1. Première de couverture de Wilhelm Vöge, Les Origines du style monumental au Moyen Âge, trad. Jean Torrent, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2022.
© Presses universitaires de Strasbourg.
L’ouvrage de Wilhelm Vöge est paru à Strasbourg en 1894 sous le titre Die Anfänge des monumentalen Stiles im Mittelalter. Eine Untersuchung über die erste Blütezeit französischer Plastik1. Cent vingt-huit ans après, saluons la publication de sa première traduction française par Jean Torrent aux Presses universitaires de Strasbourg (PUS), dans la jeune collection « Historiographie de l’art » dirigée par Roland Recht et qui compte trois précédents titres2. Cet ouvrage fondateur – qu’un célèbre élève de Vöge, Erwin Panofsky, jugeait intraduisible tant la pensée est dense et la langue chargée de transcrire les formes en mots complexe – n’était pas ignoré des spécialistes, mais il est désormais plus aisément accessible à la communauté francophone des médiévistes ainsi qu’à un public élargi.
2. Page de titre de l’édition originale de Wilhelm Vöge, Die Anfänge des monumentalen Stiles im Mittelalter, Strasbourg, Heitz & Mündel, 1894.
Recht précise dans sa préface que texte et notes de l’ouvrage original ont été repris et traduits en intégralité et qu’ont aussi été conservées les illustrations, dont furent respectés le cadrage et l’emplacement. Cette attention des éditeurs au matériel iconographique d’origine est d’autant plus importante que les reproductions photographiques ne sont pas encore très nombreuses dans les ouvrages de cette époque et que nous savons que Vöge constituait sa propre documentation en dessinant les œuvres et en réalisant ses propres prises de vues à l’aide d’un appareil photographique acquis à Munich en 18893. Leur reproduction, de qualité correcte, est suffisante en tout cas pour suivre les descriptions méticuleuses de l’auteur et soutenir son discours.
Dans la présentation nourrie qui ouvre ce volume, Recht livre un certain nombre d’utiles éléments biographiques sur Vöge, notamment à propos de sa formation universitaire et de son environnement intellectuel, et bien sûr de ses travaux novateurs, parmi lesquels le présent ouvrage. Celui-ci fait suite à sa thèse sur l’enluminure ottonienne soutenue en 1889 à l’université de Strasbourg sous la direction de Hubert Janitschek et publiée en 18914. Après cette première étude pionnière et d’envergure consacrée à la peinture, Vöge décide en effet d’entreprendre, dès 1892, des recherches sur la sculpture médiévale à partir du portail royal de la cathédrale de Chartres. Il aborde alors un univers encore fort mal connu, les études antérieures s’intéressant prioritairement aux aspects iconographiques et très peu encore aux sculptures de la seconde moitié du xiie siècle que l’on ne sait alors comment situer car elles ne sont plus tout à fait romanes et pas encore tout à fait gothiques.
Ce livre consacré « aux débuts de la sculpture gothique en France est [selon Recht] considéré à juste titre non pas simplement comme la première pierre, mais bien comme le soubassement d’une historiographie qui n’a cessé de se développer et de s’enrichir au fil des générations » (p. 9). Son originalité se situe dans le regard scrutateur que Vöge porte sur son matériel d’étude, que ce soit à Chartres ou dans les ensembles qu’il étudie parallèlement afin de déterminer les éventuelles œuvres-sources de cet art et sa descendance. De ses observations méticuleuses et rapprochées et de sa capacité hors pair à transcrire les formes en mots est en effet née l’indispensable analyse stylistique pratiquée, depuis, par les générations successives d’historiens de l’art, même si elle est un peu délaissée aujourd’hui. Ce regard attentif porté à l’œuvre étudiée pour elle-même, et non comme support à une histoire fantasmée, va nettement modifier l’approche de la sculpture monumentale des premiers temps gothiques et au-delà, car si la critique stylistique devient dans les Anfänge l’objet principal de l’analyse, Vöge ne s’arrête pas là. Il s’intéresse également au matériau et à la mise en œuvre, considérant qu’au Moyen Âge « le style, la forme sont encore intimement mêlés, dans leur développement, aux conditions techniques » (p. 73). Pour lui, le style naît de « l’élaboration pour ainsi dire méthodique de la forme, que le ciseau arrache à ses contraintes techniques et tectoniques » (p. 115). Il examine alors attentivement la relation que l’architecture entretient avec la sculpture et énonce le principe, récurrent au fil des pages, que ce n’est qu’à partir de la contrainte technique que s’explique l’originalité du « style » (p. 308). Il ne s’en tient pourtant pas à ces seuls aspects et entend par ce biais aussi pénétrer pensées et intentions des artisans, ce qu’il appelle « la création de l’esprit artistique » (p. 119), autre facteur de constitution du style, bien supérieur au rôle, nul selon lui, des influences extérieures. Technique et psychologie des artistes sont bien les préoccupations majeures de ce jeune homme – Vöge n’a en effet que 26 ans à la parution de l’ouvrage –, dans son approche incontestablement novatrice de la sculpture des débuts du gothique, son « style monumental ».
Si, comme le montre Recht dans la dernière partie de sa présentation, le livre de Vöge ne passa pas inaperçu, y compris en France, c’est surtout en Allemagne que son impact méthodologique fut le plus important sur les historiens de l’art de sa génération, ce qui s’explique en grande partie par la difficulté, pour les lecteurs n’étant pas des germanophones avertis, à pénétrer la langue dans toutes ses nuances et sa richesse. Malgré un article publié en 1959 dans le Bulletin monumental dans lequel Louis Grodecki expose l’apport de l’étude de Vöge5, la méthode ne fut guère reprise par la suite, pas même par Willibald Sauerländer.
L’ouvrage ouvrait pourtant sans conteste des voies nouvelles pour l’étude de la sculpture gothique. Si l’on ne peut bien entendu plus adhérer aujourd’hui à toutes les conclusions auxquelles parvient l’auteur et si le mode d’écriture a changé, cette traduction offre une nouvelle possibilité de découvrir ou redécouvrir ce livre sans doute insuffisamment considéré et qui, de notre point de vue, constitue pourtant un précieux discours sur la méthode, précurseur à bien des égards des intérêts contemporains pour la matérialité des œuvres, l’archéologie du bâti ou l’étude des réseaux de diffusion. Pour cette raison, cet ouvrage s’avère étonnamment actuel et inspirant.


