La nuit du 12 au 13 mai 1887, travesti en femme à son habitude, Alfred Noël ne rentra pas dans sa chambre du 8 rue du Puits des Esquilles, dans le vieux Montpellier, entre la promenade du Peyrou et l’Hôtel de la Préfecture. Le peintre en bâtiment n’eut pas l’occasion d’enrichir encore la masse de vêtements et d’objets hétéroclites qu’il y entassait depuis six mois au gré de plus de vingt-et-un larcins. Cette fois, officiant à cinq minutes de chez lui, 8 rue de la Rochelle, il fut surpris par l’un des occupants du lieu, Étienne Balso, peintre-doreur de 28 ans, qui rentrait chez lui vers 3 heures du matin1. En regagnant son appartement au 2e étage de la maison, ce dernier passa par la pièce où dormaient sa sœur et son beau-frère. Il eut d’abord la surprise de découvrir à la lueur de sa bougie « quantité d’effets de femme par terre », puis celle plus grande encore d’apercevoir « adossé comme un petit meuble, un homme habillé en femme, tête-nue, les cheveux hérissés2 ». Les deux hommes s’empoignèrent et luttèrent jusque dans la rue où Balso eut besoin du renfort de son voisin, alerté par les appels au secours et le bruit de la bagarre, pour immobiliser son voleur et quérir la police. C’est ainsi que Noël termina sa nuit dans une cellule du commissariat, d’où il fut tiré au matin pour assister à la perquisition de sa chambre. Les agents mirent ainsi la main sur treize jupes ou jupons, cinq pantalons et huit chemises pour femme, six corsages ou cache-corset, trois corsets, un tablier bleu, un châle à carreaux, un pouf en mérinos, trois bourrelets, un manteau en drap, neuf foulards en soie, six cravates fantaisie, deux tricots, trois pointes en laine, un coupon en percale, vingt-et-un mouchoirs de poche, neuf serviettes et essuie-mains, deux chemises d’homme, six vestes et onze pantalons pour homme, quatre gilets, un pardessus, mais aussi six blagues à tabac ou portemonnaies, neuf clefs, une petite glace, deux couteaux, un cadenas secret, deux boîtes contenant divers objets et un réveil, une boîte avec seize volumes et un paquet feuilletons, sans oublier quarante centimes3. Mais l’article qui suscita au plus haut point la convoitise de Noël est le bas féminin, puisque pas moins de cent treize paires ont été dénombrées dans son repère4.
Archive 1 : Interrogatoire d’Alfred Noël, première page, 18 mai 1887.
Document conservé aux Archives départementales de l’Hérault, sous la cote 2U2/891.
Archive 2 : Ordonnance d’inculpation pour vols d’Alfred Noël, p. 1, 4 juillet 1887.
Document conservé aux Archives départementales de l’Hérault, sous la cote 2U2/891.
L’inventaire d’une garde-robe ouvrière
Une fois répertoriées, les pièces disparates de ce butin ont été exposées au commissariat central de Montpellier afin que les victimes des vols puissent reconnaître leurs effets. Douze femmes et huit hommes se sont ainsi présentés devant la police et l’ordonnance du juge d’instruction liste de I à XX les effets volés pour chacune d’entre elles, le lot XXI regroupant des articles chapardés à des inconnus, effacés de la mémoire de Noël, entre décembre 1886 et mai 1887 [archive 2]5. On distingue dans la marge, griffonnée au crayon, la mention « rendus » lorsque les vêtements et le linge ont retrouvé leur légitime propriétaire. Noël officiait dans son propre milieu social, populaire, ouvrier et artisanal, disposant de quelques biens : les femmes, quand elles déclarent une profession, sont couturières (4), institutrice (1), blanchisseuse (1) ou aubergiste (1) ; les hommes sont menuisiers ou ébénistes (3), peintre-doreur (1), paveur (1), tondeur (1), plâtrier (1), le dernier ne donne pas d’indication. On ne s’étonne pas de la forte présence des femmes puisque ce sont très majoritairement elles qui se sont vues détroussées d’une partie de leur garde-robe, notamment du linge de corps. Noël a toutefois délesté la couturière Marie Arnaud ainsi que l’épouse de l’ébéniste Joseph de leur palatine, c’est-à-dire une fourrure reposant sur les épaules, un accessoire vestimentaire rare dans les intérieurs ouvriers et coûteux lorsqu’il est en bon état (n° IX et XV). Il s’est également emparé de deux tournures (n° XIII et