Femme en smoking et haut-de-forme, années 1930
A la Foire à la Féraille, près de la Bastille (12e arrondissement)
Collection Modes pratiques.
À quelques pas du métro Pigalle, dans le quartier qui constituait jadis le cœur de la vie nocturne à Paris, se trouve, depuis des décennies, le cabaret féminin Chez Moune. L’enseigne qui se dresse devant l’immeuble donne quelques indications concernant la nature passée de cet endroit : elle représente le profil d’une femme aux cheveux courts qui fume et porte un smoking composé d’une veste, d’une chemise blanche et d’un nœud papillon. Il s’agit d’une garçonne – figure mythique des Années folles et symbole de l’élégance lesbienne.
Dans les années 1920 et 1930, le lesbianisme sort de la sphère privée des salons aristocratiques fréquentés par des artistes et des intellectuels français et étrangers du « Paris-Lesbos » pour conquérir l’espace public. Dans la capitale française, les lieux de plaisir consacrés aux femmes qui aiment les femmes se développent. Ces établissements permettent les rencontres et conduisent à un mélange entre classes sociales. Loin d’être clandestins, ces cabarets féminins jouissent alors d’une réelle visibilité. Dans les années 1930, dans les pages des principaux quotidiens, des publicités promouvant ces cabarets promettent aux lectrices et lecteurs une atmosphère « en vogue » marquée par le « charme » et le « chic »1. Les quartiers de Montmartre, Pigalle et Montparnasse concentrent un réseau de cabarets féminins, parmi lesquels figure le célèbre Monocle, au 60 rue Edgard Quinet. Le Fétiche, l’un des plus anciens cabarets féminins qui a ouvert ses portes en 1924, est rebaptisé, après la guerre, Chez Moune, du nom de sa célèbre patronne, Moune Carton, qui anime également dans les années 1930 les cabarets La Sirène et Les Claudines – clin d’œil à Colette. Près du Palais Royal, Suzy Solidor chante et reçoit sa clientèle sophistiquée à La Vie Parisienne. Le Bal de la Montagne Sainte-Geneviève et le Magic-City Bal rassemblent pour leur part un public plus mixte2. On note également quelques tentatives de créations de nuits saphiques en banlieue parisienne, au Pavillon de Mystère à Argenteuil et à L’Auberge du Perroquet Gris à Vaucresson, entre autres. Certains de ces cabarets qui s’adressent à une clientèle lesbienne survivront aux années de l’Occupation et rouvriront leurs portes après le conflit, malgré un contexte plus conservateur vis-à-vis de l’homosexualité.
À partir de quatre établissements emblématiques – Le Fétiche, Le Monocle, Chez Moune et Carroll’s – nous observerons les codes vestimentaires dans les cabarets féminins de la capitale, entre les années 1920 et 1960. Comment les lesbiennes s’habillent-elles quand elles fréquentent les lieux de plaisirs qui leur sont dédiés ? Dans un espace où elles sont « entre elles », que portent-elles pour travailler, séduire et affirmer leur identité sexuelle ? Plus spécifiquement, on s’intéressera, à partir des archives de la Préfecture de police et de la presse française et américaine, à l’uniforme porté par le personnel de ces lieux, qu’il s’agisse des entraîneuses ou des patronnes. Parmi elles, c’est sur les lesbiennes masculines, les butchs, et leurs codes vestimentaires, que cet article se concentre. Leurs vêtements témoignent du rejet des normes de genre, de détournements et d’inventions qui se manifestent dans les nuits parisiennes.
