni une invocation. Ce champ d’église ne semblait pas vraiment s’adresser au ciel. Ce A était sauvage, il liait la prière au son vulgaire d’une ville sale, c’était souligné par l’accord de blues en riff de la contrebasse, l’appel venait de la rue, même des bas-fonds. C’était un A noir. Mais dès la deuxième syllabe, elle la reprit doucement dans un son plus fin, plus “beau”, gracia plenum, gratia plena, la bouche rouge seul indice persistant de la supplique encanaillée. »
Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Paris, Gallimard, 2000, p. 99-100.

S

Sale

Sali, troué, déchiré, pourri. Autant de tentatives contemporaines de l’industrie d’accélérer certains effets de délabrement pour agrémenter les vestiaires d’une parure post post punk, « néo rétro steam-futuristo décroissant » – ici l’on pense plutôt à la grande distribution jusqu’aux spécialistes des blue jeans, Levi’s ou Diesel. Used, ou re-used chez Margiela, meurtri troué chez Comme des Garçons, bords francs ou détramés chez Céline, effilés ou filés chez Owens, taché aspergé quoique sublime chez Mc Queen… Coupé, pourri, détruit chez Chalayan, et historiquement, noblesse oblige, virtuosement déglingle chez Westwood. Ou comme une part maudite de la mode s’attache à la déconstruction des normes affectées d’une tradition de la perfection…

Seconde main – second marché

Un vêtement de seconde main, c’est un vêtement que l’on chine. Que l’on déniche dans les bazars parisiens dont la maison Martin Margiela, exploratrice, s’était accoutumée à visiter et dévaliser les rayonnages. Un vêtement seconde main c’est aussi celui que l’on retrouve dans l’armoire d’un proche, d’un amant, d’un être cher et que l’on s’autorise à déterrer de cet enfer. Consenti et adopté, le vêtement ainsi réanimé reprend du service dans l’époque, achronie. Sa modeste valeur pécuniaire le charge d’une forme de décomplexion sinon d’une douceur de vivre élective, défait des a priori.

Le ré-avénement de la valeur patrimoniale, et par conséquent financière du vêtement, griffé, notamment, ouvre comme pour le marché de l’art, un second temps dans les maisons de vente, sur Vinted ou toute plateforme de diffusions de re-vente, dans les musées et chez les collectionneurs. Au-delà de la valeur fétiche, c’est bien de la valeur historique, sourcing inspirationnel, dont se charge ce nouveau second marché. Et du récit des inventions perdues.

Soie

Une soie qui crisse lorsqu’on la froisse peut condenser à elle seule le textile comme événement sensuel. Or ce crissement n’évoque ni le grain ni la mollesse ou la tendresse de la peau : bien plutôt l’altérité d’un corps que l’on refoule mais qui dans ce contact singulier revient, déplacé et sublimé. On a rapporté nombre d’anecdotes sur les comportements fétichistes liés à ce tissu noble entre les nobles. Citons ici le film d’Yvon Marciano datant de 1996 et intitulé Le cri de la soie, qui romance la vie du psychiatre français Gaëtan Gatian de Clérambault, spécialiste de l’érotomanie et l’un des maîtres de Jacques Lacan, qui fut enfin un esthète à qui l’on doit une fascinante collection de photographies de femmes drapées et voilées au Maghreb. Dans le film, le personnage masculin, inspiré de cet homme célèbre, fait la rencontre d’une jeune couturière analphabète incarnée par Marie Trintignant, dont le plaisir sexuel ne peut s’éprouver qu’au contact de la soie qu’elle dérobe dans les grands magasins. La scène inaugurale du film nous la montre en proie à ce désir irrépressible dans les rayons de ce qui pourrait être le Bon Marché parisien, puis se frottant, se pâmant jusqu’à l’évanouissement, d’un bout d’étoffe de soie rouge vibrant, en pleine place publique. Une scène comme la (per)version obscure et scandaleuse de la modernité étourdissante décrite ailleurs par Zola.

T

Tralala

Et tout son « tralala », parlant allègrement des effets et parures, de la manière à la tournure, du flou au froufrou. Avec un certain dédain donc, la nippe est parfois considérée comme une fadaise. Mais enfin, qui va nu ?

Transit

Gender fluid, métamorphose, le.a corps assumé.e et choisi.e, le mouvement d’une allure de mode révélée et d’un transport d’une identité construite et libérée, programmatiquement ouverte depuis les années 1970 ; l’extrême joie de cette liberté se cognant hélas à l’extrême normativité réactionnaire et conservatrice, transit fluide contre constipation passagère.

Transport (blockchain)

Transport amoureux contrarié par coronavirus, magique blockchain arrêtée nette dans son élan, circulation interdite de vigipirates ; censure et statut quo, quoi, de cette époque post-industrielle. Qu’il en aille de l’acheminent d’un matériau, d’un sentiment, d’un accès véritable, même local, le transport, ou disons le sentiment d’une diffusion libre, sont le cœur des questions des systèmes humains contemporains et de ses échanges. La mode dans son champ, la douceur dans le sien.