XVIII) : en vogue dans les années 1880, ces dernières donnaient du volume à l’arrière de la toilette et permettaient, comme les corsets, de souligner la finesse de la taille des femmes6. Tournure est parfois employée pour désigner un pouf ou « faux-cul », ce qui semble être le cas pour Rosalie Bec qui décrit au commissariat une tournure en toile bleue remplie de crins (n° XVIII). Cet échantillonnage d’accessoires propres à sculpter le corps féminin montre que les ouvrières, quand elles en ont les moyens, adoptent des silhouettes inspirées par celles des bourgeoises. Dans sa globalité, les prises vestimentaires rassemblées par Noël laissent apercevoir la diversité des garde-robes ouvrières, assez fournies à la Belle Époque pour peu qu’elles échappent à la frange paupérisée des milieux populaires7. Noël ne s’est pas contenté des habits, il a aussi chipé ce qu’ils contenaient ou qui les accompagnaient : des petites sommes d’argent aux cigares, en passant par un timbre, des billets de loterie ou quelques bijoux sans valeur, à l’exception d’une montre en or appartenant à un jeune menuisier de 23 ans, Alfred Chanssigaud (n° III). Celle-ci se trouvait dans un gilet de drap, également dérobé en même temps qu’un pardessus de la même étoffe, trois éléments qui témoignent cette fois de l’ascendant bourgeois sur la toilette ouvrière masculine. Cette liste détaillée établie par le juge d’instruction recouvre en grande partie celle tirée de la perquisition, encore que Noël attire l’attention du magistrat dans une lettre du 15 juin sur des vêtements, objets et argent qui auraient été dans sa chambre sans se retrouver au greffe où le produit de la perquisition a été transposé après l’exposition au commissariat central.
Face à un juge minutieux
Ce juge d’instruction, nommé le 13 mai par le Parquet de Montpellier sitôt le vol en flagrant délit confirmé par la perquisition, est Albert Brousse. Il signe, ainsi que son greffier Louis Coulomb, les deux documents ici présentés : le premier interrogatoire de Noël en date du 18 mai 1887, qui ouvre son instruction [archive 1] et l’ordonnance donc, qui la clôt, le 4 juillet 1887 [archive 2]8. Acteur central de la procédure, Albert Brousse est un méridional, né en 1843 d’un père juge de paix. Après avoir décroché une licence puis un doctorat en droit à la faculté de Toulouse, il a embrassé quelques années la profession d’avocat avant de débuter une carrière de magistrat comme substitut en 18719. En 1882, Brousse, simple juge au tribunal de première instance de Carcassonne, sollicite de l’avancement ce qui entraîne le ministère de la justice à diligenter une étude circonstanciée de ses mérites et de sa personnalité. Interrogé à son propos par le garde des Sceaux, le procureur général du Parquet de Montpellier, Paul Henri Rousselier, loue l’investissement professionnel de Brousse et son souci d’aller au fond des dossiers qui lui sont confiés. Il souligne « son esprit naturellement net, juste et droit » tout en regrettant un léger manque « d’élévation » et une propension à être davantage « minutieux que compréhensif10 ». Il redoute également que « son caractère froid, timide, extrêmement réservé, son goût pour l’isolement et la retraite » ne l’empêchent de présider un tribunal et recommande plutôt pour lui la fonction de juge d’Instruction, à laquelle Brousse sera effectivement nommé à Montpellier en octobre 1883. Son nouveau supérieur hiérarchique, le procureur général Ernest Baradat, en est fort satisfait et conclue ainsi son évaluation en avril 1887 : « Travail lent mais magistrat judicieux et sûr. Bon juge d’instruction11 ». De fait le dossier de procédure confirme le désir de Brousse de ne rien laisser dans l’ombre. Il confronte Noël à chacune de la vingtaine de plaintes pour vol de vêtements déposées dans les commissariats des 1er et 2e arrondissements de Montpellier, en n’hésitant pas à réclamer des deux commissaires de police qu’ils réentendent les plaignant.e.s en cas de récit divergent avec celui de l’inculpé. Il reçoit également, entre autres, les témoignages éclairants de la mère de Noël et de sa fiancée sur le parcours et la personnalité du jeune homme.