Des codes à soi
« On pouvait se reconnaître beaucoup plus facilement […] Il y avait ce que j’appelais l’élégance lesbienne. Nous étions des garçonnes, nous portions toutes des tailleurs, et aussi notre façon de nous coiffer qui avait quelque chose d’indéfinissable pour les autres était un signe de reconnaissance entre nous3 ». Telle est la façon dont la peintre Hélène Azenor nous livre l’un des rares témoignages sur les codes vestimentaires pratiqués dans les cabarets féminins de l’entre-deux-guerres. Depuis la fin du XIXe siècle, le style qu’adoptent certaines lesbiennes s’inspire, en effet, du dandysme ; les tailleurs bien coupés de l’élite sont conçus comme une libération et mettent en valeur la revendication d’une existence hors des canons de la féminité. Selon l’historienne Florence Tamagne « le jeu sur les apparences est au cœur des identités homosexuelles, car il permet d’exprimer, tout à la fois, une sensibilité personnelle et l’appartenance à un groupe4 ».
Catalogue des grands magasins de la Belle Jardinière, été 1928.
Collection Modes pratiques.
La présence des lesbiennes dans la vie parisienne est relevée par certains commentateurs et exposée dans les journaux de l’époque : cela brise la clandestinité dans laquelle la plupart d’entre elles vivent. C’est ainsi que se fabrique une des « rares images “grand public”5 » de la culture lesbienne. Dans les articles de presse, les illustrations et les photographies, une image moderne de la lesbienne se forme. « Voyez-vous à notre droite ce couple hallucinant, interroge le journal La Lanterne en 1906 ? […] Deux femmes qui le composent, l’une a dès longtemps troqué tous les attributs ordinaires de son sexe pour l’uniforme des androgynes qui hantent certaines brasseries de Montmartre : jupe plate collant aux hanches, plastron empesé, smoking, col droit et feutre mou posé de guingois sur les cheveux courts frisés6 ». Le discours sur l’homosexualité féminine à cette période se fonde sur l’idée de l’inversion. Cette théorie mélangeait « préférence » sexuelle et variance de genre pour justifier des comportements qui dévient des catégories de la norme binaire, masculin-féminin, homosexualité-hétérosexualité. Nous observerons tout au long de cet article la façon dont les commentateurs reprenaient ce discours médical pour critiquer les femmes qui s’habillent de manière à mettre en valeur leur masculinité. Nous parlerons ici plutôt de masculinité féminine, selon les réflexions menées par Jack Halberstam7. Plus tard, aux États-Unis, dans les années 1950, on les nommera butchs.
Certains éléments deviennent le socle d’une allure saphique : la veste à la coupe masculine, pièce capitale de la garde-robe lesbienne, masque les galbes du corps féminin – la poitrine et la taille sont dissimulées ; les cheveux très courts sont plaqués ; certaines portent une chevalière et remplacent les chaussures à talons par les chaussures à semelles de crêpe. Autre signe lesbien important, la cigarette, devient un véritable accessoire de mode, complément du smoking. Dans un mélange entre les univers vestimentaires masculin et féminin, elles créent un nouveau style, autre que celui proposé par l’industrie de la mode, un style propre à une communauté qui se forme.
« Les prêtresses de Sapho en veston court8 »
Un smoking strict, tel est l’uniforme saphique le plus caractéristique des lieux de plaisirs lesbiens. Cette tenue « fétiche de la mondanité modern style9 » naît à la fin du XIXe siècle en Angleterre et devient, après la Grande Guerre, la tenue masculine – à la différence de l’habit ou de la jaquette – pour les soirées de divertissements dans les cercles comme dans les music-halls. Chez les lesbiennes, l’ensemble conserve des éléments de base du costume masculin – veste droite aux revers en soie, chemise à plastron, nœud papillon, et toujours en noir et blanc. La partie supérieure a conservé tous les marqueurs d’un smoking classique. L’adoption du pantalon étant une barrière symbolique trop importante à dépasser10, la jupe droite et stricte sera longtemps adoptée pour compléter l’ensemble. Si elle garde une dernière trace d’élément féminin, l’effet final demeure plutôt masculinisant.