Trousseau

« Emma d’abord sentit un grand étonnement, puis eut envie d’être délivrée pour savoir quelle chose c’était que d’être mère. Mais ne pouvant faire les dépenses qu’elle voulait, avoir un berceau en nacelle avec des rideaux de soie rose et des béguins brodés, elle renonça au trousseau dans un accès d’amertume, et le commanda d’un seul coup à une ouvrière du village, sans rien choisir ni discuter. Elle ne s’amusa pas à ces préparatifs où la tendresse des mères se met en appétit ; et son affection, dès l’origine, en fut peut-être atténuée de quelque chose. »
Gustave Flaubert, Madame Bovary, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 2013.

U

Used

L’effet patine, aspect d’usage fréquent, qui d’avant d’être élimé, déchiré, troué, sali, dirty as fuck, bref de ce qui raconte l’histoire d’une usure vécue avant la phase critique de la déliquescence est ici parodiée. So used, comme la vie accélérée et imitée de l’objet et de ses atours extérieurs par un effet soigneusement appliqué, d’une industrie ingénieuse et tortionnaire qui vient marquer le vieillissement de surfaces néo-neuves, profanées. L’ennoblissement textile comme l’antéchrist de la chirurgie cosmétique, vieilli vs pimpé. L’industrie était-elle le mal ? Quelle joyeuse époque nous vivions alors.

V

Vintage

« Vintage is now1 » diraient certain dans un bel oxymoron. Que le passé est de notre temps, au présent, que les régimes de temporalités sont finalement bousculés et sortis de la nouveauté de saison.

Que la jeunesse modeuse préfère l’épaisseur stylistique d’un vêtement patiné et marqué de détails d’une époque par ses finitions, ses matières et couleurs plutôt que de subir la sentence industrielle du cheap et normatif vêtement de l’hyper distribution, de la copie de la copie du prêt-à-porter tandis que le vêtement glané, lui, vintage parce que de seconde main, d’un tiers usage ou d’un regain d’attrait, est découvert et adopté.

Que l’authentique vieux trench court-circuite aussi les pâles copies des maisons du luxe qui, si l’on pense au dernier défilé Céline Homme diffusé en septembre 2020 fait passer la proie pour l’ombre. Pourquoi acheter le vintage neuf griffé alors que le vintage vieux fait magnifiquement l’affaire, pour 10 euros.

Que la valeur patrimoniale, celle d’une reconstitution, par la collection ou le regard rétrospectif nous donne à penser la mode non pas comme un pays étranger mais comme la lueur joyeuse d’un art de vivre vivace et d’un potentiel à déployer. Le terme vintage ainsi change, de sens et de valeur, il préfigure une bascule sensuelle, du rebut vers le patrimonial, du plaisir de l’épaisseur de l’histoire – rêvons.

Vol à la tire (convoitise)

Le rapt ou la rapine sont les gestes post-production du tout monde mode, avec le stylisme éditorial comme paradigme suprême. De la même façon que, même, les collections du studio, total looks sont explosés et éparpillés façon puzzle lors du défilé. Le shopping et les sacs blancs des retours de ces garde-robes temporaires que l’on monte, démonte et démode sans mesure. Le second marché ou celui pris/prix dans la relecture vintage, et ce jusqu’à la plateforme Vinted ou le bon coin commercial, deviennent le marché et la réserve (naturelle) d’une redécouverte d’un répertoire formel historique, du vêtement de peu ou de la griffe retrouvée. La convoitise se porte sur ces trésors, strates temporelles, mille feuilles de nippes et fripes dans un grand mouvement de réappropriation actif comme d’une relecture d’un passé révolu ; convoité ou imaginatif, comme se souvenir du futur ?

W

Wax (transfert géopolitique, bonds et rebonds)

Cire chaude sur coton nu, couleurs infuses pour motifs circonscrits. Le wax est une technique d’impression textile qui, si on la regarde rétrospectivement raconte, anthropologique et géopolitique, le transfert d’une technologie, le chemin ou la manière dont on fait l’emprunt, de façon singulière ou identitaire, et certes avec et pour des raisons économico-politiques, des formes de la production humaine. Le wax est en ce sens exemplaire de tentatives, rejets et de regains d’intérêts, depuis les Pays-Bas du xviie siècle, en passant par Java, le wax devient au XXe le symbole d’une africanité, celle que discute Achille Mbembe tout contre les questions d’appropriations dont on comprend l’insoluble cycle du « de qui l’œuf et de la poule ». Ici le wax devrait s’entendre plutôt comme la poursuite de la créolisation du monde, textile du divers.