Brousse demande à quatre reprises l’extraction de Noël de la maison d’arrêt de Montpellier, et le jeune homme passe ainsi dans son cabinet une dizaine d’heures à répondre à des questions aussi précises que tranchantes, sans l’assistance d’un avocat12. Il lui faudra en effet attendre son renvoi en Cour d’assises, plus de deux mois après son arrestation, pour bénéficier d’un commis d’office. L’interrogatoire du 18 mai [archive 1] inaugure les confrontations entre celui qui mène les débats – un bourgeois, homme mûr de 44 ans et dépositaire de l’autorité judiciaire – et celui qui les subits – un jeune ouvrier de 25 ans, muni d’une assez bonne instruction pour écrire dans un français fluide et bien orthographié. En marge de ce face-à-face, le greffier est un personnage subalterne qui prend des notes sans intervenir13. Son influence sur le contenu final du procès-verbal reste ténue puisque c’est le juge qui lui dicte les demandes (D) et les réponses (R) et qui a autorité pour décider ce qui doit rester des échanges et sous quelle forme : il y a nécessairement des coupes et une part de réécriture dans le document, ce qui occasionne un effet de distorsion malaisé à estimer dans le passage de l’oral à l’écrit, même si, in fine, il est signé par les trois protagonistes14.
Un kleptomane repenti et coopératif
Noël n’est pourtant pas totalement démuni devant le juge, ayant notamment pour lui l’habitude de ce type de situation puisqu’il est délinquant multirécidiviste. Comme il l’indique lui-même à la fin de la séance, il a en effet été déjà condamné cinq fois, dont deux pour vol de linge et de vêtements. Convoquée le 23 mai par le juge, sa mère retrace les débuts de son fils aîné. Elle explique ainsi que son veuvage l’a poussée à s’embaucher comme domestique à Alès et qu’elle a dû laisser le soin de l’éducation d’Alfred, alors âgé de 12 ans, aux Frères de Villefort, en Lozère, où résidait alors la famille15. Elle le reprend près d’elle lorsqu’il en sort à 16, le dirige vers le métier de peintre et le laisse partir faire son tour de France comme compagnon à 17 ans ½. C’est au cours de sa remontée vers le Nord que commencèrent les ennuis judiciaires du garçon : passant par Lyon, il est d’abord condamné à 8 jours de prison pour mendicité, puis à 25 jours pour vol de récoltes et enfin à 8 jours supplémentaires pour n’avoir pas respecté son arrêté d’interdiction de séjour dans la ville à l’été 1880. Reprenant sa marche, il est de nouveau condamné, cette fois à 3 mois de prison pour vol de linge et de vêtements par le tribunal de Gien, en mars 1882. Il revient alors près de sa mère, domestique à Nîmes, le temps de tirer au sort pour la conscription : il est cependant exempté de service militaire en tant que fils aîné d’une veuve. Il repart et ne tarde pas à écoper d’une condamnation à 1 an et un jour de prison par le tribunal d’Alès, toujours pour vol de vêtements. À sa sortie de la prison de Nîmes, le 19 juillet 1885, il décide de trouver sa mère pour lui confesser cette dernière condamnation, en faisant néanmoins abstraction des quatre premières. Il répond à ses réprimandes par un « véritable remords », accompagné de la promesse de « ne jamais plus retomber » et, en fils obéissant, il apporte désormais son salaire à sa mère qui lui en remettait « ce qui lui était utile16 ». Mère et fils partent ensuite s’installer à Montpellier en juillet 1886, elle toujours femme de chambre logeant chez son employeur, et lui toujours peintre en bâtiment, louant une chambre en ville, apprécié de son patron et gagnant bien sa vie17. Noël songe alors à se marier et porte son choix sur Marguerite Michel, une employée de confiserie de 25 ans, qu’il rencontre début janvier. Il presse aussitôt la jeune femme de se fiancer, se targuant d’être un bon parti, issu d’une honnête famille et nanti de bons antécédents, en omettant son passif judiciaire et son activité nocturne de chapardeur avec laquelle il vient pourtant de renouer le 15 décembre – nonobstant la parole donnée à sa mère18. Les choses vont bon train, Marguerite Michel, persuadée d’avoir affaire à un « honnête garçon », rencontre la veuve Noël à qui elle trouve « bonne mine » et Alfred sa belle-famille qui reçoit « parfaitement » ce bon travailleur, assez à l’aise pour procurer une bague de fiançailles et quelques bijoux à sa promise, « l’air gentil, et doux de caractère, exprimant toujours de bons sentiments19 ».