Cette tenue n’est pas portée uniquement dans le milieu dit « interlope. » La cinéaste avant-gardiste Germaine Dulac est représentée habillée de la sorte sur un portrait d’elle destiné à la presse. Elle est décrite par la revue Cinémonde, en 1929, comme « puissante, masculine, sympathique11 ». La chanteuse russe Dora Stroeva porte, elle aussi, le smoking « sur l’estrade d’un cabaret à la mode12 ». L’auteure du classique de la littérature lesbienne de 1928, Le Puits de Solitude, Radclyffe Hall, revêt cet ensemble, dans une version particulièrement raffinée, sur un cliché datant de 1927 : veste confectionnée dans un tissu fantaisie, chemise à plastron, nœud papillon noir, jupe droite et monocle à la main.
La romancière et poétesse britannique Radclyffe Hall et la traductrice et sculptrice britannique Lady Una Vincenzo Troubridge, 1927.
Collection particulière
En 1926, la journaliste américaine Janet Flanner, qui appartenait au groupe notoire des lesbiennes expatriées en France, s’arrête, dans sa rubrique du magazine New Yorker, Paris France, sur la nouvelle mode : « Les femmes ont la même allure depuis deux ans. Le jour, elles ont l’air de garçons et la nuit de travestis13 ». À l’époque des garçonnes, période où l’idéal de féminité réside dans une allure androgyne – silhouette tubulaire et cheveux courts –, le smoking, dans une version adaptée aux femmes par la haute couture parisienne, est en vogue entre 1925 et 1927. C’est Anna, un nom aujourd’hui oublié de cette remarquable génération des femmes couturières, qui lance la tendance, en même temps que couturiers et tailleurs s’empressent de créer des versions de l’ensemble pour la clientèle qui souhaite suivre la mode. De multiples adaptations sont faites – changement de couleur, modification de la coupe… – afin de le faire coller à l’imaginaire du vêtement féminin. Pourtant, cette innovation n’échappe pas aux critiques qui manifestent la crainte de voir émerger « monde à l’envers14 ».
Si l’industrie de la mode féminine propose des versions du smoking au féminin, le fait de porter un veston masculin fait-il pour autant de la personne qui le revêt une lesbienne ? Selon Laura L. Doan qui a retracé l’histoire, depuis ses origines, de la culture lesbienne anglaise moderne, la mode à la garçonne et l’anxiété culturelle que cette apparence suscite sont centrées sur des questions de genre plutôt que sexuelles15. Néanmoins, en observant les illustrations produites à cette période, ainsi que des articles publiés dans la presse, sans oublier les célèbres photos de Brassaï, nous constatons que cette tenue devient quasiment indissociable d’une représentation du lesbianisme.
Reportage sur la boîte Chez Moune, 1963.
Female Mimics, ''The world’s foremost female impersonators'', volume 1, n° 3, 1963 / Digital Transgender Archive.
Une image bien campée
Dans la presse humoristique, l’atmosphère des cabarets et le style des lesbiennes suscitent autant de critiques que de curiosité. Le Journal amusant décrit ainsi l’atmosphère au Fétiche : « Poussez une porte […] et vous verrez assises, sur les banquettes de moleskine, devant quelque cocktail épicé, les garçonnes en costume de travail, je veux dire en leur tenue bien connue ; les cheveux coupés, dégageant l’oreille et raie plate, la bouche d’un rouge chimique sabrant le visage pâle, le front volontaire et les yeux profondément enfoncés, le faux-col, le smoking ajusté, la jupe courte…16 ». En 1927, La Vie parisienne parle de « dames monoclées, vêtues de stricts smokings17 » dans les endroits mystérieux de Montmartre. De même, en 1928, cette fois-ci dans Paris-soir, l’on dit d’elles que « quelques-unes portent le smoking de velours noir sur la jupe étroite, la cravate sur la chemise claire18 ». Dans les journaux, les commentateurs reviennent de manière presque obsessionnelle sur l’apparence des garçonnes. « Femme en smoking » devient alors un euphémisme pour parler des lesbiennes. La presse affuble de surnoms certaines figures sur la base de leur tenue : la « souteneuse » « Maguy-Smoking » ou encore « Mme Smoking » pour la sous-directrice du Carroll’s, Michèle Berger. Elle est surnommée ainsi par un journaliste du journal Ce soir lors de l’annonce du film Pigalle-Saint-Germain-des-Prés, dans lequel elle joue une femme séductrice en costume19. Fiction et réalité se mêlent sur la photographie où, entourée des autres comédien.ne.s, elle porte sa tenue habituelle, veste et cravate twist.