White-Bret Easton Ellis

Sur le mode d’une râlerie toute compulsive et piquante, les confidences et atermoiements de Bret donne à penser l’ambiguïté dans laquelle l’Amérique post 11 septembre 2001 se trouve et se débat, du déclin annoncé et fantasmé de cet étrange peuplade que sont les états-uniens. Celui qui regarde in utero ou ex cathedra, depuis Chateaubriand ou Tocqueville, en passant alors par Easton Ellis ou son mentor Joan Didion, est fasciné par les conjonctures annoncées d’un art de vivre fixé par une crispation de la parole et de la correction normative, sinon du conformisme formel décrit comme une mode de la correctitude. Alors, White discute de la possibilité de discuter de discuter, de varier les points de vue et de tenir à une même table des divergences sans que cela ne s’achève dans une scène domestique ravageuse, une vaisselle Ralph Lauren cassée, un plaid lacéré. Il s’agit de savoir si choisir un genre, un corps, une couleur devient le propre d’une vérité en particulier. Il s’agit de réfléchir une différence générationnelle entre Bret et son jeune ami, entre Bret et les nouveaux médias, entre X et Y, entre CIS, no gender and fluid. Le zeitgeist américain est à l’exclusif sans nuance, à l’inclusif sans discernement. En creux, l’essai White est annonciateur d’une vie en noir, il donne à comprendre les réactions épidermiques d’une scène new-yorkaise : jeux Telfardien, transgressions et résistances tels qu’un magazine comme Interview les relate. Le chant du black swan ?

W

Winnie O. Reilly

Artiste diplômée des Beaux-Arts de Paris et de l’École Duperré, entre photographie, installation, sculpture et stylisme, Winnie O. Reilly explore les territoires des affectations que la mode et l’art contemporain entretiennent et nourrissent. Winnie est l’artiste qui accompagne visuellement ce présent abécédaire, restitution de son installation Leaving room présentée en octobre 2020 aux Beaux-Arts de Paris.

X

X-rated

Pour la saison printemps-été 2017, une campagne pour la jeune marque de prêt-à-porter américaine Eckhaus Latta fait parler d’elle : des couples de tous genres y font l’amour de manière remarquablement réaliste. Et ils font réellement l’amour, photographiés par la coréenne Heji Shin, qui a auparavant réalisé des campagnes documentaires liées à la santé publique et à l’éducation sexuelle. Le regard est documentaire mais les vêtements signés. Ces derniers sont froissés, à demi enlevés, ils tombent et mettent en valeur la nudité des corps qui s’enlacent, se caressent, se suçent, se prennent. Un pudique carré de pixels censure les organes sexuels visibles, mais le mal est là, qui excite le regard. Mike Eckhaus résume ainsi l’affaire à Nicolas Trembley pour le Magazine Numéro :

« Nous avons alors photographié de vrais gens, qui portaient nos vêtements, en plein rapport sexuel. Alors que la mode instrumentalise si souvent la sexualité, nous avions envie de renverser ce rapport et, à notre tour, d’instrumentaliser la mode dans l’acte sexuel. »
Propos recueillis par Nicolas Trembley, Numéro Magazine 24, novembre 2017.

Y

Yvresse d’Opium chez Yves (pour celles qui s’adonnent à Saint Laurent)

Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ? Adage dont Yves Saint Laurent pouvait se réclamer, résumant s’il le fallait en cette sentence de De Musset toute sa vie : une « fête » d’intensités, une montagne russe émotionnelle et sensuelle dont les éclats et les styles auront par sa mode émancipée décloisonné le féminin, le subversif, et participé à la question d’une liberté farouche du second sexe. Aussi, de l’Yvresse à l’Opium, la palette des émotions liées aux expédients et pourvoyeurs de rêves sont le lot des fragrances décidées par le créateur (champagne étant le nom d’origine d’Yvresse) fragances qui viennent raconter l’abasourdissant abandon, le délectable tourbillon des exaltations par consommation de substances et des régénérations à venir. Le parfum est la clé des songes, l’ensorcellement ou le philtre.

Z

Zahm Olivier

Avec sa revue polyptique Purple, prose, old and new version, diary web depuis presque trente ans, Zahm développe l’écriture d’une affectation, un goût, une prédilection sinon l’archive volumineuse et biblique d’un certain air de Paris. Senteur porno, affichage glamour et pointu, artistique s’il en est, la somme qu’est le magazine n’en reste pas moins la première du genre à construire une perception atmosphérique, contingente du vernaculaire, fusse-t-elle le ou la capital.e de la mode ; sous la forme d’un grand aquarium de papier, les poissons et modèles circulent sous les ors glacés d’une émancipation sexuelle et libertaire. Avec la transgression, ses tentatives ratées, ou ses coups d’éclat stylistiques. Le génie de la revue tient de ses réinventions successives via l’œil du marquis d’O.

Des postures suggestives, un voyeurisme assumé et pourquoi pas dominateur constituent l’univers photographique et sa netteté détailleuse. Entre affection et affectation, il s’agit de choisir ce que l’on regarde, de montrer où l’on porte son attention, sa manifester sa préférence érotique. Les poses ? Il s’agit de les faire et les prendre.

Notes

1  Olivier Chatenet. Return to text

Illustrations

References

Bibliographical reference

Céline Mallet and Mathieu Buard, « Abécédaire », Modes pratiques, 4 | 2020, 405-419.

Electronic reference

Céline Mallet and Mathieu Buard, « Abécédaire », Modes pratiques [Online], 4 | 2020, Online since 08 July 2024, connection on 16 October 2026. DOI : 10.54390/modespratiques.764

Authors

Céline Mallet

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Mathieu Buard

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