Ces qualités prêtées à Noël ne paraissent pas feintes. Lors de l’interrogatoire [archive 1], Noël répond avec soumission et déférence au juge et jamais il ne se départira de cette attitude face à l’autorité, qu’elle soit judiciaire, policière ou pénitentiaire, ni durant cette affaire, ni au cours des suivantes qui le conduiront pourtant jusqu’au bagne de la Guyane, dix années plus tard. Son dossier comporte ainsi cette appréciation de l’administration pénitentiaire « Bonne conduite durant ses diverses détentions, ainsi qu’à la maison centrale de Landerneau. D’un caractère doux, docile et respectueux envers tout le personnel20 ». De fait, Noël coopère avec bonne volonté à l’instruction menée par Brousse, répondant à toutes les demandes, les anticipant parfois, avouant les vols commis tout en refusant d’en porter certains à son palmarès. Les circonstances en sont ritualisées. Noël exerce la nuit, en solitaire, dans des maisons habitées, déployant audace et dextérité, allant jusqu’à s’emparer des effets déposés par ses victimes sur leur lit ou sur une chaise à côté sans les réveiller, ou réussissant à filer en cas contraire. Il agit sans effraction et sans fausses-clefs en profitant des portes laissées ouvertes, sans aucune violence physique ni dégât matériel et, la plupart du temps, travesti en femme21. Cette dernière caractéristique suffit à différencier cet exercice chapardeur de la masse des larcins commis dans les milieux ouvriers. Noël est sommé de s’en expliquer dès le début de l’interrogatoire, sitôt rappelés les faits justifiant sa présence dans le cabinet du juge. Le costume de femme serait ainsi utilisé « pour mieux écarter les soupçons, lorsqu’on me voyait pénétrer dans une maison », avance-t-il, argumentation que Brousse ne prend pas la peine de discuter si l’on s’en tient à la transcription de l’interrogatoire. Il ne va pourtant pas de soi qu’une femme rentrant chez elle en pleine nuit, y compris dans un quartier populaire, attire moins l’attention qu’un homme, bénéficiant de davantage de latitude sociale pour ce faire. Par ailleurs, si le mètre cinquante-huit assez modeste de Noël peut se confondre avec la taille d’une femme, sa moustache rousse ne peut en revanche que fragiliser la tentative de travestissement22. Brousse, célibataire et solitaire, ne s’aventure pas non plus à le questionner sur son attirance prononcée pour les vêtements féminins, et notamment la lingerie23. Et, lorsqu’il rend son ordonnance près de deux mois plus tard [archive 2], une exclamation lapidaire dans le résumé des faits – « Chose curieuse, il était déguisé en femme ! » – lui suffit pour mentionner l’originalité de l’affaire, tandis qu’il s’abstient même de préciser la fixation de Noël pour les habits et dessous féminins. De la même façon, Brousse se montre-t-il inaccessible aux arguments avancés par le jeune homme pour expliquer ses vols successifs : « Ce n’est pas le besoin qui me poussait à voler, et je disposais d’aucun des produits de mes vols ; mais, de temps en temps, c’était plus fort que moi : j’étais poussé par une sorte de besoin irrésistible d’aller voler, et, dans ces moments-là, je commettais des vols, sans aucun but, sans me rendre compte moi-même de ce que je faisais », employant une locution – « j’ai été repris, de nouveau, de cette manie de commettre des vols » – qui sera aussitôt réfutée par Brousse : « votre explication est inadmissible24 ».