« Maguy-Smoking »
La sous-directrice du Carroll’s, Michèle Berger, appelée « Maguy-Smoking » ou « Mme Smoking » jouant son propre rôle dans Pigalle-Saint-Germain-des-Prés, sorti en salle en 1950.
Collection Modes pratiques
En plus des nombreuses descriptions, des dessins ont également contribué à camper la silhouette caractéristique des « femmes damnées ». Le monde fantasmé des nuits lesbiennes occupe aussi les pages réservées aux caricatures. Bonnotte imagine pour Fantasio une atmosphère festive, champagne au frais et entraîneuses en smoking rouge et noir égayant la salle et amusant les clientes, qui, pour leur part, portent des robes décolletées et arborent des colliers en perles. L’une des garçonnes se maquille en attendant sa partenaire, elle se fait coquette pour séduire20. La Vie Parisienne imagine une scène de la nuit du 25 décembre 1932, où toutes les situations les plus inhabituelles peuvent se produire lors du réveillon dans la capitale21. Parmi les personnages, deux femmes aux larges épaules vêtues d’un smoking pressent contre elles une dame en robe du soir. Leurs silhouettes aux accents masculins et leur attitude entreprenante témoignent de la virilité que ce choix de tenue leur procure.
Léon Bonnotte, « Lorsque les “prisonniers” s’évadent ou les Matrones d’Éphèse-City », 1928.
Fantasio, magazine gai, 1928 / Collection Modes pratiques.
En 1932, pour un numéro spécial du journal Le Rire intitulé « Dames Seules », dont Maryse Choisy a écrit le texte, Marcel Vertès illustre un monde qui n’est pas le sien, mais qui occupe une place non négligeable dans sa production22. Vertès contribue à moderniser la représentation des lesbiennes – parmi ses personnages, des femmes en veston forment des couples avec leurs partenaires qui sont présentées de façon plus féminine. La complémentarité des couples butch/fem qui se forment lors des soirées n’a pas échappé au dessin de l’artiste.
Toutes ces représentations se fondent sur de vraies pratiques. Peut-être les images les plus emblématiques que nous gardons de ces lieux de plaisirs et de leurs codes vestimentaires sont celles des photographies prises au Monocle par Brassaï dans les années 1930. Sur ces beaux clichés nous voyons les entraîneuses du cabaret et la patronne vêtues de leur tenue habituelle, le smoking. Dans le livre Le Paris secret des années 30 publié en 1976, le photographe porte un regard critique sur ses sujets. Selon lui, cette tenue créée pour les hommes devient triste dès que ces femmes se l’approprient, comme s’il s’agissait là de l’extériorisation d’un désir de passer à l’autre genre et du chagrin né de cette impossibilité23. Selon Brassaï, dont les réprobations sont partagées par les commentateurs dans la presse, les travailleuses des « temples de Lesbos » qui s’habillent en smoking ne sont pas des femmes modernes à la mode, qui souhaitent suivre la dernière tendance en adoptant une silhouette androgyne, mais les plagiaires d’une virilité à laquelle seuls les hommes ont le droit de prétendre.
La Régia, 1934
La chanteuse et humoriste La Régia (le pseudonyme de Renée Lejeune) du théâtre L’Empire, connue comme « la fantaisiste en smoking », carte postale dédicacée, 1934.
Collection Modes pratiques.
Les « boys »
Sur une carte de visite qui fait la promotion du Monocle, la patronne Lulu de Montmartre annonce une équipe exclusivement féminine, allant des membres du fameux orchestre féminin, en passant par les danseuses, jusqu’aux « boys » – Jo, Juanito, Fred, Mario, Boby et Claude, pour n’en citer que quelques-unes –, qui sont toutes des entraîneuses du cabaret. Au côté des « girls », elles sont chargées d’amuser la clientèle, de les inviter à danser et de les inciter à consommer de l’alcool. Les pseudonymes au masculin et leur présentation suscitent un trouble dans le genre, même s’il n’est toutefois pas possible de présumer de la manière dont ces personnes s’identifiaient elles-mêmes. Ce dont nous pouvons tout du moins attester c’est qu’elles travaillaient dans un environnement consacré aux plaisirs et aux rencontres entre femmes. Les signes de la masculinité devenaient des attributs dont elles se servaient pour gagner leur vie.
Dans la même publicité concernant cette boîte « toute ajazzie et noire par les smokings des garçonnes24 », ainsi que le précise Maryse Choisy, est indiqué le nom de Rusconi, le tailleur qui confectionnait les costumes pour le personnel, ce qui indique que le cabaret se préoccupe de sa présentation générale et accorde une attention spéciale à la tenue que portent les entraîneuses pour séduire les clientes. Cet « uniforme » n’est pas une nouveauté créée par Lulu. Dès 1928, Le Journal annonce qu’à Montmartre, le commissaire Priolet a procédé dans un cabaret à l’arrestation de tout le personnel féminin : dix personnes vêtues de smokings ont ainsi été interrogées, depuis la « chasseur » jusqu’à la cheffe d’orchestre25. Pour quel motif ? Peut-être n’avaient-elles pas respecté l’ordonnance de la Préfecture de Police de Paris interdisant le port du pantalon par des femmes depuis 180026 ? Cela est peu probable, d’autant que, malgré l’allure virile de leurs vestons, la plupart d’entre elles à la fin des années 1920 portent tout de même une jupe.
La surveillance de ces lieux n’est pas inhabituelle, la Brigade Mondaine gardant un œil sur les entraîneuses. Aux Archives de la Préfecture de Police, on retrouve les dossiers portant sur les employées des cabarets qui ont survécu à la guerre ou qui ont été inaugurés à la fin des années 1940. Sur quelques fiches d’employées, le poste d’entraîneuse est remplacé par la désignation « garçonne » pour celles qui ont une présentation masculine. Si l’on se penche, ne serait-ce que sur les trois cabarets les plus célèbres – Chez Moune, Le Monocle et Carroll’s – on trouve les dossiers de 69 femmes. Chacun d’eux présente une brève description de leur vie : date de naissance, origine, filiation, scolarité, historique de travail, ainsi qu’une appréciation sur leur orientation sexuelle. Il n’est pas anodin que la présomption de « lesbianisme » soit souvent « justifiée par » des spécificités physiques et d’apparence, telles que les cheveux et les choix vestimentaires. « C’est une lesbienne indiscutablement ; du reste elle le reconnaît elle-même ; les cheveux coupés à l’aiglon, toujours vêtue du costume tailleur classique et même le pantalon d’homme27 » écrit ainsi le policier à propos d’une certaine « Dany », pseudonyme d’une jeune entraîneuse du Monocle. Sur sa fiche d’employée, on note qu’elle a bénéficié d’une autorisation de ses parents pour rejoindre, à 19 ans, ce type d’établissement, afin d’y travailler. Plusieurs dossiers sont accompagnés d’un simple portrait. Ces photos, très probablement prises par leur employeur, constituent une riche ressource pour plonger au cœur d’une esthétique « queer » des années 1950 en France. Pour se présenter devant l’objectif, on imagine que chacune choisit soigneusement les vêtements qu’elle porte pour maîtriser son image. Les « boys » portent toutes une veste, tantôt associée à une cravate en tissu fantaisie, tantôt avec le grand col de leur chemise ouvert à la Mick Micheyl28.