La chambre-musée d’un « homme-femme »
La vivacité du juge d’instruction s’explique ici par les enjeux judiciaires des motivations exprimées par l’inculpé quand il affirme ne pas voler par nécessité et ne tirer aucun profit matériel des objets subtilisés, ce qui est corroboré par l’instruction. Noël travaille en effet très régulièrement de jour, ce qui renvoie nécessairement son activité délictueuse à la nuit. Il touche à la journée un bon salaire de 3,5 à 4 francs et possède de surcroît 450 f., somme tirée de l’affermage d’une maison par sa mère25. L’ensemble de ses trophées sont conservés dans sa chambre, qu’il garde jalousement fermée à clef quitte à froisser sa mère, sa fiancée ou sa future belle-mère en les plantant sur le pas de la porte26. Il n’y a donc aucune revente à des brocanteurs ou à autrui, ce qui s’ajoute au costume féminin pour distinguer le protocole choisi par Noël du type habituel de larcins dans le monde ouvrier27. Ainsi détachés de leur valeur marchande, presque muséifiés à son unique intention, les objets et vêtements subtilisés prennent l’éclat d’un luxe qui distrait le jeune peintre en bâtiment de sa condition sociale. Captant et immobilisant des effets essentiellement féminins pour son plaisir, revêtant certaines pièces pour son travestissement nocturne, il brouille son identité de genre28. Il est d’ailleurs bientôt connu sous le surnom de l’homme-femme29. Cette hybridité, à un moment où la binarité des sexes est obsédante, ne peut que déranger Albert Brousse, magistrat scrupuleux mais peu compréhensif selon sa hiérarchie30. Elle pose la question du dérangement des facultés mentales de l’inculpé avec d’autant plus d’acuité que celui-ci cumule déjà deux condamnations pour des vols semblables et que lui-même, après s’être décrit soumis à un « besoin irrésistible d’aller voler », emploie le mot de « manie » pour en désigner la récurrence. Ce faisant, sans que l’on sache la part d’ingénuité et/ou de stratégie qui y prélude, Noël se glisse hors du champ de la responsabilité pénale en postulant à la démence, laquelle conduit à l’acquittement car elle anéantit l’idée de crime31.
Pour autant la conceptualisation par les médecins de la monomanie du vol, de Pinel à Marc en passant par Matthey et Esquirol, a peiné à se faire reconnaître aussi bien dans le domaine des théories médico-psychiatriques que dans celui de l’expertise judiciaire au cours du premier XIXe siècle32. Marc notamment, qui considère la « monomanie du vol, ou kleptomanie » comme une « propension instinctive, irrésistible au vol », ne fera pas école chez ses confrères dans la seconde moitié du siècle, rendus particulièrement réceptifs à ce délit avec l’essor des vols de marchandises dans les grands magasins33. Les magistrats ne sont pas davantage convaincus à l’idée qu’une action puisse être à la fois involontaire et consciente, c’est-à-dire que l’on puisse être malgré soi entraîné à des actes délictueux ou criminels et, par ailleurs, ils redoutent que les voleurs « d’habitude » soient réputés malades et échappent à toute pénalité34. Tel est sans doute l’état d’esprit de Brousse quand il balaie l’emprise de la manie décrite par Noël – « votre explication est inadmissible » – et se refuse à en débattre avec lui35. Il prête au jeune homme des motivations autrement plus rationnelles et prosaïques en l’accusant d’avoir voulu constituer un trousseau prémarital vestimentaire à sa future. Interrogée, Marguerite Michel conteste avoir jamais vu ni linge ni vêtements, assurant « il ne m’a même pas dit qu’il en eût chez lui ». En revanche, elle concède avoir reçu une bague de fiançailles, une montre en or et une giletière pour l’attacher, ainsi que de la vaisselle gagnée à la foire grâce aux deux billets de loterie offerts par son prétendant, bijoux et objets qu’elle a remis à la police sitôt la nouvelle de l’arrestation de ce dernier connue36. Peut-être ébranlé par la déposition de la fiancée, qui contrecarre ses suppositions, et toujours scrupuleux, Brousse a soin d’enquêter sur les dispositions à la folie de Noël auprès de sa mère, laquelle paraît tomber des nues : « [Alfred] ne s’est jamais vanté qu’à certains moments il eut un besoin irrésistible de s’approprier le bien d’autrui. Je ne lui connais pas cette triste manie. D’habitude il est songeur, mais jamais je n’ai eu à le faire traiter par un médecin pour un dérangement quelconque de ses facultés mentales » et de défendre l’honneur de la famille : elle n’y connaît pas de fou, son mari est mort d’une simple inflammation de la vessie et ses trois autres enfants n’ont jamais eu maille à partir avec la justice37.