Les patronnes
Lulu de Montmartre, Moune Carton et Frede : ces trois femmes sont les patronnes des cabarets féminins les plus réputés de la capitale. Dans les journaux, les publicités qui invitent les lecteur.rices à découvrir les nuits d’amour saphique de la capitale citent fréquemment le nom de leur patronne. Ce sont elles qui donnent le ton aux établissements qu’elles dirigent – plus d’une dizaine en tout29. Le rôle central qu’elles occupent dans la production d’une nuit lesbienne va leur conférer une certaine notoriété dans la presse.
Lucienne Franchi, ou Lulu de Montmartre, commence sa carrière en tant qu’entraîneuse au Fétiche au milieu des années 1920. C’est à cette période, qu’elle fait la rencontre de la femme de lettres Maryse Choisy qui prépare son reportage « Un mois chez les filles » et consacre un chapitre aux filles du Fétiche. En 1932 elle ouvre Le Monocle, qu’elle quitte un peu plus d’un an après. Il s’agit d’un bref laps de temps, mais c’est à ce moment-là que son image entre dans l’histoire, lorsqu’elle est immortalisée par l’objectif de Brassaï. La patronne de cette boîte à la mode apparaît dans une série de photos qui permettent de saisir les codes vestimentaires choisis par la patronne pour elle-même ainsi que pour ses employées. Ses cheveux sont toujours plaqués ; sur les photos de Brassaï elle porte un costume sombre sur une chemise claire et une cravate courte. À Montparnasse, Mme Montmartre s’habille avec élégance, son apparence doit incarner l’esprit du Monocle. À côté de sa compagne fem, cette « Corse aux cheveux courts, à l’œil vif solidement monoclé, à la taille bien cambrée dans un smoking scrupuleusement masculin30 » reçoit la clientèle et sert d’exemple à ses employées. Dans Un soir chez les prisonnières31, Maryse Choisy reproche à Lulu de « singer l’homme » avec son smoking et ses semelles de crêpe.
Frede, née Suzanne Baulé, la patronne de La Silhouette, puis du Carroll’s inauguré en 1948, fait l’objet d’un tout autre traitement dans la presse. Malgré ses tailleurs et son allure androgyne - aspect souvent critiqué chez les autres femmes lesbiennes qui adoptent ce style - les commentateurs louent son élégance et sa beauté : « La directrice de cet endroit, est une longue jeune femme en tailleur noir avec une petite blouse, et qui possède, comme sa maison, une ravissante silhouette32 ». Elle porte des costumes chics durant toute sa vie mondaine, mais c’est au Monocle, où elle a fait ses débuts en tant qu’entraîneuse, qu’elle enfile pour la première fois l’uniforme propre à son nouveau métier. « Ce costume était horrible à porter33 » affirmait-elle ; la rigidité des tissus lourdement amidonnés limitait ses mouvements sur la piste de danse où elle charmait la clientèle féminine. C’est là-bas qu’elle a séduit Marlène Dietrich. Déjà patronne, c’est le tailleur Knize qui va l’habiller pour les nuits où elle doit recevoir le Tout-Paris – elle sera sa seule cliente femme. Décrite par la presse comme une femme « intelligente et énigmatique […], au triangulaire visage de chat siamois34 » Frede côtoie l’un des couturiers les plus réputés de l’époque, Molyneux, qui lui confectionne un costume en lamé.
Moins liée au monde de la mode que Frede, mais néanmoins figure incontournable de la scène saphique de la capitale, Moune Carton va, pour sa part, diriger plusieurs établissements consacrés aux rencontres entre lesbiennes. À la Sirène elle compte dans sa clientèle la comédienne Cécile Sorel et l’antiquaire Yvonne de Brémond d’Ars. À cette époque l’on trouve souvent son nom dans les quotidiens - « Moune Carton et ses boys » - et quelques images d’elle circulent dans la presse. Sur un cliché de 193935, on voit la jeune animatrice aux sourcils fins et arqués, cheveux gominés, portant une veste et une chemise de teinte claire. Sa réputation est si grande qu’après la guerre Le Fétiche devient Chez Moune. Toujours « encravatée », Mme Moune conservera pendant des décennies son uniforme, comme s’il s’agissait là d’une manière d’affirmer son « genre » mais aussi d’accomplir son destin et de dépasser sa classe sociale.
Les vestiges d’une esthétique passée de mode
Après la guerre, les cabarets féminins jouissent d’une moindre notoriété que pendant l’entre-deux-guerres mais ils demeurent toutefois pour les femmes lesbiennes des espaces de liberté. Dans les années 1950 et 1960, Le Monocle, le Carroll’s et Chez Moune, trois établissements dirigés par les patronnes citées précédemment, sont, tout en s’adressant à des classes sociales distinctes, des incontournables de la nuit parisienne. Leur prestige est attesté par les deux articles, richement illustrés, que le magazine américain Female Mimics, consacré aux personnes qui se travestissent, publie en 1963 et 1969. À travers deux visites à la capitale, la revue nous apporte une riche ressource visuelle en divulguant l’apparence des employées des Torrid three from Gay Paree36. Nous observons les nouveaux codes et préférences des entraîneuses : le costume d’une couleur sombre est toujours au goût du jour, mais le smoking classique est concurrencé par les tailleurs, moins formels, mais tout aussi virilisants. Le nœud papillon perd son prestige – d’autres modèles s’ajoutent à la panoplie des garçonnes – au profit de la cravate courte, de la lavallière et du nœud twist qui complètent le look. Certaines renoncent tout simplement aux cravates.
Dans un reportage portant sur la vie nocturne du quartier de Pigalle publié en 1950 par V : magazine illustré du Mouvement de Libération Nationale, nous retrouvons Moune Carton et ses boys devant son cabaret. Leur tenue de travail a entre-temps fait l’objet de quelques modifications. La plus flagrante est sans aucun doute l’abandon de la jupe, rendue auparavant obligatoire par les normes sociales, au profit d’un pantalon sobre. « On ne sait plus s’il faut dire Monsieur ou Madame en entrant, aux êtres étranges qui vous assaillent » observe le journaliste37. Il ne s’agit pas d’un travestissement, bien que, dans les années 1950, l’adoption du pantalon n’ait pas été répandue chez les femmes en soirée — son port demeure en effet limité à des occasions décontractées et en porter un reste une transgression des normes courantes. Plus conservatrice, la grande patronne arbore toujours une jupe droite, avec un ourlet au-dessous des genoux, à côté de son « amie de cœur » — comme le décrit le magazine. Dans un autre cliché, cette-fois ci pris au Bal de la Montagne Sainte-Geneviève en 1948, nous observons un couple sur la piste de danse. Toutes les deux portent une veste et des cheveux courts. La légende affirme qu’elle et lui sont deux femmes, mais les deux s’habillent en homme38 ». Les pratiques vestimentaires adoptées par les lesbiennes semblent susciter autant d’attention et d’intérêt que leurs pratiques sexuelles. En raison de leur apparence, les lesbiennes masculines sont davantage visées, elles dérangent et fascinent en même temps.
Les codes vestimentaires évoluent, mais le smoking demeure tout de même la pièce iconique de ces établissements. Il y a quelque chose de nostalgique dans cette envie de conserver cette tenue. Elle fait le lien avec un passé glorieux, rappelle une époque où l’allure androgyne était à la mode et où la sexualité se vivait plus librement, une forme « d’âge d’or » pour les lesbiennes. Si pendant les années 1920 et 1930, les lesbiennes sont plus visibles et bénéficient de la mode, dans les années 1950 et au début des années 1960, c’est le retour à une féminité traditionnelle ; ainsi, le clivage entre les tenues des lesbiennes et celles des femmes hétérosexuelles semble d’autant plus prononcé. L’apparence virile des premières contraste avec la féminité exacerbée des nouveaux canons de beauté de l’après-guerre. Si les lesbiennes avaient auparavant, d’une certaine façon, devancé la silhouette qui deviendrait à la mode, dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, elles se retrouvent mises à l’écart de cet univers. Plus que jamais, leur choix vestimentaire parle à l’ensemble de la société de leur identité sexuelle.