Condamnation et relégation
Brousse s’en tiendra à ce témoignage maternel et ne fera plus aucune allusion à une suspicion de démence chez Noël dans la suite de son instruction, se gardant ainsi de demander une expertise médico-légale comme il en a le pouvoir38. Convaincu de la pleine responsabilité pénale de l’inculpé, il boucle son dossier en le transférant à la Chambre des mises en accusation pour vols qualifiés le 8 juillet. Il sera suivi dans cette voie par le procureur général auprès de la Cour d’appel de Montpellier qui réduit le travestissement à un simple « déguisement » et passe rapidement sur le tropisme marqué de l’accusé pour les vêtements et surtout les dessous féminins39. Le passif judiciaire de ce dernier lui vaut la Cour d’assises et son président, en accord avec le Code d’instruction criminelle de 1808, désigne alors Me Alexandre Roussy pour le conseiller dans sa défense40. Âgé de 29 ans, docteur en droit et bien implanté à Montpellier où il siège au conseil municipal, Roussy excelle au procès41. Il prend à rebours les magistrats, plaide la monomanie de son client et obtient du jury les circonstances atténuantes lors du jugement du 11 août 188742. Il convainc également une partie de la presse. Ainsi, le 14 août, le chroniqueur judiciaire du Figaro, se référant aux aliénistes d’une part et au Don Juan de Mozart, qualifie-t-il Noël de détraqué attiré par l’odor di femina43. Deux jours plus tard, Le Radical, rappelant que l’accusé « raflait tous les vêtements de femme qui lui tombaient sous la main » et se montait une « garde-robe idéale (…) pour l’amour de l’art », évoque sa « fêlure cérébrale ». Pour le journaliste, qui reprend sans doute quelques arguments de la plaidoirie de Me Roussy, « il appartenait évidemment à cette catégorie de maniaques que la science a baptisés du nom de kleptomanes, et chez lesquels le vol, le vol sans but et sans motif, est devenu une forme de la folie », en concluant qu’il faudrait plutôt l’enfermer dans une maison de santé que dans une prison.
C’est pourtant bien à 4 ans de prison qu’est condamné Noël, peine qui aurait pu être plus sévère si le jury n’avait écarté, contre l’avis du procureur général, le recours aux fausses clefs pour pénétrer dans les habitations. Libéré de la prison de Nîmes le 11 août 1891 après avoir effectué l’intégralité de sa peine, Noël ne tarde pas à donner davantage de consistance encore à l’hypothèse kleptomane. Ainsi, le 20 février 1892, il est à nouveau condamné à 18 mois de prison par la Cour d’assises du Gard pour tentative de vol. Il succombe encore en juin 1894 et dérobe des vêtements, bijoux et argent, récidive fatale qui l’envoie au bagne. Le tribunal correctionnel d’Avignon le sanctionne en effet, le 11 octobre 1894, de deux ans de réclusion mais surtout à la relégation en application de la loi de 188544. Incarcéré à la maison centrale de Landerneau, qui faisait également office de dépôt des relégables, il fait preuve de soumission et de déférence à l’égard de l’administration pénitentiaire45. Le directeur de la prison, note toutefois l’isolement du détenu qui ne correspond avec personne de sa famille et qui, désargenté, n’est pas susceptible de recevoir de l’aide. Tout en reconnaissant qu’il « manifeste des regrets et un repentir qui paraissent sincères » pour ses actes, il ne le pense pas capable de s’amender puisque gracié partiellement une première fois, il a néanmoins renoué avec le vol46. Forte de cet avis, la commission de classement expédie Noël en Guyane en lui refusant la relégation individuelle, en semi-liberté, moins dure que la collective, qui exige un travail pénible. Le 9 juillet 1897, après vingt-deux jours de traversée, il débarque à Saint-Jean-du-Maroni et il n’échappera pas au paludisme qui a raison de sa « bonne constitution » le 18 mai 190047. Cela faisait six ans qu’il n’avait pas revu le moindre atour féminin et trois qu’il portait, en guise d’ultime travestissement, un costume rayé rouge48.
Interrogatoire et ordonnance d'inculpation d'Alfred Noël


